Amuse-neurones en attendant la Semaine 12 (An 2)

In Scriptura Libertas et JK Ghostwriter

vous présentent

Ben Harper

Vidéo-son de « Glory and Consequence » de Ben Harper

10e chanson de l’album « The Will to Live » (1997)

 

In Scriptura Libertas

vous accompagne dans

la révision de votre manuscrit en français

et la fabrication de votre livre en français, anglais et arabe.

 

Ghostwriter 2bb

Photo © Johnny Karlitch

 

JK Ghostwriter, lui, a cette déclaration :

Un récit autobiographique que vous rêvez d’écrire et de publier?

Cette entreprise est assez ardue si vous ne maîtrisez pas l’art et les techniques de l’écriture.

Mais nous pouvons produire un texte intense et raffiné… à quatre mains. Les vôtres et les miennes.

Appelez-moi. Je serai votre ‘‘ghostwriter’’, votre écrivain fantôme, votre seconde plume, votre nègre littéraire.

Confidentialité garantie.

 

Contact: courriel à johnnykarlitch@gmail.com ou appel au 961 71 631 357.

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Semaine 11 (An 2): L’Homme posthume, de Jake Hinkson

L’Homme posthume, de Jake Hinkson

(traduit de l’américain par Sophie Aslanides)

Éditions Gallmeister (collection Neonoir), 2016

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Couv Homme posthume blog11_An2

 

« Soit je vis cette vie, soit je me tue à nouveau »

« Jake Hinkson est originaire de l’Arkansas. Né en 1975, ce fils de prêcheur baptiste a commencé à boire à l’âge de trente ans. Il vit aujourd’hui à Chicago avec sa femme et un chat qui le regarde écrire. »
Comment pourrait-on ne pas céder à l’attrait de cette notice biographique si succinctement évocatrice et spirituelle ? Cela et la très soignée conception graphique de la couverture m’ont poussé à ressortir de la librairie en emportant ce second roman (dit policier) traduit en français de Jake Hinkson.
Un acte inspiré, dont je ne cesse de me féliciter.

En découvrant les deux, trois premiers chapitres, j’ai été spontanément intrigué par l’atmosphère trouble qui se dégage d’une situation somme toute assez fantaisiste, où un suicidé rescapé s’enfuit en douce de l’hôpital et se retrouve embarqué dans une voiture conduite par une jolie infirmière au poignet tatoué d’une étoile noire.
Jamais je n’aurais pu deviner que mon sourire de ce début de lecture ne tarderait pas à se figer en un rictus d’effroi.

L’Homme posthume n’est pas un polar mais un roman noir, bien noir, en droite ligne de ceux de Jim Thompson ou de James Hadley Chase.
Jake Hinkson traite des thèmes qui lui sont personnels : la rupture avec un milieu social et sa doxa qui ont baigné l’enfance et la jeunesse, la quête personnelle et torturante d’un sens à la vie et le problème du mal et du péché, de la rédemption et de la damnation, envisagés en dehors du contexte de la foi.
Dans le cadre de ce roman, il plonge son antihéros dans des situations extrêmes : la rupture opère un renversement radical de paradigme, la quête se mue en marche aveugle et la rédemption peut jaillir de la damnation.

Elliot Stilling est en quelque sorte un ressuscité. Et sa dernière vision, avant de sombrer dans une mort cérébrale de trois minutes, a été celle d’un ange aux yeux bleus et au poignet blanc tatoué d’une étoile noire.
Il revoit l’ange au chevet de son lit d’hôpital ; c’est une infirmière, elle s’appelle Felicia. Elle a appris que cet homme amené aux urgences suite à une tentative de suicide est un pasteur. Elle semble s’intéresser à lui. Et cela semble plaire au plus haut point à l’ex-pasteur (il sauvait les âmes de ses paroissiens, mais cela se passait dans une autre vie), qui manifeste tous les symptômes du coup de foudre. Espère-t-il retrouver auprès de Felicia une félicité qui s’est anéantie, là-bas, dans ce souvenir obsédant, lancinant, d’une voiture « garée à sa place habituelle », sous des arbres dont « les feuilles giflaient un ciel qui avait perdu ses couleurs » ?
Déterminé à ne pas subir de suivi psychothérapeutique ni de sermons sur la beauté de la vie à préserver à tout prix, il prend la poudre d’escampette.
Dehors, dans la cour de l’hôpital, il repère Felicia qui a terminé sa journée, cherche à la rejoindre, voit arriver son ex-femme, Carrie, accompagnée de son nouvel homme, et perd de vue Felicia.
En ville où il erre, il tombe sur l’infirmière par hasard. Devant son attitude de paumé qui n’a nulle part où aller, elle lui propose de boire un verre quelque part. En voiture, Elliot apprend que l’étoile noire sur le poignet est venue après le suicide de son père, une sorte de pense-bête pour rappeler à Felicia que la vie n’est jamais rose…

À ce stade du récit (trois chapitres, moins d’une vingtaine de pages), l’auteur clôture les préliminaires d’exposition et introduit un nouveau personnage, un flic pourri, vulgaire et brutal, dont le bref face à face avec Elliot va contraindre ce dernier à ne pas suivre le conseil qui lui est intimé de se barrer tant qu’il est temps, parce qu’il sent que « quelque chose de mauvais était à l’œuvre » impliquant Felicia et qu’il devait faire le « bon choix » en se tenant à ses côtés.
Un peu plus tard, à l’intérieur de sa maison, où sont aussi rassemblés trois truands – le flic pourri, son frère jumeau et un troisième, nommé Stan the Man –, Felicia lui demande pourquoi il est resté. Elliot lui répond : « Parce que la vie n’a rien d’autre à me proposer. (…) Je me suis tué hier, Felicia. J’ai mis fin à ma vie. Ensuite, sans comprendre comment, je me suis réveillé ce matin dans une nouvelle vie. Celle-ci, ici, avec vous. Alors, je ne sais pas quoi faire d’autre. Soit je vis cette vie, soit je me tue à nouveau. »
Eh bien, Elliot va très rapidement s’apercevoir qu’il vient de « tomber dans une fosse de purin pleine de merde ».

Le maître d’œuvre maléfique qui va remuer le purin, et l’angle supérieur d’un pervers triangle amoureux qui va s’installer sans être consommé, est Stan the Man.
Un personnage tout bonnement flippant. Imaginez un psychopathe armé d’un sang-froid polaire et qui est carrément allumé par une mystique à l’envers qui l’a illuminé tout jeune, lui dictant de « collectionner les péchés » et de devenir, comme l’apôtre Paul, « le premier parmi les pécheurs », parce que « plus le péché est grand, plus le salut est formidable ».
En plus terre à terre, Stan the Man planifie un coup, auquel Felicia était déjà associée et auquel il va associer Elliot : le vol d’une cargaison d’Oxycodone, un analgésique stupéfiant deux fois plus puissant que la morphine, chiffrée à deux millions de dollars.

Les dés sont jetés. L’ex-pasteur devenu incroyant et revenu de la mort s’enfoncera de plus en plus dans une abjection quasi infernale.
Plus tard, dans un univers pestilentiel et ténébreux de décharge géante, dans un labyrinthe visqueux de venelles tracées par des collines de déchets en putréfaction, apparaîtra un nouveau personnage.
De prime abord abjecte et malodorante, Three, cette adolescente de seize ans qui a été formée par son père à ‘‘gérer’’ les immondices et, occasionnellement, à enterrer des corps en dessous, qui manie sans hésiter la gâchette et tient tête à un père qu’elle juge « plus méchant qu’un rat d’égout », et qui, à un moment, conduirait Elliot à une mort hideuse, deviendra pour l’ex-pasteur une âme à sauver.
Avec elle, et pour elle, Elliot, qui semblait parti pour hanter à vie les caniveaux de l’existence, commencera à recouvrer une forme de dignité.

Le camion du récit roule maintenant à tombeau ouvert vers un climax d’une intensité saisissante. Et, peut-être, rédemptrice.
Jake Hinkson a dit lors d’une interview : « La religion est toujours une affaire de péchés, de rédemption et de conséquences, tout comme le roman policier. » Avec L’Homme posthume, ce roman brillant et tragique, il semble nous suggérer que nul autre que soi ne peut nous racheter.

Scènes marquantes et inoubliables :

– Deux hommes viennent d’être abattus par Stan the Man. Celui-ci ordonne à Felicia et Elliot de se déshabiller pour laver et vider les corps de leur sang avant de les enrouler dans des rideaux de douche.
– L’affrontement nocturne immonde entre Elliot et le patron de la décharge et sa fille, près d’un grand trou fraîchement creusé par un bulldozer.
– Le dialogue entre Elliot et un ‘‘géant’’ au pied ensanglanté, coupé à l’aide d’une hachette, enchaîné sur une table de fortune.
– Un personnage essaie de maintenir en vie Elliot, très salement amoché, en lui répétant : « Reste avec moi, reste avec moi… »
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 11 (An 2) : semaine du lundi 14 au dimanche 20 mars 2016.

Extrait

Une décharge, la nuit. Three, une ado de seize ans, et Elliott, le personnage principal et narrateur, se débarrassent de trois cadavres dans un trou.

« Three appuya son fusil contre le pick-up. Puis elle écarta les doigts de son père pour lui prendre le sien, qu’elle posa à côté de l’autre. Je ramassai les pieds de l’homme, serrant ses chevilles épaisses dans leurs chaussettes sales. Three le prit par les bras. Nous fîmes quelques pas, puis les bras se mirent à glisser, et Three lâcha son père, tituba sur quelques pas, et tomba à genoux.
Je la regardai quelques instants, avant de traîner Arnold Thickroot jusqu’à sa tombe. Je l’y laissai tomber. Il glissa, poussant une vague de boue devant lui. Lorsqu’il s’arrêta, il était recroquevillé, un trou noir sanguinolent et boueux entre les omoplates.
J’allai rejoindre la fille.
– Je vais chercher la voiture et balancer les deux autres ici avec…
Three hocha la tête.
Je marchais, puis courus jusqu’au 4×4. Lorsque j’arrivai près de la tombe, je vis la fille debout à côté du camion, regardant fixement son père. Je reculai jusqu’à la fosse et sortis de l’Armada. Sans rien dire, j’ouvris l’arrière et déchargeai le premier des jumeaux. Le corps tomba sur le sol humide, mais la gamine ne bougea pas. Je traînai le cadavre jusqu’à la tombe et le poussai. Il glissa et termina sa chute à moitié sur Thickroot.
La fille prit une profonde inspiration, alla jusqu’au 4×4, descendit l’autre corps et le jeta dans la fosse. Elle fit tout cela avec un minimum de mouvements, sans la moindre expression sur le visage à l’exception de l’effort nécessaire à l’exécution de la tâche.
– Faut mettre de la chaux vive, dit-elle en allant jusqu’au camion de son père.
Elle revint portant un seau en plastique. Elle arracha le couvercle, sortit un petit bidon de lait décapité plein d’une poudre blanche qu’elle jeta sur les corps. Puis elle en préleva quelques autres mesures et les versa jusqu’à ce que les cadavres soient totalement recouverts.
Elle rapporta le seau au camion, et je restai là, à contempler les trois corps saupoudrés de blanc dans la fosse en dessous.
Quelques instants plus tard, elle s’approcha de moi.
– Vous pensez à quoi ? demanda-t-elle en regardant son père et les deux autres morts.
Je ne dis rien, mais je fis un geste vers le fond du trou.
La fille hocha la tête.
– Je suis presque sûre qu’un jury dirait que nous avons tué Arnold tous les deux. Surtout une fois qu’on l’a enterré, avec ces deux là.
– Je pense que tu as raison.
Elle m’observa pendant une minute, puis elle demanda :
– Qu’est-ce que vous allez faire, maintenant ?
Je me frottai le visage.
– Je ne sais pas trop. Tout s’est passé tellement vite.
– Vous allez retourner voir Stan the Man ?
Je contemplai les corps dans leur tombe.
– Je crois qu’il le faut.
– C’est un sacré salopard.
– Ouais, je sais.
– Vous avez déjà tiré ?
– Non.
– Vous avez jamais été dans une bagarre ?
Je haussai les épaules.
– Pas vraiment.
Three planta ses poings sur ses hanches et pencha la tête.
– Alors, pourquoi vous allez vous frotter à Stan ? C’est n’importe quoi.
– Il y a une femme.
– Une femme.
– Ouais.
La fille sortit ses cigarettes et en alluma une. Elle souffla de la fumée et dit :
– Vous l’aimez ?
Je secouai la tête.
– Pas exactement, dis-je.
– Alors, pourquoi vous faites ça ?
– J’ai le sentiment qu’il faut que je la protège.
– Comment ça se fait ?
– Comment ça se fait que tu n’as pas laissé Arnold me tuer ? demandai-je.
Elle tira une bouffée de sa cigarette et me regarda fixement tout en soufflant la fumée.
– OK. Mais qu’est-ce que ça va lui rapporter, que vous vous fassiez exploser la cervelle ?
– Ce n’est pas le propos.
– C’est quoi, le propos ?
J’essuyai la boue qui tachait mes mains.
– Je me suis tué hier. Je me suis tué et ils m’ont ramené à la vie, aux urgences.
La fille me regarda fixement pendant un moment, tout en réfléchissant. Puis elle tira une autre bouffée de sa cigarette et dit :
– Alors, quoi, c’est genre une seconde chance ?
– Non, dis-je. Mais c’est une décision que je dois prendre. Et pendant longtemps, je pensais que je n’avais plus rien à décider.
– Alors, c’est ça, votre décision : vous mesurer à Stan et essayer de défendre cette femme ?
– Oui.
Tout en plissant les yeux pour les protéger de la fumée de sa cigarette, elle me lança un long regard dur.
– Eh bien, je pourrais rester là, à la décharge, et attendre de voir ce qui va m’arriver, ou alors, je pourrais aller avec vous.
– Personne ne te demande de m’aider.
– Je sais, mais si vous vous cassez et que vous vous faites descendre, j’ai aucune raison de croire que Stan va pas rappliquer ici et me dézinguer.
Je ne sus quoi répondre à ça. De ce que je savais de Stan, c’était probablement vrai. »

Semaine 10 (An 2): La Route, de Cormac McCarthy

La Route, de Cormac McCarthy

(traduit de l’américain par François Hirsch)

Éditions de l’Olivier, 2008

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Couv La route blog10_An2

 

L’homme et le petit

Un homme (« l’homme », « il », « Papa ») et son fils (« le petit ») marchent depuis des mois en direction du sud. S’ils continuent à demeurer dans cette même immense contrée du nord, ils ne pourront pas survivre au prochain hiver. Pourtant, c’est presque toujours une sorte d’hiver sur la Terre ravagée par une apocalypse d’origine humaine. Plus de saisons mais une succession de jours mortuaires et de nuits sans étoiles. Trouver de quoi se nourrir, où s’abriter pour la nuit et éviter les hordes armées cannibales sont les trois plus vitales tâches. Quelques rencontres – certaines sous très haute tension – ponctuent la longue marche de l’homme et du petit. Ils finissent par atteindre le rivage de la mer, au sud. Et maintenant… ?

La Route n’est pas un récit à l’abord aisé. Il faut s’y laisser immerger en adoptant une vision quasi monochrome : quelques gris zébrés parfois de rouge feu ou de blanc polaire terne. L’ouïe aussi doit se débarrasser des innombrables sons entremêlés d’un monde grouillant de vie et se mettre à l’écoute anxieuse d’un silence plombé, rayé par d’indéfinies vagues de vent chuintant sur des landes rases et à travers des arbres morts. Finie cette dynamique incessante de la pensée, ce soliloque intérieur polyphonique qui imagine, planifie, crée, espère ; ici, rien que des nœuds mentaux sombres et hérissés de peurs se contractant dans une finalité de pure survie, surnageant dans des blancs mnémoniques et ponctués de paroles raréfiées et laconiques, échangées entre deux errants, fantômes d’eux-mêmes avec juste ce qu’il faut de chair et d’os pour souffrir en sourdine et se traîner vers un but de piteuse envergure.

La structure narrative adoptée par Cormac McCarthy est à l’image de ce monde détruit recouvert de cendres, d’où émergent des blocs de gravats, vestiges d’une civilisation qui n’a pas su assumer son libre arbitre et son désir de coexistence. Page après page, défilent des blocs de situations et d’événements, parfois d’introspection ou de réminiscence, des séquences constituées de paragraphes courts, moyens, longs, séparés par de blanches absences de transition.
Même les dialogues faméliques se présentent sans les tirets en amorce de chaque réplique puisque le monde s’est déstructuré et la sémantique devenue orpheline de ses signifiants.

Lire La Route est une expérience modifiée de lecture que chacun ressentira selon sa propre sensibilité et sa propre conception de la vie et de ses valeurs.
Une thématique sous-jacente est véhiculée par les propos de l’homme et les interrogations du petit sur « les méchants et les gentils » et sur le fait de « porter le feu » : comment maintenir une attitude éthique quand le concept même d’éthique a disparu de la surface de la terre et de l’ADN de l’homme ?

Un roman âpre et désolé, au ton lucide résolument non mélodramatique. Ce tour de force narratif qui ne laisse pas indifférent est à lire absolument.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 10 (An 2) : semaine du lundi 7 au dimanche 13 mars 2016.

Extrait

« Une heure plus tard ils étaient assis sur la plage et contemplaient le mur de brouillard qui barrait l’horizon. Les talons plantés dans le sable ils regardaient la mer couleur d’encre qui venait mourir à leurs pieds. Froide, désolée. Sans oiseaux. Il avait laissé le caddie dans les fougères de l’autre côté des dunes et ils avaient emporté avec eux les couvertures et enveloppés dedans ils s’abritaient du vent contre un énorme tronc de bois flotté. Ils restèrent assis là un long moment. Un peu plus bas au bord de la crique des tas de menus ossements mêlés au varech. Plus loin les cages thoraciques blanches de sel de ce qui avait peut-être été du bétail. Du givre gris de sel sur les rochers. Le vent soufflait et des cosses desséchées de graines balayaient les sables et s’arrêtaient puis repartaient.

Tu crois qu’il pourrait y avoir des bateaux là-bas ?
Sans doute que non.
Ils ne pourraient pas voir très loin.
Non. Certainement pas.
Qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté ?
Rien.
Il doit y avoir quelque chose.
Il y a peut-être un père et son petit garçon et ils sont assis sur la plage.
Ça serait bien.
Oui. Ça serait bien.
Et peut-être qu’eux aussi ils porteraient le feu ?
Oui. Peut-être.
Mais on n’en sait rien.
Non. Rien.
Alors il faut qu’on soit vigilants.
Il faut qu’on soit vigilants. Oui.
Combien de temps on peut rester ici ?
J’en sais rien. On n’a pas grand-chose à manger.
Je sais.
Ça te plaît ici.
Ouais.
Moi aussi, ça me plaît.
Je peux prendre un bain ?
Prendre un bain ?
Oui.
Tu vas te geler ton cucul.
Je sais.
Ça va être très froid. Pire que ce que tu crois.
Tant pis.
Je ne veux pas avoir à aller te chercher.
Tu ne crois pas que je devrais y aller.
Tu peux y aller.
Mais tu ne crois pas que je devrais.
Non. Je crois que tu devrais.
Sûr ?
Oui. Sûr.
D’accord.

Il se leva et laissa la couverture tomber dans le sable puis il se débarrassa de sa veste et de ses chaussures et de ses vêtements. Il était debout, tout nu, se serrant dans ses propres bras, dansant sur place. Puis il descendit la plage en courant. Si blanc. Les vertèbres noueuses. Les lames de rasoir des omoplates sous la peau blême. Courant nu et se précipitant bondissant et hurlant dans le lent ressac de la houle.

Quand il ressortit il était bleu de froid et claquait des dents. L’homme descendit à sa rencontre et l’enveloppa grelottant dans la couverture et le serra contre lui jusqu’à ce qu’il ait repris son souffle. Mais quand il le regarda le petit pleurait. Qu’est-ce qu’il y a, dit-il. Rien. Non, dis-moi. Rien. C’est rien. »

Semaine 9 (An 2): Pour la peau, d’Emmanuelle Richard

Pour la peau, d’Emmanuelle Richard

Éditions de l’Olivier, 2016

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Couv Pour la peau blog9_An2

 

Comme on s’est aimés

Lui, au mitan de sa vie, père de famille que sa femme a quitté, a fait faillite, vendu sa maison, est traducteur et travaille maintenant comme petit agent immobilier…
Elle, célibataire, jeune mais à l’âge où « les adolescents l’appellent Madame sans hésiter », a quitté S., est caissière, ouvreuse, vendeuse, hôtesse… à temps partiel et a deux romans publiés…
C’est elle qui raconte cette histoire d’amour entre lui et elle, c’est sa version, son interprétation, son triste chant d’adieu, son poème mélopée pour dire pour l’éternité ce qu’il y a eu entre eux deux, et pour se laisser aller dans l’éternité de l’oubli : « Parfois, je ne sais plus rien, hormis cette chose : si tout peut s’oublier comme le début quand j’aurai fini d’écrire je ne me rappellerai plus rien. Si tout s’oublie comme la chronologie, alors, quand j’aurai fini d’écrire, je ne souffrirai plus. »

Et dire que cette histoire d’amour déchirée et mélancolique comme un Love Story métastasé par d’indécrottables certitudes sur l’abrasion fatale du temps qui passe sur un amour qui s’en va, qui n’a commencé que pour ne pas cesser de s’en aller, démarre sur « une envie rouge de relations sexuelles planifiées avec des hommes nouveaux, des peaux en vrac, des hommes mariés, surtout pas amoureux, surtout pas disponibles ».
La narratrice, encore scarifiée par un récent désamour, veut se « réapproprier le temps et oublier celui du couple ».
Son aventure d’amour – « ça », comme elle le dit – avec E. « a commencé par une grande faim sexuelle, une force vive, un souhait de crudité voire de brutalité, et le refus de retrouver tout affect avant longtemps ».

Les deux trois premières fois où elle a rencontré E., elle y revient comme sur les grains d’un rosaire mémoriel égrené compulsivement, se rembobine ces premières fois sous différents angles, les scrute en boucle, s’y entortille.
Elle revient sur la brève période de leur amour à deux, en choisit des scènes – la première indifférence, le premier frisson, le premier verre, la première nuit, le premier réveil, la première déchirure, etc. –  qu’elle reconstitue avec une palette raffinée de sensations, de paroles, de gestes, d’émotions, d’odeurs, de sons.
Elle n’en revient pas d’être irrémédiablement tombée sous le charme d’un homme qui avait tout pour lui déplaire, et elle revient tout au long sur cette mystérieuse alchimie de la complétude amoureuse à l’œuvre à l’insu du cœur et du corps : « Tout à l’heure, lorsqu’il partira, il demandera à me prendre dans ses bras. Il me serrera fort, longtemps. Ce sera une étreinte étrange, entre deux presque inconnus qui viennent de boire ensemble, l’un assis sur un tabouret en plastique blanc et l’autre sur le lit. Une sorte de rapprochement laqué de nostalgie, mais après coup seulement, maintenant que j’y repense, parce que sur l’instant, je n’ai rien ressenti. Mon corps n’a pas reconnu le sien. Il n’avait pas réagi à son contact. À part de la douceur et un peu de chaleur, je n’ai rien senti. La valeur et la délicatesse de cet instant ne me sont pas apparues. Aujourd’hui, je crois que je pourrais tuer pour retrouver ce moment. »

Quel hymne à l’amour, à son empire, à l’empire de son emprise, à sa fragilité, à l’évanescence de son éternité !
Emmanuelle Richard égrène dans une prose lyrique ses larmes et ses joies au tempo d’une conscience littéraire qui retisse des « épiphanies fugaces » avec des mots liés en phrases, qui coulent et voguent sur le flux de la reconstitution fictionnelle d’un film tranche de vie, dont les formes, les couleurs, les visages et les perspectives se dissolvent dans une mémoire régénérée en représentation impressionniste.

Pour la peau possède une structure cristalline sur le plan du montage de ses parties, de leur succession, sans effets nets de transition, tout en ce velouté estompé des souvenirs qui persistent tout en s’effilochant, se raréfiant, se limitant à l’essentiel.
Pour ma part, j’ai ressenti Pour la peau comme l’un des plus purs textes de la littérature amoureuse.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 9 (An 2) : semaine du lundi 29 février au dimanche 6 mars 2016.

Extrait

« La coupure a été nette, brutale.
Je n’ai pas eu de sas pour me déshabituer.
J’ai ramassé les morceaux de mon cœur, éparpillés.
J’avais cru entendre le tien battre – ou était-ce seulement un écho ?
Je me suis demandé si j’étais folle, si j’avais rêvé le temps commun passé, si j’avais rêvé les gestes, les mots, le trouble, l’émotion réciproques, l’empêchement maladroit, l’évidence, la tendresse des étreintes, la fragilité de certains moments suspendus, la joie, le bien que l’on semblait se faire ensemble, notre envie commune d’avenir, la vie que l’on s’est égarés à rêver et dont jamais nous ne prendrons le chemin. Je me suis demandé si j’avais été une dupe. Ou si c’est cela, aimer deux personnes à la fois. Ancien amour. Nouvel amour. Fidélités.
Je ne sais pas si je pourrai un jour revenir habiter dans cette ville où je voulais vivre, d’abord sans toi, avec toi ensuite, ou si les amours nous font perdre des villes en même temps que nous-mêmes, en même temps qu’elles nous fondent, nous déconstruisent, nous précisent, nous accouchent, nous révèlent, nous brisent, nous changent et nous subliment. »