Semaine 4 (An 2): Aleph zéro, de Jérôme Ferrari

Aleph zéro, de Jérôme Ferrari

Éditions Albiana, 2002 – Éditions Actes Sud/Babel, 2013

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Couv Ferrari Aleph blog 4_An2

 

Décohérence vers le transfini

Avant-propos
Sur une droite quelconque AB, le mathématicien Georg Cantor a démontré qu’il existe un nombre infini de points. Il a appelé ce nombre « aleph », qui fonde la mathématique du transfini. Pour exemple, si la droite AB devient l’un des côtés d’un carré, celui-ci contiendra autant de points sur sa surface que sur la droite. Pareil pour un cube construit à partir de AB, son volume contient autant de points que la droite, et ainsi de suite pour les objets à n dimensions.
La mathématique du transfini comprend d’autres aleph. Aleph deux, par exemple, représente un nombre plus grand que tout ce que l’on peut concevoir dans l’univers. Et les aleph se suivent à l’infini.
L’aleph premier, celui correspondant à la droite AB, s’appelle « aleph zéro ».

Propos
Le narrateur de ce roman de l’intériorité spéculative et crépusculaire exerce sur les femmes qu’il fréquente un « effet néfaste et définitif », et lorsqu’elles le quittent, c’est à la fois un soulagement pour lui et une renaissance pour elles. Il explique que le « malentendu » interrelationnel s’installe toujours au cours des deux premiers jours : « Les deux premiers jours, Seigneur, qu’est-ce que je suis intelligent, et beau, et drôle ! J’ai des tas de trucs inédits et surprenants à raconter, pleins d’esprit, avec de la classe, quelque chose qui sort vraiment de l’ordinaire. Bien sûr, c’est toujours la même chose, mais elles ne peuvent pas le savoir. »
Ainsi, après ces deux premiers jours, l’amant magnifique se transforme « en un type muet et vide, pas du tout désirable », et un ou deux mois plus tard, « ça crève les yeux que le prince charmant va finir sa vie sous forme de crapaud ». Alors, ces femmes le quittent, emportant en elles des traces visibles de cette coexistence désamourante : une chevelure asséchée, un teint terni, un mal-être… Pourtant, quand il les rencontre, plus tard, par hasard, c’est pour constater, toujours avec une « surprise douloureuse », qu’elles se sont métamorphosées : elles éclatent de beauté, de forme et d’énergie…

À peine deux pages et demie, où le ton du roman est donné : introspection sombre acide et auto-dérisoire, et souvent désopilante. Le lecteur est ravi, il y a de la substance qui sort de l’ordinaire.
Cette impression se maintiendra-t-elle, passé le cap des fatidiques « deux premiers » (chapitres, parties…) énoncé par le narrateur ?

Elle se maintient, et tient bon. Forcément, avec des scènes mentales aussi percutantes où le narrateur, devenu une sorte de crapaud de Schrödinger – qui nous explique avec un didactisme très digestible que le monde qui nous entoure, selon le paradigme quantique, est une superposition bordélique d’états potentiels et que c’est notre conscience – ça, c’est la Théorie de Wigner (titre du chapitre un) – qui « force le monde à adopter un seul état et qui l’empêche de se présenter à nos yeux sous la forme d’un chaos monstrueux, insaisissable et indescriptible comme l’Enfer » – une sorte de crapaud de Schrödinger, donc, qui, grâce à Wigner, comprend enfin tout ce qu’il ne comprenait pas et comment, étant un « composé informe de possibles infinis », il a pu se trouver, en tenant une fille dans les bras, « dans un état superposé ‘‘je bande – je ne bande pas’’ et que c’est la « conscience malveillante » de cette fille qui, en le regardant, l’« a précipité dans un corps unique et blessé, emprisonné désormais dans le tragique état ‘‘je ne bande pas’’ ».

Lorsque la narration introduit le personnage d’Anna, seule amie de ce jeune professeur de lycée en errance d’ego, une sorte d’équilibre dynamique s’installe dans le récit, un bref temps, avec ce contrepoint féminin, qui arrime l’individualité en déperdition du narrateur, tombant de sentiment d’étrangeté avec l’espace à un sentiment d’étrangeté avec le temps, dans une dissociation confuse entre dissolution dans l’informe et expansion dans la nature, et rêvant d’être une entité mathématique, l’Aleph zéro.

Ensuite, c’est au tour d’un deuxième personnage de faire son entrée dans l’univers schizoïde du narrateur. Béatrice, enseignant l’espagnol au lycée, qui prend une retraite anticipée suite à un cancer du sein.
L’auteur l’avait entrevue dans L’Aleph, une nouvelle de J. L. Borges (Que son œuvre soit louée à jamais dans les transepts de la cathédrale cosmique !), cette femme aimée du narrateur, un écrivain nommé Borges, et qui serait peut-être morte elle aussi d’un cancer du sein.
Il lui a redonné vie dans son roman sous les traits d’une prof de lycée qui lit, dans un frémissement extatique de son être, la nouvelle de Borges, lors de son cours d’adieu, devant un parterre d’élèves, plus indifférent que touché. Sa lecture terminée, « elle ouvrit la bouche pour commencer son commentaire et ne trouva rien à dire. Puis lui vinrent à l’esprit les remarques stylistiques anciennes dont son esprit s’était imprégné avec tant de vigueur qu’il s’y raccrochait comme à une bouée et ne savait plus rien faire d’autre. ‘‘J’ai un cancer et je vais mourir et je remercie Borges’’ étaient les seuls mots qui méritaient d’être dits et ces mots ne pouvaient pas être dits. Elle songea que peut-être il n’existait aucune bonne manière de communiquer la beauté, seulement de mauvaises manières, et vaines, et qu’elle avait fini sa carrière sur une erreur de jeune fille. Elle leur dit qu’ils pouvaient partir. Il restait trois quarts d’heure de cours. Elle les regarda ranger leurs affaires, sortir, écouta le bruit de la porte que le dernier élève refermait derrière lui et fut submergée par une tristesse horrible… »

Après cette incursion mélancolique dans l’univers d’un autre personnage que le narrateur, moins délirant, et à qui l’auteur laisse « achever son chemin de solitude », notre héros, ce névrosé blond au visage triste et troublé, dont on ne connaît pas le nom – « Quelqu’un sortit du bureau. Le proviseur adjoint, si j’en crois l’inscription sur la porte. Je ne m’affole pas. Tout va rentrer dans l’ordre. Il me sourit et dit : ‘‘Ah ! Monsieur (ici, un nom de famille qui, si j’en crois l’air convaincu de ce type, doit être le mien), comment allez-vous ?’’ –, va continuer à traîner son désarroi corpusculaire de chaos en décohérence – le premier, qui ne nous semble en être un que parce que nos cerveaux limités ne parviennent pas à en saisir tous les paramètres déterminants ; la seconde, où l’ubiquité quantique se réduit à une seule possibilité actualisée –, et de  MDMA en saga familiale – avec cette dernière, l’auteur nous gratifiant d’un chapitre paradiégétique, un pan de l’espace-temps d’une vie, à la manière borgésienne –, et finir par se perdre, entre les bras d’Anna, effrayée et chagrinée, dans l’Aleph zéro, là où l’on ne peut pas soustraire d’un être son infini. Il a rejoint Cantor dans son oasis mentale.

Jérôme Ferrari est un écrivain virtuose, et Aleph zéro, une sacrée sonate pour saxophone soprano en free-jazz majeur.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 4 (An 2) : semaine du lundi 25 au dimanche 31 janvier 2016.

Extrait

« Arthur Schopenhauer fut catégorique et clairvoyant sur ce point précis : la vie ne cesse pas. Le seul problème éthique auquel nous soyons confrontés, la seule question qui fasse sens est donc celle-ci : comment s’arracher à la vie, comment faire pour qu’elle cesse ? Schopenhauer était beaucoup trop intelligent pour considérer le suicide comme une réponse valable à cette question. Quiconque a vu une charogne sait bien que la vie n’en est en aucun cas absente. Plus profondément, il croyait trop peu à l’individualité pour penser qu’on pouvait réellement se supprimer ; bientôt surgit quelqu’un d’autre, qui dit ‘‘je’’, comme moi, et son existence répétera la mienne comme si je n’avais jamais disparu. Et c’est bien vrai : si le moi est une illusion, il est définitivement hors des atteintes du néant. Supprimer la vie passe donc nécessairement par l’étouffement de la Volonté. On reconnaît dans cette idée les influences de l’ascèse bouddhiste à laquelle Schopenhauer se réfère explicitement. Mais il demeure encore beaucoup de naïveté dans tout ça. Ne plus vouloir – c’est-à-dire ne plus désirer, ne plus aimer, ne plus s’efforcer, ne plus refuser, en fin de compte, ça ne sert à rien. Pour chaque racine de la volonté extirpée, d’autres surgissent ou révèlent une présence que nos préoccupations passées nous empêchaient de voir. C’est la nécessité d’Aleph zéro. Pas de soustraction. Quoi qu’on fasse, il faut en prendre son parti, la vie ne cesse pas. Il n’y a rien à faire. Quel rêve illusoire, que la vie cesse ! Ou cet autre encore, plus sale et tout pétrifié de faiblesse ; que la vie cesse de faire – mal. »

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