Semaine 1 (An 2): L’Homme qui tombe, de Don DeLillo

 

L’Homme qui tombe, de Don DeLillo

(traduction de l’américain par Marianne Véron)

Éditions Actes Sud, 2008 – Collection Babel, 2010

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La chute qui n’en finit pas

Presque trois décennies avant la catastrophe du WTC, DeLillo avait fait dire à l’un de ses personnages (dans Joueurs, Actes Sud, 1993) que « les tours ne semblaient pas être permanentes ».
Le 11 septembre 2001, cette impression devint une affirmation qui frappa de stupeur les petites gens formant la grande masse de l’humanité.
Six ans plus tard, comme tant d’autres, DeLillo s’est à son tour attaqué à transposer en récit cette journée infernale qui s’était effondrée dans les abîmes du Ground Zero, et les journées stupéfaites qui s’en étaient ensuivies.

Dans cette énième tentative de représenter l’irreprésentable (quoique, selon moi, seul est irreprésentable ce qui est inconceptualisable), DeLillo structure son récit autour de quelques personnages lignes de force : celle d’un homme qui tourne en rond, celle d’un homme qui tombe, celle d’un homme qui fonce et celle d’une femme qui cherche.
Keith, l’homme qui tourne en rond, vient de sortir de la tour sud qui est en train de s’effondrer. En costume, à la main droite une mallette qui n’est pas la sienne, recouvert de sang, de verre et de poussière, il marche, amorphe, atone, muet, dans une rue qui « n’était plus une rue mais un monde, un espace-temps de pluie de cendres et de presque nuit » jusqu’à ce qu’une vieille camionnette l’embarque et l’emmène là où il vient juste de comprendre que c’est là qu’il veut aller. Qu’on le veuille ou non, sa consternation traumatique, frappée du sceau de l’incommunicabilité, en couple, en famille, ou sur une table de poker, enclot dans sa parenthèse hypnotique toute l’atmosphère de déréliction existentielle qui résonne le long du récit comme une onde de choc des tours qui sont tombées sur des êtres qui ne finiront plus de tomber.
David Janiak, l’homme qui tombe, plutôt l’artiste acrobate qui représente l’homme qui tombe, ‘‘statufié’’ dans une terriblement fameuse photo qui dépeint le destin comme une chute irréfrénable, et qui se pend par le pied en divers endroits publics, figeant dans une posture obscène, parce que toute proche de l’‘‘événement’’ qu’elle ‘‘rejoue’’, la chute des occupants des tours jumelles, la chute des tours, la chute de la raison et de l’émotion, l’une otage du méga-spectacle politico-médiatique, l’autre embrigadée dans l’hallali proclamant la diabolisation de l’Autre.

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The Falling Man, photo de Richard Drew

Amir (Mohamed Atta), l’homme qui fonce sur la proie sacrificielle, l’être dont la conscience s’est auto-conditionnée pour se conformer au concept d’instrument divin tout comme ces habitants de la tour se sont conformés au concept d’instruments de la société néo-libérale, Amir, et son co-kamikaze Hammad, qui théorisent la religion et la règle en fervents anti-nihilistes déterminés à s’annihiler pour des lendemains qui chanteront les louanges d’Allah.
Lianne, la femme qui cherche, l’ex de Keith auprès de laquelle ce dernier vient échouer, recouvert de boue mortelle, qui le reprendra, cherchant en lui ce qui doit être compris, cherchant de même auprès de ces personnes atteintes d’Alzheimer qui suivent son atelier d’écriture ce que la mémoire restitue et occulte, cherchant le mécanisme de la longévité mémorielle pour la préservation de l’identité de soi, cherchant dans cet espace-temps virtuel des journaux et des vidéos où elle déambule une explication, et se débattant avec le suicide de son père et le concept de ‘‘Dieu’’ : « Elle pensait que l’éventuelle présence de Dieu au-dessus d’eux était la chose qui créait la solitude et le doute dans l’âme et elle pensait aussi que Dieu était la chose, l’entité existant en dehors de l’espace et du temps qui résolvait ce doute dans la puissance tonale d’un mot, d’une voix. Dieu est la voix qui dit : ‘‘Je ne suis pas là.’’ »

Dans ce récit fragmenté en allers-retours temporels, en narrateurs à la voix distanciée fluctuant entre la 3e personne et le soi impersonnel, chargé de retombées qui, à l’instar de ces « shrapnels organiques » auxquels sont soumis des corps en proximité lors de l’explosion d’une bombe, pénètrent les psychés et s’y diffusent en sourdine dans la clameur assourdissante de la peur et de la haine orchestrées, le lecteur perçoit une voix, dense et concise, intense et ramassée, austère et éloquente, conceptuelle et dramatisée, celle de DeLillo, un écrivain complexe et raffiné – élitiste, s’en gargarisent certains – qui sait aussi écrire d’étonnants et passionnants romans pour grand public averti.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 1 (An 2) : semaine du lundi 4 au dimanche 10 janvier 2016.

Extrait
« Comme la tour revenait enfin à la verticale, il se souleva du sol et se dirigea vers la porte. Au bout du couloir, le plafond gémit et s’ouvrit. Il s’ouvrit sous une pression audible, provoquant une dégringolade d’objets, de panneaux et de revêtements muraux. La poussière de plâtre envahit le secteur et il y avait des voix dans le couloir. Il perdait les choses à mesure qu’elles se produisaient. Il sentait des choses aller et venir.
L’homme était toujours là, agenouillé dans l’encadrement de la porte du bureau d’en face, plongé dans des pensées, avec sa chemise imbibée de sang. C’était un client ou un avocat en consultation et Keith le connaissait vaguement et ils échangèrent un regard. Impossible de dire ce qu’il signifiait, ce regard. Il y avait des gens qui appelaient dans le couloir. Il décrocha sa veste de la porte. Il tendit le bras derrière la porte et prit sa veste suspendue à la patère, sans bien savoir pourquoi il le faisait mais sans se sentir idiot de le faire, oubliant de se sentir idiot.
Il s’engagea dans le couloir en enfilant sa veste. Il y avait des gens qui se dirigeaient vers les sorties, dans l’autre direction, marchant, toussant, aidant quelqu’un. Ils enjambaient des débris, le visage marqué d’une urgence absolue. C’était la certitude sur chaque visage, la distance qu’ils avaient à parcourir jusqu’au niveau de la rue. Ils lui parlèrent, un ou deux, et il répondit d’un signe de tête ou pas. Ils parlaient et ils regardaient. Il était le type qui croyait qu’on avait besoin de vestes, le type qui allait dans le mauvais sens. »

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