Semaine 12 (An 2): Glissement de temps sur Mars, de Philip K. Dick

Glissement de temps sur Mars, de Philip K. Dick
(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)
Éditions Robert Laffont, 1981

Excellent site sur l’univers de PKD
Site de l’éditeur
Site du libraire diffuseur

 

Couv PKD Mars blog12_An2

Avant-propos
Parue d’abord en trois parties dans le magazine américain de SF, Worlds of Tomorrow (août, octobre et décembre 1963), la première version du récit de Philip K. Dick avait pour titre, All We Marsmen (Nous les Martiens, traduction de Pierre Billon, in magazine Galaxy, décembre 1966, janvier et février 1967). En avril 1964, la maison d’édition Ballantine Books publie (en format in-octavo, couvertures rigide et souple) la version finale remaniée et rebaptisée Martian Time-Slip (Glissement de temps sur Mars).
Comme je possède ces trois numéros du magazine français Galaxy, je me suis offert le plaisir de scanner et de partager avec vous quelques-unes des illustrations originales exécutées par l’artiste Virgil Finlay pour la proto-version, All We Marsmen.

Finlay_PKD_Marsmen2 low

 

Glissements schizonarratifs pour lecteurs dickiens

Une décennie auparavant, l’émigration vers Mars avait le vent cosmique en poupe. C’était une nouvelle terre des pionniers, à l’instar de Vénus, attendant des hommes courageux et ouverts à l’aventure.
De plus, « sur Terre, il était difficile de trouver du travail lorsqu’on ne possédait qu’une maîtrise alors que sur Mars, on pouvait obtenir un emploi bien rémunéré avec une simple licence ».
Le ‘‘piège’’ était que l’émigrant, « une fois sur Mars, n’obtenait aucune garantie, pas même l’assurance de pouvoir laisser tomber pour rentrer chez lui : les voyages de retour coûtaient bien plus cher ».
Si ce cas de figure est le lot des ‘‘faibles’’, des moins audacieux et déterminés, par contre, quelques ‘‘forts’’ se sont fort bien débrouillés et, dix ans plus tard, ils sont bien installés sur la planète rouge.

Ainsi Arnie Kott, ayant débarqué sur Mars muni d’une simple licence de plombier, est devenu en quelques années le puissant et népotiste président des Travailleurs des eaux, dans la florissante colonie du syndicat des plombiers.
Il en est de même, bien qu’à un niveau moins grisant, de M. Yee, patron d’une société de réparations. Laquelle est assez prospère puisque les colonies (de différentes nationalités, sous la houlette de l’Onu) avaient besoin d’entretenir et de réparer toutes leurs sortes de machines, « car il était très coûteux de faire venir de la Terre de nouveaux appareils » ou des pièces de rechange. Ingénieur électricien en Chine populaire, à l’âge de 22 ans, « il avait estimé qu’une affaire sur Mars pourrait lui procurer des bénéfices plus confortables que sur Terre ». Alors, il avait décidé d’émigrer « aussi simplement qu’il aurait décidé de se rendre chez le dentiste pour se faire poser un dentier en acier inox ».
Prenons aussi l’exemple de Leo Bohlen, un spéculateur immobilier. Au lieu de continuer à vivre tranquillement et aisément sur Terre, ce vieil homme entreprenant va effectuer le voyage fatigant et périlleux à destination de Mars : il a décidé d’acquérir des terrains dans la région délaissée des Montagnes Franklin D. Roosevelt après avoir eu vent de la prochaine mise en branle d’un gigantesque projet résidentiel tenu secret.

Finlay_PKD_Marsmen4 low

D’autres émigrants, eux, ont quitté leur planète natale pour des raisons moins conquérantes. Exemple : Jack Bohlen. Un jour, il a pris conscience que « sa vie était sans objet ». Quelque temps plus tard, cet état de spleen a culminé quand il a subi sa première crise de perception altérée du réel : dans le bureau d’un supérieur, ce dernier est apparu à Jack comme un automate : « À travers la peau de l’homme, Jack aperçut son squelette, dont les os étaient maintenus par des filaments de cuivre. Les organes qui s’étaient desséchés, avaient été remplacés par des composants artificiels… Tout était constitué de plastique et d’acier, tout fonctionnait à l’unisson, mais sans la moindre vie réelle. » Pris de panique, Jack s’est enfui, et après deux mois d’errance et d’indécision, il a débarqué sur Mars, espérant un changement existentiel. Devenu réparateur qualifié au sein de l’entreprise de M. Yee, il découche parfois plusieurs jours d’affilée pour rester disponible aux appels des clients et passe la plupart de son temps à survoler, à bord de son hélico de service, le désert martien et les colonies concentrées autour des quelques fleuves, se déplaçant d’une réparation à l’autre.

Silvia Bohlen, l’épouse de Jack, est l’exemple du pionnier désenchanté. Dans l’atmosphère martienne ensablée et chiche d’oxygène, elle rythme sa solitude à doses alternées de barbituriques et d’amphétamines, supporte des voisins qui trouvent toujours des prétextes pour lui emprunter de l’eau et attend tous les onze jours que le préposé à la distribution d’eau potable vienne lui remplir sa citerne métallique.

Car le problème numéro un des colonies était celui de l’eau. Une eau saumâtre, saturée de sédiments et d’ammoniaque, même après filtrage, et qui de surcroît était rationnée sous la supervision de l’Onu.
La conséquence en est une parcimonieuse irrigation des terrains cultivés. Et l’une des répercussions les plus flagrantes s’illustre, par exemple, avec les vaches laitières décharnées de la ferme McAuliff, broutant dans des milliers d’acres de prés desséchés.

Par contre, dans le sauna des Travailleurs des eaux, l’eau du bain n’était pas récupérée ; gaspillée, elle disparaissait dans le sable chaud du désert martien. Caprice de vanité d’une colonie prospère dirigée par Arnie Kott, qui, comble de l’ironie, considérait comme « un signe excessif d’ostentation » le fait que son beau-frère avait, en violation de la loi, fait construire un canal personnel de 150 km qui apportait l’eau à sa demeure, « pour que sa femme puisse avoir une pelouse, une piscine, et un jardin de fleurs parfaitement irrigué. (…) Toute la journée, des tourniquets arrosaient des massifs de camélias (les seules fleurs transplantées sur Mars ayant pu survivre au changement de milieu) pour les empêcher de mourir de dessèchement ». Et Arnie Kott de se demander pourquoi ils avaient émigré si c’était pour vivre sur Mars d’une manière qui ressemble le plus possible à la vie sur Terre, alors que cette nouvelle planète occupée par les Terriens implique une adaptation et un style de vie différent.

Le décor martien est dressé, les structures sociales et politiques des différentes colonies nationales implantées reflètent jusqu’à un certain point celles de la Terre (« les colons du Nouvel Israël, qui vivaient sur Terre presque comme ici, dans le désert, logent dans des espèces de casernes, et ils essaient constamment de planter des vergers » ; la colonie de la République arabe unie manifeste une « animosité perpétuelle envers les peuplements voisins » et, la nuit, leurs labos de recherche sont « ouverts au public pour y fabriquer des machines infernales (…) avec un sentiment de fierté nationale » ; la colonie soviétique s’acharne à fabriquer la société parfaite), le climat est âpre, et des êtres fantomatiques errent lentement dans un espace-temps primitif : les Bleeks, la première race extraterrestre rencontrée par l’homme, une race en déclin, dont les survivants mènent une vie nomade et miséreuse, relégués au rang de patrimoine vivant ambulant protégé par l’Onu.

Philip K. Dick s’apprête lentement, avec son talent de conteur elliptique et de portraitiste du pittoresque et de l’exotique, à lancer sa machine de déconstruction narrative et à faire feu de ses thèmes psychosociaux de prédilection, inaugurés avec de très non politiquement correctes réflexions sur la schizophrénie comme réaction psycho-physiologique de « rejet » du réel consensuel imposé.
Les trajectoires des personnages principaux vont se croiser. Lors de l’un de ses déplacements, Jack Bohlen, en réponse à un message radio émis par le satellite de l’Onu, dévie son hélico de sa route et se dirige vers un point du désert pour porter secours à quatre Bleeks en difficulté. Il leur donne de l’eau et de la nourriture. Un autre hélico se pose en même temps, celui d’Arnie Kott, irrité au plus haut point par le fait que son pilote a choisi de répondre à l’injonction onusienne « pour venir en aide à cinq nègres » au lieu de poursuivre son trajet. Un bref face à face se tient entre Jack et Arnie : le premier n’est pas du tout intimidé par le puissant statut du second, tandis que ce dernier trouve le jeune technicien arrogant. L’hélico d’Arnie s’envole, et les autochtones martiens secourus offrent en remerciement à Jack une « sorcière des eaux », une petite créature momifiée qui « ouvre la bouche pour appeler l’eau » quand on l’humecte. Jack leur fait la remarque que cette « sorcière des eaux » ne les a pas beaucoup aidés, et la réponse lui parvient « avec un sourire malicieux : – Monsieur, elle nous a aidés ; elle vous a fait venir. » Ils lui expliquent comment l’utiliser : « Autrefois, lorsqu’on voulait de l’eau, on pissait sur la sorcière des eaux, et elle s’animait. Maintenant, Monsieur, nous ne faisons plus ça ; vous autres, les Messieurs, vous nous avez appris que ce n’était pas bien de pisser dessus. Alors nous crachons sur la sorcière des eaux, et elle comprend également cela, presque aussi bien. »

Finlay_PKD_Marsmen1 low

Sur Mars, tous les enfants sont sains et normaux. Pas de handicaps, ni physiques ni mentaux. Cela, c’est ce que déclare la propagande des colonies martiennes à l’adresse des Terriens, car rien ne doit dissuader ceux-ci de tenter l’aventure de l’émigration.
Pourtant, dans le Nouvel Israël, se dresse le camp Ben-Gourion, un centre-internat qui traite les « enfants anormaux ». Mais pour encore combien de temps ? Le bruit court que l’Onu a l’intention de réclamer la fermeture du camp, la politique étant de maintenir la pureté de la race dans les planètes coloniales. Les « enfants anormaux » seront-ils rendus à leurs parents, « déportés dans les camps terriens » ou « endormis » ?

Pour le jeune Manfred, dix ans, autiste, les choses vont se passer tout à fait autrement.
Car Arnie Kott veut à tout prix savoir ce que l’Onu trame au sujet des Montagnes Franklin D. Roosevelt. Quel que soit le projet final, Arnie prévoit que la valeur des terrains FDR va grimper. S’il voulait damer le pion à la horde des spéculateurs terriens qui débarqueraient sur Mars – ‘‘sa’’ planète – aussitôt le projet dévoilé, il lui fallait absolument « lire l’avenir » ! Il a donc l’idée d’utiliser les pouvoirs de précognition qui se manifestent chez certains schizophrènes pour ses propres affaires. Où trouver un tel « précog » ? Au camp B-G, bien sûr !

Finlay_PKD_Marsmen5 low

Entre-temps, Jack Bohlen se trouve en compagnie d’autres enfants ; ‘‘normaux’’, ceux-là : les enfants de l’École communale. Après avoir réparé la machine de réfrigération de la ferme laitière McAuliff, son patron l’a envoyé ausculter l’une des Machines éducatives de l’école, tombée en panne.
Des machines, autrement dit des robots, très humanoïdes, qui peuvent enseigner à des milliers d’élèves sans les confondre car leur programme à système ouvert « compare les réponses des élèves à leurs propres bandes (magnétiques, selon la technologie des années 1960, ndb) ; puis les assortit, les classe, et donne finalement une réponse, laquelle n’est pas tout à fait singulière parce que la Machine éducative ne peut reconnaître qu’un nombre limité de catégories. Néanmoins, elle donne l’impression convaincante d’être vivante ».
Face à cette machine qu’il répare, Jack ressent un profond dégoût. Pour lui, l’École communale modèle les enfants d’une manière restrictive, leur imposant une « culture environnante », une « psyché composite », au détriment de leur psyché individuelle. Et tout « élève qui ne répondait pas d’une manière adéquate était considéré comme autistique ». Jack « ne pouvait pas accepter que l’École communale et ses Machines éducatives fussent seuls juges de ce qui avait de la valeur et qui n’en avait pas. Car les valeurs d’une société changeaient continuellement, et l’École communale constituait une tentative pour les stabiliser, pour les figer à un moment donné – pour les embaumer ». Jack se laisse aller à apostropher une Machine éducative, lui disant que lui et ses semblables vont former une génération de schizophrènes en leur représentant un milieu immuable et semblable à celui de la Terre au lieu de les pousser à s’adapter à ce nouveau monde qui est le leur.

Arnie Kott a réussi à débaucher un psychiatre du camp B-G, qui lui parle du petit Manfred, qui a une perception décalée du temps. Le temps des êtres normaux se déroule très rapidement pour lui, et d’une certaine manière, c’est comme s’il voyait leur futur. Mais il faut résoudre le problème de la communication avec l’enfant autiste, ce « schizo vraiment parti ». Pas de problème ! s’emballe Arnie : il fera sortir le petit autiste du camp et prendra en charge sa thérapie. Et pour communiquer avec lui, ce sacré technicien de Jack saura construire une machine, Jack dont Arnie, ravalant sa morgue, a eu besoin pour lui réparer son précieux dictaphone, et qui est partant pour ce projet. D’autant plus qu’avec son passé de schizophrène, Jack est le plus qualifié pour se mettre dans la peau d’un autiste. Arnie compte aussi sur le charme irrésistible de sa sensuelle amante, Doreen, pour motiver Jack, qui n’a pas l’air de mener une vie conjugale épanouissante.

Finlay_PKD_Marsmen3 low

C’est maintenant que la narration s’apprête à jeter un pont sur le gouffre séparant la vision consensuelle d’une vision extrasensorielle et hallucinatoire. Le lecteur vient de passer un peu moins de la moitié du roman à s’adapter au climat martien et à déambuler dans des situations exotiques, en rencontrant des personnages colorés. Il est temps que les premières fissures se dessinent. Maintenant, chaque page de la seconde moitié du roman va vous glisser entre les doigts, et la narration basculer à un point de vue inattendu, angoissant, qui va s’étendre aux autres points de vue.

Finlay_PKD_Marsmen6 low

Le petit Manfred sera-t-il sacrifié pour servir les intérêts d’Arnie Kott ? Quel est le rôle d’Héliogabale, le domestique bleek d’Arnie, pour qui la schizophrénie, « c’est le sauvage qui est en l’homme » et pour qui l’enfant autiste éprouve une fascination ? Jack aura-t-il à choisir entre la belle Doreen et sa femme, Sylvia ? Et celle-ci, entre Jack et l’amant qu’elle s’est offert ? Pourquoi deux personnages ont-ils, à la fin, des « voix patientes, précises, apaisantes » ?
Glissement de temps sur Mars, un roman hallucinant et jubilatoire.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 12 (An 2) : semaine du lundi 21 au dimanche 27 mars 2016.

Publicités

4 réflexions sur “Semaine 12 (An 2): Glissement de temps sur Mars, de Philip K. Dick

  1. Pingback: Additif vidéo à la Semaine 12 (An 2) : Glissement de temps sur Mars | 52 romans par an

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s