Semaine 8 (An 2): Ils savent tout de vous, d’Iain Levison

Ils savent tout de vous, d’Iain Levison

(traduction de l’américain par Fanchita Gonzalez Batlle)

Éditions Liana Levi, 2015

Site de l’éditeur

Site du libraire diffuseur

 

Couv Levison blog8_An2

 

… mais il y a souvent un petit rien qui leur échappe

Je ne suis pas attiré par les romans formatés en scénario de thriller hollywoodien. Iain Levison a aménagé l’écriture de son roman policier-SF en visant ce graal aux couleurs vert dollar et tapis rouge des romanciers.
‘‘Adapté au cinéma’’ est, sans conteste, le badge rêvé pour la quasi-totalité des écrivains qui aspirent à vivre de leur plume. Y compris moi-même, sans honte aucune. On peut divertir et faire réfléchir, on peut amuser et avancer de profondes idées. Ce n’est pas contradictoire, ce n’est pas forcément adopter une posture de gigolo ou de pute du système.
Bien sûr, le risque est grand de se retrouver, après coup, en train d’écrire sous le diktat des injonctions (formulées ou non) du marketing littéraire. Il faut oser prendre ce risque avec assez d’ambition, de courage et de confiance en soi pour le brider et non pas se laisser enchaîner.

Iain Levison réussit à ce jeu équivoque. Dans Ils savent tout de vous, il y a du texte et du sous-texte, de l’humour et de la réflexion, du pittoresque et de la critique.
Si l’action est menée tambour battant la mesure frénétique du film d’action hollywoodien, le suspense, lui, n’est pas instauré à coups de clichés et la résolution n’a rien de banal.
Le tout – entrée, plat de résistance, dessert sucré salé – se parcourt sans se prendre la tête ; le sourire, parfois le rire, s’invitent à plusieurs détours de pages, et deux ou trois fois, le livre demande à se laisser reposer, le temps de réfléchir à certaines implications sociales d’ordre politique globalisante.
Rien de nouveau, mais, comme on le sait, une classique omelette concoctée par un chef créatif peut avoir l’aspect et le goût de l’inédit. Une question de formule et de reformulation.

Côté intrigue, Ils savent tout de vous est une chasse à l’homme où le chasseur devient chassé, et le chassé chasseur, accessoirement.
Jared Snowe, un policier, se voit sans crier gare doté d’un pouvoir de capteur de pensées. Ça le trouble, il en doute ; ça ne s’estompe pas, il en est tout tourneboulé. Vous pensez, il se rend compte que son collègue Kleider est un pourri alors que ce dernier lui déclare « je vais déposer ces flacons de pilules (psychotropes) pour toi aux pièces à conviction » tout en pensant « je vais les filer à un de mes informateurs contre huit mille en liquide », que Jenny, la régulatrice de nuit au commissariat, pensait qu’il « avait un beau cul et qu’elle aimerait le voir à poil. Elle avait soixante ans, mariée, quatre enfants adultes » et que le sergent Townes, le responsable de la patrouille, est gay et qu’il a « sacrément envie de se taper le bleu latino »…
Brooks Denny est un locataire du couloir de la mort, dont le bail va bientôt expirer. Trafiquant de drogue tueur de flic, il ne veut qu’une chose : que l’administration « arrête de déconner » avec sa date d’exécution, déjà reportée trois fois sans qu’il en soit prévenu. « Demandez-leur de fixer une date et de s’y tenir. Vous pouvez faire ça ? » demande-t-il à Terry Dyer, une agente spéciale d’un département anonyme d’opérations très spéciales du gouvernement fédéral, venue lui proposer un marché : sa relaxation en contrepartie de ses services de… capteur de pensées. À Denny aussi, ça lui est tombé dessus sans crier gare, ce don extrasensoriel : « Ça a commencé quelques jours avant la dernière date fixée pour mon exécution. Je me suis dit que c’était parce que ma mort se rapprochait, un truc comme ça. » Au poker, il pouvait ‘‘voir’’ les cartes des autres joueurs. Il a appris que le gardien Coffey, qui « passe pour le type réglo, trompe sa femme avec une gardienne des admissions ». Et il s’est même mis à capter les pensées de sa petite chatte, Pépite.

Jusque-là, c’est assez potache, et le lecteur semblerait moins émoustillé par la situation que par les talents de l’agente Terry, une petite brune sensuelle, aux nerfs d’acier, qui ne se laisse pas lire dans le cerveau et sait obtenir ce qu’elle veut des hommes en excitant leur côté macho galant.

Mais le chef Iain s’active dans la cuisine, et des arômes et des fumets commencent à s’en exhaler, caressant nos papilles appétitives.
Grâce à son nouveau don, Snowe est devenu un super flic qui épate ses collègues et sa hiérarchie par ses talents d’enquêteur hyper futé et clairvoyant. Que ce soit pour une scène d’excès de vitesse ou de meurtre, dans une file faisant la queue ou auprès d’un groupe de jeunes femmes dans un bar, Iain Levison s’amuse avec son personnage, qu’il traite comme une sorte de pseudo-Sherlock Holmes consultant en catimini ses antisèches.
Denny, quant à lui, débarque à New York, au siège de l’Onu. Dans une pièce au dix-huitième étage, le condamné à mort (qui espère ne pas tarder longtemps à le rester) est placé derrière une glace sans tain donnant sur une salle de réunion. Terry lui a demandé de lire dans les pensées d’un grand Africain, un chef d’État qui ne va pas tarder longtemps à le rester, pour savoir comment lui forcer la main dans cette négociation secrète.
Denny s’en tire avec facilité. Cependant, au lieu d’une promesse de pardon, il comprend qu’il a été floué : il a été décidé en haut lieu de se débarrasser de lui, définitivement et sans pompes.
Alors il se lâche, neutralise son escorte et s’enfuit hors de la bâtisse onusienne. En cavale dans les rues de New York et débarrassé du bracelet électronique avec GPS intégré qui ferrait sa cheville, il disparaît hors du champ du radar fédéral.
Entre-temps, l’agence de Terry vient de repérer ce nouvel élément qui s’est « connecté », comme ils disent : le policier Snowe.
Terry l’approche, lui dit que le programme secret d’évaluation de l’agence a prévu l’éveil de son don et le promeut ipso facto agent du FBI chargé d’attraper un dangereux meurtrier de flic, qui possède le même don que lui.
Pourquoi moi ? s’étonne Snowe.
Réponse : « Il faut être télépathe pour attraper un télépathe. »

Maintenant, Ian sort de la cuisine, apportant le plat de résistance.
Lorsque nos deux homo-capteurs de pensées se rencontreront et qu’ils se mettront à se ‘‘télépather’’, ils mériteront, sur un plan technique concret, d’être qualifiés de « télépathes ».
Au départ agressive, leur confrontation les poussera ensuite à se poser des questions, à se trouver des points communs et à envisager d’un commun accord un potentiel triste sort qui les attendrait s’ils n’unissaient pas leurs forces et leur don.
Et comme dit le dicton : « Si un télépathe, ça épate, deux télépathes, c’est pas du carton-pâte ! », l’alliance des deux ‘‘augmentés’’ (on apprendra que leur cerveau a été trafiqué dans les mêmes circonstances, et comme toujours, pour la bonne cause d’État) va faire crépiter les méninges de Terry, déterminée à tout faire pour arriver à ses fins.

Côté personnages, Ils savent tout de vous, comme vous devez l’avoir deviné, c’est un triangle incendiaire, à défaut d’être amoureux. Et la présence d’une sexy Calamity Jane qui se démène, c’est l’astuce ‘‘aromate pimenté’’ du chef. Dans cette chasse à l’homme, upgradée en chasse aux super-hommes, quoi de mieux qu’une Diane chasseresse pour prolonger le suspense jusqu’au finale !
Oui, la lecture d’Ils savent tout de vous m’a bien délassé.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 8 (An 2) : semaine du lundi 22 au dimanche 28 février 2016.

Extrait

« Snowe tendit à Denny une tranche de pizza chaude et se glissa dans le box près de la vitrine. Tout en mangeant ils regardèrent distraitement dehors, un camion de livraison se garait juste devant. Un homme ouvrit la porte de derrière et empila des caisses de soda sur un diable. Une femme âgée passait lentement et son regard croisa celui de Snowe.
– Dans le train, en venant de l’aéroport, dit-il en ajoutant du parmesan râpé sur sa tranche, il y avait une vieille dame. Dans les soixante-dix, soixante-quinze ans. Elle regardait par la fenêtre avec un grand sourire. Et je me suis dit que ça faisait plaisir de voir des gens aussi heureux. Alors je me suis assis en face d’elle, elle regardait deux jeunes Noirs sur le quai, et tu sais ce qu’elle pensait ?
Denny sourit en sachant ce qui venait.
– Quoi ?
– Elle se rappelait une partouze dans les années soixante. Et quand le contrôleur est passé, un Noir lui aussi, elle l’a imaginé à poil.
Denny rit.
– Du coup, j’ai passé le reste du trajet à essayer de me débarrasser de l’image de la bite de ce type.
Denny éclata de rire, mais il cessa soudain. Snowe vit que son expression était devenue amère et irritée. Il ne la lui avait encore jamais vue. La colère était particulièrement effrayante sur le visage de quelqu’un qui ordinairement, Snowe en prenait conscience, se montrait plutôt calme.
Ils nous ont fait ça, pensait Denny. Au lieu de le dire, rien que pour voir si Snowe répondrait de la même façon et s’ils pouvaient avoir une conversation muette.
Qu’est-ce que nous pouvons faire ? En ingurgitant le dernier morceau de pizza, Snowe constata un autre avantage de son don. Pouvoir parler la bouche pleine.
Denny prit lui aussi une énorme bouchée comme s’il était arrivé à la même conclusion. Il doit y en avoir d’autres. Nous sommes sûrement très nombreux.
Par où commencer pour les rechercher ?
À toi de le dire. C’est toi le flic. »

Publicités

2 réflexions sur “Semaine 8 (An 2): Ils savent tout de vous, d’Iain Levison

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s