Semaine 7 (An 2): Hôtel Arcadia, de Sunny Singh

Hôtel Arcadia, de Sunny Singh

(traduction de l’anglais par Maïa Bharati)

Galaade Éditions, 2016

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Et in Arcadia ego

Un huis clos cerné de tous les dangers, à l’atmosphère intense et saisissante, émotionnellement touffu, profond, hanté de cris rouge sang et de tragédies en noir et blanc absurde. Cette situation dramatique aux issues fermées se déploie, en progression solitaire furtive et en duo de flashbacks révélateurs, dans les couloirs, les chambres, les escaliers et sur le réseau de caméras de surveillance d’un hôtel de luxe, attaqué par un groupe de terroristes, quelque part en Asie du Sud (quoique l’auteure ne le précise pas, le lecteur est en droit de supposer que le récit principal se déroule en Inde).

Sam est une photoreporter de guerre vivant en Occident, qui reconnaît « être une droguée à l’adrénaline en quête de sa prochaine dose dans une guerre anonyme ». Sa dernière mission, effectuée dans sa patrie, elle l’a acceptée presque à contrecœur car elle n’est pas « de ces journalistes qui enquêtent sur la criminalité, ou la misère, ou même la détresse ordinaire, quotidienne ».
Ce seront un argument commercial de son agent – « Acceptez, Sam, vous n’avez jamais fait de reportage dans votre propre pays. Cela pourrait apporter un intérêt biographique à votre prochaine exposition. Vous savez comment fonctionnent les médias » – et des souvenirs d’enfance et de « chair d’or sombre » de mangue juteuse et poisseuse qui auront raison de ses réticences.

Maintenant, Sam dort de son sommeil habituellement perturbé, dans son lit douillet de l’hôtel Arcadia, lorsque des coups de feu et une sonnerie stridente de téléphone la réveillent. La réception de l’hôtel lui intime l’ordre de ne pas sortir de sa chambre. Aussitôt après cet appel saugrenu, quelqu’un tente violemment d’ouvrir sa porte, et le couloir résonne de cris et de rafales automatiques…
Les morts de ses reportages de guerre ont-ils suivi Sam jusqu’à ce havre de la civilisation du confort matériel, cette délicieuse Arcadie où elle est venue faire escale et se débarbouiller l’âme avec du bon whisky, après l’achèvement de sa dernière mission ?

L’alarme téléphonique, c’est Abhi qui l’a sonnée. Au déclenchement de l’attaque, il se trouvait à la réception en prévision de l’arrivée d’une délégation internationale. Maintenant, il se terre sous le comptoir, contre le corps ensanglanté d’une jeune réceptionniste morte. Pourquoi n’est-il pas resté dans son bureau privé, à l’écart de cette folie furieuse, où « il aurait assisté à tout ce chaos depuis les écrans de sécurité » ? Abhi a vécu trop longtemps en s’imaginant être un imposteur, un traître, puisqu’il ne s’alignait pas sur les normes spartiates de son père et son frère, tous deux des militaires, et que son cœur ne battait pas la chamade au contact des filles. Voilà des années qu’il a rompu le contact avec son frère aîné, Samar. Pourtant, ce frère, toujours présent dans son surmoi, est venu le guider dans ce moment crucial ; ils sont adolescents, ils s’adonnent à des jeux de guerre, et Samar, le futur guerrier, inculque à son frérot les manœuvres qu’il a apprises en observant les soldats du camp militaire voisin, et lui dit comment échapper aux terroristes. Abhi est le directeur de l’hôtel, un roi qui règne sur un domaine feutré et capiteux, hors d’atteinte de la rupture familiale et des restrictions morales. Pourquoi la folie quotidienne l’a-t-elle suivi jusque dans son havre ?

Même si j’ai écrit plus haut deux fois l’adverbe de temps « maintenant », en fait, le récit démarre soixante-sept heures avant. La presque totalité du roman évolue donc progressivement dans un passé récent, en une narration en compte à rebours, jusqu’à ce « maintenant » (le dernier chapitre), un présent décisif pour les deux protagonistes, Sam et Abhi, quant à la direction future de leurs vies respectives.
De l’attaque et de l’occupation de l’hôtel par le commando terroriste, on n’en saura presque rien de manière directe ou vu de l’extérieur. Rien que les images du poste de télé de la chambre de Sam, les tweets laconiques sur son ordinateur et son téléphone portables, les images fixes et en plongée transmises par les caméras de surveillance dans le bureau d’Abhi, et les quelques infos sur la riposte officielle que donnent à ce dernier par téléphone le chef de la police et un colonel des services de sécurité.

D’emblée, le lecteur est plongé dans un huis clos massif de vingt étages, aux longs couloirs de papier peint ivoire et d’épaisse moquette lie-de-vin qui suintent l’angoisse et la peur, troués de dizaines de chambres violées où gisent des corps sans vie contre des meubles en acajou. L’immersion dans ce huis clos oppressant est dédoublée : une vision partielle, organique, qui découvre lentement et progressivement l’état des lieux et une vision d’ensemble, mécanique et discontinue, fragmentée en dizaines d’écrans scintillants. D’un côté, ou à un niveau, Abhi, observant le dédale au travers de sa banque d’écrans ; à un autre niveau, Sam explorant et s’infiltrant dans ce dédale derrière le viseur de sa caméra.

Commence alors un va-et-vient entre deux points de vue, deux fils narratifs, qui démarre en chassé croisé le temps de briser la glace, d’éclaircir les malentendus, et se transforme en un échange intense avec une communication d’infos vitales pour la survie et un partage d’expériences affectives.
Instinctivement, chacun des deux ‘‘complices’’ saisira que l’autre porte en lui un « sombre abîme semblable au sien qui n’attend qu’un seul petit faux pas, un instant de perte de contrôle pour les aspirer dans ses profondeurs ».

Je ne saurais trop dire combien je trouve admirable l’écriture de Sunny Singh. On perçoit à l’œuvre une réelle intelligence dans l’élaboration de cette structure générale doublée en champ-contrechamp et traversée de remontées temporelles dans le vécu intime des deux personnages principaux.
Cette situation extrême dans laquelle l’auteure a placé ses personnages, aiguise d’une part une tension de toutes les facultés de l’être pour assurer sa survie, et d’une autre favorise l’introspection et la réminiscence.
Et ainsi se dévoileront, en parallèle, et au fur et à mesure du déroulement des situations chargées de suspense qui confèrent à ce roman sa qualité de ‘‘thriller’’, les différentes expériences qui ont modelé la personnalité de chacun des deux personnages et son rapport au monde.

Je donne comme exemple de cette subtile interpénétration du passé et du présent, de l’expérience immédiate et de sa mise en perspective avec les données du vécu et la hiérarchisation personnelle des valeurs, la prenante séquence où Sam explore le bar panoramique du toit, nommé Le Refuge.
Après une longue reptation sous haute tension, Sam débouche dans le bar saccagé où sont affalées des victimes, où « elle se serait peut-être trouvée, en train de siroter son single malt allongé d’un peu d’eau tiède, solitaire, comme à son habitude, à une table de coin, dos au mur (…), scrutant l’assistance en quête de quelqu’un, le premier venu digne de confiance, pour lui tenir compagnie jusque tard dans la nuit ». Si elle ne l’a pas fait, et qu’elle dormait, à moitié ivre, dans son lit lorsque les terroristes ont ouvert le feu, c’est parce que « après une mission, elle évite ce genre de bars fréquentés par des gens séduisants, bavards, chics avec leurs vêtements de marque, leurs cocons de richesse tenant à distance les horreurs qu’elle photographie ». Son genre de bar est un peu plus miteux, à « l’odeur latente, indéfinissable, mélange de vomi et de sueur, de peur et de traumatismes », des « repaires d’expatriés, de journalistes (…), d’humanitaires et de diplomates de zones de conflits, tous drogués à l’adrénaline, accros à l’horreur ». Mais, ayant vite été lassée « d’entendre répéter les mêmes histoires par ses collègues, vantant leur héroïsme et leur courage, comme si quelques lampées de whisky d’importation suffisaient à muer les mensonges en vérité », Sam a compris au fil du temps « qu’elle n’appartiendrait jamais à aucun groupe ». Elle s’est mise alors à travailler seule, mettant au point son propre réseau de contacts. Et ses virées aux bars, les nuits qui suivent une mission, quand elle « sait par expérience qu’elle va se réveiller avec l’odeur tenace de formol dans les narines, que les cauchemars vont se bousculer dans sa tête et l’ébranler », elle les fait seule, une bouteille de scotch devant elle, à l’affût d’un complice pour la nuit. Pourtant « ce n’est pas le sexe que cherche Sam (…), elle veut le réconfort, la chaleur d’un autre corps pour effacer les horreurs dont elle a été témoin ». Maintenant, œil collé au viseur de sa caméra, elle prend des photos, « absorbée par la composition, la texture, la lumière, sans cesser de guetter le moindre mouvement suspect », retirée en elle-même, dos voûté, cou rentré, comme si elle pouvait « se retrancher entièrement derrière son appareil, se résorber dans la tache indéfinissable de l’écran, au point de disparaître totalement ». Pendant ce temps, Abhi ne cesse de suivre sur son écran de surveillance cette « folle qui flirte avec le danger » et qui évolue en cet instant dans cet endroit qu’il considère « comme son sanctuaire personnel », avec « la ville étincelant à ses pieds » qui lui sourit parce qu’il a réussi à concrétiser ses rêves d’indépendance et qu’il « s’est forgé une vie privée ». Sam, elle, « zigzague, progressant en lignes diagonales entre les tables disposées sur toute la largeur de la pièce, sans cesser d’actionner son appareil. (…) Elle tourne sans hâte, d’un pas ferme, autour de ses cibles, avec une sorte de tendresse lorsqu’elle prend ses photos ». Abhi observe « comment Sam couvre la pièce entière, un cadavre après l’autre (…), il admire la précision, les pauses prudentes, la démarche mesurée mais alerte ». Et son cœur se serre progressivement ; Sam emprunte le même tracé que lui lorsqu’il inspecte les lieux avant l’ouverture, et qu’il « vérifie méticuleusement une table après l’autre dans l’espace central, l’éclat de chaque lampe polie, la rondeur des coussins de velours sur les canapés des alcôves. Il traverse le bar de la même manière, ses yeux balayent l’espace de droite à gauche, ses pas tracent des diagonales, d’abord dans un sens, puis l’autre ». Ce Refuge est le sien, « trop de souvenirs heureux y sont liés », c’est là qu’il aime à se retrouver avec son amant, Dieter, qui aurait dû être là au moment de l’attaque. Abhi n’en sait rien. Et cette main qui dépasse du bord d’une table, là où Sam est en train de composer un cliché, est-ce la main de… ? « Il tente d’ignorer la crampe de son estomac, prétend qu’il est le jouet de son imagination. » Il ferme les yeux.

Et c’est ainsi que tout au long de ce roman remarquable, le lecteur a droit à des scènes d’un réalisme prenant – sons, images, sensations, mouvements, émotions. Je ne sais pas où Sunny Singh est allée dénicher tous ces détails qui ‘‘font vrai’’ (notamment, les descriptions expressives relatives à l’état d’esprit d’un photographe de guerre, à ses préparatifs, son matériel, ses tics, ses préférences), s’ils sont le fruit de ses recherches livresques ou de terrain, ou de son imagination alimentée par son bagage culturel et son intuition.

L’attrait particulier d’Hôtel Arcadia se révèle une fois lu. Reprenez-le à n’importe quel passage – ‘‘Le premier cliché d’un garçon nu sur un sol de boue, près d’un « soldat particulièrement gracieux dont la machette s’élevait et retombait avec l’élégance d’un danseur classique »’’, ‘‘La nuit passée auprès du médecin canadien et de sa bouteille de slivovitz, dans les Balkans’’, ‘‘Le regard triste et triomphant d’une mère décidée à s’échapper de l’horreur avec ses enfants’’, ‘‘Le Boucher, et ses tatouages, un pour chaque mort’’, ‘‘Le garçonnet de la chambre 1104 qui a de la chance : même si Sam a peu d’expérience avec les enfants,  elle connaît les chiens’’, ‘‘La lettre que personne ne délivrera’’, ‘‘La perle blanche du petit Abhi, au fin fond de l’étang, au pied des montagnes’’, etc. – et vous serez scotchés à nouveau. Pas un seul paragraphe, pas une seule phrase, qui ne délivre une image, une émotion, une information, pertinente et substantielle. Aucune fausse note.

Moi, j’en ressors avec imprimé dans mon esprit ce fort et singulier portrait de femme photographe, qui expose de grandes photos noir et blanc de morts sublimés dans une lumière funèbre pour crier au monde le froid mortel de son cœur, qui se retranche obsessionnellement derrière et dans le viseur de son appareil captant la mort dans des visages et quelque chose d’autre, d’indéfinissable, et qui s’est forgée comme règle impérative de ne jamais établir de contact avec les ‘‘sujets’’ de ses photographies de peur de… plein de choses pas claires, comme attachement, déchirure… enfouies dans son subconscient, qu’elle inonde à chaque fin de mission avec des cascades d’alcool précieux.

Et puis, il y a cette si sobre et juste, et glaciale fin ouverte, irradiant sombrement plein de possibilités !
Quel talent non conformiste, cette Sunny Singh !
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 7 (An 2) : semaine du lundi 15 au dimanche 21 février 2016.

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