Semaine 13 (An 2): Nuit de fureur, de Jim Thompson

Nuit de fureur, de Jim Thompson

(traduit de l’américain par Jean-Paul Gratias)

Éditions Rivages, collection noir, 1987

Site de l’éditeur

Site du libraire diffuseur

 

Couv Thompson blog13_An2

 

États d’âme et crachats cramoisis d’un tueur à gages

Nuit de fureur relate la dernière mission d’un tueur à gages qui s’appelle Charlie (Little) Bigger.
Insaisissable, seize contrats honorés, pas de photos ni d’empreintes digitales, on sait juste de lui qu’il est petit de taille, qu’il a une dentition foutue, une vision de taupe, qu’il a entre 30, 35 ans mais qu’il paraît en avoir 20, 25, et qu’il est atteint de tuberculose.
C’est ce que Carl Bigelow alias Charlie (Little) Bigger lit à propos de lui-même dans un magazine policier. Il vient de s’installer dans une chambre de pension qu’il a louée. Il enlève ses chaussures à talonnettes grandissantes, son dentier et ses verres de contact. Il tousse et crache un peu de sang. Il remplit un verre de whisky, allume une cigarette. Il s’étend sur son lit et pense à sa mission.

Carl Bigelow est l’unique narrateur. On ne sait rien d’autre que ce qu’il sait, perçoit, pense ou ressent. Assassin professionnel, dur, implacable, on comprend également qu’il ne se prend pas pour le nombril du monde, et qu’il n’est pas du genre à agresser quelqu’un pour le plaisir pervers ni à exploiter des innocents en position de faiblesse. Tombeur, son apparence juvénile charme les femmes, et, côté mâle, peut susciter la sollicitude paternelle des uns ou la suspicion des autres.

Les femmes, il y en a trois qui parfument le trajet de Carl : Fay, une bimbo ex-chanteuse qui tient la pension avec son époux, Jake Winroy ; Ruthie, une étudiante handicapée qui travaille aussi comme domestique à la pension, et Bessie, l’épouse du shérif Summers. Les trois sont prêtes à aider Carl, chacune pour des raisons personnelles, pas forcément nettes de taxe pour toutes.
Côté hommes, ils sont quatre à influer fortement sur les pensées et les actes du jeune tueur : le Patron, figure du chef quasi omniscient et manipulateur ; Jake Winroy, l’homme à abattre, un délateur alcoolique et paranoïaque ; le professeur Kendall, un vieux monsieur, austère et prévenant, écouté par le conseil du comté, et le shérif Summers, qui oscille névrotiquement entre animosité et bienveillance envers Carl. De ces quatre, Jake Winroy, condamné à mort par le Patron, est le seul dont l’attitude envers Carl est sans ambiguïté. Dès la première entrevue à la pension, Jake, déjà assommé par l’alcool, a une crise de terreur absolue. Il a fait le rapprochement entre le nom Carl Bigelow et Charlie Bigger. Il s’enfuit hors de sa propre demeure et ne remettra les pieds que plus tard, à peine rassuré par une enquête qui semble blanchir Carl, menée par le shérif.

Mais Winroy n’en démord pas d’une goutte de suspicion. Son instinct de survie lui hurle que ce Carl Bigelow est bien Charlie (Little) Bigger, tueur engagé par toutes les personnes haut placées impliquées dans un scandale de paris truqués, qui tiennent à se débarrasser de lui, le témoin numéro un qui a accepté de dévoiler une liste de noms en contrepartie de sa relaxation.
Et Carl de déployer tous ses talents de dissimulateur pour annuler l’effet des soupçons hystériques de Jake Winroy : il s’est mis dans la peau d’un jeune homme déterminé à poursuivre des études supérieures et à bosser dur le reste du temps pour gagner sa vie et… la confiance des habitants de cette petite ville. Il doit prendre tout son temps, bien planifier son coup, car la mort de Winroy doit impérativement paraître comme due à un accident.

Pas facile, cette mission. Au sein de la petite société de cette petite ville, Carl ne peut s’empêcher de s’imaginer que le Patron le fait discrètement surveiller, que ce soit pour l’épauler en temps opportun ou s’assurer qu’il ne se défilerait pas, ou… l’éliminer si cela s’avérait nécessaire.
Conséquence : il est constamment sur le qui-vive, à la fois pour observer les faits et gestes de Winroy et maintenir sa couverture tout en essayant de deviner quelle(s) personne(s) travaillerai(en)t pour le Patron.
Mais on pourrait aussi ne pas être un agent du Patron, mais un citoyen honnête qui ne verrait pas grand mal à faciliter quelque peu la mission supposée de Carl. Allez savoir.

L’atmosphère du récit est entièrement régie par la perception investigatrice du narrateur et ses états d’âme qui fluctuent en concordance avec la recrudescence de sa maladie, qu’il aggrave en fumant et buvant sans se ménager.
Passer des pages et des pages en compagnie d’un « je » omniprésent force inévitablement – quand le récit est si habilement mené – sinon une certaine identification avec le personnage narrateur, du moins une inconsciente sympathie. Car ce tueur à gages n’est pas un être cruel ou inhumain. Seulement cette petite lueur de générosité, de tendresse, de sympathie envers les autres, voire d’empathie, qu’il posséderait doit être constamment maintenue en veilleuse dans un métier comme le sien. Sinon…

Jim Thompson écrit avec un talent magistral et confondant, qui ne se déploie pas en queue de paon mais avec une économie de moyens, riche d’implicites et de sous-entendus.
Certaines observations ou réflexions du narrateur témoignent d’une finesse psychologique et philosophique pleine d’acuité et de bon sens, et paraissent d’autant plus convaincantes qu’elles sont rendues dans la gamme mentale et sémantique propre à ce personnage qui a dû galérer très tôt pour survivre.

J’ai beaucoup savouré la lecture de ce roman subtilement noir. Je l’ai lu comme j’aurais écouté un duo pour piano et contrebasse. Le piano jouant la plupart du temps lento et moderato, et la contrebasse tapant sur les cordes et les nerfs d’un suspense qui avance masqué, polymorphe, parano.
Maestro Jim !
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 13 (An 2) : semaine du lundi 28 mars au dimanche 3 avril 2016.

Extrait

Le narrateur, un tueur à gages, se remémore l’épisode où il a été pris en stop par un écrivain.

« C’était un écrivain, sauf que ce n’était pas le nom qu’il donnait à son métier. Il se disait marchand de merde.
– Vous avez remarqué l’odeur ? demanda-t-il. Je viens juste de décharger une cargaison de fumier à New York, et je n’ai pas eu le temps de me faire désinfecter.
La seule odeur que je sentais, c’était la gnôle qu’il avait bue. Il continuait de parler, pas du tout avec des grandes phrases, comme on aurait pu s’y attendre de la part d’un écrivain, et il était vraiment tordant.
Il m’expliqua qu’il avait une ferme dans le Vermont, et qu’il n’y faisait rien pousser d’autre que les parties les plus intéressantes de l’anatomie féminine. Et il disait tout ça sans rire, sans même un sourire de temps en temps, et à la façon dont il en parlait, on était presque tenté de le croire.
– En guise d’engrais, j’utilise du fumier de chèvres sauvages. Ce sont des chèvres domestiques, au début, mais elles ne tardent pas à redevenir sauvages. À cause de l’odeur, vous comprenez ? Je leur donne à boire de l’alcool de grain de premier choix et elles ont leur fosse d’aisance privée pour prendre des bains. Mais rien n’y fait. Vous devriez les voir, la nuit, quand elles se mettent à hurler, debout sur la tête…
Je souris, me demandant pourquoi je ne lui fermais pas le bec.
– Je ne savais que les chèvres hurlaient, dis-je.
– Si, elles le font, quand elles sont suffisamment sauvages.
– Et c’est tout ce que vous cultivez ? demandai-je. Vous ne faites pas pousser des corps après ces… ces choses ?
– Bon Dieu ! (Il se tourna vers moi comme si je l’avais injurié.) Comme si je n’avais pas déjà assez de boulot. Même les culs et les seins s’arrachent comme des petits pains, sur le marché. Le seul article qui se vende encore mieux que ça, c’est ce-que-vous-savez. (Il me passa la bouteille, avala lui-même une gorgée et il se calma un peu.) Oh ! je ne cultivais pas que ça, autrefois. Des corps. Des visages. Des expressions. Des yeux. Des cerveaux. Je les faisais pousser dans une petite chambre à trois dollars par semaine, dans la quatorzième rue, et je bouffais de l’aspirine quand je n’avais pas assez de fric pour me payer un hamburger. Et de temps en temps, un éditeur tout-puissant descendait jusqu’à chez moi ramasser ma récolte et la débitait en tranches, à deux dollars cinquante l’exemplaire, et, ô miracle, si je le couvrais de louanges sans jamais insinuer que c’était le dernier des radins, il dépensait trois ou quatre dollars pour la publicité, et les ventes du livre grimpaient jusqu’à neuf cents exemplaires, et il me versait dix pour cent des bénéfices… quand il se décidait à me donner quelque chose. (Il cracha par la fenêtre et avala une autre gorgée.) Et si vous conduisiez un moment ?
Je me glissai sur ses genoux pour m’installer au volant, et je sentis ses mains me frôler.
– Faites voir le surin, dit-il.
– Le quoi ?
– L’eustache, la lame, le couteau, nom de Dieu. Vous ne comprenez pas l’argot ? Vous n’êtes pourtant pas éditeur, non ?
Je le lui donnai. Je ne voyais pas ce que j’aurais pu faire d’autre. Il tâta le tranchant de la lame avec son pouce. Puis il ouvrit la boîte à gants, farfouilla à l’intérieur et en sortit une petite pierre à affûter.
– Bon sang, dit-il en passant la lame dessus, d’avant en arrière, vous devriez garder ce truc mieux aiguisé que ça. On ne peut pas faire du bon boulot avec un engin pareil. J’aimerais autant essayer de trancher une gorge avec une latte de sommier… Ma foi (il me le rendit), c’est tout ce que je peux faire… Si vous ne frappez pas ailleurs qu’au ventre, ça pourra aller.
– Enfin, voyons, fis-je. Qu’est-ce que…
– Regardez la route. »
(L’écrivain réitère le même comportement, mais avec un pistolet et un revolver cette fois, en demandant à son passager de les essayer sur lui, ndb.)
Finalement, il éclata de rire – mais pas de la même façon que la première fois, d’un rire plus amical – et il remit le Luger à ma ceinture et son Colt dans la boîte à gants.
– Ça ne rime pas à grand-chose, tout ça, hein ? Jusqu’où voulez-vous aller ?
– Le plus loin possible, répondis-je.
– Parfait. Alors, ce sera le Vermont. On aura le temps de parler.
On roula toute la nuit, conduisant à tour de rôle ; on ne s’arrêtait que pour prendre du café et des sandwiches, et presque tout le temps, l’un de nous deux parlait. Pas pour raconter notre vie, ça n’avait rien de personnel, je veux dire. Il n’était pas curieux. On parlait seulement de livres, de la vie, de la religion, et de choses comme ça. Et tout ce qu’il disait était si bizarre que j’étais sûr de m’en souvenir, mais en fin de compte, tout semblait devoir se résumer assez bien en une seule idée.
Bien sûr que l’enfer existe… (Je l’entendais encore, en ce moment, allongé sur le lit, le corps de Fay écrasé contre le mien, sentant son souffle sur mon visage) … L’enfer, c’est le désert sinistre où le soleil n’apporte ni chaleur ni lumière, et où l’Habitude nourrit de force le Désir Sénile. C’est le lieu où le mortel Besoin cohabite avec l’immortelle Nécessité, et où la nuit devient horrible quand s’élèvent les gémissements de l’un et les cris d’extase de l’autre. Oui, l’enfer existe, mon garçon, et il n’est guère besoin de creuser pour le trouver…
Quand je le quittai enfin, il me donna cent quatre-vingt-treize dollars, presque tout ce qu’il avait dans son portefeuille, et il ne garda qu’un billet de dix. Et je ne le revis jamais, je ne sais même pas son nom.
Fay se remit à ronfler. »

Publicités

Une réflexion sur “Semaine 13 (An 2): Nuit de fureur, de Jim Thompson

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s