Semaine 6 (An 2): Lunar Park, de Bret Easton Ellis

Lunar Park, de Bret Easton Ellis

(traduction de l’américain par Pierre Guglielmina)

Éditions Robert Laffont, 2005

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Couv Lunar Park blog6_An2

Peinture de Fadi Karlitch © 2012

 

Las palabras parano

Le chapitre 1 de Lunar Park, intitulé Les débuts, fonctionne en fait comme un prologue, voire un avant-propos insidieux, avec lequel l’auteur poursuit une intention principale : créer un personnage narrateur, appelé Bret Easton Ellis, écrivain branché, et pété 24 h/24 comme les personnages de ses romans – Moins que zéro ou Glamorama entre autres –, qui a pour ennemi tutélaire son propre père dont il dit qu’il est mort « impuissant avec une extension du pénis sabotée » et qui se dit qu’il est grand temps de limiter les dégâts et d’épouser celle qui aurait dû être sa légitime depuis longtemps, et de s’installer loin du terrorisant pandémonium urbain pour élever leurs deux enfants tout en animant un atelier d’écriture pépère à l’université du bled : « J’ai mis fin à mon abonnement à I Want That! et pendant un certain temps j’étais bien. Un jour, à la fin du mois d’août, je suis passé en voiture devant un simple champ planté de peupliers et, soudain, j’ai retenu mon souffle. J’ai senti une larme couler sur ma joue. J’étais heureux, ai-je compris sidéré. »

La toute première phrase du texte – « Tu fais vraiment très bonne impression » – est introduite dans le cadre d’un commentaire du narrateur (le vrai faux double de Bret Easton Ellis) sur les incipits de ses romans – comme s’il se pavanait devant les étudiants de son atelier d’écriture –, ensuite il enchaîne sur ses années d’étudiant exilé dans une université loin de son LA natal pour fuir un père « négatif, abusif, alcoolique, vaniteux, colérique, paranoïaque » et sur la fusion du hasard et des circonstances qui ont transformé un manuscrit écrit « en huit semaines, défoncé au crystal-meth, sur le sol de ma chambre » en un « énorme best-seller et la pierre de touche du Zeitgeist, traduit en trente langues et métamorphosé en film à gros budget à Hollywood (avec ses scènes à sensation : le porno-snuff, le viol collectif d’une fille de douze ans, le cadavre en décomposition dans la ruelle, le meurtre au drive-in) », rendant son jeune auteur de 21 ans « très riche et follement célèbre ».
Canonisé porte-parole de sa génération, point de mire des réceptions et des médias, le Bret Easton Ellis de Lunar Park poursuit glorioleusement son chemin de défonce et de mauvais génie littéraire, roman après roman et cure après cure de désintoxication.

Le chapitre 2 démarre avec une reprise de la première phrase – « Tu fais vraiment très bonne impression » – mais cette fois énoncée ironiquement dans le cadre d’une situation de la vie quotidienne du couple Ellis-Jayne. L’épouse du narrateur le toise, plus qu’agacée par son pseudo-accoutrement pour la fête d’Halloween : jean délavé, sandales, sombrero et large tee-shirt arborant une fleur de marijuana géante. Jayne sent que Bret est en train de replonger dans ses addictions. Même le chien – un golden retriever sous Paxil canin – « n’aimait pas qu’on le laisse seul dans une pièce » où se trouve son maître.

Lunar Park est une élaboration romanesque à la structure assez complexe mais à l’écriture souple, proche de la vivacité expressive d’une improvisation, où l’auteur met en scène son alter-ego fictionnel dans une demeure située au Elsinor Lane (la troisième citation en exergue est tirée du Hamlet de Shakespeare), dans un foyer focalisé sur la gestion thérapeutique de deux enfants à doses de « stimulants, stabilisateurs d’humeur, antidépresseurs Lexapro, Adderall pour l’hyperactivité et le déficit d’attention, et divers anticonvulsifs et antipsychotiques », et dans un théâtre d’ombres et d’horreurs où des fantômes surgis de son passé et de son œuvre romanesque, ainsi que de son présent psychotique sous défonce, se mettent à le terrifier et à le tourmenter.
C’est une opération littéraire où l’auteur mélange les genres – horreur, fantastique, dystopie, récit initiatique et autofiction – dans une intrigue qui mixe état sociétal des lieux, air paranoïde du temps et évolution intérieure du personnage.

Lunar Park se lit avec intérêt, curiosité, et parfois jubilation. Cependant, ce ne sera qu’une fois la dernière page tournée, que le lecteur, grâce à plus de recul, pourra vraiment juger de la particularité de cet écrit étrange.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 6 (An 2) : semaine du lundi 8 au dimanche 14 février 2016.

Extrait

« Les attaques contre le World Trade Center et le Pentagone avaient été l’incitation initiale et Jayne avait même envisagé brièvement un endroit exotique au fin fond du Southwest ou dans l’immensité du Middle West, mais sa mission avait fini par se simplifier et se limiter à un déplacement de deux heures au moins par rapport à la métropole la plus proche, puisque c’était là que les kamikazes se faisaient sauter, dans les Burger King et les Starbuck et les Wal Mart bourrés de monde et dans le métro aux heures de pointe. Des barbelés sur plusieurs kilomètres délimitaient des périmètres inaccessibles dans les grandes villes et les journaux du matin publiaient en première page des photos aériennes des immeubles où des bombes avaient explosé, avec les piles de cadavres entremêlés à l’ombre des grues qui soulevaient des plaques de béton déchiqueté. De plus en plus souvent, il n’y avait ‘‘pas de survivants’’. Les gilets pare-balles étaient en vente partout, à cause des snipers qui avaient surgi partout. La police militaire à tous les coins de rue n’offrait pas une vision réconfortante et les caméras de surveillance s’étaient révélées parfaitement inutiles. Il y avait tant d’ennemis sans visage – à l’intérieur du pays et à l’extérieur – que personne ne savait plus contre qui nous combattions et pourquoi. »

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