Semaine 11 (An 2): L’Homme posthume, de Jake Hinkson

L’Homme posthume, de Jake Hinkson

(traduit de l’américain par Sophie Aslanides)

Éditions Gallmeister (collection Neonoir), 2016

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« Soit je vis cette vie, soit je me tue à nouveau »

« Jake Hinkson est originaire de l’Arkansas. Né en 1975, ce fils de prêcheur baptiste a commencé à boire à l’âge de trente ans. Il vit aujourd’hui à Chicago avec sa femme et un chat qui le regarde écrire. »
Comment pourrait-on ne pas céder à l’attrait de cette notice biographique si succinctement évocatrice et spirituelle ? Cela et la très soignée conception graphique de la couverture m’ont poussé à ressortir de la librairie en emportant ce second roman (dit policier) traduit en français de Jake Hinkson.
Un acte inspiré, dont je ne cesse de me féliciter.

En découvrant les deux, trois premiers chapitres, j’ai été spontanément intrigué par l’atmosphère trouble qui se dégage d’une situation somme toute assez fantaisiste, où un suicidé rescapé s’enfuit en douce de l’hôpital et se retrouve embarqué dans une voiture conduite par une jolie infirmière au poignet tatoué d’une étoile noire.
Jamais je n’aurais pu deviner que mon sourire de ce début de lecture ne tarderait pas à se figer en un rictus d’effroi.

L’Homme posthume n’est pas un polar mais un roman noir, bien noir, en droite ligne de ceux de Jim Thompson ou de James Hadley Chase.
Jake Hinkson traite des thèmes qui lui sont personnels : la rupture avec un milieu social et sa doxa qui ont baigné l’enfance et la jeunesse, la quête personnelle et torturante d’un sens à la vie et le problème du mal et du péché, de la rédemption et de la damnation, envisagés en dehors du contexte de la foi.
Dans le cadre de ce roman, il plonge son antihéros dans des situations extrêmes : la rupture opère un renversement radical de paradigme, la quête se mue en marche aveugle et la rédemption peut jaillir de la damnation.

Elliot Stilling est en quelque sorte un ressuscité. Et sa dernière vision, avant de sombrer dans une mort cérébrale de trois minutes, a été celle d’un ange aux yeux bleus et au poignet blanc tatoué d’une étoile noire.
Il revoit l’ange au chevet de son lit d’hôpital ; c’est une infirmière, elle s’appelle Felicia. Elle a appris que cet homme amené aux urgences suite à une tentative de suicide est un pasteur. Elle semble s’intéresser à lui. Et cela semble plaire au plus haut point à l’ex-pasteur (il sauvait les âmes de ses paroissiens, mais cela se passait dans une autre vie), qui manifeste tous les symptômes du coup de foudre. Espère-t-il retrouver auprès de Felicia une félicité qui s’est anéantie, là-bas, dans ce souvenir obsédant, lancinant, d’une voiture « garée à sa place habituelle », sous des arbres dont « les feuilles giflaient un ciel qui avait perdu ses couleurs » ?
Déterminé à ne pas subir de suivi psychothérapeutique ni de sermons sur la beauté de la vie à préserver à tout prix, il prend la poudre d’escampette.
Dehors, dans la cour de l’hôpital, il repère Felicia qui a terminé sa journée, cherche à la rejoindre, voit arriver son ex-femme, Carrie, accompagnée de son nouvel homme, et perd de vue Felicia.
En ville où il erre, il tombe sur l’infirmière par hasard. Devant son attitude de paumé qui n’a nulle part où aller, elle lui propose de boire un verre quelque part. En voiture, Elliot apprend que l’étoile noire sur le poignet est venue après le suicide de son père, une sorte de pense-bête pour rappeler à Felicia que la vie n’est jamais rose…

À ce stade du récit (trois chapitres, moins d’une vingtaine de pages), l’auteur clôture les préliminaires d’exposition et introduit un nouveau personnage, un flic pourri, vulgaire et brutal, dont le bref face à face avec Elliot va contraindre ce dernier à ne pas suivre le conseil qui lui est intimé de se barrer tant qu’il est temps, parce qu’il sent que « quelque chose de mauvais était à l’œuvre » impliquant Felicia et qu’il devait faire le « bon choix » en se tenant à ses côtés.
Un peu plus tard, à l’intérieur de sa maison, où sont aussi rassemblés trois truands – le flic pourri, son frère jumeau et un troisième, nommé Stan the Man –, Felicia lui demande pourquoi il est resté. Elliot lui répond : « Parce que la vie n’a rien d’autre à me proposer. (…) Je me suis tué hier, Felicia. J’ai mis fin à ma vie. Ensuite, sans comprendre comment, je me suis réveillé ce matin dans une nouvelle vie. Celle-ci, ici, avec vous. Alors, je ne sais pas quoi faire d’autre. Soit je vis cette vie, soit je me tue à nouveau. »
Eh bien, Elliot va très rapidement s’apercevoir qu’il vient de « tomber dans une fosse de purin pleine de merde ».

Le maître d’œuvre maléfique qui va remuer le purin, et l’angle supérieur d’un pervers triangle amoureux qui va s’installer sans être consommé, est Stan the Man.
Un personnage tout bonnement flippant. Imaginez un psychopathe armé d’un sang-froid polaire et qui est carrément allumé par une mystique à l’envers qui l’a illuminé tout jeune, lui dictant de « collectionner les péchés » et de devenir, comme l’apôtre Paul, « le premier parmi les pécheurs », parce que « plus le péché est grand, plus le salut est formidable ».
En plus terre à terre, Stan the Man planifie un coup, auquel Felicia était déjà associée et auquel il va associer Elliot : le vol d’une cargaison d’Oxycodone, un analgésique stupéfiant deux fois plus puissant que la morphine, chiffrée à deux millions de dollars.

Les dés sont jetés. L’ex-pasteur devenu incroyant et revenu de la mort s’enfoncera de plus en plus dans une abjection quasi infernale.
Plus tard, dans un univers pestilentiel et ténébreux de décharge géante, dans un labyrinthe visqueux de venelles tracées par des collines de déchets en putréfaction, apparaîtra un nouveau personnage.
De prime abord abjecte et malodorante, Three, cette adolescente de seize ans qui a été formée par son père à ‘‘gérer’’ les immondices et, occasionnellement, à enterrer des corps en dessous, qui manie sans hésiter la gâchette et tient tête à un père qu’elle juge « plus méchant qu’un rat d’égout », et qui, à un moment, conduirait Elliot à une mort hideuse, deviendra pour l’ex-pasteur une âme à sauver.
Avec elle, et pour elle, Elliot, qui semblait parti pour hanter à vie les caniveaux de l’existence, commencera à recouvrer une forme de dignité.

Le camion du récit roule maintenant à tombeau ouvert vers un climax d’une intensité saisissante. Et, peut-être, rédemptrice.
Jake Hinkson a dit lors d’une interview : « La religion est toujours une affaire de péchés, de rédemption et de conséquences, tout comme le roman policier. » Avec L’Homme posthume, ce roman brillant et tragique, il semble nous suggérer que nul autre que soi ne peut nous racheter.

Scènes marquantes et inoubliables :

– Deux hommes viennent d’être abattus par Stan the Man. Celui-ci ordonne à Felicia et Elliot de se déshabiller pour laver et vider les corps de leur sang avant de les enrouler dans des rideaux de douche.
– L’affrontement nocturne immonde entre Elliot et le patron de la décharge et sa fille, près d’un grand trou fraîchement creusé par un bulldozer.
– Le dialogue entre Elliot et un ‘‘géant’’ au pied ensanglanté, coupé à l’aide d’une hachette, enchaîné sur une table de fortune.
– Un personnage essaie de maintenir en vie Elliot, très salement amoché, en lui répétant : « Reste avec moi, reste avec moi… »
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 11 (An 2) : semaine du lundi 14 au dimanche 20 mars 2016.

Extrait

Une décharge, la nuit. Three, une ado de seize ans, et Elliott, le personnage principal et narrateur, se débarrassent de trois cadavres dans un trou.

« Three appuya son fusil contre le pick-up. Puis elle écarta les doigts de son père pour lui prendre le sien, qu’elle posa à côté de l’autre. Je ramassai les pieds de l’homme, serrant ses chevilles épaisses dans leurs chaussettes sales. Three le prit par les bras. Nous fîmes quelques pas, puis les bras se mirent à glisser, et Three lâcha son père, tituba sur quelques pas, et tomba à genoux.
Je la regardai quelques instants, avant de traîner Arnold Thickroot jusqu’à sa tombe. Je l’y laissai tomber. Il glissa, poussant une vague de boue devant lui. Lorsqu’il s’arrêta, il était recroquevillé, un trou noir sanguinolent et boueux entre les omoplates.
J’allai rejoindre la fille.
– Je vais chercher la voiture et balancer les deux autres ici avec…
Three hocha la tête.
Je marchais, puis courus jusqu’au 4×4. Lorsque j’arrivai près de la tombe, je vis la fille debout à côté du camion, regardant fixement son père. Je reculai jusqu’à la fosse et sortis de l’Armada. Sans rien dire, j’ouvris l’arrière et déchargeai le premier des jumeaux. Le corps tomba sur le sol humide, mais la gamine ne bougea pas. Je traînai le cadavre jusqu’à la tombe et le poussai. Il glissa et termina sa chute à moitié sur Thickroot.
La fille prit une profonde inspiration, alla jusqu’au 4×4, descendit l’autre corps et le jeta dans la fosse. Elle fit tout cela avec un minimum de mouvements, sans la moindre expression sur le visage à l’exception de l’effort nécessaire à l’exécution de la tâche.
– Faut mettre de la chaux vive, dit-elle en allant jusqu’au camion de son père.
Elle revint portant un seau en plastique. Elle arracha le couvercle, sortit un petit bidon de lait décapité plein d’une poudre blanche qu’elle jeta sur les corps. Puis elle en préleva quelques autres mesures et les versa jusqu’à ce que les cadavres soient totalement recouverts.
Elle rapporta le seau au camion, et je restai là, à contempler les trois corps saupoudrés de blanc dans la fosse en dessous.
Quelques instants plus tard, elle s’approcha de moi.
– Vous pensez à quoi ? demanda-t-elle en regardant son père et les deux autres morts.
Je ne dis rien, mais je fis un geste vers le fond du trou.
La fille hocha la tête.
– Je suis presque sûre qu’un jury dirait que nous avons tué Arnold tous les deux. Surtout une fois qu’on l’a enterré, avec ces deux là.
– Je pense que tu as raison.
Elle m’observa pendant une minute, puis elle demanda :
– Qu’est-ce que vous allez faire, maintenant ?
Je me frottai le visage.
– Je ne sais pas trop. Tout s’est passé tellement vite.
– Vous allez retourner voir Stan the Man ?
Je contemplai les corps dans leur tombe.
– Je crois qu’il le faut.
– C’est un sacré salopard.
– Ouais, je sais.
– Vous avez déjà tiré ?
– Non.
– Vous avez jamais été dans une bagarre ?
Je haussai les épaules.
– Pas vraiment.
Three planta ses poings sur ses hanches et pencha la tête.
– Alors, pourquoi vous allez vous frotter à Stan ? C’est n’importe quoi.
– Il y a une femme.
– Une femme.
– Ouais.
La fille sortit ses cigarettes et en alluma une. Elle souffla de la fumée et dit :
– Vous l’aimez ?
Je secouai la tête.
– Pas exactement, dis-je.
– Alors, pourquoi vous faites ça ?
– J’ai le sentiment qu’il faut que je la protège.
– Comment ça se fait ?
– Comment ça se fait que tu n’as pas laissé Arnold me tuer ? demandai-je.
Elle tira une bouffée de sa cigarette et me regarda fixement tout en soufflant la fumée.
– OK. Mais qu’est-ce que ça va lui rapporter, que vous vous fassiez exploser la cervelle ?
– Ce n’est pas le propos.
– C’est quoi, le propos ?
J’essuyai la boue qui tachait mes mains.
– Je me suis tué hier. Je me suis tué et ils m’ont ramené à la vie, aux urgences.
La fille me regarda fixement pendant un moment, tout en réfléchissant. Puis elle tira une autre bouffée de sa cigarette et dit :
– Alors, quoi, c’est genre une seconde chance ?
– Non, dis-je. Mais c’est une décision que je dois prendre. Et pendant longtemps, je pensais que je n’avais plus rien à décider.
– Alors, c’est ça, votre décision : vous mesurer à Stan et essayer de défendre cette femme ?
– Oui.
Tout en plissant les yeux pour les protéger de la fumée de sa cigarette, elle me lança un long regard dur.
– Eh bien, je pourrais rester là, à la décharge, et attendre de voir ce qui va m’arriver, ou alors, je pourrais aller avec vous.
– Personne ne te demande de m’aider.
– Je sais, mais si vous vous cassez et que vous vous faites descendre, j’ai aucune raison de croire que Stan va pas rappliquer ici et me dézinguer.
Je ne sus quoi répondre à ça. De ce que je savais de Stan, c’était probablement vrai. »

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