Semaine 5 (An 2): Une autre vie, de S. J. Watson

 

Une autre vie, de S. J. Watson

(traduction de l’anglais par Sophie Aslanides)

Sonatine Éditions, 2015

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Couv Une autre vie blog5_An2

 

Vies doubles et Web trouble

 
Julia est une femme mariée, elle a un garçon de 14 ans, Connor, et Hugh, son époux, est chirurgien. Ils vivent à Londres.
Julia est aussi photographe ; disons, portraitiste de famille. Il y a longtemps qu’elle ne pratique plus son art pour représenter des moments intenses de sa vie. Seule cette photo de 1997, intitulée « Marcus dans le miroir », qu’elle vient de revoir lors d’une exposition collective, lui rappelle une jeunesse bohème et créative, qu’elle a pourtant enfouie dans les limbes du passé.
Julia a aussi une sœur, Kate, sa cadette de sept ans, qu’elle a pratiquement élevée après la mort de leur mère, face à l’incapacité psychologique de leur père d’assumer pleinement ses responsabilités paternelles.
C’est Kate qui est la mère biologique de Connor. Âgée de 16 ans lorsqu’elle a accouché, elle n’a pas refusé que sa sœur prenne soin de son bébé, et ne l’a pas réclamé par la suite au couple qui, lui, ne pouvait pas avoir d’enfant.
Voilà que, maintenant, Kate désire reprendre Connor. Touchée au cœur, Julia n’a pas le temps de se mobiliser psychologiquement – et même juridiquement – pour conserver la garde de ‘‘son’’ fils, qu’elle apprend l’affreuse nouvelle : sa sœur vient de mourir à Paris, où elle réside, agressée la nuit dans une ruelle.
 
Après neuf semaines de deuil, Julia se rend compte qu’elle n’a toujours pas pleuré la perte de sa sœur. Elle décide de se rendre à Paris, à l’invitation d’Anna, la colocataire de Kate.
 
Lors des échanges de son héroïne avec Anna, et dans le cours de ses réminiscences, S. J. Watson fait passer au lecteur quelques informations en contrebande : lorsque Anna demande à Julia si son mari et elle ont essayé de retrouver le père inconnu du bébé de Kate, elle répond :
« – C’était un peu compliqué. Kate ne nous a jamais dit qui c’était.
Une pause. Je ressens une véritable honte, pour Kate, et de la tristesse, pour Connor.
– Je ne crois pas qu’elle ait vraiment su qui il était.
– Ou peut-être n’était-ce pas quelqu’un dont elle aurait voulu qu’il l’aide.
– Non.
Je regarde par la fenêtre, la circulation, les taxis, les vélos qui passent. L’atmosphère est lourde. J’ai envie d’y remettre de la gaieté.
– Mais il a Hugh désormais. Ils sont incroyablement proches. Ils se ressemblent beaucoup, en fait. » ; et autre information, celle-ci en flash-back, lorsque Julia entre dans la chambre d’hôpital où l’attend sa petite sœur avec son bébé qui vient de naître, cette dernière le lui tend aussitôt, à elle qui n’a pas pu avoir d’enfant, et détourne le regard.
 
En enregistrant ces ‘‘informations’’ émises en sourdine, le lecteur se voit induit à penser que c’est peut-être Hugh, le mari de Julia, qui est le père biologique de l’enfant, et que, s’il semble avoir commis un adultère particulièrement scabreux avec la sœur très cadette de sa femme, l’attitude de la jeune mère envers sa sœur aînée et son geste indiqueraient une tout autre tournure à la situation : Kate aurait fait ce choix délibérément dans l’intention de donner un enfant au couple stérile.
 
Divagations de lecteur un peu trop zélé, fausses pistes lancées par un romancier qui sait faire feu de tout bois…, quoi qu’il en soit, à ce stade de la lecture, on a bien mordu à l’hameçon. Quelque chose d’étrange et de sombre se déroule en filigrane et dans les coulisses du récit, et il ne nous reste plus qu’à nous laisser entraîner par le fil de l’intrigue que nous a tendu S. J. Watson.
Mais encore, une ou deux pages plus tard, l’on découvre une autre Julia, celle de ses vingt ans, artiste, bohème, amoureuse d’un jeune homme qui se consume dans la drogue, ou une Julia assagie, celle qui est épouse et mère, qui décline scrupuleusement toute invitation à prendre un verre pour ne pas retomber dans une addiction fatale.
Et ce n’est toujours que les plats d’entrée, S. J. Watson va pouvoir alors servir le plat de résistance inscrit au menu de la couverture de son roman : Julia apprend que sa sœur fréquentait assidûment des sites de rencontre et qu’elle couchait avec plein d’hommes. Désireuse d’éclaircir les zones d’ombre des circonstances de sa mort, elle s’infiltre dans l’un de ces sites avec le mot de passe de Kate.
Une décision téméraire, aventureuse, dont les conséquences seront aussi imprévisibles que bouleversantes pour une Julia qui s’engagera alors dans une troisième étape de sa vie. La plus irréversible.
 
Une autre vie démarre et semble s’installer comme un roman de la quête d’une paix intérieure, de la réconciliation avec soi-même ; il se développe comme un roman policier où la détective amateur doit réinventer les ficelles et la procédure d’une enquête criminelle tout en adoptant une tactique d’infiltration d’un milieu supposé criminel. Cependant, le récit ne tarde pas à révéler son vrai genre : un thriller psychologique. Et comme dans tout thriller psychologique qui se respecte, l’auteur nous manipule avec ses techniques rodées de désinformation et de sous-information, et de saupoudrage de certaines informations clés de manière éparse et fugace.
Même si, à certains moments, la narration prend des allures de roman-photo d’antan, le régime d’ensemble est maintenu jusqu’à aboutir à un dénouement frigorifiant.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 5 (An 2) : semaine du lundi 1 au dimanche 7 février 2016.
 
 
Extrait
 
« Hugh est en train de prendre son petit-déjeuner. Du muesli. Je le regarde verser du lait dans son café et ajouter une demi-cuillerée de sucre.
– Tu es certaine que ce n’est pas trop tôt ?
Mais c’est précisément la raison pour laquelle je veux y aller. Parce que cela fait deux mois et, d’après mon mari, je suis toujours dans le déni. J’ai besoin de donner une réalité à cet événement.
– Je veux y aller. Je veux passer du temps avec Anna (la colocataire à Paris de sa sœur morte, note du blog). Lui parler.
En le formulant, je me rends compte de l’importance que cela revêt pour moi. Anna et moi, nous nous entendons bien. Elle paraît chaleureuse, drôle. Compréhensive. Elle ne semble pas porter de jugement. Et Anna était plus proche de Kate que nous tous, plus proche que moi, que Hugh, qu’Adrienne, alors c’est Anna qui peut m’aider, d’une manière dont mes autres amis sont incapables. Et peut-être puis-je l’aider, moi aussi.
– Je pense que ça me fera du bien.
– Mais qu’est-ce que tu espères trouver ?
Je marque une pause. Peut-être qu’une partie de moi veut aussi s’assurer qu’elle ne pense pas du mal de Hugh et moi, de nous qui avons pris Connor.
– Je ne sais pas. J’ai juste l’impression que c’est quelque chose que j’ai envie de faire.
Il reste silencieux. Cela fait neuf semaines, me dis-je. Neuf semaines, et je n’ai toujours pas pleuré. Pas vraiment. À nouveau, je pense à la carte postale qui se trouve encore dans mon sac, là où je l’ai rangée le jour de la mort de Kate. Marcus dans le miroir.
– Kate est morte, il faut que je regarde ça en face.
Même si j’ignore ce qu’est ça.
Il finit son café.
– Je ne suis pas convaincu, mais… Sa voix se radoucit : Si tu es sûre, alors, vas-y.
 
Je suis nerveuse lorsque je descends du train, mais Anna m’attend au bout du quai. Elle porte une robe jaune pâle, elle est debout dans la lumière qui descend en arcs des hautes fenêtres. Elle paraît plus jeune que dans mon souvenir, et elle a une beauté discrète, simple, que je n’avais pas remarquée à l’enterrement. Le genre de visage qu’autrefois, j’aurais voulu photographier ; il est chaleureux et ouvert. Elle sourit quand elle me voit et je me demande si elle est déjà en passe de s’affranchir de son deuil, alors que le mien commence à peine.
Elle agite la main. « Julia ! » Elle accourt pour me saluer. Nous échangeons deux baisers sur la joue, puis nous restons enlacées un moment.
– Je te remercie tellement d’être venue ! Je suis si contente de te voir… »

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