Semaine 15 (An 2): Sweetgirl, de Travis Mulhauser

Sweetgirl, de Travis Mulhauser
(traduit de l’américain par Sabine Porte)
Éditions Autrement, 2016

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Chasse à l’âme sous le blizzard

Percy n’a que seize ans mais déjà elle doit se battre toute seule pour son “foyer”. Pitoyable foyer : un père volatilisé depuis longtemps, un second, de substitution, amant de passage qui n’a pas tenu auprès de la veuve plus d’un an, une sœur qui s’est virée avec son mari pour vivre ailleurs, bien loin, et une mère piégée dans les rets de la toxicomanie.
Pour Percy, se battre pour son foyer veut dire ne plus suivre sa scolarité et travailler pour subvenir aux besoins de sa mère et elle ; cela veut également dire refuser les invitations de sa sœur mariée à la rejoindre pour s’éloigner du climat malsain des fréquentations de sa mère, justement parce que Percy sait que si sa mère surnage encore un peu, c’est grâce à sa présence attentive et à ses soins roboratifs.
Percy vit donc en état de vigilance perpétuelle, c’est pourquoi un fameux soir de pré-blizzard elle se retrouve au volant de son pick-up, roulant hors de la ville vers les collines du nord, à la recherche de Carletta, disparue il y a quelques jours et repérée se paumant dans la ferme de Shelton, l’un de ses copains dealers.

Carletta n’est pas une mauvaise mère. Quand elle décroche et réussit à se maîtriser quelque temps, son naturel gai et rêveur réapparaît. Percy est surtout en colère contre sa mère mais elle ne la hait pas. Il y a comme un fil spirituel qui les unit toutes deux. Chaque fois que Carletta rechute, Percy ressent la même boule au cœur que la fois où sa mère n’est pas venue la chercher à l’école.
Pour le moment, Percy se rapproche de la ferme isolée de Shelton alors que la neige s’est mise à tomber. Elle sait bien que, normalement, c’est la mère qui doit courir après son enfant et non l’inverse, mais c’est plus fort qu’elle. Carletta a sûrement besoin d’elle.
La tempête de neige a lancé sa charge, son pick-up risque de s’enliser, elle doit continuer à pied pour atteindre la ferme d’un voyou violent camé à la meth, elle ne porte qu’un sweat à capuche (Carletta lui a emprunté sa parka et ses gants), les rafales se suivent, cuisantes de froid, mais Percy ne recule pas. Elle doit récupérer sa mère.

Ce début de récit est en focalisation interne, narré par Percy. Le lecteur est dans sa peau, il a froid, il est de plus en plus inquiet au fur et à mesure qu’on s’approche de la ferme du “méchant de service”. On atteint la ferme, on voit par l’une des fenêtres un homme, Shelton, comme évanoui sur un canapé, une femme – non, ce n’est pas Carletta –, comme évanouie sur le sol, on entre par l’arrière, on entend une musique beugler, mais surtout on sent une odeur, de moisi, de pourri, et de mort. À l’étage, le chien de Shelton gît dans une pièce. Et dans une autre pièce, fenêtre grande ouverte et plancher en neige, on découvre un berceau. Avec un bébé qui vagit dans le froid glacial, les habits mouillés et souillés.
Écœurée, indignée, révoltée, Percy comprend la situation. La femme, en bas, avachie dans sa narcose, c’est la mère. Voici comment elle, et ce salaud de Shelton, prennent soin d’un bébé ! C’est décidé, elle va délivrer le petit être en pleurs de cette antichambre de la mort.
Après s’être assurée que sa mère ne se trouvait pas dans la ferme, elle réussit à ressortir de la demeure. Le bébé serré contre elle, elle prend à pied la destination de la maison d’une personne en qui elle a confiance.

À ce stade, un autre personnage prend le relais de la narration, également en focalisation interne, mais à la troisième personne : Shelton.
Cette approche de la gestion des points de vue est habituelle. Si un récit est narré au travers du “je” d’un personnage, il faut parfois l’abandonner pour narrer ce qui se passe ailleurs et avec d’autres personnages, soit avec d’autres “je” ou des “il”.
Ici, ce “il”, ce point de vue de Shelton, n’est pas épisodique, voire secondaire, mais évolue dans des chapitres en quasi-alternance avec ceux de Percy. Comme si l’auteur voulait l’établir comme le pendant antithétique de Percy, sa contrepartie.
En effet, et contrairement à ce que le début du récit nous laissait supposer, Shelton n’est pas vraiment “méchant”. Ce dealer drogué à la meth faite maison, et amateur de ballons de protoxyde d’azote, est un méchant pitoyable, pas craint et juste toléré par ses pairs des bas-fonds, pour être le neveu du vrai caïd. Raté, camé, autodestructeur, hyper-violent quand il pète les plombs, il porte néanmoins tout au fond de lui-même de belles intentions, des rêves de vie simple et paisible. Et s’il se lance et lance deux autres fripouilles à la recherche du bébé kidnappé, c’est parce qu’il se sent coupable, qu’il s’inquiète pour la mère et qu’il ne veut pas qu’elle éprouve de la douleur ; il l’aime avec tendresse, à sa manière ; il est heureux qu’elle dorme toujours profondément sur le sol du salon et il espère qu’elle continuera à le faire (d’ailleurs, il lui glisse un comprimé de Valium dans la bouche), pour lui laisser le temps de retrouver son bébé avant son réveil.

Voilà dans quelle atmosphère glauque et sordide et en compagnie de quels personnages sombres et sinistres, Travis Mulhauser nous a embringués !
En plus de Percy, Carletta et Shelton, ces trois personnages de premier plan, un quatrième va apparaître lorsque Percy, le bébé plaqué contre son cœur, arrive dans cette petite maison où vit celui dont elle attend de l’aide : Portis, un rescapé de la drogue qui flotte toujours grâce à l’alcool, cette bouée de secours qu’il s’est choisie ; un homme bourru, perspicace et débrouillard malgré son alcoolisme, et qui aime Percy comme sa fille, qu’il a bien connue petite lorsqu’il a vécu près d’un an auprès de Carletta.

Pour un premier roman, l’auteur a rédigé une intrigue captivante, en chasse à l’homme, dépouillée et dépourvue de tout superflu narratif, et créé et développé des personnages plus infra-héros qu’antihéros, parmi lesquels l’adolescente Percy se pare d’une aura de fragile justicière armée de bon sens et de détermination.
Le bébé est une fillette de six mois, prénommée Jenna. C’est elle qui initie l’action proprement dite et qui l’oriente. Selon le schéma actantiel, on dirait de Jenna qu’elle est à la fois l’objet et le destinateur. Sans ce bourgeon d’être, au petit corps stigmatisé par la négligence, qui vagit, pleure, gazouille, sourit et agrippe de ses menottes les doigts de Percy en plantant un germe de plein être dans son cœur, la jeune fille n’aurait pas vécu cette épreuve de surpassement de soi et d’émancipation.
Elle l’a instinctivement appelée « Sweetgirl » la première fois qu’elle l’a vue, elle qui a toujours été la sweetgirl de sa mère, dans les beaux jours.
Sweetgirl, un roman sombre et attachant.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 15 (An 2) : semaine du lundi 11 au dimanche 17 avril 2016.

Extrait

« J’ai plié doucement les orteils et me suis promis d’économiser de quoi m’offrir des rangers dignes de ce nom et de bonnes chaussettes en laine. Je me suis juré de ne plus jamais prendre leur sort à la légère.
Jenna était toujours endormie dans le porte-bébé et j’étais bien dans le silence, étendue au chaud à côté d’elle.
– Ma sœur dit toujours que les bébés sont plus forts qu’ils en ont l’air, ai-je dit. Plus forts que nous.
– Jenna, c’est sûr, a dit Portis. Les autres bébés, je sais pas, mais elle, c’est une vraie battante. J’aime bien cette petite, je dois dire.
– Elle est tellement calme, cela dit. Trop, peut-être. Comme si elle était malade, je sais pas. Top fatiguée pour pleurer.
– Elle a bien braillé tout à l’heure, quand tu lui as changé sa couche.
– Oui, tu as raison.
– Elle prend son biberon et m’a pas l’air d’avoir de la fièvre, a dit Portis. Elle est attentive. Là où ça devient inquiétant, chez les bébés, c’est quand ils ont le regard vide.
– Je croyais que tu connaissais pas grand-chose aux bébés.
– C’est vrai. Mais le regard vide, je connais.
J’ai posé la main sur le front de Jenna, il n’était pas chaud, ni moite. Elle avait encore des couleurs aux joues et dormait la bouche entrouverte, la tête sur le côté. Sa poitrine se soulevait et ses petites mains à peine refermées étaient posées le long de son corps, détendues. Je n’avais jamais rien vu d’aussi joli.
– Qu’est-ce qu’elle est belle, ai-je dit.
– Un vrai rayon de soleil, a dit Portis.
– Elle doit être épuisée.
– Comme ça, on est trois. »

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Semaine 14 (An 2): Black No More, de George S. Schuyler

Black No More, de George S. Schuyler

(traduit de l’américain par Thierry Beauchamp)

Nouvelles Éditions Wombat, collection Les Insensés, 2016

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Démocratie dermochromatique

 
Ce roman décalé a été écrit en 1931 mais le récit démarre au Nouvel an de 1933. Du point de vue de l’auteur, c’est donc un récit d’anticipation, un récit basé sur des prévisions futuristes. Sauf que celles-ci sont plutôt hautement fantaisistes. Quoique…
 
Sans rien dévoiler de la fin, on peut dire que Black No More fait preuve d’un sacré toupet pour déposer au final son lecteur sur le rivage d’un métissage (dermique) devenu le nec plus ultra tandis que la peau blanche a été progressivement déchue de sa suprématie.
 
Roman d’anticipation uchronique mais surtout roman satirique mordant, drolatique et hyper bien machiné. Le récit est rondement mené, les situations ne traînent pas en longueur, les portraits sont esquissés en quelques traits pittoresques et les dialogues sont secs, rapides, sarcastiques, humoristiques.
 
De quoi s’agit-il ? En gros, thématiquement et dramatiquement, et pour la plus grosse part du récit, il s’agit de se transformer en Caucasien pour intégrer la grande fraternité privilégiée des Blancs ? ‘‘Se’’, c’est-à-dire les Noirs, qui, au lieu de continuer à militer pour leurs droits d’égalitarisme, voire de suprématisme (en matière de race comme en religion, il n’y a pas de limite à l’ivresse des axiomes principiels), ont la conviction que le racisme, et son lot de ségrégation, discrimination et exploitation, disparaîtrait avec l’extinction de la peau noire.
 
Une affaire de blanchiment de derme, en quelque sorte. Le problème, c’est que cette opération de dissimulation de la provenance n’efface jamais totalement les traces d’origine. Comme l’ont compris avec un divin et terrible effroi les Sudistes puristes : « Quoi ! Votre fille, ayant épousé un présumé Blanc, pourrait accoucher d’un bébé noir ! »
 
Évidemment, le docteur alchimiste qui a inventé le ‘‘pigment philosophal’’ et ses deux acolytes bailleurs de fonds pourraient envisager l’établissement de maternités, où le bébé à conviction serait escamoté quelque temps, le temps du traitement blanchissant.
Tordant ! Et ce n’est encore que peu au vu de ce qui va se passer par la suite…
 
Cette suite, nous vous la laissons découvrir, mais rien ne m’empêche de vous pitcher sur son exorde.
Max Disher est déprimé par le comportement outrancier de sa petite amie Minnie, une « négresse dorée » capricieuse, autrement dit une Noire café au lait versatile. Au sujet de cette teinte très prisée, il faut préciser que pour un gentleman de couleur de Harlem, la trinité chromatique à convoiter flotte sur l’étendard tricolore suivant : « Les billets verts, les taxis jaunes et les filles café au lait ».
Bref, Max Disher se retrouve seul pour le réveillon de la Saint-Sylvestre, debout canne à la main à la porte du Honky Tonk Club, où il a réservé deux couverts. Débarque son compère, Bunny Brown, caissier de banque (Max, lui, est un agent d’assurances), et les deux se joignent à la fête bras dessus bras dessous dans l’espoir de « tomber sur un bon plan ».
Enfoncés dans leurs fauteuils près de la piste de danse, ils sirotent leurs sodas au gingembre :
« – Fini les cafés au lait ! annonça Max. Je vais me trouver une vraie négresse.
– Qu’est-ce que tu racontes ? s’étonna Bunny. Tu comptes tout de même pas te rabattre sur le charbon.
– Ma chance pourrait tourner, plaida son compère. On peut se fier aux noiraudes, elles sont fidèles. Elles posent moins de problèmes et ne demandent pas la lune.
(…)
Ils burent une gorgée en silence en observant la foule disparate autour d’eux. Des Noirs, des Marrons, des Cafés au lait et des Blancs bavardaient, flirtaient, sirotaient et se côtoyaient dans l’anonymat démocratique de la vie nocturne. (…)
– Mate un peu par là ! Bon Dieu de bon Dieu ! s’exclama Bunny en désignant la sortie.
Un groupe de Blancs venait d’entrer. Ils étaient tous en tenue de soirée et, parmi eux, se distinguait une fille grande et mince, aux cheveux blond vénitien, qui semblait descendre du paradis ou de la couverture d’un magazine.
– Chaud devant ! dit Max en se redressant prestement.
(…)
Il était tout spécialement fasciné. La fille était la plus ravissante créature qu’il eût jamais vue et il se sentait irrésistiblement attiré par elle. Sans s’en rendre compte, il ajusta le nœud de sa cravate et passa sa main manucurée dans ses cheveux décrêpés. »
Comme Max qui y est né et y a grandi, la beauté blonde est originaire d’Atlanta, patrie du Ku Klux Klan, venue faire la vadrouille à New York avec sa bande de fêtards. Et, bien sûr, elle rabrouera ce négro assez effronté pour l’inviter à danser.
 
Le lendemain, Max se réveille, gros de rêves érotiques avec la belle Atlantéenne, encore dépité d’avoir été éconduit à cause de sa condition de Noir. Dans le Times, une annonce va amorcer le bouleversement de sa vie : « Un Noir annonce une découverte remarquable : il peut blanchir les Noirs en trois jours ! »
L’inventeur, le Dr Junius Crookman, étant une connaissance de jeunesse de Max, ce dernier obtient la faveur de tester en premier le traitement (lequel, non seulement blanchit la peau mais estompe également les traits négroïdes).
Et Max devient, enfin, un Blanc. C’est-à-dire un « authentique citoyen américain ». En sortant de la clinique du Dr Crookman, il toise d’un air supérieur la longue file de Noirs et de métis attendant leur tour. Il en reconnaît plusieurs mais eux ne le reconnaissent pas. « Cela l’enivrait de se savoir non différenciable des neuf dixièmes de la population des États-Unis et d’appartenir désormais à la grande majorité. Ah, qu’il était doux de ne plus être un Noir ! »
 
En quelques jours, c’est la pandémie paradigmatique ! Les gens de couleur affluent en masse dans la – et bientôt, dans les – clinique de Crookman, et à peine ressortis, commence un exode de masse. Les ex-Afro-Américains quittent leurs appartements, retirent tout leur argent des banques, abandonnant derrière eux les insultes et l’ostracisme.
Max Disher, lui, devient Matthew Fisher, empoche mille dollars pour raconter en exclusivité sa métamorphose à un journal et part pour l’Atlantide à la recherche et de la dolce bianca vita et de la blonde Sudiste.
 
Quelques mois plus tard, il ne l’a toujours pas retrouvée et il commence à déchanter à propos de sa seconde vie de Blanc, laquelle n’est pas aussi rose qu’il le croyait ; les Blancs, considérés auparavant comme des dieux, lui apparaissent « uniformément moins polis et moins intéressants », et il est « exaspéré par leur racisme irrationnel et illogique » ainsi que par leurs opinions grossières sur « la mentalité et la moralité inférieures des Noirs ».
Et ce n’est pas tout, son pécule va s’assécher, il doit trouver une source de revenus. Mais les Blancs autour de lui se plaignent aussi du chômage.
Lui vient alors une idée démagogique, et comme il est un assez bon bonimenteur, il parvient à rejoindre les rangs des Chevaliers de Nordica, une resucée du Ku Klux Klan, en décrochant la confiance de son révérend grand gourou, dont – ô surprise et extase ! – la belle et blonde fille n’est autre que…
 
S’ensuit une cascade de rebondissements sociaux et politiques, dans le flot de laquelle chaque parti ou idéologie se voit régler son compte par la critique satirique et équarrisseuse de l’auteur.
Une lecture – servie par une traduction pétillante – qui réserve plein de moments désopilants et incitant à réfléchir.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 14 (An 2) : semaine du lundi 4 au dimanche 10 avril 2016.
 
 
 
Extrait
 
Une jeune journaliste blanche, alléchée par la perspective d’un « papier du tonnerre », a accepté l’invitation à dîner de Max.
 
« Elle prit son bras et se blottit contre lui. Elle voulait qu’il se sente à l’aise. Une pauvre pigiste de son espèce ne trouvait pas souvent un gars aux poches bien garnies pour l’emmener dîner en ville. En plus, le récit de sa soirée pourrait bien lui valoir une promotion.
Ils marchèrent un moment dans le flamboiement des lumières blanches de Broadway et s’arrêtèrent bientôt dans un dîner dansant. Pour Max, c’était comme être au paradis. Il lui était arrivé de se promener dans le quartier de Times Square mais jamais avec une telle assurance et un tel sentiment de liberté. Personne ne le dévisageait sous prétexte qu’il était avec une Blanche, comme ç’avait été le cas quand il était passé dans le coin avec Minnie, son ancienne petite amie octavonne. Bon sang, c’était merveilleux !
Ils dînèrent et dansèrent. Puis ils se rendirent dans un cabaret où, au milieu de la fumée, du bruit et des odeurs corporelles, ils burent ce qui était censé être du whiskey et regardèrent une troupe à moitié dénudée faire son numéro. Malgré son bonheur, Max jugea le spectacle très ennuyeux. Il manquait quelque chose à ces lieux de distraction des Blancs, ou alors on y trouvait ce qu’on ne risquait pas d’observer dans les boîtes de Harlem. Ici, la joie et l’abandon étaient forcés. Les clients en faisaient des tonnes pour se prouver qu’ils prenaient du bon temps. Tout cela était si artificiel et si différent de ce à quoi il était habitué. Il lui semblait que les Noirs étaient plus gais et s’amusaient plus sincèrement tout en montrant plus de retenue. À vrai dire, ils étaient même plus raffinés. Ils ne dansaient pas non plus de la même manière. Ils suivaient le rythme avec précision et sans effort, avec une grâce naturelle. Ces couples balourds n’étaient pas en mesure la moitié du temps et s’activaient avec l’acharnement de dockers vidant les entrailles d’un cargo. Ils étaient bruyants, maladroits, inélégants. Au mieux, ils étaient acrobatiques là où les Noirs étaient sensuels. Max ressentit un mélange de dégoût, de désillusion et de nostalgie. Mais cet accès fut passager. Il tourna les yeux vers la ravissante Sybil, puis vers les autres Blanches dont un grand nombre étaient très jolies et luxueusement vêtues, ce qui suffit à libérer momentanément son esprit des pensées qui l’assaillaient. »

 

Semaine 13 (An 2): Nuit de fureur, de Jim Thompson

Nuit de fureur, de Jim Thompson

(traduit de l’américain par Jean-Paul Gratias)

Éditions Rivages, collection noir, 1987

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États d’âme et crachats cramoisis d’un tueur à gages

Nuit de fureur relate la dernière mission d’un tueur à gages qui s’appelle Charlie (Little) Bigger.
Insaisissable, seize contrats honorés, pas de photos ni d’empreintes digitales, on sait juste de lui qu’il est petit de taille, qu’il a une dentition foutue, une vision de taupe, qu’il a entre 30, 35 ans mais qu’il paraît en avoir 20, 25, et qu’il est atteint de tuberculose.
C’est ce que Carl Bigelow alias Charlie (Little) Bigger lit à propos de lui-même dans un magazine policier. Il vient de s’installer dans une chambre de pension qu’il a louée. Il enlève ses chaussures à talonnettes grandissantes, son dentier et ses verres de contact. Il tousse et crache un peu de sang. Il remplit un verre de whisky, allume une cigarette. Il s’étend sur son lit et pense à sa mission.

Carl Bigelow est l’unique narrateur. On ne sait rien d’autre que ce qu’il sait, perçoit, pense ou ressent. Assassin professionnel, dur, implacable, on comprend également qu’il ne se prend pas pour le nombril du monde, et qu’il n’est pas du genre à agresser quelqu’un pour le plaisir pervers ni à exploiter des innocents en position de faiblesse. Tombeur, son apparence juvénile charme les femmes, et, côté mâle, peut susciter la sollicitude paternelle des uns ou la suspicion des autres.

Les femmes, il y en a trois qui parfument le trajet de Carl : Fay, une bimbo ex-chanteuse qui tient la pension avec son époux, Jake Winroy ; Ruthie, une étudiante handicapée qui travaille aussi comme domestique à la pension, et Bessie, l’épouse du shérif Summers. Les trois sont prêtes à aider Carl, chacune pour des raisons personnelles, pas forcément nettes de taxe pour toutes.
Côté hommes, ils sont quatre à influer fortement sur les pensées et les actes du jeune tueur : le Patron, figure du chef quasi omniscient et manipulateur ; Jake Winroy, l’homme à abattre, un délateur alcoolique et paranoïaque ; le professeur Kendall, un vieux monsieur, austère et prévenant, écouté par le conseil du comté, et le shérif Summers, qui oscille névrotiquement entre animosité et bienveillance envers Carl. De ces quatre, Jake Winroy, condamné à mort par le Patron, est le seul dont l’attitude envers Carl est sans ambiguïté. Dès la première entrevue à la pension, Jake, déjà assommé par l’alcool, a une crise de terreur absolue. Il a fait le rapprochement entre le nom Carl Bigelow et Charlie Bigger. Il s’enfuit hors de sa propre demeure et ne remettra les pieds que plus tard, à peine rassuré par une enquête qui semble blanchir Carl, menée par le shérif.

Mais Winroy n’en démord pas d’une goutte de suspicion. Son instinct de survie lui hurle que ce Carl Bigelow est bien Charlie (Little) Bigger, tueur engagé par toutes les personnes haut placées impliquées dans un scandale de paris truqués, qui tiennent à se débarrasser de lui, le témoin numéro un qui a accepté de dévoiler une liste de noms en contrepartie de sa relaxation.
Et Carl de déployer tous ses talents de dissimulateur pour annuler l’effet des soupçons hystériques de Jake Winroy : il s’est mis dans la peau d’un jeune homme déterminé à poursuivre des études supérieures et à bosser dur le reste du temps pour gagner sa vie et… la confiance des habitants de cette petite ville. Il doit prendre tout son temps, bien planifier son coup, car la mort de Winroy doit impérativement paraître comme due à un accident.

Pas facile, cette mission. Au sein de la petite société de cette petite ville, Carl ne peut s’empêcher de s’imaginer que le Patron le fait discrètement surveiller, que ce soit pour l’épauler en temps opportun ou s’assurer qu’il ne se défilerait pas, ou… l’éliminer si cela s’avérait nécessaire.
Conséquence : il est constamment sur le qui-vive, à la fois pour observer les faits et gestes de Winroy et maintenir sa couverture tout en essayant de deviner quelle(s) personne(s) travaillerai(en)t pour le Patron.
Mais on pourrait aussi ne pas être un agent du Patron, mais un citoyen honnête qui ne verrait pas grand mal à faciliter quelque peu la mission supposée de Carl. Allez savoir.

L’atmosphère du récit est entièrement régie par la perception investigatrice du narrateur et ses états d’âme qui fluctuent en concordance avec la recrudescence de sa maladie, qu’il aggrave en fumant et buvant sans se ménager.
Passer des pages et des pages en compagnie d’un « je » omniprésent force inévitablement – quand le récit est si habilement mené – sinon une certaine identification avec le personnage narrateur, du moins une inconsciente sympathie. Car ce tueur à gages n’est pas un être cruel ou inhumain. Seulement cette petite lueur de générosité, de tendresse, de sympathie envers les autres, voire d’empathie, qu’il posséderait doit être constamment maintenue en veilleuse dans un métier comme le sien. Sinon…

Jim Thompson écrit avec un talent magistral et confondant, qui ne se déploie pas en queue de paon mais avec une économie de moyens, riche d’implicites et de sous-entendus.
Certaines observations ou réflexions du narrateur témoignent d’une finesse psychologique et philosophique pleine d’acuité et de bon sens, et paraissent d’autant plus convaincantes qu’elles sont rendues dans la gamme mentale et sémantique propre à ce personnage qui a dû galérer très tôt pour survivre.

J’ai beaucoup savouré la lecture de ce roman subtilement noir. Je l’ai lu comme j’aurais écouté un duo pour piano et contrebasse. Le piano jouant la plupart du temps lento et moderato, et la contrebasse tapant sur les cordes et les nerfs d’un suspense qui avance masqué, polymorphe, parano.
Maestro Jim !
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 13 (An 2) : semaine du lundi 28 mars au dimanche 3 avril 2016.

Extrait

Le narrateur, un tueur à gages, se remémore l’épisode où il a été pris en stop par un écrivain.

« C’était un écrivain, sauf que ce n’était pas le nom qu’il donnait à son métier. Il se disait marchand de merde.
– Vous avez remarqué l’odeur ? demanda-t-il. Je viens juste de décharger une cargaison de fumier à New York, et je n’ai pas eu le temps de me faire désinfecter.
La seule odeur que je sentais, c’était la gnôle qu’il avait bue. Il continuait de parler, pas du tout avec des grandes phrases, comme on aurait pu s’y attendre de la part d’un écrivain, et il était vraiment tordant.
Il m’expliqua qu’il avait une ferme dans le Vermont, et qu’il n’y faisait rien pousser d’autre que les parties les plus intéressantes de l’anatomie féminine. Et il disait tout ça sans rire, sans même un sourire de temps en temps, et à la façon dont il en parlait, on était presque tenté de le croire.
– En guise d’engrais, j’utilise du fumier de chèvres sauvages. Ce sont des chèvres domestiques, au début, mais elles ne tardent pas à redevenir sauvages. À cause de l’odeur, vous comprenez ? Je leur donne à boire de l’alcool de grain de premier choix et elles ont leur fosse d’aisance privée pour prendre des bains. Mais rien n’y fait. Vous devriez les voir, la nuit, quand elles se mettent à hurler, debout sur la tête…
Je souris, me demandant pourquoi je ne lui fermais pas le bec.
– Je ne savais que les chèvres hurlaient, dis-je.
– Si, elles le font, quand elles sont suffisamment sauvages.
– Et c’est tout ce que vous cultivez ? demandai-je. Vous ne faites pas pousser des corps après ces… ces choses ?
– Bon Dieu ! (Il se tourna vers moi comme si je l’avais injurié.) Comme si je n’avais pas déjà assez de boulot. Même les culs et les seins s’arrachent comme des petits pains, sur le marché. Le seul article qui se vende encore mieux que ça, c’est ce-que-vous-savez. (Il me passa la bouteille, avala lui-même une gorgée et il se calma un peu.) Oh ! je ne cultivais pas que ça, autrefois. Des corps. Des visages. Des expressions. Des yeux. Des cerveaux. Je les faisais pousser dans une petite chambre à trois dollars par semaine, dans la quatorzième rue, et je bouffais de l’aspirine quand je n’avais pas assez de fric pour me payer un hamburger. Et de temps en temps, un éditeur tout-puissant descendait jusqu’à chez moi ramasser ma récolte et la débitait en tranches, à deux dollars cinquante l’exemplaire, et, ô miracle, si je le couvrais de louanges sans jamais insinuer que c’était le dernier des radins, il dépensait trois ou quatre dollars pour la publicité, et les ventes du livre grimpaient jusqu’à neuf cents exemplaires, et il me versait dix pour cent des bénéfices… quand il se décidait à me donner quelque chose. (Il cracha par la fenêtre et avala une autre gorgée.) Et si vous conduisiez un moment ?
Je me glissai sur ses genoux pour m’installer au volant, et je sentis ses mains me frôler.
– Faites voir le surin, dit-il.
– Le quoi ?
– L’eustache, la lame, le couteau, nom de Dieu. Vous ne comprenez pas l’argot ? Vous n’êtes pourtant pas éditeur, non ?
Je le lui donnai. Je ne voyais pas ce que j’aurais pu faire d’autre. Il tâta le tranchant de la lame avec son pouce. Puis il ouvrit la boîte à gants, farfouilla à l’intérieur et en sortit une petite pierre à affûter.
– Bon sang, dit-il en passant la lame dessus, d’avant en arrière, vous devriez garder ce truc mieux aiguisé que ça. On ne peut pas faire du bon boulot avec un engin pareil. J’aimerais autant essayer de trancher une gorge avec une latte de sommier… Ma foi (il me le rendit), c’est tout ce que je peux faire… Si vous ne frappez pas ailleurs qu’au ventre, ça pourra aller.
– Enfin, voyons, fis-je. Qu’est-ce que…
– Regardez la route. »
(L’écrivain réitère le même comportement, mais avec un pistolet et un revolver cette fois, en demandant à son passager de les essayer sur lui, ndb.)
Finalement, il éclata de rire – mais pas de la même façon que la première fois, d’un rire plus amical – et il remit le Luger à ma ceinture et son Colt dans la boîte à gants.
– Ça ne rime pas à grand-chose, tout ça, hein ? Jusqu’où voulez-vous aller ?
– Le plus loin possible, répondis-je.
– Parfait. Alors, ce sera le Vermont. On aura le temps de parler.
On roula toute la nuit, conduisant à tour de rôle ; on ne s’arrêtait que pour prendre du café et des sandwiches, et presque tout le temps, l’un de nous deux parlait. Pas pour raconter notre vie, ça n’avait rien de personnel, je veux dire. Il n’était pas curieux. On parlait seulement de livres, de la vie, de la religion, et de choses comme ça. Et tout ce qu’il disait était si bizarre que j’étais sûr de m’en souvenir, mais en fin de compte, tout semblait devoir se résumer assez bien en une seule idée.
Bien sûr que l’enfer existe… (Je l’entendais encore, en ce moment, allongé sur le lit, le corps de Fay écrasé contre le mien, sentant son souffle sur mon visage) … L’enfer, c’est le désert sinistre où le soleil n’apporte ni chaleur ni lumière, et où l’Habitude nourrit de force le Désir Sénile. C’est le lieu où le mortel Besoin cohabite avec l’immortelle Nécessité, et où la nuit devient horrible quand s’élèvent les gémissements de l’un et les cris d’extase de l’autre. Oui, l’enfer existe, mon garçon, et il n’est guère besoin de creuser pour le trouver…
Quand je le quittai enfin, il me donna cent quatre-vingt-treize dollars, presque tout ce qu’il avait dans son portefeuille, et il ne garda qu’un billet de dix. Et je ne le revis jamais, je ne sais même pas son nom.
Fay se remit à ronfler. »