Semaine 15 (An 2): Sweetgirl, de Travis Mulhauser

Sweetgirl, de Travis Mulhauser
(traduit de l’américain par Sabine Porte)
Éditions Autrement, 2016

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Chasse à l’âme sous le blizzard

Percy n’a que seize ans mais déjà elle doit se battre toute seule pour son “foyer”. Pitoyable foyer : un père volatilisé depuis longtemps, un second, de substitution, amant de passage qui n’a pas tenu auprès de la veuve plus d’un an, une sœur qui s’est virée avec son mari pour vivre ailleurs, bien loin, et une mère piégée dans les rets de la toxicomanie.
Pour Percy, se battre pour son foyer veut dire ne plus suivre sa scolarité et travailler pour subvenir aux besoins de sa mère et elle ; cela veut également dire refuser les invitations de sa sœur mariée à la rejoindre pour s’éloigner du climat malsain des fréquentations de sa mère, justement parce que Percy sait que si sa mère surnage encore un peu, c’est grâce à sa présence attentive et à ses soins roboratifs.
Percy vit donc en état de vigilance perpétuelle, c’est pourquoi un fameux soir de pré-blizzard elle se retrouve au volant de son pick-up, roulant hors de la ville vers les collines du nord, à la recherche de Carletta, disparue il y a quelques jours et repérée se paumant dans la ferme de Shelton, l’un de ses copains dealers.

Carletta n’est pas une mauvaise mère. Quand elle décroche et réussit à se maîtriser quelque temps, son naturel gai et rêveur réapparaît. Percy est surtout en colère contre sa mère mais elle ne la hait pas. Il y a comme un fil spirituel qui les unit toutes deux. Chaque fois que Carletta rechute, Percy ressent la même boule au cœur que la fois où sa mère n’est pas venue la chercher à l’école.
Pour le moment, Percy se rapproche de la ferme isolée de Shelton alors que la neige s’est mise à tomber. Elle sait bien que, normalement, c’est la mère qui doit courir après son enfant et non l’inverse, mais c’est plus fort qu’elle. Carletta a sûrement besoin d’elle.
La tempête de neige a lancé sa charge, son pick-up risque de s’enliser, elle doit continuer à pied pour atteindre la ferme d’un voyou violent camé à la meth, elle ne porte qu’un sweat à capuche (Carletta lui a emprunté sa parka et ses gants), les rafales se suivent, cuisantes de froid, mais Percy ne recule pas. Elle doit récupérer sa mère.

Ce début de récit est en focalisation interne, narré par Percy. Le lecteur est dans sa peau, il a froid, il est de plus en plus inquiet au fur et à mesure qu’on s’approche de la ferme du “méchant de service”. On atteint la ferme, on voit par l’une des fenêtres un homme, Shelton, comme évanoui sur un canapé, une femme – non, ce n’est pas Carletta –, comme évanouie sur le sol, on entre par l’arrière, on entend une musique beugler, mais surtout on sent une odeur, de moisi, de pourri, et de mort. À l’étage, le chien de Shelton gît dans une pièce. Et dans une autre pièce, fenêtre grande ouverte et plancher en neige, on découvre un berceau. Avec un bébé qui vagit dans le froid glacial, les habits mouillés et souillés.
Écœurée, indignée, révoltée, Percy comprend la situation. La femme, en bas, avachie dans sa narcose, c’est la mère. Voici comment elle, et ce salaud de Shelton, prennent soin d’un bébé ! C’est décidé, elle va délivrer le petit être en pleurs de cette antichambre de la mort.
Après s’être assurée que sa mère ne se trouvait pas dans la ferme, elle réussit à ressortir de la demeure. Le bébé serré contre elle, elle prend à pied la destination de la maison d’une personne en qui elle a confiance.

À ce stade, un autre personnage prend le relais de la narration, également en focalisation interne, mais à la troisième personne : Shelton.
Cette approche de la gestion des points de vue est habituelle. Si un récit est narré au travers du “je” d’un personnage, il faut parfois l’abandonner pour narrer ce qui se passe ailleurs et avec d’autres personnages, soit avec d’autres “je” ou des “il”.
Ici, ce “il”, ce point de vue de Shelton, n’est pas épisodique, voire secondaire, mais évolue dans des chapitres en quasi-alternance avec ceux de Percy. Comme si l’auteur voulait l’établir comme le pendant antithétique de Percy, sa contrepartie.
En effet, et contrairement à ce que le début du récit nous laissait supposer, Shelton n’est pas vraiment “méchant”. Ce dealer drogué à la meth faite maison, et amateur de ballons de protoxyde d’azote, est un méchant pitoyable, pas craint et juste toléré par ses pairs des bas-fonds, pour être le neveu du vrai caïd. Raté, camé, autodestructeur, hyper-violent quand il pète les plombs, il porte néanmoins tout au fond de lui-même de belles intentions, des rêves de vie simple et paisible. Et s’il se lance et lance deux autres fripouilles à la recherche du bébé kidnappé, c’est parce qu’il se sent coupable, qu’il s’inquiète pour la mère et qu’il ne veut pas qu’elle éprouve de la douleur ; il l’aime avec tendresse, à sa manière ; il est heureux qu’elle dorme toujours profondément sur le sol du salon et il espère qu’elle continuera à le faire (d’ailleurs, il lui glisse un comprimé de Valium dans la bouche), pour lui laisser le temps de retrouver son bébé avant son réveil.

Voilà dans quelle atmosphère glauque et sordide et en compagnie de quels personnages sombres et sinistres, Travis Mulhauser nous a embringués !
En plus de Percy, Carletta et Shelton, ces trois personnages de premier plan, un quatrième va apparaître lorsque Percy, le bébé plaqué contre son cœur, arrive dans cette petite maison où vit celui dont elle attend de l’aide : Portis, un rescapé de la drogue qui flotte toujours grâce à l’alcool, cette bouée de secours qu’il s’est choisie ; un homme bourru, perspicace et débrouillard malgré son alcoolisme, et qui aime Percy comme sa fille, qu’il a bien connue petite lorsqu’il a vécu près d’un an auprès de Carletta.

Pour un premier roman, l’auteur a rédigé une intrigue captivante, en chasse à l’homme, dépouillée et dépourvue de tout superflu narratif, et créé et développé des personnages plus infra-héros qu’antihéros, parmi lesquels l’adolescente Percy se pare d’une aura de fragile justicière armée de bon sens et de détermination.
Le bébé est une fillette de six mois, prénommée Jenna. C’est elle qui initie l’action proprement dite et qui l’oriente. Selon le schéma actantiel, on dirait de Jenna qu’elle est à la fois l’objet et le destinateur. Sans ce bourgeon d’être, au petit corps stigmatisé par la négligence, qui vagit, pleure, gazouille, sourit et agrippe de ses menottes les doigts de Percy en plantant un germe de plein être dans son cœur, la jeune fille n’aurait pas vécu cette épreuve de surpassement de soi et d’émancipation.
Elle l’a instinctivement appelée « Sweetgirl » la première fois qu’elle l’a vue, elle qui a toujours été la sweetgirl de sa mère, dans les beaux jours.
Sweetgirl, un roman sombre et attachant.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 15 (An 2) : semaine du lundi 11 au dimanche 17 avril 2016.

Extrait

« J’ai plié doucement les orteils et me suis promis d’économiser de quoi m’offrir des rangers dignes de ce nom et de bonnes chaussettes en laine. Je me suis juré de ne plus jamais prendre leur sort à la légère.
Jenna était toujours endormie dans le porte-bébé et j’étais bien dans le silence, étendue au chaud à côté d’elle.
– Ma sœur dit toujours que les bébés sont plus forts qu’ils en ont l’air, ai-je dit. Plus forts que nous.
– Jenna, c’est sûr, a dit Portis. Les autres bébés, je sais pas, mais elle, c’est une vraie battante. J’aime bien cette petite, je dois dire.
– Elle est tellement calme, cela dit. Trop, peut-être. Comme si elle était malade, je sais pas. Top fatiguée pour pleurer.
– Elle a bien braillé tout à l’heure, quand tu lui as changé sa couche.
– Oui, tu as raison.
– Elle prend son biberon et m’a pas l’air d’avoir de la fièvre, a dit Portis. Elle est attentive. Là où ça devient inquiétant, chez les bébés, c’est quand ils ont le regard vide.
– Je croyais que tu connaissais pas grand-chose aux bébés.
– C’est vrai. Mais le regard vide, je connais.
J’ai posé la main sur le front de Jenna, il n’était pas chaud, ni moite. Elle avait encore des couleurs aux joues et dormait la bouche entrouverte, la tête sur le côté. Sa poitrine se soulevait et ses petites mains à peine refermées étaient posées le long de son corps, détendues. Je n’avais jamais rien vu d’aussi joli.
– Qu’est-ce qu’elle est belle, ai-je dit.
– Un vrai rayon de soleil, a dit Portis.
– Elle doit être épuisée.
– Comme ça, on est trois. »

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