Semaine 8 (An 2): Ils savent tout de vous, d’Iain Levison

Ils savent tout de vous, d’Iain Levison

(traduction de l’américain par Fanchita Gonzalez Batlle)

Éditions Liana Levi, 2015

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… mais il y a souvent un petit rien qui leur échappe

Je ne suis pas attiré par les romans formatés en scénario de thriller hollywoodien. Iain Levison a aménagé l’écriture de son roman policier-SF en visant ce graal aux couleurs vert dollar et tapis rouge des romanciers.
‘‘Adapté au cinéma’’ est, sans conteste, le badge rêvé pour la quasi-totalité des écrivains qui aspirent à vivre de leur plume. Y compris moi-même, sans honte aucune. On peut divertir et faire réfléchir, on peut amuser et avancer de profondes idées. Ce n’est pas contradictoire, ce n’est pas forcément adopter une posture de gigolo ou de pute du système.
Bien sûr, le risque est grand de se retrouver, après coup, en train d’écrire sous le diktat des injonctions (formulées ou non) du marketing littéraire. Il faut oser prendre ce risque avec assez d’ambition, de courage et de confiance en soi pour le brider et non pas se laisser enchaîner.

Iain Levison réussit à ce jeu équivoque. Dans Ils savent tout de vous, il y a du texte et du sous-texte, de l’humour et de la réflexion, du pittoresque et de la critique.
Si l’action est menée tambour battant la mesure frénétique du film d’action hollywoodien, le suspense, lui, n’est pas instauré à coups de clichés et la résolution n’a rien de banal.
Le tout – entrée, plat de résistance, dessert sucré salé – se parcourt sans se prendre la tête ; le sourire, parfois le rire, s’invitent à plusieurs détours de pages, et deux ou trois fois, le livre demande à se laisser reposer, le temps de réfléchir à certaines implications sociales d’ordre politique globalisante.
Rien de nouveau, mais, comme on le sait, une classique omelette concoctée par un chef créatif peut avoir l’aspect et le goût de l’inédit. Une question de formule et de reformulation.

Côté intrigue, Ils savent tout de vous est une chasse à l’homme où le chasseur devient chassé, et le chassé chasseur, accessoirement.
Jared Snowe, un policier, se voit sans crier gare doté d’un pouvoir de capteur de pensées. Ça le trouble, il en doute ; ça ne s’estompe pas, il en est tout tourneboulé. Vous pensez, il se rend compte que son collègue Kleider est un pourri alors que ce dernier lui déclare « je vais déposer ces flacons de pilules (psychotropes) pour toi aux pièces à conviction » tout en pensant « je vais les filer à un de mes informateurs contre huit mille en liquide », que Jenny, la régulatrice de nuit au commissariat, pensait qu’il « avait un beau cul et qu’elle aimerait le voir à poil. Elle avait soixante ans, mariée, quatre enfants adultes » et que le sergent Townes, le responsable de la patrouille, est gay et qu’il a « sacrément envie de se taper le bleu latino »…
Brooks Denny est un locataire du couloir de la mort, dont le bail va bientôt expirer. Trafiquant de drogue tueur de flic, il ne veut qu’une chose : que l’administration « arrête de déconner » avec sa date d’exécution, déjà reportée trois fois sans qu’il en soit prévenu. « Demandez-leur de fixer une date et de s’y tenir. Vous pouvez faire ça ? » demande-t-il à Terry Dyer, une agente spéciale d’un département anonyme d’opérations très spéciales du gouvernement fédéral, venue lui proposer un marché : sa relaxation en contrepartie de ses services de… capteur de pensées. À Denny aussi, ça lui est tombé dessus sans crier gare, ce don extrasensoriel : « Ça a commencé quelques jours avant la dernière date fixée pour mon exécution. Je me suis dit que c’était parce que ma mort se rapprochait, un truc comme ça. » Au poker, il pouvait ‘‘voir’’ les cartes des autres joueurs. Il a appris que le gardien Coffey, qui « passe pour le type réglo, trompe sa femme avec une gardienne des admissions ». Et il s’est même mis à capter les pensées de sa petite chatte, Pépite.

Jusque-là, c’est assez potache, et le lecteur semblerait moins émoustillé par la situation que par les talents de l’agente Terry, une petite brune sensuelle, aux nerfs d’acier, qui ne se laisse pas lire dans le cerveau et sait obtenir ce qu’elle veut des hommes en excitant leur côté macho galant.

Mais le chef Iain s’active dans la cuisine, et des arômes et des fumets commencent à s’en exhaler, caressant nos papilles appétitives.
Grâce à son nouveau don, Snowe est devenu un super flic qui épate ses collègues et sa hiérarchie par ses talents d’enquêteur hyper futé et clairvoyant. Que ce soit pour une scène d’excès de vitesse ou de meurtre, dans une file faisant la queue ou auprès d’un groupe de jeunes femmes dans un bar, Iain Levison s’amuse avec son personnage, qu’il traite comme une sorte de pseudo-Sherlock Holmes consultant en catimini ses antisèches.
Denny, quant à lui, débarque à New York, au siège de l’Onu. Dans une pièce au dix-huitième étage, le condamné à mort (qui espère ne pas tarder longtemps à le rester) est placé derrière une glace sans tain donnant sur une salle de réunion. Terry lui a demandé de lire dans les pensées d’un grand Africain, un chef d’État qui ne va pas tarder longtemps à le rester, pour savoir comment lui forcer la main dans cette négociation secrète.
Denny s’en tire avec facilité. Cependant, au lieu d’une promesse de pardon, il comprend qu’il a été floué : il a été décidé en haut lieu de se débarrasser de lui, définitivement et sans pompes.
Alors il se lâche, neutralise son escorte et s’enfuit hors de la bâtisse onusienne. En cavale dans les rues de New York et débarrassé du bracelet électronique avec GPS intégré qui ferrait sa cheville, il disparaît hors du champ du radar fédéral.
Entre-temps, l’agence de Terry vient de repérer ce nouvel élément qui s’est « connecté », comme ils disent : le policier Snowe.
Terry l’approche, lui dit que le programme secret d’évaluation de l’agence a prévu l’éveil de son don et le promeut ipso facto agent du FBI chargé d’attraper un dangereux meurtrier de flic, qui possède le même don que lui.
Pourquoi moi ? s’étonne Snowe.
Réponse : « Il faut être télépathe pour attraper un télépathe. »

Maintenant, Ian sort de la cuisine, apportant le plat de résistance.
Lorsque nos deux homo-capteurs de pensées se rencontreront et qu’ils se mettront à se ‘‘télépather’’, ils mériteront, sur un plan technique concret, d’être qualifiés de « télépathes ».
Au départ agressive, leur confrontation les poussera ensuite à se poser des questions, à se trouver des points communs et à envisager d’un commun accord un potentiel triste sort qui les attendrait s’ils n’unissaient pas leurs forces et leur don.
Et comme dit le dicton : « Si un télépathe, ça épate, deux télépathes, c’est pas du carton-pâte ! », l’alliance des deux ‘‘augmentés’’ (on apprendra que leur cerveau a été trafiqué dans les mêmes circonstances, et comme toujours, pour la bonne cause d’État) va faire crépiter les méninges de Terry, déterminée à tout faire pour arriver à ses fins.

Côté personnages, Ils savent tout de vous, comme vous devez l’avoir deviné, c’est un triangle incendiaire, à défaut d’être amoureux. Et la présence d’une sexy Calamity Jane qui se démène, c’est l’astuce ‘‘aromate pimenté’’ du chef. Dans cette chasse à l’homme, upgradée en chasse aux super-hommes, quoi de mieux qu’une Diane chasseresse pour prolonger le suspense jusqu’au finale !
Oui, la lecture d’Ils savent tout de vous m’a bien délassé.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 8 (An 2) : semaine du lundi 22 au dimanche 28 février 2016.

Extrait

« Snowe tendit à Denny une tranche de pizza chaude et se glissa dans le box près de la vitrine. Tout en mangeant ils regardèrent distraitement dehors, un camion de livraison se garait juste devant. Un homme ouvrit la porte de derrière et empila des caisses de soda sur un diable. Une femme âgée passait lentement et son regard croisa celui de Snowe.
– Dans le train, en venant de l’aéroport, dit-il en ajoutant du parmesan râpé sur sa tranche, il y avait une vieille dame. Dans les soixante-dix, soixante-quinze ans. Elle regardait par la fenêtre avec un grand sourire. Et je me suis dit que ça faisait plaisir de voir des gens aussi heureux. Alors je me suis assis en face d’elle, elle regardait deux jeunes Noirs sur le quai, et tu sais ce qu’elle pensait ?
Denny sourit en sachant ce qui venait.
– Quoi ?
– Elle se rappelait une partouze dans les années soixante. Et quand le contrôleur est passé, un Noir lui aussi, elle l’a imaginé à poil.
Denny rit.
– Du coup, j’ai passé le reste du trajet à essayer de me débarrasser de l’image de la bite de ce type.
Denny éclata de rire, mais il cessa soudain. Snowe vit que son expression était devenue amère et irritée. Il ne la lui avait encore jamais vue. La colère était particulièrement effrayante sur le visage de quelqu’un qui ordinairement, Snowe en prenait conscience, se montrait plutôt calme.
Ils nous ont fait ça, pensait Denny. Au lieu de le dire, rien que pour voir si Snowe répondrait de la même façon et s’ils pouvaient avoir une conversation muette.
Qu’est-ce que nous pouvons faire ? En ingurgitant le dernier morceau de pizza, Snowe constata un autre avantage de son don. Pouvoir parler la bouche pleine.
Denny prit lui aussi une énorme bouchée comme s’il était arrivé à la même conclusion. Il doit y en avoir d’autres. Nous sommes sûrement très nombreux.
Par où commencer pour les rechercher ?
À toi de le dire. C’est toi le flic. »

Semaine 7 (An 2): Hôtel Arcadia, de Sunny Singh

Hôtel Arcadia, de Sunny Singh

(traduction de l’anglais par Maïa Bharati)

Galaade Éditions, 2016

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Et in Arcadia ego

Un huis clos cerné de tous les dangers, à l’atmosphère intense et saisissante, émotionnellement touffu, profond, hanté de cris rouge sang et de tragédies en noir et blanc absurde. Cette situation dramatique aux issues fermées se déploie, en progression solitaire furtive et en duo de flashbacks révélateurs, dans les couloirs, les chambres, les escaliers et sur le réseau de caméras de surveillance d’un hôtel de luxe, attaqué par un groupe de terroristes, quelque part en Asie du Sud (quoique l’auteure ne le précise pas, le lecteur est en droit de supposer que le récit principal se déroule en Inde).

Sam est une photoreporter de guerre vivant en Occident, qui reconnaît « être une droguée à l’adrénaline en quête de sa prochaine dose dans une guerre anonyme ». Sa dernière mission, effectuée dans sa patrie, elle l’a acceptée presque à contrecœur car elle n’est pas « de ces journalistes qui enquêtent sur la criminalité, ou la misère, ou même la détresse ordinaire, quotidienne ».
Ce seront un argument commercial de son agent – « Acceptez, Sam, vous n’avez jamais fait de reportage dans votre propre pays. Cela pourrait apporter un intérêt biographique à votre prochaine exposition. Vous savez comment fonctionnent les médias » – et des souvenirs d’enfance et de « chair d’or sombre » de mangue juteuse et poisseuse qui auront raison de ses réticences.

Maintenant, Sam dort de son sommeil habituellement perturbé, dans son lit douillet de l’hôtel Arcadia, lorsque des coups de feu et une sonnerie stridente de téléphone la réveillent. La réception de l’hôtel lui intime l’ordre de ne pas sortir de sa chambre. Aussitôt après cet appel saugrenu, quelqu’un tente violemment d’ouvrir sa porte, et le couloir résonne de cris et de rafales automatiques…
Les morts de ses reportages de guerre ont-ils suivi Sam jusqu’à ce havre de la civilisation du confort matériel, cette délicieuse Arcadie où elle est venue faire escale et se débarbouiller l’âme avec du bon whisky, après l’achèvement de sa dernière mission ?

L’alarme téléphonique, c’est Abhi qui l’a sonnée. Au déclenchement de l’attaque, il se trouvait à la réception en prévision de l’arrivée d’une délégation internationale. Maintenant, il se terre sous le comptoir, contre le corps ensanglanté d’une jeune réceptionniste morte. Pourquoi n’est-il pas resté dans son bureau privé, à l’écart de cette folie furieuse, où « il aurait assisté à tout ce chaos depuis les écrans de sécurité » ? Abhi a vécu trop longtemps en s’imaginant être un imposteur, un traître, puisqu’il ne s’alignait pas sur les normes spartiates de son père et son frère, tous deux des militaires, et que son cœur ne battait pas la chamade au contact des filles. Voilà des années qu’il a rompu le contact avec son frère aîné, Samar. Pourtant, ce frère, toujours présent dans son surmoi, est venu le guider dans ce moment crucial ; ils sont adolescents, ils s’adonnent à des jeux de guerre, et Samar, le futur guerrier, inculque à son frérot les manœuvres qu’il a apprises en observant les soldats du camp militaire voisin, et lui dit comment échapper aux terroristes. Abhi est le directeur de l’hôtel, un roi qui règne sur un domaine feutré et capiteux, hors d’atteinte de la rupture familiale et des restrictions morales. Pourquoi la folie quotidienne l’a-t-elle suivi jusque dans son havre ?

Même si j’ai écrit plus haut deux fois l’adverbe de temps « maintenant », en fait, le récit démarre soixante-sept heures avant. La presque totalité du roman évolue donc progressivement dans un passé récent, en une narration en compte à rebours, jusqu’à ce « maintenant » (le dernier chapitre), un présent décisif pour les deux protagonistes, Sam et Abhi, quant à la direction future de leurs vies respectives.
De l’attaque et de l’occupation de l’hôtel par le commando terroriste, on n’en saura presque rien de manière directe ou vu de l’extérieur. Rien que les images du poste de télé de la chambre de Sam, les tweets laconiques sur son ordinateur et son téléphone portables, les images fixes et en plongée transmises par les caméras de surveillance dans le bureau d’Abhi, et les quelques infos sur la riposte officielle que donnent à ce dernier par téléphone le chef de la police et un colonel des services de sécurité.

D’emblée, le lecteur est plongé dans un huis clos massif de vingt étages, aux longs couloirs de papier peint ivoire et d’épaisse moquette lie-de-vin qui suintent l’angoisse et la peur, troués de dizaines de chambres violées où gisent des corps sans vie contre des meubles en acajou. L’immersion dans ce huis clos oppressant est dédoublée : une vision partielle, organique, qui découvre lentement et progressivement l’état des lieux et une vision d’ensemble, mécanique et discontinue, fragmentée en dizaines d’écrans scintillants. D’un côté, ou à un niveau, Abhi, observant le dédale au travers de sa banque d’écrans ; à un autre niveau, Sam explorant et s’infiltrant dans ce dédale derrière le viseur de sa caméra.

Commence alors un va-et-vient entre deux points de vue, deux fils narratifs, qui démarre en chassé croisé le temps de briser la glace, d’éclaircir les malentendus, et se transforme en un échange intense avec une communication d’infos vitales pour la survie et un partage d’expériences affectives.
Instinctivement, chacun des deux ‘‘complices’’ saisira que l’autre porte en lui un « sombre abîme semblable au sien qui n’attend qu’un seul petit faux pas, un instant de perte de contrôle pour les aspirer dans ses profondeurs ».

Je ne saurais trop dire combien je trouve admirable l’écriture de Sunny Singh. On perçoit à l’œuvre une réelle intelligence dans l’élaboration de cette structure générale doublée en champ-contrechamp et traversée de remontées temporelles dans le vécu intime des deux personnages principaux.
Cette situation extrême dans laquelle l’auteure a placé ses personnages, aiguise d’une part une tension de toutes les facultés de l’être pour assurer sa survie, et d’une autre favorise l’introspection et la réminiscence.
Et ainsi se dévoileront, en parallèle, et au fur et à mesure du déroulement des situations chargées de suspense qui confèrent à ce roman sa qualité de ‘‘thriller’’, les différentes expériences qui ont modelé la personnalité de chacun des deux personnages et son rapport au monde.

Je donne comme exemple de cette subtile interpénétration du passé et du présent, de l’expérience immédiate et de sa mise en perspective avec les données du vécu et la hiérarchisation personnelle des valeurs, la prenante séquence où Sam explore le bar panoramique du toit, nommé Le Refuge.
Après une longue reptation sous haute tension, Sam débouche dans le bar saccagé où sont affalées des victimes, où « elle se serait peut-être trouvée, en train de siroter son single malt allongé d’un peu d’eau tiède, solitaire, comme à son habitude, à une table de coin, dos au mur (…), scrutant l’assistance en quête de quelqu’un, le premier venu digne de confiance, pour lui tenir compagnie jusque tard dans la nuit ». Si elle ne l’a pas fait, et qu’elle dormait, à moitié ivre, dans son lit lorsque les terroristes ont ouvert le feu, c’est parce que « après une mission, elle évite ce genre de bars fréquentés par des gens séduisants, bavards, chics avec leurs vêtements de marque, leurs cocons de richesse tenant à distance les horreurs qu’elle photographie ». Son genre de bar est un peu plus miteux, à « l’odeur latente, indéfinissable, mélange de vomi et de sueur, de peur et de traumatismes », des « repaires d’expatriés, de journalistes (…), d’humanitaires et de diplomates de zones de conflits, tous drogués à l’adrénaline, accros à l’horreur ». Mais, ayant vite été lassée « d’entendre répéter les mêmes histoires par ses collègues, vantant leur héroïsme et leur courage, comme si quelques lampées de whisky d’importation suffisaient à muer les mensonges en vérité », Sam a compris au fil du temps « qu’elle n’appartiendrait jamais à aucun groupe ». Elle s’est mise alors à travailler seule, mettant au point son propre réseau de contacts. Et ses virées aux bars, les nuits qui suivent une mission, quand elle « sait par expérience qu’elle va se réveiller avec l’odeur tenace de formol dans les narines, que les cauchemars vont se bousculer dans sa tête et l’ébranler », elle les fait seule, une bouteille de scotch devant elle, à l’affût d’un complice pour la nuit. Pourtant « ce n’est pas le sexe que cherche Sam (…), elle veut le réconfort, la chaleur d’un autre corps pour effacer les horreurs dont elle a été témoin ». Maintenant, œil collé au viseur de sa caméra, elle prend des photos, « absorbée par la composition, la texture, la lumière, sans cesser de guetter le moindre mouvement suspect », retirée en elle-même, dos voûté, cou rentré, comme si elle pouvait « se retrancher entièrement derrière son appareil, se résorber dans la tache indéfinissable de l’écran, au point de disparaître totalement ». Pendant ce temps, Abhi ne cesse de suivre sur son écran de surveillance cette « folle qui flirte avec le danger » et qui évolue en cet instant dans cet endroit qu’il considère « comme son sanctuaire personnel », avec « la ville étincelant à ses pieds » qui lui sourit parce qu’il a réussi à concrétiser ses rêves d’indépendance et qu’il « s’est forgé une vie privée ». Sam, elle, « zigzague, progressant en lignes diagonales entre les tables disposées sur toute la largeur de la pièce, sans cesser d’actionner son appareil. (…) Elle tourne sans hâte, d’un pas ferme, autour de ses cibles, avec une sorte de tendresse lorsqu’elle prend ses photos ». Abhi observe « comment Sam couvre la pièce entière, un cadavre après l’autre (…), il admire la précision, les pauses prudentes, la démarche mesurée mais alerte ». Et son cœur se serre progressivement ; Sam emprunte le même tracé que lui lorsqu’il inspecte les lieux avant l’ouverture, et qu’il « vérifie méticuleusement une table après l’autre dans l’espace central, l’éclat de chaque lampe polie, la rondeur des coussins de velours sur les canapés des alcôves. Il traverse le bar de la même manière, ses yeux balayent l’espace de droite à gauche, ses pas tracent des diagonales, d’abord dans un sens, puis l’autre ». Ce Refuge est le sien, « trop de souvenirs heureux y sont liés », c’est là qu’il aime à se retrouver avec son amant, Dieter, qui aurait dû être là au moment de l’attaque. Abhi n’en sait rien. Et cette main qui dépasse du bord d’une table, là où Sam est en train de composer un cliché, est-ce la main de… ? « Il tente d’ignorer la crampe de son estomac, prétend qu’il est le jouet de son imagination. » Il ferme les yeux.

Et c’est ainsi que tout au long de ce roman remarquable, le lecteur a droit à des scènes d’un réalisme prenant – sons, images, sensations, mouvements, émotions. Je ne sais pas où Sunny Singh est allée dénicher tous ces détails qui ‘‘font vrai’’ (notamment, les descriptions expressives relatives à l’état d’esprit d’un photographe de guerre, à ses préparatifs, son matériel, ses tics, ses préférences), s’ils sont le fruit de ses recherches livresques ou de terrain, ou de son imagination alimentée par son bagage culturel et son intuition.

L’attrait particulier d’Hôtel Arcadia se révèle une fois lu. Reprenez-le à n’importe quel passage – ‘‘Le premier cliché d’un garçon nu sur un sol de boue, près d’un « soldat particulièrement gracieux dont la machette s’élevait et retombait avec l’élégance d’un danseur classique »’’, ‘‘La nuit passée auprès du médecin canadien et de sa bouteille de slivovitz, dans les Balkans’’, ‘‘Le regard triste et triomphant d’une mère décidée à s’échapper de l’horreur avec ses enfants’’, ‘‘Le Boucher, et ses tatouages, un pour chaque mort’’, ‘‘Le garçonnet de la chambre 1104 qui a de la chance : même si Sam a peu d’expérience avec les enfants,  elle connaît les chiens’’, ‘‘La lettre que personne ne délivrera’’, ‘‘La perle blanche du petit Abhi, au fin fond de l’étang, au pied des montagnes’’, etc. – et vous serez scotchés à nouveau. Pas un seul paragraphe, pas une seule phrase, qui ne délivre une image, une émotion, une information, pertinente et substantielle. Aucune fausse note.

Moi, j’en ressors avec imprimé dans mon esprit ce fort et singulier portrait de femme photographe, qui expose de grandes photos noir et blanc de morts sublimés dans une lumière funèbre pour crier au monde le froid mortel de son cœur, qui se retranche obsessionnellement derrière et dans le viseur de son appareil captant la mort dans des visages et quelque chose d’autre, d’indéfinissable, et qui s’est forgée comme règle impérative de ne jamais établir de contact avec les ‘‘sujets’’ de ses photographies de peur de… plein de choses pas claires, comme attachement, déchirure… enfouies dans son subconscient, qu’elle inonde à chaque fin de mission avec des cascades d’alcool précieux.

Et puis, il y a cette si sobre et juste, et glaciale fin ouverte, irradiant sombrement plein de possibilités !
Quel talent non conformiste, cette Sunny Singh !
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 7 (An 2) : semaine du lundi 15 au dimanche 21 février 2016.

Semaine 6 (An 2): Lunar Park, de Bret Easton Ellis

Lunar Park, de Bret Easton Ellis

(traduction de l’américain par Pierre Guglielmina)

Éditions Robert Laffont, 2005

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Peinture de Fadi Karlitch © 2012

 

Las palabras parano

Le chapitre 1 de Lunar Park, intitulé Les débuts, fonctionne en fait comme un prologue, voire un avant-propos insidieux, avec lequel l’auteur poursuit une intention principale : créer un personnage narrateur, appelé Bret Easton Ellis, écrivain branché, et pété 24 h/24 comme les personnages de ses romans – Moins que zéro ou Glamorama entre autres –, qui a pour ennemi tutélaire son propre père dont il dit qu’il est mort « impuissant avec une extension du pénis sabotée » et qui se dit qu’il est grand temps de limiter les dégâts et d’épouser celle qui aurait dû être sa légitime depuis longtemps, et de s’installer loin du terrorisant pandémonium urbain pour élever leurs deux enfants tout en animant un atelier d’écriture pépère à l’université du bled : « J’ai mis fin à mon abonnement à I Want That! et pendant un certain temps j’étais bien. Un jour, à la fin du mois d’août, je suis passé en voiture devant un simple champ planté de peupliers et, soudain, j’ai retenu mon souffle. J’ai senti une larme couler sur ma joue. J’étais heureux, ai-je compris sidéré. »

La toute première phrase du texte – « Tu fais vraiment très bonne impression » – est introduite dans le cadre d’un commentaire du narrateur (le vrai faux double de Bret Easton Ellis) sur les incipits de ses romans – comme s’il se pavanait devant les étudiants de son atelier d’écriture –, ensuite il enchaîne sur ses années d’étudiant exilé dans une université loin de son LA natal pour fuir un père « négatif, abusif, alcoolique, vaniteux, colérique, paranoïaque » et sur la fusion du hasard et des circonstances qui ont transformé un manuscrit écrit « en huit semaines, défoncé au crystal-meth, sur le sol de ma chambre » en un « énorme best-seller et la pierre de touche du Zeitgeist, traduit en trente langues et métamorphosé en film à gros budget à Hollywood (avec ses scènes à sensation : le porno-snuff, le viol collectif d’une fille de douze ans, le cadavre en décomposition dans la ruelle, le meurtre au drive-in) », rendant son jeune auteur de 21 ans « très riche et follement célèbre ».
Canonisé porte-parole de sa génération, point de mire des réceptions et des médias, le Bret Easton Ellis de Lunar Park poursuit glorioleusement son chemin de défonce et de mauvais génie littéraire, roman après roman et cure après cure de désintoxication.

Le chapitre 2 démarre avec une reprise de la première phrase – « Tu fais vraiment très bonne impression » – mais cette fois énoncée ironiquement dans le cadre d’une situation de la vie quotidienne du couple Ellis-Jayne. L’épouse du narrateur le toise, plus qu’agacée par son pseudo-accoutrement pour la fête d’Halloween : jean délavé, sandales, sombrero et large tee-shirt arborant une fleur de marijuana géante. Jayne sent que Bret est en train de replonger dans ses addictions. Même le chien – un golden retriever sous Paxil canin – « n’aimait pas qu’on le laisse seul dans une pièce » où se trouve son maître.

Lunar Park est une élaboration romanesque à la structure assez complexe mais à l’écriture souple, proche de la vivacité expressive d’une improvisation, où l’auteur met en scène son alter-ego fictionnel dans une demeure située au Elsinor Lane (la troisième citation en exergue est tirée du Hamlet de Shakespeare), dans un foyer focalisé sur la gestion thérapeutique de deux enfants à doses de « stimulants, stabilisateurs d’humeur, antidépresseurs Lexapro, Adderall pour l’hyperactivité et le déficit d’attention, et divers anticonvulsifs et antipsychotiques », et dans un théâtre d’ombres et d’horreurs où des fantômes surgis de son passé et de son œuvre romanesque, ainsi que de son présent psychotique sous défonce, se mettent à le terrifier et à le tourmenter.
C’est une opération littéraire où l’auteur mélange les genres – horreur, fantastique, dystopie, récit initiatique et autofiction – dans une intrigue qui mixe état sociétal des lieux, air paranoïde du temps et évolution intérieure du personnage.

Lunar Park se lit avec intérêt, curiosité, et parfois jubilation. Cependant, ce ne sera qu’une fois la dernière page tournée, que le lecteur, grâce à plus de recul, pourra vraiment juger de la particularité de cet écrit étrange.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 6 (An 2) : semaine du lundi 8 au dimanche 14 février 2016.

Extrait

« Les attaques contre le World Trade Center et le Pentagone avaient été l’incitation initiale et Jayne avait même envisagé brièvement un endroit exotique au fin fond du Southwest ou dans l’immensité du Middle West, mais sa mission avait fini par se simplifier et se limiter à un déplacement de deux heures au moins par rapport à la métropole la plus proche, puisque c’était là que les kamikazes se faisaient sauter, dans les Burger King et les Starbuck et les Wal Mart bourrés de monde et dans le métro aux heures de pointe. Des barbelés sur plusieurs kilomètres délimitaient des périmètres inaccessibles dans les grandes villes et les journaux du matin publiaient en première page des photos aériennes des immeubles où des bombes avaient explosé, avec les piles de cadavres entremêlés à l’ombre des grues qui soulevaient des plaques de béton déchiqueté. De plus en plus souvent, il n’y avait ‘‘pas de survivants’’. Les gilets pare-balles étaient en vente partout, à cause des snipers qui avaient surgi partout. La police militaire à tous les coins de rue n’offrait pas une vision réconfortante et les caméras de surveillance s’étaient révélées parfaitement inutiles. Il y avait tant d’ennemis sans visage – à l’intérieur du pays et à l’extérieur – que personne ne savait plus contre qui nous combattions et pourquoi. »

Amuse-neurones en attendant la Semaine 6 (An 2)

Non, l’écrivain n’est pas une espèce menacée !

Nathalie Heinich, Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS)

Nox Illuminata 06 © Johnny Karlitch
(Photo: Nox Illuminata 06 © Johnny Karlitch)

Dans un article paru sur ce site, Carole Bisenius-Penin m’inclut dans la courte liste des sociologues et théoriciens de la littérature (Bernard Lahire, Alain Viala) qui jugeraient « préoccupante » la situation des auteurs. C’est ne pas m’avoir lue. En effet, sur la base de mes recherches publiées dans Être écrivain : création et identité et dans L’Élite artiste. Excellence et singularité en régime démocratique, je plaide depuis plus de quinze ans pour qu’on prenne en compte la spécificité socio-économique et identitaire des activités de création. Et pour qu’on cesse de les rabattre sur le statut des professions ordinaires en s’indignant que les écrivains ne puissent pas « vivre de leur plume ».

Régime vocationnel plutôt que professionnel

Je suis encore intervenue à l’automne 2015 dans une table ronde du CNL à l’occasion de la remise du rapport Martel, évoqué dans l’article. J’ai regretté que ce rapport, en stigmatisant la « paupérisation » des écrivains et en s’inquiétant de leur prochaine « disparition », reproduise les contre-sens sociologiques et les contre-vérités historiques de ceux qui s’imaginent que les écrivains du passé vivaient de leur plume, et que ceux d’aujourd’hui devraient en faire autant.

Or j’ai montré dans mes travaux que l’activité littéraire, au moins depuis l’époque romantique, relève non du « régime professionnel », où l’on travaille pour gagner sa vie, mais du « régime vocationnel », où l’on travaille pour pouvoir écrire, lorsqu’on n’a pas la chance d’être rentier (ce qui était le cas de la plupart des écrivains du XIXe siècle, hormis quelques cas bien connus mais plutôt atypiques). Cette « économie inversée », pour reprendre les termes de Pierre Bourdieu, explique l’importance du « second métier » ou, en termes sociologiques, de la pluri-activité, qui permet à l’écrivain de s’auto-mécéner.

Elle justifie également l’invention d’un certain nombre de dispositifs d’aides (qui existent en France – et pas seulement au Québec – depuis des générations avec le CNL, Centre national du livre, et la Maison des Ecrivains ) : bourses permettant aux auteurs sélectionnés par leurs pairs de se consacrer pendant quelque temps à l’écriture ; ou encore résidences d’écriture, très répandues depuis une vingtaine d’années. Certes, ces dispositifs ont leurs défauts (dysfonctionnements de commissions et réticences des écrivains devant les contraintes associées aux résidences), mais leur principe est sain, en permettant une économie mixte de la création. Une économie basée à la fois sur le marché éditorial et sur les aides publiques.

Rester vigilant sur les droits…

Plaider pour la reconnaissance et le respect de cette spécificité du statut d’auteur, ce n’est évidemment pas refuser toute exploitation marchande des œuvres de l’esprit : il va de soi qu’un auteur doit toucher des droits proportionnels à la vente de ses ouvrages, comme c’est le cas grâce au contrat d’édition. Et il va de soi également qu’il faut être vigilant quant au respect par les éditeurs de leurs obligations en la matière (notamment, aujourd’hui, en matière de droits numériques). Mais il ne faut pas pour autant oublier qu’à la différence des professionnels de la « chaîne éditoriale » (éditeurs, représentants, distributeurs, imprimeurs, libraires…) les écrivains, eux, écrivent même s’ils ne sont pas payés pour cela.

Prétendre que l’écrivain ait un droit à « vivre de son art » au motif qu’il y consacrerait l’essentiel de son temps, c’est le condamner à produire pour le marché, de façon à trouver assez de lecteurs pour dégager des profits suffisant à le faire vivre. Or, ceci est bien connu depuis les travaux pionniers de Bourdieu dès le début des années 1970 : plus la création est subordonnée aux attentes à court terme du grand public, moins elle est personnelle et innovante, et moins elle a de chances, donc, de produire des œuvres susceptibles de passer à la postérité.

… mais réaliste sur le statut

Si Beckett avait voulu « vivre de sa plume », il aurait dû faire du Félicien Marceau ; si Proust avait voulu « vivre de sa plume », il aurait dû faire du Georges Ohnet (auteur très vendu en son temps mais que tout le monde, à juste titre, a oublié) ; et si Francis Ponge avait voulu « vivre de sa plume » il serait mort de faim, lui et sa famille. Or qui prétendrait que la collectivité doive salarier sa vie entière tout auteur désireux de se consacrer à l’écriture, au seul motif qu’il en manifesterait le souhait ?

C’est donc rendre un bien mauvais service aux auteurs que d’abonder dans le sens des revendications inspirées par le syndicalisme en entreprise : revendications au mieux naïves car ignorant les fondamentaux de la sociologie des professions artistiques, au pire démagogiques car prétendant exiger – en une injonction paradoxale devenue assez courante de nos jours – que les auteurs et artistes soient à la fois reconnus dans leur statut hors du commun et rémunérés comme tout un chacun, autrement dit traités comme étant à la fois singuliers et semblables à tous.

Et ce n’est pas parce que cette injonction paradoxale flatte certains auteurs, plus ou moins naïfs ou roués, que les chercheurs, spécialistes et responsables administratifs devraient abonder dans cette direction aberrante, fauteuse de trop d’illusions et de désillusions.

The Conversation

Nathalie Heinich, Sociologue, Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS)

This article was originally published on The Conversation. Read the original article.

Semaine 5 (An 2): Une autre vie, de S. J. Watson

 

Une autre vie, de S. J. Watson

(traduction de l’anglais par Sophie Aslanides)

Sonatine Éditions, 2015

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Site de l’éditeur

Site du libraire diffuseur

 

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Vies doubles et Web trouble

 
Julia est une femme mariée, elle a un garçon de 14 ans, Connor, et Hugh, son époux, est chirurgien. Ils vivent à Londres.
Julia est aussi photographe ; disons, portraitiste de famille. Il y a longtemps qu’elle ne pratique plus son art pour représenter des moments intenses de sa vie. Seule cette photo de 1997, intitulée « Marcus dans le miroir », qu’elle vient de revoir lors d’une exposition collective, lui rappelle une jeunesse bohème et créative, qu’elle a pourtant enfouie dans les limbes du passé.
Julia a aussi une sœur, Kate, sa cadette de sept ans, qu’elle a pratiquement élevée après la mort de leur mère, face à l’incapacité psychologique de leur père d’assumer pleinement ses responsabilités paternelles.
C’est Kate qui est la mère biologique de Connor. Âgée de 16 ans lorsqu’elle a accouché, elle n’a pas refusé que sa sœur prenne soin de son bébé, et ne l’a pas réclamé par la suite au couple qui, lui, ne pouvait pas avoir d’enfant.
Voilà que, maintenant, Kate désire reprendre Connor. Touchée au cœur, Julia n’a pas le temps de se mobiliser psychologiquement – et même juridiquement – pour conserver la garde de ‘‘son’’ fils, qu’elle apprend l’affreuse nouvelle : sa sœur vient de mourir à Paris, où elle réside, agressée la nuit dans une ruelle.
 
Après neuf semaines de deuil, Julia se rend compte qu’elle n’a toujours pas pleuré la perte de sa sœur. Elle décide de se rendre à Paris, à l’invitation d’Anna, la colocataire de Kate.
 
Lors des échanges de son héroïne avec Anna, et dans le cours de ses réminiscences, S. J. Watson fait passer au lecteur quelques informations en contrebande : lorsque Anna demande à Julia si son mari et elle ont essayé de retrouver le père inconnu du bébé de Kate, elle répond :
« – C’était un peu compliqué. Kate ne nous a jamais dit qui c’était.
Une pause. Je ressens une véritable honte, pour Kate, et de la tristesse, pour Connor.
– Je ne crois pas qu’elle ait vraiment su qui il était.
– Ou peut-être n’était-ce pas quelqu’un dont elle aurait voulu qu’il l’aide.
– Non.
Je regarde par la fenêtre, la circulation, les taxis, les vélos qui passent. L’atmosphère est lourde. J’ai envie d’y remettre de la gaieté.
– Mais il a Hugh désormais. Ils sont incroyablement proches. Ils se ressemblent beaucoup, en fait. » ; et autre information, celle-ci en flash-back, lorsque Julia entre dans la chambre d’hôpital où l’attend sa petite sœur avec son bébé qui vient de naître, cette dernière le lui tend aussitôt, à elle qui n’a pas pu avoir d’enfant, et détourne le regard.
 
En enregistrant ces ‘‘informations’’ émises en sourdine, le lecteur se voit induit à penser que c’est peut-être Hugh, le mari de Julia, qui est le père biologique de l’enfant, et que, s’il semble avoir commis un adultère particulièrement scabreux avec la sœur très cadette de sa femme, l’attitude de la jeune mère envers sa sœur aînée et son geste indiqueraient une tout autre tournure à la situation : Kate aurait fait ce choix délibérément dans l’intention de donner un enfant au couple stérile.
 
Divagations de lecteur un peu trop zélé, fausses pistes lancées par un romancier qui sait faire feu de tout bois…, quoi qu’il en soit, à ce stade de la lecture, on a bien mordu à l’hameçon. Quelque chose d’étrange et de sombre se déroule en filigrane et dans les coulisses du récit, et il ne nous reste plus qu’à nous laisser entraîner par le fil de l’intrigue que nous a tendu S. J. Watson.
Mais encore, une ou deux pages plus tard, l’on découvre une autre Julia, celle de ses vingt ans, artiste, bohème, amoureuse d’un jeune homme qui se consume dans la drogue, ou une Julia assagie, celle qui est épouse et mère, qui décline scrupuleusement toute invitation à prendre un verre pour ne pas retomber dans une addiction fatale.
Et ce n’est toujours que les plats d’entrée, S. J. Watson va pouvoir alors servir le plat de résistance inscrit au menu de la couverture de son roman : Julia apprend que sa sœur fréquentait assidûment des sites de rencontre et qu’elle couchait avec plein d’hommes. Désireuse d’éclaircir les zones d’ombre des circonstances de sa mort, elle s’infiltre dans l’un de ces sites avec le mot de passe de Kate.
Une décision téméraire, aventureuse, dont les conséquences seront aussi imprévisibles que bouleversantes pour une Julia qui s’engagera alors dans une troisième étape de sa vie. La plus irréversible.
 
Une autre vie démarre et semble s’installer comme un roman de la quête d’une paix intérieure, de la réconciliation avec soi-même ; il se développe comme un roman policier où la détective amateur doit réinventer les ficelles et la procédure d’une enquête criminelle tout en adoptant une tactique d’infiltration d’un milieu supposé criminel. Cependant, le récit ne tarde pas à révéler son vrai genre : un thriller psychologique. Et comme dans tout thriller psychologique qui se respecte, l’auteur nous manipule avec ses techniques rodées de désinformation et de sous-information, et de saupoudrage de certaines informations clés de manière éparse et fugace.
Même si, à certains moments, la narration prend des allures de roman-photo d’antan, le régime d’ensemble est maintenu jusqu’à aboutir à un dénouement frigorifiant.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 5 (An 2) : semaine du lundi 1 au dimanche 7 février 2016.
 
 
Extrait
 
« Hugh est en train de prendre son petit-déjeuner. Du muesli. Je le regarde verser du lait dans son café et ajouter une demi-cuillerée de sucre.
– Tu es certaine que ce n’est pas trop tôt ?
Mais c’est précisément la raison pour laquelle je veux y aller. Parce que cela fait deux mois et, d’après mon mari, je suis toujours dans le déni. J’ai besoin de donner une réalité à cet événement.
– Je veux y aller. Je veux passer du temps avec Anna (la colocataire à Paris de sa sœur morte, note du blog). Lui parler.
En le formulant, je me rends compte de l’importance que cela revêt pour moi. Anna et moi, nous nous entendons bien. Elle paraît chaleureuse, drôle. Compréhensive. Elle ne semble pas porter de jugement. Et Anna était plus proche de Kate que nous tous, plus proche que moi, que Hugh, qu’Adrienne, alors c’est Anna qui peut m’aider, d’une manière dont mes autres amis sont incapables. Et peut-être puis-je l’aider, moi aussi.
– Je pense que ça me fera du bien.
– Mais qu’est-ce que tu espères trouver ?
Je marque une pause. Peut-être qu’une partie de moi veut aussi s’assurer qu’elle ne pense pas du mal de Hugh et moi, de nous qui avons pris Connor.
– Je ne sais pas. J’ai juste l’impression que c’est quelque chose que j’ai envie de faire.
Il reste silencieux. Cela fait neuf semaines, me dis-je. Neuf semaines, et je n’ai toujours pas pleuré. Pas vraiment. À nouveau, je pense à la carte postale qui se trouve encore dans mon sac, là où je l’ai rangée le jour de la mort de Kate. Marcus dans le miroir.
– Kate est morte, il faut que je regarde ça en face.
Même si j’ignore ce qu’est ça.
Il finit son café.
– Je ne suis pas convaincu, mais… Sa voix se radoucit : Si tu es sûre, alors, vas-y.
 
Je suis nerveuse lorsque je descends du train, mais Anna m’attend au bout du quai. Elle porte une robe jaune pâle, elle est debout dans la lumière qui descend en arcs des hautes fenêtres. Elle paraît plus jeune que dans mon souvenir, et elle a une beauté discrète, simple, que je n’avais pas remarquée à l’enterrement. Le genre de visage qu’autrefois, j’aurais voulu photographier ; il est chaleureux et ouvert. Elle sourit quand elle me voit et je me demande si elle est déjà en passe de s’affranchir de son deuil, alors que le mien commence à peine.
Elle agite la main. « Julia ! » Elle accourt pour me saluer. Nous échangeons deux baisers sur la joue, puis nous restons enlacées un moment.
– Je te remercie tellement d’être venue ! Je suis si contente de te voir… »