Semaine 10 (An 2): La Route, de Cormac McCarthy

La Route, de Cormac McCarthy

(traduit de l’américain par François Hirsch)

Éditions de l’Olivier, 2008

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L’homme et le petit

Un homme (« l’homme », « il », « Papa ») et son fils (« le petit ») marchent depuis des mois en direction du sud. S’ils continuent à demeurer dans cette même immense contrée du nord, ils ne pourront pas survivre au prochain hiver. Pourtant, c’est presque toujours une sorte d’hiver sur la Terre ravagée par une apocalypse d’origine humaine. Plus de saisons mais une succession de jours mortuaires et de nuits sans étoiles. Trouver de quoi se nourrir, où s’abriter pour la nuit et éviter les hordes armées cannibales sont les trois plus vitales tâches. Quelques rencontres – certaines sous très haute tension – ponctuent la longue marche de l’homme et du petit. Ils finissent par atteindre le rivage de la mer, au sud. Et maintenant… ?

La Route n’est pas un récit à l’abord aisé. Il faut s’y laisser immerger en adoptant une vision quasi monochrome : quelques gris zébrés parfois de rouge feu ou de blanc polaire terne. L’ouïe aussi doit se débarrasser des innombrables sons entremêlés d’un monde grouillant de vie et se mettre à l’écoute anxieuse d’un silence plombé, rayé par d’indéfinies vagues de vent chuintant sur des landes rases et à travers des arbres morts. Finie cette dynamique incessante de la pensée, ce soliloque intérieur polyphonique qui imagine, planifie, crée, espère ; ici, rien que des nœuds mentaux sombres et hérissés de peurs se contractant dans une finalité de pure survie, surnageant dans des blancs mnémoniques et ponctués de paroles raréfiées et laconiques, échangées entre deux errants, fantômes d’eux-mêmes avec juste ce qu’il faut de chair et d’os pour souffrir en sourdine et se traîner vers un but de piteuse envergure.

La structure narrative adoptée par Cormac McCarthy est à l’image de ce monde détruit recouvert de cendres, d’où émergent des blocs de gravats, vestiges d’une civilisation qui n’a pas su assumer son libre arbitre et son désir de coexistence. Page après page, défilent des blocs de situations et d’événements, parfois d’introspection ou de réminiscence, des séquences constituées de paragraphes courts, moyens, longs, séparés par de blanches absences de transition.
Même les dialogues faméliques se présentent sans les tirets en amorce de chaque réplique puisque le monde s’est déstructuré et la sémantique devenue orpheline de ses signifiants.

Lire La Route est une expérience modifiée de lecture que chacun ressentira selon sa propre sensibilité et sa propre conception de la vie et de ses valeurs.
Une thématique sous-jacente est véhiculée par les propos de l’homme et les interrogations du petit sur « les méchants et les gentils » et sur le fait de « porter le feu » : comment maintenir une attitude éthique quand le concept même d’éthique a disparu de la surface de la terre et de l’ADN de l’homme ?

Un roman âpre et désolé, au ton lucide résolument non mélodramatique. Ce tour de force narratif qui ne laisse pas indifférent est à lire absolument.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 10 (An 2) : semaine du lundi 7 au dimanche 13 mars 2016.

Extrait

« Une heure plus tard ils étaient assis sur la plage et contemplaient le mur de brouillard qui barrait l’horizon. Les talons plantés dans le sable ils regardaient la mer couleur d’encre qui venait mourir à leurs pieds. Froide, désolée. Sans oiseaux. Il avait laissé le caddie dans les fougères de l’autre côté des dunes et ils avaient emporté avec eux les couvertures et enveloppés dedans ils s’abritaient du vent contre un énorme tronc de bois flotté. Ils restèrent assis là un long moment. Un peu plus bas au bord de la crique des tas de menus ossements mêlés au varech. Plus loin les cages thoraciques blanches de sel de ce qui avait peut-être été du bétail. Du givre gris de sel sur les rochers. Le vent soufflait et des cosses desséchées de graines balayaient les sables et s’arrêtaient puis repartaient.

Tu crois qu’il pourrait y avoir des bateaux là-bas ?
Sans doute que non.
Ils ne pourraient pas voir très loin.
Non. Certainement pas.
Qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté ?
Rien.
Il doit y avoir quelque chose.
Il y a peut-être un père et son petit garçon et ils sont assis sur la plage.
Ça serait bien.
Oui. Ça serait bien.
Et peut-être qu’eux aussi ils porteraient le feu ?
Oui. Peut-être.
Mais on n’en sait rien.
Non. Rien.
Alors il faut qu’on soit vigilants.
Il faut qu’on soit vigilants. Oui.
Combien de temps on peut rester ici ?
J’en sais rien. On n’a pas grand-chose à manger.
Je sais.
Ça te plaît ici.
Ouais.
Moi aussi, ça me plaît.
Je peux prendre un bain ?
Prendre un bain ?
Oui.
Tu vas te geler ton cucul.
Je sais.
Ça va être très froid. Pire que ce que tu crois.
Tant pis.
Je ne veux pas avoir à aller te chercher.
Tu ne crois pas que je devrais y aller.
Tu peux y aller.
Mais tu ne crois pas que je devrais.
Non. Je crois que tu devrais.
Sûr ?
Oui. Sûr.
D’accord.

Il se leva et laissa la couverture tomber dans le sable puis il se débarrassa de sa veste et de ses chaussures et de ses vêtements. Il était debout, tout nu, se serrant dans ses propres bras, dansant sur place. Puis il descendit la plage en courant. Si blanc. Les vertèbres noueuses. Les lames de rasoir des omoplates sous la peau blême. Courant nu et se précipitant bondissant et hurlant dans le lent ressac de la houle.

Quand il ressortit il était bleu de froid et claquait des dents. L’homme descendit à sa rencontre et l’enveloppa grelottant dans la couverture et le serra contre lui jusqu’à ce qu’il ait repris son souffle. Mais quand il le regarda le petit pleurait. Qu’est-ce qu’il y a, dit-il. Rien. Non, dis-moi. Rien. C’est rien. »

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3 réflexions sur “Semaine 10 (An 2): La Route, de Cormac McCarthy

    • Merci, chère Culturieuse. L’ironie est qu’en 2008, je l’avais raté en pensant que c’était du bâclé après avoir lu une vingtaine de pages. Je suis retombé dessus en 2011 dans sa réédition en format poche, ai lu une dizaine de pages debout en librairie, captivé, en me traitant de tous les noms pour ne pas l’avoir « senti » avant.

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