Semaine 3 (An 2): Hanna, de Laurence Peyrin

Hanna, de Laurence Peyrin

Éditions Kero/Éditions de l’épée, 2015

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Couv Hanna blog3_An2

 

« Pour le plaisir du travail bien fait »

 
« – Le problème, Hanna, ce n’est pas ce que je te dis, mais ce que tu veux comprendre pour alimenter je ne sais quelle colère féministe.
Elle ouvrit la bouche pour protester, il l’arrêta d’un signe de la main. Assise, elle se sentait toute petite.
– Là où je te parle de respect, tu as envie de voir de l’aliénation, poursuivit-il, remuant l’air autour de lui. C’est quand même dingue ! ‘‘Ben merde, tu dois pas t’ennuyer’’ veut forcément dire ‘‘tu as assez de boulot pour rester à la maison’’, dans ma bouche de putain de phallocrate.
– Je ne t’ai rien dit…
– Ah oui, c’est vrai, mais tu as vu tes yeux ? À me flinguer sur place.
Il soupira puis se laissa tomber sur le sofa à côté d’elle. Muette, elle le regarda faire pivoter sa tête d’un côté et de l’autre en se pinçant les trapézoïdes pour évacuer les tensions. Parfois, il valait mieux qu’elle se taise, qu’elle laisse passer l’instant. Des disputes, ils en avaient de temps en temps – plus qu’avant, d’accord. La différence entre eux, c’est qu’ils ne situaient pas cet avant-là au même endroit. Lui traçait probablement la frontière entre leur vie de couple harmonieuse telle qu’elle l’avait été et le marasme qu’elle était devenue quelque part aux confins de la maternité et de l’épuisement. Elle, beaucoup plus tôt, derrière une porte bleue à Kinsale, ou sur un pont à Paris (allusion à sa liaison extraconjugale interrompue, dont elle n’a toujours pas fait le deuil, note du blog).
Alors forcément, ajuster leurs calendriers aurait été dévastateur, elle ne pouvait pas prendre le risque d’envenimer une discussion. Mieux valait laisser croire à Jeffrey qu’ils payaient le tribut des couples solides, l’érosion tranquille, l’acceptation d’être un peu moins chaque jour que ce qu’ils étaient la veille.
Elle se tourna vers lui et d’un geste brusque lui fit ôter les mains de ses épaules. Elle se cala sur ses genoux puis entreprit de masser le haut de son dos, enfonçant sans pitié ses pouces dans les creux de sa nuque. Il soupira d’aise.
– Tu es une emmerdeuse, dit-il. Mais tu masses divinement bien.
– Avoue que tu préférerais que je reste à la maison à te cuisiner de bons petits plats. Tu deviendrais obèse et roterais ta bière devant la télé pendant que je ferais la vaisselle.
– En uniforme de soubrette, rit-il…
(…)
– Ça n’empêche pas que je sois capable d’autre chose. Que j’aie envie de faire autre chose. Tu avais dit qu’ici on changerait de vie. C’est ce que je fais.
– Bien sûr. Bien sûr que tu peux faire plein d’autres choses. Et c’est une très bonne idée.
Il s’était tourné pour déposer un baiser sur son front, et elle sursauta à son contact. Il semblait que ce soit devenu la manifestation la plus proche d’une forme d’intimité : un baiser sur le front – lui se penchant sur elle.
– Ça va être compliqué, dit-il après un court silence. Il faudra trouver un local libre qui convienne. Je devrais mettre mon frère sur le coup.
– J’ai déjà appelé Sybil. Elle va lui en parler.
– Oh ! Oh ! très bien, fit-il, désarçonné. Et pour l’argent…
– J’ai revendu mes parts de l’atelier à Marsha. À l’époque où j’avais investi, l’affaire ne valait pas plus que mes économies, rappelle-toi. Depuis, elle a pris de la valeur. Je n’ai besoin de rien, Jeff.
Il hocha la tête et ne dit plus un mot : sa femme n’avait pas besoin de lui. Hanna sentit sa vexation et posa la tête sur son épaule, se sentant vaguement coupable de ne plus lui être inféodée. J’ai de l’argent à moi, se dit-elle. Et je suis aussi l’héritière d’un cottage à Kinsale. C’est dire si je suis une femme libre. Libre et déloyale.
Jeffrey ne savait pas, pour Kinsale. Il faudrait qu’elle se débrouille seule de cela aussi. Un jour.
Hanna replia le bavoir et la lingette (de leur bébé de six mois, ndb) avec application, sentant le regard de son mari sur elle. Il lui semblait qu’il passait son temps à l’étudier sans jamais parvenir au bout de son analyse.
– Je sors fumer une cigarette, finit-il par dire.
Elle ne protesta pas – elle ne le faisait jamais. »
 
 
Hanna a vécu un amour adultère, un jour, dans un autre monde. À présent, là, à New York, encore émotionnellement convalescente, elle apprend – après dix ans de mariage et « d’essais infructueux » – qu’elle attend un enfant de son amant.
La tentation est grande de tout chambarder : « C’est ce jour-là, à ce moment-là, quand le vent lui donna une gifle plus grande que les autres et la fit vaciller sur ses pieds, que tout aurait pu basculer, dans la neige de Central Park, alors que Jeffrey l’avait laissée seule quelques instants. Hanna aurait pu tout laisser tomber, ne pas commencer à se mentir, à mentir à Jeff – elle aurait pu prendre son sac et s’en aller. »
C’est un zeste d’affection qu’elle éprouve envers son époux et le regard ému de ce dernier lorsqu’il apprend qu’elle est, enfin, enceinte, qui la retiennent de partir.
Le couple a continué d’exister ; l’enfant est venu, une fille, âgée de six mois au début du récit.
 
Mais Hanna est déterminée à ne pas se limiter à vivre au train de la poussette et dans le train-train domestique : « Elle devait trouver une occupation qui fasse d’elle quelqu’un d’autre : elle en avait marre d’être la migrante timorée (elle a quitté l’Irlande, ndb), l’épouse docile, la mère béate. »
Elle va ouvrir une librairie, « une librairie spéciale, où l’on pourrait passer un moment pour lire et boire un café ».
Quant à Jeffrey, romancier et journaliste reconnu, celui-ci sait « faire face aux guerres, aux morts, aux conditions extrêmes ». Par contre, pour lui, sa femme est un « adversaire redoutable », qui manipule « des armes bien trop sophistiquées ». Il se rend compte qu’« il en savait de moins en moins sur Hanna », qu’« il n’était plus à niveau depuis bien longtemps ». Et cela lui met la pression terrible.
 
Ça, c’est les vingt premières pages, tissées avec un art, discret et efficace, de la peinture des remous intérieurs et du rendu des dialogues, et suffisantes pour accrocher tout lecteur féru de narration intelligente et de ‘‘mise en situation’’ alléchante.
Rien de grand terrible, à première vue, mais l’écriture de Laurence Peyrin trouve des mots, non pas ‘‘justes’’, ni ‘‘stylisés’’, mais qui délivrent une charge d’authenticité, produit de la souplesse syntaxique et de l’expression claire, et profonde, qui exprime l’essentiel (d’une situation, d’une émotion, d’une sensation…) sans prolonger les effets.
 
Alors, la suite ? Eh bien, imaginez – avant de courir acquérir ce roman remarquablement écrit – un double secret au carré qui rôde dans les couloirs cachés d’une vie de couple, un héritage en forme de cottage en Irlande, où la propriétaire, décédée, a laissé, un peu partout, un message codé à l’intention de l’héroïne, et surtout, un mystérieux coffret, un amant qui fuit l’attachement et ne veut pas connaître son passé, un fantasme de Marilyn, et puis des choses de la vie, de « grands éloignements et de petits rapprochements », et des manquements que l’on apprend à éponger, des désastres que l’on apprend à éviter…
Et prenez en compte que, parfois, un roman qui n’est pas du tout votre genre, vous fera saisir qu’au-delà des genres, des préférences et des a priori, il y a, heureusement, ce quelque chose d’indéfinissable qui vous retient : une voix d’écrivain, vous chuchotant que l’on peut écrire « pour le plaisir du travail bien fait, pour la satisfaction d’aller au bout des choses », « peu importe l’utilité qu’on en a ».
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 3 (An 2) : semaine du lundi 18 au dimanche 24 janvier 2016.

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