Semaine 51: Travellings, de Brigitte Fontaine

Travellings, de Brigitte Fontaine

Flammarion, 2008

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Couv Fontaine blog51

« L’opéra de vermeil », « la valse de Ravel », l’« infini intérieur » de Fontaine l’immortelle

Pages 9 à 15, elle en veut à ces mondains qui, par politesse de protocole ou défaut de nature, ne lui ont pas mentionné la déchirure postérieurale de sa jupe de ‘‘party’’. Alors, elle migre de milieu et fréquente les bonnes gens bariolés dans des bistrots enfumés. Seulement, l’autre soir sa croupe nue a emballé Enzo, un macho italien, qui en est resté en rut. Il la retrouve, lui file un rencard, elle agrée ou fait semblant, et s’en va plutôt avec « quelques gaillardes et gaillards » s’embaumer dans un bar. Le macho la retrouve, lui file une rouste cette fois ; elle, pareil, et « leurs yeux se défient à l’infini ». Ensuite, eh bien, c’est Last tango in Paris chez elle, entre elle et lui. Pour une seule nuit. Elle tremble devant cet accord charnel et sentimental magistral, alors elle part sans prévenir. Parce qu’elle « craint de perdre sa souveraineté », elle fuit…
Et de la page 17 jusqu’à la pseudo-fin baroque et échevelée comme l’aura été ce fantastique morceau de littérature libre qui l’a amenée, c’est une suite de fuites ponctuées d’extases sensuelles plus ou moins grégaires.

On comprend, on le sent, cette Judith, l’‘‘héroïne’’, est très mal dans sa peau, cyclothymique, bipolaire, bordelpolaire. Le réel ne « coïncide » pas avec son « infini intérieur ». À la fois femme qui ne rentre pas dans le moule du marché global et allégorie de la création artistique en perpétuel devenir, et de la liberté tout court.
Au départ de l’‘‘histoire’’ (l’auteure réfute ce terme pour ce roman-ci, lui préférant celui d’‘‘aventures’’), Judith et Enzo s’envolent en Toscane, décident de se marier à Florence, invitent au mariage des personnes rencontrées au hasard de la route. En pleine fête de noces, Judith sombre dans un trou noir, et s’enfuit à moto, en compagnie de l’un des invités. Le Gard, Toulouse, « par moments Judith file le parfait amour avec la mort. Une mer de sang vermeil et puis l’azur, la dérive totale dans l’inconnu absolu, enfin l’autre côté, l’aura resplendissante, l’anéantissement peut-être dans la lumière inimaginable, la grande folie furieuse mais douce douce à faire peur aux vivants ».
Et elle refuit, cette fois en stop puis en train, échoue à Barcelone. Dans un petit bar, elle trinque avec un petit groupe, « un mec à tête de singe, un autre avec une tête de lion et une fille à tête de renard ». Elle tombe amoureuse de Juan, l’homme singe, un peintre espagnol aux grandes mains. On the road à nouveau, avec Juan… le sud, remontée vers le nord, Rennes, la Normandie, Amsterdam et re-Barcelone. Judith pense qu’avec Juan, « la vie commencera toujours maintenant. Jusqu’à la fin ».
Mais, lui dit Juan, « je sais qu’il y a beaucoup de vies en nous que nous ne vivons pas. Quand je peins, j’en vis certaines, des fulgurantes, des pacifiques, avec toi je sens plein de vies qui clignotent en moi et je les vois jouer aussi dans tes yeux. Elles sont chez elles en nous. Oui, je crois qu’on peut être de plus en plus soi-même, et de plus en plus d’accord, tous les petits morceaux réunis. Qu’est-ce que tu en penses ? Moi je crois qu’on peut arriver à être en soi comme chez soi ». Et « il laisse traîner sa longue main sur la joue pleine et fine de Judith, elle a son regard émouvant et présent, et subitement elle lui passe sa langue pointue sur le visage. Encore se séparer. Dans deux jours. Faut-il toujours se séparer ? Vaut-il mieux toujours se séparer ? La dernière nuit ils la passent agrippés l’un à l’autre, comme cul et chemise. »
Cette fois, ce sera l’Autre qui quittera Judith. Ses raisons ? La suite avec les aventures poétiquement hallucinées de Judith, personnage émouvant et accrocheur en diable.

« Je trouve simplement qu’il est souhaitable que, quand on écrit quelque chose, on soit le plus exact possible vis-à-vis de ce que l’on voit ou que l’on ressent, alors, peu importe si c’est noir ou rigolo en même temps, ou rigolo et noir. » Propos d’écrivain dits comme ça, sans pompe ni prétention, en 1984.
À ma troisième relecture de Travellings, je retrouve toujours intacts et hilares mon étonnement et mon émerveillement, emporté dans le flot d’une prose singulière et souveraine, et dansante, qui dit autrement les mystères et les chambardements de l’intime.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 51 : semaine du lundi 14 au dimanche 20 décembre 2015.

Extrait

« Quand ils arrivent à la galerie, il y a de la musique et déjà quelques personnes. Judith se met à parcourir la grande salle en matant les tableaux comme si elle ne les avait jamais vus. Elle ne les a jamais vus. Tout à coup, elle est frappée par toutes ces audaces, ces blessures et ces caresses. Elle se promène dans ce monde riche, luxuriant ou austère, féroce, drôle et doux, collée surtout sur des blancs puissants qui ont une vie propre et la communiquent aux alentours. C’est tantôt serein et fort, tantôt tourmenté, friable, tantôt d’une drôlerie nette qui lui prend le cœur. Elle est émue, surexcitée, sans qu’elle s’en rende compte des larmes coulent sur ses joues. Au bout d’une heure, elle se retrouve et voit la salle bourrée, elle se précipite vers Juan qui cause avec des gens et elle se jette dans ses bras.
– Qu’est-ce que tu as Piccolo Diabolo, Angel, Juithaki ?
– Oh Juan… c’est… beau… très, très, Juan !
– Oh yeah ?
Il rit et la fait tourner dans ses bras, et ils se promènent sur la côte sauvage. Autour les gens rigolent et regardent en vrai. C’est pas comme en France, pas un vernissage à la noix comme en France, Juan et Judith boivent de la vodka, la musique commence à chauffer et flamber, et Judith à tanguer et rouler, peu à peu à dégager une place où elle monte et monte sa danse et finit longuement dans un cocktail de danse arabe, de flamenco international et de rock féroce. Une ovation suit sa performance et elle rutile les bras ballants, comme une chatte qui a eu une absence et puis est fière et étonnée de son coup. Il est près de minuit, Juan a vendu quatre toiles, les journalistes sont très chauds, il y a une ambiance légère, légère et poudre gris-rose. On va manger, on va danser, la nuit commence à peine, la vie commence à peine. La vie commencera toujours maintenant. Jusqu’à la fin. »

Un aperçu méta-coulisses de la « Judith » de Travellings
https://www.youtube.com/watch?v=OFQ1SgaFhL0

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