Semaine 4 (An 2): Aleph zéro, de Jérôme Ferrari

Aleph zéro, de Jérôme Ferrari

Éditions Albiana, 2002 – Éditions Actes Sud/Babel, 2013

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Couv Ferrari Aleph blog 4_An2

 

Décohérence vers le transfini

Avant-propos
Sur une droite quelconque AB, le mathématicien Georg Cantor a démontré qu’il existe un nombre infini de points. Il a appelé ce nombre « aleph », qui fonde la mathématique du transfini. Pour exemple, si la droite AB devient l’un des côtés d’un carré, celui-ci contiendra autant de points sur sa surface que sur la droite. Pareil pour un cube construit à partir de AB, son volume contient autant de points que la droite, et ainsi de suite pour les objets à n dimensions.
La mathématique du transfini comprend d’autres aleph. Aleph deux, par exemple, représente un nombre plus grand que tout ce que l’on peut concevoir dans l’univers. Et les aleph se suivent à l’infini.
L’aleph premier, celui correspondant à la droite AB, s’appelle « aleph zéro ».

Propos
Le narrateur de ce roman de l’intériorité spéculative et crépusculaire exerce sur les femmes qu’il fréquente un « effet néfaste et définitif », et lorsqu’elles le quittent, c’est à la fois un soulagement pour lui et une renaissance pour elles. Il explique que le « malentendu » interrelationnel s’installe toujours au cours des deux premiers jours : « Les deux premiers jours, Seigneur, qu’est-ce que je suis intelligent, et beau, et drôle ! J’ai des tas de trucs inédits et surprenants à raconter, pleins d’esprit, avec de la classe, quelque chose qui sort vraiment de l’ordinaire. Bien sûr, c’est toujours la même chose, mais elles ne peuvent pas le savoir. »
Ainsi, après ces deux premiers jours, l’amant magnifique se transforme « en un type muet et vide, pas du tout désirable », et un ou deux mois plus tard, « ça crève les yeux que le prince charmant va finir sa vie sous forme de crapaud ». Alors, ces femmes le quittent, emportant en elles des traces visibles de cette coexistence désamourante : une chevelure asséchée, un teint terni, un mal-être… Pourtant, quand il les rencontre, plus tard, par hasard, c’est pour constater, toujours avec une « surprise douloureuse », qu’elles se sont métamorphosées : elles éclatent de beauté, de forme et d’énergie…

À peine deux pages et demie, où le ton du roman est donné : introspection sombre acide et auto-dérisoire, et souvent désopilante. Le lecteur est ravi, il y a de la substance qui sort de l’ordinaire.
Cette impression se maintiendra-t-elle, passé le cap des fatidiques « deux premiers » (chapitres, parties…) énoncé par le narrateur ?

Elle se maintient, et tient bon. Forcément, avec des scènes mentales aussi percutantes où le narrateur, devenu une sorte de crapaud de Schrödinger – qui nous explique avec un didactisme très digestible que le monde qui nous entoure, selon le paradigme quantique, est une superposition bordélique d’états potentiels et que c’est notre conscience – ça, c’est la Théorie de Wigner (titre du chapitre un) – qui « force le monde à adopter un seul état et qui l’empêche de se présenter à nos yeux sous la forme d’un chaos monstrueux, insaisissable et indescriptible comme l’Enfer » – une sorte de crapaud de Schrödinger, donc, qui, grâce à Wigner, comprend enfin tout ce qu’il ne comprenait pas et comment, étant un « composé informe de possibles infinis », il a pu se trouver, en tenant une fille dans les bras, « dans un état superposé ‘‘je bande – je ne bande pas’’ et que c’est la « conscience malveillante » de cette fille qui, en le regardant, l’« a précipité dans un corps unique et blessé, emprisonné désormais dans le tragique état ‘‘je ne bande pas’’ ».

Lorsque la narration introduit le personnage d’Anna, seule amie de ce jeune professeur de lycée en errance d’ego, une sorte d’équilibre dynamique s’installe dans le récit, un bref temps, avec ce contrepoint féminin, qui arrime l’individualité en déperdition du narrateur, tombant de sentiment d’étrangeté avec l’espace à un sentiment d’étrangeté avec le temps, dans une dissociation confuse entre dissolution dans l’informe et expansion dans la nature, et rêvant d’être une entité mathématique, l’Aleph zéro.

Ensuite, c’est au tour d’un deuxième personnage de faire son entrée dans l’univers schizoïde du narrateur. Béatrice, enseignant l’espagnol au lycée, qui prend une retraite anticipée suite à un cancer du sein.
L’auteur l’avait entrevue dans L’Aleph, une nouvelle de J. L. Borges (Que son œuvre soit louée à jamais dans les transepts de la cathédrale cosmique !), cette femme aimée du narrateur, un écrivain nommé Borges, et qui serait peut-être morte elle aussi d’un cancer du sein.
Il lui a redonné vie dans son roman sous les traits d’une prof de lycée qui lit, dans un frémissement extatique de son être, la nouvelle de Borges, lors de son cours d’adieu, devant un parterre d’élèves, plus indifférent que touché. Sa lecture terminée, « elle ouvrit la bouche pour commencer son commentaire et ne trouva rien à dire. Puis lui vinrent à l’esprit les remarques stylistiques anciennes dont son esprit s’était imprégné avec tant de vigueur qu’il s’y raccrochait comme à une bouée et ne savait plus rien faire d’autre. ‘‘J’ai un cancer et je vais mourir et je remercie Borges’’ étaient les seuls mots qui méritaient d’être dits et ces mots ne pouvaient pas être dits. Elle songea que peut-être il n’existait aucune bonne manière de communiquer la beauté, seulement de mauvaises manières, et vaines, et qu’elle avait fini sa carrière sur une erreur de jeune fille. Elle leur dit qu’ils pouvaient partir. Il restait trois quarts d’heure de cours. Elle les regarda ranger leurs affaires, sortir, écouta le bruit de la porte que le dernier élève refermait derrière lui et fut submergée par une tristesse horrible… »

Après cette incursion mélancolique dans l’univers d’un autre personnage que le narrateur, moins délirant, et à qui l’auteur laisse « achever son chemin de solitude », notre héros, ce névrosé blond au visage triste et troublé, dont on ne connaît pas le nom – « Quelqu’un sortit du bureau. Le proviseur adjoint, si j’en crois l’inscription sur la porte. Je ne m’affole pas. Tout va rentrer dans l’ordre. Il me sourit et dit : ‘‘Ah ! Monsieur (ici, un nom de famille qui, si j’en crois l’air convaincu de ce type, doit être le mien), comment allez-vous ?’’ –, va continuer à traîner son désarroi corpusculaire de chaos en décohérence – le premier, qui ne nous semble en être un que parce que nos cerveaux limités ne parviennent pas à en saisir tous les paramètres déterminants ; la seconde, où l’ubiquité quantique se réduit à une seule possibilité actualisée –, et de  MDMA en saga familiale – avec cette dernière, l’auteur nous gratifiant d’un chapitre paradiégétique, un pan de l’espace-temps d’une vie, à la manière borgésienne –, et finir par se perdre, entre les bras d’Anna, effrayée et chagrinée, dans l’Aleph zéro, là où l’on ne peut pas soustraire d’un être son infini. Il a rejoint Cantor dans son oasis mentale.

Jérôme Ferrari est un écrivain virtuose, et Aleph zéro, une sacrée sonate pour saxophone soprano en free-jazz majeur.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 4 (An 2) : semaine du lundi 25 au dimanche 31 janvier 2016.

Extrait

« Arthur Schopenhauer fut catégorique et clairvoyant sur ce point précis : la vie ne cesse pas. Le seul problème éthique auquel nous soyons confrontés, la seule question qui fasse sens est donc celle-ci : comment s’arracher à la vie, comment faire pour qu’elle cesse ? Schopenhauer était beaucoup trop intelligent pour considérer le suicide comme une réponse valable à cette question. Quiconque a vu une charogne sait bien que la vie n’en est en aucun cas absente. Plus profondément, il croyait trop peu à l’individualité pour penser qu’on pouvait réellement se supprimer ; bientôt surgit quelqu’un d’autre, qui dit ‘‘je’’, comme moi, et son existence répétera la mienne comme si je n’avais jamais disparu. Et c’est bien vrai : si le moi est une illusion, il est définitivement hors des atteintes du néant. Supprimer la vie passe donc nécessairement par l’étouffement de la Volonté. On reconnaît dans cette idée les influences de l’ascèse bouddhiste à laquelle Schopenhauer se réfère explicitement. Mais il demeure encore beaucoup de naïveté dans tout ça. Ne plus vouloir – c’est-à-dire ne plus désirer, ne plus aimer, ne plus s’efforcer, ne plus refuser, en fin de compte, ça ne sert à rien. Pour chaque racine de la volonté extirpée, d’autres surgissent ou révèlent une présence que nos préoccupations passées nous empêchaient de voir. C’est la nécessité d’Aleph zéro. Pas de soustraction. Quoi qu’on fasse, il faut en prendre son parti, la vie ne cesse pas. Il n’y a rien à faire. Quel rêve illusoire, que la vie cesse ! Ou cet autre encore, plus sale et tout pétrifié de faiblesse ; que la vie cesse de faire – mal. »

Amuse-neurones en attendant la Semaine 4 (An 2)

SA  MAJESTÉ  INTELLECTUELLISSIME  UMBERTO  ECO !

Photo © Olivier Roller pour Télérama

(Photo: Olivier Roller pour Télérama)

« First, how can a series of propositions which, by definition, are untrue help us to entertain a severe and correct definition of truth?

Second, how can a discourse that doesn’t concern the real world in which we live, but rather possible worlds – persons who do not exist and events that never happened –, have some influence on our notion of life and death and on our way to accept life and death? »

Une conférence à savourer sur, entre autres, Monte-Cristo et Mirabeau, sur le père d’Eco et Leopold Bloom, sur les mondes fictifs et les mondes doxastiques, sur les robinets d’eau fraîche et les robinets d’eau salée, sur la résidence de Nero Wolfe et les plages de la Bohême, sur la vérité de dicto et la vérité de re, etc.

 

Lien YT de la conférence, « On the advantages of fiction for life and death »:

Conférence d’Umberto Eco

Semaine 3 (An 2): Hanna, de Laurence Peyrin

Hanna, de Laurence Peyrin

Éditions Kero/Éditions de l’épée, 2015

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« Pour le plaisir du travail bien fait »

 
« – Le problème, Hanna, ce n’est pas ce que je te dis, mais ce que tu veux comprendre pour alimenter je ne sais quelle colère féministe.
Elle ouvrit la bouche pour protester, il l’arrêta d’un signe de la main. Assise, elle se sentait toute petite.
– Là où je te parle de respect, tu as envie de voir de l’aliénation, poursuivit-il, remuant l’air autour de lui. C’est quand même dingue ! ‘‘Ben merde, tu dois pas t’ennuyer’’ veut forcément dire ‘‘tu as assez de boulot pour rester à la maison’’, dans ma bouche de putain de phallocrate.
– Je ne t’ai rien dit…
– Ah oui, c’est vrai, mais tu as vu tes yeux ? À me flinguer sur place.
Il soupira puis se laissa tomber sur le sofa à côté d’elle. Muette, elle le regarda faire pivoter sa tête d’un côté et de l’autre en se pinçant les trapézoïdes pour évacuer les tensions. Parfois, il valait mieux qu’elle se taise, qu’elle laisse passer l’instant. Des disputes, ils en avaient de temps en temps – plus qu’avant, d’accord. La différence entre eux, c’est qu’ils ne situaient pas cet avant-là au même endroit. Lui traçait probablement la frontière entre leur vie de couple harmonieuse telle qu’elle l’avait été et le marasme qu’elle était devenue quelque part aux confins de la maternité et de l’épuisement. Elle, beaucoup plus tôt, derrière une porte bleue à Kinsale, ou sur un pont à Paris (allusion à sa liaison extraconjugale interrompue, dont elle n’a toujours pas fait le deuil, note du blog).
Alors forcément, ajuster leurs calendriers aurait été dévastateur, elle ne pouvait pas prendre le risque d’envenimer une discussion. Mieux valait laisser croire à Jeffrey qu’ils payaient le tribut des couples solides, l’érosion tranquille, l’acceptation d’être un peu moins chaque jour que ce qu’ils étaient la veille.
Elle se tourna vers lui et d’un geste brusque lui fit ôter les mains de ses épaules. Elle se cala sur ses genoux puis entreprit de masser le haut de son dos, enfonçant sans pitié ses pouces dans les creux de sa nuque. Il soupira d’aise.
– Tu es une emmerdeuse, dit-il. Mais tu masses divinement bien.
– Avoue que tu préférerais que je reste à la maison à te cuisiner de bons petits plats. Tu deviendrais obèse et roterais ta bière devant la télé pendant que je ferais la vaisselle.
– En uniforme de soubrette, rit-il…
(…)
– Ça n’empêche pas que je sois capable d’autre chose. Que j’aie envie de faire autre chose. Tu avais dit qu’ici on changerait de vie. C’est ce que je fais.
– Bien sûr. Bien sûr que tu peux faire plein d’autres choses. Et c’est une très bonne idée.
Il s’était tourné pour déposer un baiser sur son front, et elle sursauta à son contact. Il semblait que ce soit devenu la manifestation la plus proche d’une forme d’intimité : un baiser sur le front – lui se penchant sur elle.
– Ça va être compliqué, dit-il après un court silence. Il faudra trouver un local libre qui convienne. Je devrais mettre mon frère sur le coup.
– J’ai déjà appelé Sybil. Elle va lui en parler.
– Oh ! Oh ! très bien, fit-il, désarçonné. Et pour l’argent…
– J’ai revendu mes parts de l’atelier à Marsha. À l’époque où j’avais investi, l’affaire ne valait pas plus que mes économies, rappelle-toi. Depuis, elle a pris de la valeur. Je n’ai besoin de rien, Jeff.
Il hocha la tête et ne dit plus un mot : sa femme n’avait pas besoin de lui. Hanna sentit sa vexation et posa la tête sur son épaule, se sentant vaguement coupable de ne plus lui être inféodée. J’ai de l’argent à moi, se dit-elle. Et je suis aussi l’héritière d’un cottage à Kinsale. C’est dire si je suis une femme libre. Libre et déloyale.
Jeffrey ne savait pas, pour Kinsale. Il faudrait qu’elle se débrouille seule de cela aussi. Un jour.
Hanna replia le bavoir et la lingette (de leur bébé de six mois, ndb) avec application, sentant le regard de son mari sur elle. Il lui semblait qu’il passait son temps à l’étudier sans jamais parvenir au bout de son analyse.
– Je sors fumer une cigarette, finit-il par dire.
Elle ne protesta pas – elle ne le faisait jamais. »
 
 
Hanna a vécu un amour adultère, un jour, dans un autre monde. À présent, là, à New York, encore émotionnellement convalescente, elle apprend – après dix ans de mariage et « d’essais infructueux » – qu’elle attend un enfant de son amant.
La tentation est grande de tout chambarder : « C’est ce jour-là, à ce moment-là, quand le vent lui donna une gifle plus grande que les autres et la fit vaciller sur ses pieds, que tout aurait pu basculer, dans la neige de Central Park, alors que Jeffrey l’avait laissée seule quelques instants. Hanna aurait pu tout laisser tomber, ne pas commencer à se mentir, à mentir à Jeff – elle aurait pu prendre son sac et s’en aller. »
C’est un zeste d’affection qu’elle éprouve envers son époux et le regard ému de ce dernier lorsqu’il apprend qu’elle est, enfin, enceinte, qui la retiennent de partir.
Le couple a continué d’exister ; l’enfant est venu, une fille, âgée de six mois au début du récit.
 
Mais Hanna est déterminée à ne pas se limiter à vivre au train de la poussette et dans le train-train domestique : « Elle devait trouver une occupation qui fasse d’elle quelqu’un d’autre : elle en avait marre d’être la migrante timorée (elle a quitté l’Irlande, ndb), l’épouse docile, la mère béate. »
Elle va ouvrir une librairie, « une librairie spéciale, où l’on pourrait passer un moment pour lire et boire un café ».
Quant à Jeffrey, romancier et journaliste reconnu, celui-ci sait « faire face aux guerres, aux morts, aux conditions extrêmes ». Par contre, pour lui, sa femme est un « adversaire redoutable », qui manipule « des armes bien trop sophistiquées ». Il se rend compte qu’« il en savait de moins en moins sur Hanna », qu’« il n’était plus à niveau depuis bien longtemps ». Et cela lui met la pression terrible.
 
Ça, c’est les vingt premières pages, tissées avec un art, discret et efficace, de la peinture des remous intérieurs et du rendu des dialogues, et suffisantes pour accrocher tout lecteur féru de narration intelligente et de ‘‘mise en situation’’ alléchante.
Rien de grand terrible, à première vue, mais l’écriture de Laurence Peyrin trouve des mots, non pas ‘‘justes’’, ni ‘‘stylisés’’, mais qui délivrent une charge d’authenticité, produit de la souplesse syntaxique et de l’expression claire, et profonde, qui exprime l’essentiel (d’une situation, d’une émotion, d’une sensation…) sans prolonger les effets.
 
Alors, la suite ? Eh bien, imaginez – avant de courir acquérir ce roman remarquablement écrit – un double secret au carré qui rôde dans les couloirs cachés d’une vie de couple, un héritage en forme de cottage en Irlande, où la propriétaire, décédée, a laissé, un peu partout, un message codé à l’intention de l’héroïne, et surtout, un mystérieux coffret, un amant qui fuit l’attachement et ne veut pas connaître son passé, un fantasme de Marilyn, et puis des choses de la vie, de « grands éloignements et de petits rapprochements », et des manquements que l’on apprend à éponger, des désastres que l’on apprend à éviter…
Et prenez en compte que, parfois, un roman qui n’est pas du tout votre genre, vous fera saisir qu’au-delà des genres, des préférences et des a priori, il y a, heureusement, ce quelque chose d’indéfinissable qui vous retient : une voix d’écrivain, vous chuchotant que l’on peut écrire « pour le plaisir du travail bien fait, pour la satisfaction d’aller au bout des choses », « peu importe l’utilité qu’on en a ».
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 3 (An 2) : semaine du lundi 18 au dimanche 24 janvier 2016.

Semaine 2 (An 2): Demian, de Hermann Hesse

 

Demian, de Hermann Hesse

(traduction de l’allemand par Denise Riboni, revu et complété par Bernadette Burn)

Éditions Stock, 1946, 1974

Site sur l’auteur

www.editions-stock.fr

Site du libraire diffuseur

 

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Gloires et tourments du devenir

J’ai lu très peu d’attaques de roman interpellant le lecteur avec des premières pages aussi prenantes, profondes, et vraies par leur évocation de la double inclination de la psyché humaine.
Je ne parle pas de dualisme ; contrairement aux apparences, que ce soit dans ce roman-ci, ou dans Siddharta ou encore Le Loup des steppes, Hermann Hesse n’a jamais impliqué dans sa pensée une dualité nette de la nature humaine, une double personnalité à la Dr Jekyll et M. Hyde ; plutôt, une propension diffuse à exister dans un no man’s land entre bien et mal entremêlés, une zone d’interpénétration où l’un de ces états se qualifie au contact de l’autre, en corps à corps. Un corps à corps soudain et brutal, dont les premières empoignades initient une lumineuse prise de conscience de la liberté individuelle alors même que l’épreuve plonge l’esprit dans un terrifiant et abyssal chaos moral.

C’est un tel baptême de feu et de soufre qu’Émile Sinclair, le jeune héros du roman de Hesse, subira vers sa dixième année. Vivant dans un monde où règnent « paix, ordre et tranquillité, devoir et bonne conscience, pardon et amour », une histoire affabulée de toutes pièces qu’il raconte pour se vanter auprès d’un petit caïd de quartier, lui fera franchir la frontière vers un monde sombre et fascinant, dont il soupçonnait l’existence.

Le premier tiers de ce roman n’a pas été écrit pour raconter la chaleur du cocon familial quand on est enfant mais l’épreuve et l’apprentissage d’une éjection forcée : « Aussi ne parlerai-je que des impressions entièrement nouvelles, de ce qui me poussa en avant, de ce qui m’arracha à mon enfance » et l’exil vers « l’autre monde » avec « ses impulsions entraînant l’angoisse, la contrainte, le sentiment de la mauvaise conscience ; toujours révolutionnaires et menaçant la paix où j’aurais voulu demeurer ». « De toute l’aventure racontée jusqu’à présent, cette impression fut la plus forte. C’était là une première atteinte à la sainteté du père, un premier coup porté au pilier auquel mon enfance s’était appuyée, pilier que tout homme doit détruire, s’il veut devenir lui-même. C’est d’événements semblables, d’événements invisibles qu’est faite la ligne intérieure, la ligne véritable de notre destinée. On se remet d’un tel déchirement ; on l’oublie, mais, au plus secret de nous-mêmes, la blessure continue à vivre et à saigner. »

Commence alors la dissimulation, comme pour tous les jeunes, « la double existence de l’enfant qui n’est plus un enfant » et qui mène une « vie souterraine de rêves, d’instincts, de désirs obscurs » alors que le monde de l’enfance « s’écroule » et qu’il doit apprendre, sous peine de rater cette renaissance, à se détacher du « rêve du paradis perdu, le pire des rêves, le plus meurtrier ».

C’est à ce stade du récit que le narrateur fait entrer en scène Demian. Max Demian, un élève plus âgé (presque un adulte) des classes supérieures, dont le maintien, le comportement, la pensée, l’aura, sont celles « d’un être supérieur, d’un être de volonté (…) avec des yeux de voyant », qui va singulièrement impressionner et influencer Émile Sinclair : « Je vis seulement qu’il était autre que nous. Il ressemblait à un animal, ou à un esprit, ou à une image, je ne sais, mais il était autre, inexprimablement autre que nous tous. »

Ce qui suit – l’adolescence du narrateur et son accession à l’âge adulte – est d’une intensité incomparable dans la description des métamorphoses intérieures et de l’existence d’êtres singuliers qui se détachent de la mêlée humaine par leur vision à la fois critique et inspirée des idéologies et des événements brassant la société.

Rédigé en pleine Première Guerre mondiale (1917) et après une psychanalyse entreprise par l’auteur, Demian – Histoire de la jeunesse d’Émile Sinclair relate avec une plume lyrique et un réalisme magique les tourments et le cheminement intérieur d’un être accomplissant son devenir.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 2 (An 2) : semaine du lundi 11 au dimanche 17 janvier 2016.

Extrait

Demian page 19

Demian pages 20_21

Demian pages 22_23

Demian page 24

Semaine 1 (An 2): L’Homme qui tombe, de Don DeLillo

 

L’Homme qui tombe, de Don DeLillo

(traduction de l’américain par Marianne Véron)

Éditions Actes Sud, 2008 – Collection Babel, 2010

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Couv DeLillo blog1_An2

La chute qui n’en finit pas

Presque trois décennies avant la catastrophe du WTC, DeLillo avait fait dire à l’un de ses personnages (dans Joueurs, Actes Sud, 1993) que « les tours ne semblaient pas être permanentes ».
Le 11 septembre 2001, cette impression devint une affirmation qui frappa de stupeur les petites gens formant la grande masse de l’humanité.
Six ans plus tard, comme tant d’autres, DeLillo s’est à son tour attaqué à transposer en récit cette journée infernale qui s’était effondrée dans les abîmes du Ground Zero, et les journées stupéfaites qui s’en étaient ensuivies.

Dans cette énième tentative de représenter l’irreprésentable (quoique, selon moi, seul est irreprésentable ce qui est inconceptualisable), DeLillo structure son récit autour de quelques personnages lignes de force : celle d’un homme qui tourne en rond, celle d’un homme qui tombe, celle d’un homme qui fonce et celle d’une femme qui cherche.
Keith, l’homme qui tourne en rond, vient de sortir de la tour sud qui est en train de s’effondrer. En costume, à la main droite une mallette qui n’est pas la sienne, recouvert de sang, de verre et de poussière, il marche, amorphe, atone, muet, dans une rue qui « n’était plus une rue mais un monde, un espace-temps de pluie de cendres et de presque nuit » jusqu’à ce qu’une vieille camionnette l’embarque et l’emmène là où il vient juste de comprendre que c’est là qu’il veut aller. Qu’on le veuille ou non, sa consternation traumatique, frappée du sceau de l’incommunicabilité, en couple, en famille, ou sur une table de poker, enclot dans sa parenthèse hypnotique toute l’atmosphère de déréliction existentielle qui résonne le long du récit comme une onde de choc des tours qui sont tombées sur des êtres qui ne finiront plus de tomber.
David Janiak, l’homme qui tombe, plutôt l’artiste acrobate qui représente l’homme qui tombe, ‘‘statufié’’ dans une terriblement fameuse photo qui dépeint le destin comme une chute irréfrénable, et qui se pend par le pied en divers endroits publics, figeant dans une posture obscène, parce que toute proche de l’‘‘événement’’ qu’elle ‘‘rejoue’’, la chute des occupants des tours jumelles, la chute des tours, la chute de la raison et de l’émotion, l’une otage du méga-spectacle politico-médiatique, l’autre embrigadée dans l’hallali proclamant la diabolisation de l’Autre.

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The Falling Man, photo de Richard Drew

Amir (Mohamed Atta), l’homme qui fonce sur la proie sacrificielle, l’être dont la conscience s’est auto-conditionnée pour se conformer au concept d’instrument divin tout comme ces habitants de la tour se sont conformés au concept d’instruments de la société néo-libérale, Amir, et son co-kamikaze Hammad, qui théorisent la religion et la règle en fervents anti-nihilistes déterminés à s’annihiler pour des lendemains qui chanteront les louanges d’Allah.
Lianne, la femme qui cherche, l’ex de Keith auprès de laquelle ce dernier vient échouer, recouvert de boue mortelle, qui le reprendra, cherchant en lui ce qui doit être compris, cherchant de même auprès de ces personnes atteintes d’Alzheimer qui suivent son atelier d’écriture ce que la mémoire restitue et occulte, cherchant le mécanisme de la longévité mémorielle pour la préservation de l’identité de soi, cherchant dans cet espace-temps virtuel des journaux et des vidéos où elle déambule une explication, et se débattant avec le suicide de son père et le concept de ‘‘Dieu’’ : « Elle pensait que l’éventuelle présence de Dieu au-dessus d’eux était la chose qui créait la solitude et le doute dans l’âme et elle pensait aussi que Dieu était la chose, l’entité existant en dehors de l’espace et du temps qui résolvait ce doute dans la puissance tonale d’un mot, d’une voix. Dieu est la voix qui dit : ‘‘Je ne suis pas là.’’ »

Dans ce récit fragmenté en allers-retours temporels, en narrateurs à la voix distanciée fluctuant entre la 3e personne et le soi impersonnel, chargé de retombées qui, à l’instar de ces « shrapnels organiques » auxquels sont soumis des corps en proximité lors de l’explosion d’une bombe, pénètrent les psychés et s’y diffusent en sourdine dans la clameur assourdissante de la peur et de la haine orchestrées, le lecteur perçoit une voix, dense et concise, intense et ramassée, austère et éloquente, conceptuelle et dramatisée, celle de DeLillo, un écrivain complexe et raffiné – élitiste, s’en gargarisent certains – qui sait aussi écrire d’étonnants et passionnants romans pour grand public averti.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 1 (An 2) : semaine du lundi 4 au dimanche 10 janvier 2016.

Extrait
« Comme la tour revenait enfin à la verticale, il se souleva du sol et se dirigea vers la porte. Au bout du couloir, le plafond gémit et s’ouvrit. Il s’ouvrit sous une pression audible, provoquant une dégringolade d’objets, de panneaux et de revêtements muraux. La poussière de plâtre envahit le secteur et il y avait des voix dans le couloir. Il perdait les choses à mesure qu’elles se produisaient. Il sentait des choses aller et venir.
L’homme était toujours là, agenouillé dans l’encadrement de la porte du bureau d’en face, plongé dans des pensées, avec sa chemise imbibée de sang. C’était un client ou un avocat en consultation et Keith le connaissait vaguement et ils échangèrent un regard. Impossible de dire ce qu’il signifiait, ce regard. Il y avait des gens qui appelaient dans le couloir. Il décrocha sa veste de la porte. Il tendit le bras derrière la porte et prit sa veste suspendue à la patère, sans bien savoir pourquoi il le faisait mais sans se sentir idiot de le faire, oubliant de se sentir idiot.
Il s’engagea dans le couloir en enfilant sa veste. Il y avait des gens qui se dirigeaient vers les sorties, dans l’autre direction, marchant, toussant, aidant quelqu’un. Ils enjambaient des débris, le visage marqué d’une urgence absolue. C’était la certitude sur chaque visage, la distance qu’ils avaient à parcourir jusqu’au niveau de la rue. Ils lui parlèrent, un ou deux, et il répondit d’un signe de tête ou pas. Ils parlaient et ils regardaient. Il était le type qui croyait qu’on avait besoin de vestes, le type qui allait dans le mauvais sens. »