Semaine 20 (An 2): Ville de la peur, de René Belletto

Ville de la peur, de René Belletto
P. O. L. éditeur, 1997

 

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Concerto pour peur et ville

Impression mitigée à la lecture de ce roman à la fois attachant et agaçant.
De situations intimes entre frère et sœur, amis ou amants, en situations de la vie professionnelle où se succèdent enquête, filature et pistes impasses, de micro-événements du quotidien le plus anodin en événements frappés du sceau de l’horreur meurtrière, de propos style brochure promotionnelle sur les chaînes hi-fi, la musique classique, avec ses compositeurs et ses interprètes, ou sur la topographie urbaine lyonnaise, René Belletto se fiche du littérairement correct en matière de genre (ici, le roman policier comme prétexte) et alterne humour potache, sentimentalisme pré-pubère et procédures para-policières, autour d’un fil narratif sous-jacent évoquant les incessants micro-remous de la vie intérieure.

L’année d’édition de Ville de la peur est 1997. René Belletto, né en 1945, aurait donc rédigé ce roman entre 51 et 52 ans. Si nous inversons les chiffres, on pourrait tout aussi bien imaginer qu’il l’ait écrit à 15 ou à 25 ans.
D’où l’impression mitigée : attachant et agaçant. Quoique, je l’avoue sans pouvoir l’expliquer rationnellement, bien plus attachant qu’agaçant.

Drôle de charme qu’exerce une narration qui semble proclamer à chaque fluctuation du récit en chapitres courts : « C’est du Belletto et ça ne ressemble à rien d’autre ! »
Côté tessiture psychologique des personnages, c’est minimaliste ; côté intrigue, c’est un ou deux traits au-dessus du degré zéro ; côté rebondissements, que ce soit du macabre ou du grave, ceux-ci sont toujours présentés au travers d’un filtre de banalisation, comme pour pas trop s’en faire et qu’ainsi va la vie, parfois.

Qu’est-ce qui se passe dans Ville de la peur ? « Ha ha », comme diraient un ou deux personnages.
Michel Rey est un inspecteur de police, âgé de 34 ans. Mais il est surtout un mélomane (obsessionnel-compulsif) et il rêve de devenir luthier – il a déjà fabriqué quelques guitares appréciées par des guitaristes. Il voue un culte à sa jeune sœur de 19 ans, pianiste talentueuse. Il adore sa mère adoptive et il s’inquiète pour sa santé. Il a un ami policier qu’il aime beaucoup. Dans son quartier, trois dames d’âge honorable le couvent des yeux comme un jeune dieu. Il aime énormément sa ville, Lyon. Il attrape en flagrant délit un mystérieux ennemi public de quartier numéro un, âgé de 12 ans. Accessoirement, un double meurtre horrifiant est perpétré, dont l’une des répercussions sera de lui faire croiser le chemin d’une jeune femme qu’il va aimer dès la première rencontre et avec qui il va coucher à la deuxième. Au finale, ce personnage fragile et attendrissant aura une ou deux réactions impulsives et implacables, mais René Belletto, là aussi, n’en fera pas grand tapage.

Donc… à lire ?
Oui, nécessairement.
Et je vais me hâter de découvrir un deuxième Belletto.

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 20 (An 2) : semaine du lundi 16 au dimanche 22 mai 2016.

Extrait

« Michel se retrouva tout éberlué dans la rue Bellecordière. Il eut un frisson. Nadia avait raison, il ne faisait pas aussi chaud que ça. Personne dans la rue, silence total. La ville était déserte. Ses pas résonnaient fort, et la clé, quand il ouvrit la portière de l’Alfasud, déclencha une sorte de vacarme. Jamais, lui semblait-il, il n’avait entendu les sons avec autant de netteté.
Il rentra en se laissant conduire par sa voiture. Personne dans Lyon. Seules les lumières électriques signalaient la vie. Peut-être allaient-elles s’éteindre d’une seconde à l’autre, toutes d’un coup.
Chez lui, Michel fut presque soulagé d’entendre marcher la vieille Cachard, qui faisait l’une de ses nombreuse rondes nocturnes. (Ruflet, la vieille du dessous, qui était plus fragile et plus délabrée que Cachard, bien qu’elle dormît, elle, comme une souche, et qui avait une certaine fierté de ses petites maladies, prenait parfois ombrage des insomnies de l’autre et insinuait qu’elle dormait en cachette une partie de la journée. Mais Michel savait que c’était faux.)
Il commença par embrasser Saint-Thomas entre les oreilles, plusieurs fois de suite. Le chat, étonné, se laissa faire, mais resta dignement sur son quant-à-soi, comme désireux de comprendre ce qui se passait avant de faire lui-même le fou, ce qui néanmoins ne tarda guère.
Puis Michel, dans son petit atelier, contempla et caressa les pièces de bois superbes, sèches à point, dans lesquelles il taillerait sa prochaine guitare, sapin du Canada, palissandre du Brésil, cèdre d’Amérique latine.
Au mois d’août, si le destin le voulait.
Il décrocha le téléphone et composa le numéro d’Anna Nova. Mais il s’arrêta au sixième chiffre et raccrocha.
Il écouta deux des « chants sacrés » de Jan Pieterszoon Sweelinck, Diligam te Domine et Tanto tempore vobiscum sum, puis, tout en lisant dans Hifi News l’article sur les enceintes Energy Veritas v2.8, la si jolie valse du ballet Mascarade d’Aram Khatchatourian, morceau qui supportait d’être écouté un peu fort, ce dont Michel ne se priva pas, puisque aussi bien Madeleine Cachard ne dormait pas. Quant à Clotilde Ruflet, une bombe atomique pouvait exploser sous son lit sans modifier le rythme de sa respiration.
Tout en écoutant et en lisant, il pensait aux assassins de Marie Livia-Marcos. Il aurait voulu les arrêter cette nuit, tout de suite, et les traîner en prison.
Il apprit dan Hifi News que les Energy Veritas v2.8 réunissaient en un seul module de fréquences convergentes les deux haut-parleurs de fréquences aiguës et moyennes, de sorte qu’était réalisé un sorte d’idéal acoustique : les sons produits par ces deux haut-parleurs émanaient comme d’une source unique. Enfin, avant d’aller se coucher, il écouta non pas du Bach, comme les autres jours, mais le dernier quatuor écrit par Mendelssohn, le fameux Requiem pour Fanny, le seul morceau que Michel, un jour, avait eu peur d’écouter, au point de penser qu’il ne pourrait plus jamais l’écouter de sa vie. Mais ce soir, comme il l’avait pressenti, le quatuor l’apaisa plutôt. »

 

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La couverture de l’édition 2008 chez Gallimard, collection Folio,

avec le texte revu par l’auteur

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Semaine 19 (An 2): L’Ombre de Gray Mountain, de John Grisham

L’Ombre de Gray Mountain, de John Grisham

(Gray Mountain – traduit de l’américain par Dominique Defert)

Éditions Jean-Claude Lattès, 2015

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Littérature des choses dures de la vie

Allier une littérature documentaire, informative, à une littérature d’intrigue et de rebondissements, c’est ce que John Grisham réussit avec un sens pertinent du didactisme divertissant et avertisseur.
On en apprend, de ces choses qui ont trait aux pratiques véreuses de certaines études d’avocat ou de certaines compagnies minières, que l’on ignorait ou soupçonnait en surface. Et cela, sans être submergé ni intimidé par des tonnes d’infos ou un lexique savant.

Ce roman se lit avec intérêt, et aisément (malgré ses 558 pages en format poche), parce que la narration de John Grisham est, à défaut d’être captivante, accrocheuse et imagée.
Grisham raconte bien, avec clarté et sans emphase. Ses précisions vont à l’essentiel et ses personnages incarnent, avec juste ce qu’il faut d’étoffe psychologique, les thèmes (ou les causes) porteurs de son récit.
Déjà, rien que la partie introductrice (5 chapitres, 70 pages) interpelle et informe politiquement le lecteur, tout en le familiarisant avec le personnage principal et un autre personnage de premier plan.

Samantha, 29 ans, célibataire, master en sciences politiques de Georgetown, licence en droit de Columbia, travaille depuis trois ans comme avocate chez S&P, le plus grand cabinet d’affaires du monde, occupant 35 étages dans une tour du Financial District, à New York. Samantha gagne, prime inclue, quelque deux cent mille dollars par an ; bientôt, dans quelques années, elle fera du double million quand elle sera promue associée au sein du cabinet.
Mais on est en automne 2008, la Lehman Brothers vient de cramer et le tsunami du krach financier et bancaire continue sa dévastation : licenciements en masse, embauches gelées, sociétés mises en liquidation…
Fini le plan de carrière huilé de Samantha. Déçue, écœurée, elle se voit déjà rejoindre les rangs stupéfaits des chômeurs hyperdiplômés. Sauf que… petite lueur, mais toujours dans la logique du système, on lui propose un type spécial de licenciement : un congé sans solde avec maintien de sa couverture sociale, le temps que l’économie sorte du fossé, alors elle pourra réintégrer son poste ; pour cela, elle doit jouer pendant un an la bénévole pour une cause humanitaire, genre l’association pour la sauvegarde des marais de Lafayette, en Louisiane, le foyer pour femmes battues à Pittsburgh, ou le comité pour l’euthanasie de Tucson.
Par curiosité, par défi, elle envoie sa candidature à dix de ses associations humanitaires, essuie dix refus (poste venant d’être pourvu, lui répond-on). Le onzième contact est positif : le centre d’aide juridique de la Montagne, à Brady, dans les Appalaches, la grande région minière du pays.
Samantha se retrouve dans une Toyota de location à sinuer pendant des heures entre les montagnes en direction de l’ouest, sur une chaussée qui se rétrécit au fur et à mesure qu’elle se rapproche du bled perdu.

Brady, une bourgade de deux mille deux cents âmes, « géographiquement, à seulement cinq cents kilomètres de Washington, mais à un siècle dans le temps ».
Samantha y fait la connaissance d’un avocat, Donovan Gray, en prison, où l’a écrouée le cousin du shérif, un toqué qui se prend pour un policier et harcèle les automobilistes étrangers de passage. La petite voix de la citadine lui susurre impérativement de rebrousser chemin et de quitter ce bled de fous, d’autant plus que l’avocat se balade armé parce qu’il a beaucoup d’ennemis : « Je poursuis les compagnies minières », lui explique-t-il. Samantha accepte un café dans le resto du coin pour remercier l’avocat de l’avoir délivrée des pattes du toqué.

Donovan lui dit que le charbon est le premier employeur dans toutes les Appalaches, un employeur criminel. Il lui explique le procédé du “rasage de montagne”. Exit le minage en profondeur, bienvenue à l’exploitation à ciel ouvert. D’abord, on déforeste le sommet de la montagne ; puis, on enlève la strate de terre au bulldozer ; ensuite, on fait sauter à l’explosif la couche rocheuse. Et arbres, terre et roche sont jetés au bas des pentes, détruisant la flore, la faune et les rivières des vallées, ainsi que les… habitations. Enfin, on atteint la couche de charbon et on l’extrait tout en continuant à dynamiter pour exhumer le filon suivant. Ainsi, une poignée d’hommes et un bataillon de machines peuvent araser cent cinquante mètres de montagne en quelques mois. Et ce n’est pas terminé, côté catastrophe écologique. Le charbon doit être lavé. Cela crée une boue noire et toxique, stockée ad aeternam dans des bassins jusqu’à ce qu’un jour, la digue du bassin cède et que des centaines de milliers de tonnes de boue toxique dévalent la montagne, inondant vallées, maisons et écoles. Pire que les fameuses marées noires qui ont fait la une des médias, mais de ce qui se passe ici, on n’en parle pas, « parce que ce sont les Appalaches, le Pays Noir », et que c’est ainsi, le fric maintient les bouches cousues, point barre.

Qu’est-ce qui va pousser Samantha à tenter le coup à Brady ? Primo, elle fait la connaissance de Mattie Wyatt, la patronne du centre d’aide juridique, une femme de 61 ans, dévouée et tenace. La jeune New-yorkaise entrevoit les innombrables cas humains qui doivent être traités dans cette lutte inégale entre des compagnies toutes-puissantes et des victimes sans ressources, ni juridiques ni financières. Secundo, elle comprend que Donovan mène sa vendetta juridique contre ces sociétés minières qui ont détruit sa famille quand il était jeune. Elle apprécie sa détermination et son bagout de bête du prétoire. Mais surtout, elle sent encore confusément que cette étape de sa vie sera initiatique. Elle s’est dégagée de sa bulle new-yorkaise (qui a crevé), est sortie du monde virtuel des spéculations parasitaires de sociétés orbitant autour de la haute finance et de ses filouteries de haute voltige, et elle va plonger dans le réel, fait de larmes et d’épreuves, de joies et de luttes, dans un entrelacs d’interactions humaines intenses.

Un roman qui suscite une prise de conscience des comportements et malversations de groupes de personnes qui se croient au-dessus des droits humains. Un roman à lire, histoire de continuer à vivre moins cons.

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 19 (An 2) : semaine du lundi 9 au dimanche 15 mai 2016.

Extrait

« – Je veux vous montrer quelque chose, annonça Mattie. Cela ne prendra pas longtemps.
Elle freina et bifurqua sur une petite route qui serpentait sur le versant. Elles montaient à nouveau. Un panneau indiquait une aire de pique-nique avec un belvédère. Mattie se gara sur un petit parking flanqué de deux tables en bois et d’une poubelle. Derrière le pare-brise, un panorama de montagnes tapissées de forêts. Elles sortirent de voiture et marchèrent jusqu’à la rambarde au bord du précipice.
– C’est un bon endroit pour voir les dégâts que font les compagnies minières. Il y a trois sites d’excavation. (Elle tendit le doigt sur la gauche.) Là-bas, c’est la mine de Cat Mountain, à côté de Brady. Devant nous, c’est celle de Loose Creek dans le Kentucky. Et à droite, c’est Little Utah, elle aussi dans le Kentucky. Elles sont toutes en activité et continuent à extraire le charbon le plus vite possible. Ces montagnes culminaient autrefois à mille mètres, comme les autres. Regardez ce qu’il en reste.
Les montagnes avaient été scalpées. Plus de forêts, plus de sol. Elles étaient réduites à des amas de roches et de cendres. Leurs pointes avaient disparu. On eût dit des moignons de doigts sur une main mutilée. Elles étaient environnées par des crêtes intactes, parées d’orange et de jaune par l’automne, une merveille de la nature, s’il n’y avait eu ces plaies hideuses.
Samantha restait figée, muette, horrifiée par cette destruction.
– Cela ne peut pas être légal, bredouilla-t-elle finalement.
– Malheureusement si, selon les lois fédérales. Sur le papier, ils respectent la législation. Mais sur le terrain, ils agissent comme des voyous.
– Il n’y a aucun moyen de les arrêter ?
– Les procès se succèdent depuis vingt ans. On a eu quelques victoires au niveau fédéral, mais toutes les décisions de justice en notre faveur ont été contestées en appel. Or les cours d’appel de la région sont tenues par les républicains. Mais nous ne baissons pas les bras pour autant.
– Nous ?
– Nous, les gentils, ceux qui sont contre l’extraction à ciel ouvert. Le centre de la Montagne n’est pas officiellement en guerre contre les compagnies minières, mais à titre personnel je les soutiens. Nous sommes une minorité par ici, mais on n’arrête pas la lutte. (Mattie consulta sa montre.) Allez, on ferait bien de se remettre en route.
– Ça doit vous rendre malade, lâcha Samantha, une fois installée dans la voiture.
– Oui. Ils détruisent tout dans les Appalaches. C’est notre existence même qu’ils saccagent. Alors, oui, ça me rend malade. C’est bien le mot. »

Semaine 18 (An 2): Charades pour écroulés, de Raymond Chandler

Charades pour écroulés, de Raymond Chandler

(Playback – traduit de l’anglais par Chantal Wourgaft)

Éditions Gallimard, 1959

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Assez dur pour faire de vieux os et assez tendre pour mériter de vivre

Le dernier roman de Chandler, publié moins d’un an avant sa mort, est considéré comme le moins prenant de ses sept romans. À juste titre. Ce qui ne l’empêche pas d’être un roman abouti.
Personnellement, j’ai trouvé que le rythme lent et progressif de l’intrigue était extrêmement bien développé, et même si le climax est du genre austère, la résolution arrive en accord avec tout ce qui la précède et la conclusion apporte une sortie de récit pour le moins plaisante et inattendue.

Un coup de téléphone malappris interrompt le sommeil du détective privé, Philip Marlowe. Une voix pleine de cette morgue prétentieuse propre à ceux haut placés dans la pyramide sociale lui dicte une mission : intercepter une jeune femme qui doit arriver à la gare et la prendre en filature. Marlowe, indisposé par le ton désagréable de son interlocuteur et son brief chiche en infos, est sur le point de le rembarrer. Le client, alors, lui dépêche un émissaire aguicheur : sa secrétaire, une blonde platine élégante et pugnace, porteuse d’un acompte sur honoraires et d’une avance sur frais.

Marlowe se retrouve à la gare. (Concernant la secrétaire, ce n’est que plus tard qu’une rencontre nocturne – qui vaut vraiment le détour pour le lecteur – confirmera leur attirance mutuelle.) Il repère sa cible, est épaté par sa prestance. Il l’observe, la sent inquiète, agitée, la voit passer d’un comportement de femme du monde à un comportement plutôt encanaillé, constate comment elle réagit face à un homme qui semble lui tenir la dragée haute.
Marlowe la suivra ; elle l’emmènera loin, dans un parcours où le détective devra sans cesse tâtonner, improviser, recevoir des coups et en donner… Et toujours supputer sur sa mission : Est-ce une simple mission de filature ou bien une affaire sordide dont il ne connaît ni les tenants ni les aboutissants ?

Jusqu’au moment où il se pose des questions : « Je faisais un sale boulot de fouine pour des gens que je n’aimais pas. Mais c’est pour ça qu’on te paie, mon pote ! Eux paient la facture et toi, tu remues la boue. Seulement, cette fois, je la sentais puer. »
En ajoutant quand même ce zeste de doute ironique qui caractérise sa personnalité désenchantée : « Cette fille n’avait pas l’air grue, ne semblait pas malhonnête. Autrement dit, elle était peut-être les deux, avec d’autant plus de chances de succès qu’elle n’en avait pas l’air… »

Car l’objet de sa filature a une nature bien complexe, bien changeante, et tient à acheter avec cinq mille dollars (époque des années cinquante) et d’autres appâts naturels un détective qui ne se vend pas.
Qui est-elle ? Qu’a-t-elle fait ? Quel passé s’acharne à ses trousses ?

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Pour connaître le fin mot de l’histoire, Philip Marlowe enverra balader client, argent et intense béguin d’une femme en quête d’un homme.
Quitte à regagner sa solitude et son désenchantement : « Où que j’aille, quoi que je fasse, voilà ce que je retrouvais à mon retour : un mur nu, une pièce sans âme, dans une maison sans âme. Je posai mon verre sur la petite table sans avoir bu. L’alcool n’est pas un remède. Le seul remède, c’est de s’endurcir et ne rien demander à personne. »

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 18 (An 2) : semaine du lundi 2 au dimanche 8 mai 2016.
 
 
Extrait

« Lentement, il tourna la tête pour me dévisager.
– Je parle trop, c’est un fait. Votre nom, monsieur ?
– Philip Marlowe.
– Moi, je suis Henry Clarendon IV. J’appartiens à ce qu’il était convenu d’appeler la bonne société. Croton, Harvard, Heidelberg, la Sorbonne… J’ai même passé un an à Upsala, je ne me souviens plus très bien pourquoi. Sans doute pour me préparer à une vie d’oisiveté. Alors, vous exercez la profession de détective privé ? Comme vous le voyez, il m’arrive, malgré tout, de parler d’autre chose que de moi-même.
– Oui, monsieur.
– C’est à moi que vous auriez dû vous adresser pour avoir des renseignements. Évidemment, vous ne pouviez pas le deviner.
Je hochai la tête et allumai une cigarette, après en avoir offert à M. Henry Clarendon IV, qui refusa d’un vague signe de tête.
– N’empêche, monsieur Marlowe, que vous auriez dû le savoir. Dans tous les palaces du monde, il y a toujours une bonne demi-douzaine d’oisifs des deux sexes, qui passent leur vie assis dans les fauteuils, à épier les autres. Ils observent, ils écoutent, ils potinent, ils sont au courant de tout. Ils n’ont rien d’autre à faire, car la vie d’hôtel est la forme la plus mortelle de l’ennui. Je suis certain que je vous ennuie à mourir.
(…)
– Est-ce que Mitchell ferait chanter une femme ?
Il s’esclaffa.
– Il ferait chanter un nourrisson au berceau ! Un homme qui vit des femmes les fait toujours chanter, sans employer nécessairement ce terme. Il les vole aussi, s’il réussit à mettre la main sur leur argent. Mitchell a imité la signature de Margo West sur deux chèques. C’est ce qui a mis fin à l’aventure. Elle a certainement dû garder les chèques, mais elle ne fera rien d’autre.
– Monsieur Clarendon, sauf tout le respect que je vous dois, comment diable se fait-il que vous soyez au courant de tout ça ?
– C’est elle qui me l’a dit. Elle est venue pleurer dans mon gilet.
Il jeta un coup d’œil en direction de la belle brune.
– En ce moment, elle ne donne pas du tout l’impression que ce que je dis est vrai. Et pourtant, c’est la vérité.
– Pourquoi me le raconter ?
Ses lèvres esquissèrent un sourire grimaçant, d’un effet plutôt sinistre.
– Je n’ai aucune délicatesse. Moi-même, j’aimerais épouser Margo West, pour renverser les rôles. Il faut peu de chose pour distraire un homme de mon âge : un oiseau qui gazouille, la floraison extravagante d’un strelitzia… Pourquoi, lorsqu’il est parvenu à un certain point de sa croissance, le bouton prend-il une forme rectangulaire ? Pourquoi met-il si longtemps à s’ouvrir, et pourquoi les pétales sortent-ils invariablement dans un ordre déterminé, de telle sorte que le bout pointu et fermé du bouton ressemble à un bec d’aigle, tandis que les pétales bleus et orange lui donnent l’apparence d’un oiseau de paradis ? Quel est ce Dieu étrange qui a créé un monde aussi complexe, alors que de toute évidence, il aurait pu faire un monde tout simple ? Est-il omnipotent ? Comment le serait-il, alors qu’il y a tant de souffrance et que ce sont presque toujours les innocents qui souffrent ? Pourquoi une mère lapine, lorsqu’elle est attaquée dans son terrier par un furet, protège-t-elle ses petits de son corps en se laissant déchiqueter la gorge ? Pourquoi ? Deux semaines plus tard, elle ne saura même plus les reconnaître. Croyez-vous en Dieu, jeune homme ?
Il s’était embarqué dans une drôle de digression, mais apparemment, je ne pouvais faire autrement que de le laisser dire.
– Si vous voulez parler de Dieu omniscient et omnipotent, qui a voulu que les choses soient exactement ce qu’elles sont, alors non.
– Mais vous devriez croire en Dieu, monsieur Marlowe ! C’est d’un grand réconfort. En fin de compte, nous y arrivons tous, parce qu’il nous faut mourir et redevenir poussière. Remarquez que la vie éternelle pose de graves problèmes. Je ne pense pas que je me plairais au Ciel si je devais le partager avec un pygmée congolais, ou un coolie chinois, ou un marchand de tapis levantin, voire avec un producteur de Hollywood. Apparemment, je suis snob, et ce que je viens de dire est de mauvais goût. Je ne puis pas davantage imaginer le Ciel présidé par un personnage bienveillant à longue barbe blanche, communément connu sous le nom de Dieu. Ce sont là des concepts grotesques, issus de cerveaux primitifs. Mais il ne faut pas s’interroger sur les croyances des hommes, aussi idiotes soient-elles. De quel droit présumerais-je d’emblée que ma place est au Ciel ? D’ailleurs, ce serait plutôt ennuyeux, en fait. D’un autre côté, comment imaginer l’Enfer si un bébé mort avant le baptême doit y coudoyer un tueur à gages ou un commandant de camp d’extermination nazi, ou un membre du Politburo ? N’est-il pas étrange que les aspirations les plus nobles de cette sale petite brute qu’est l’être humain, que ses actions les plus méritoires, son héroïsme, son abnégation, son inlassable courage quotidien dans un monde sans merci – n’est-il pas étrange que tout cela soit tellement plus noble que son destin ici-bas ? Cherchons donc une explication tant soit peu rationnelle. Ne me dites pas que l’honneur n’est autre chose qu’une réaction chimique, ou qu’un homme qui, de propos délibéré, sacrifie sa vie pour un autre, ne fait qu’imiter un type de comportement. Dieu voit-il d’un œil serein un chat empoisonné mourir seul, en d’atroces souffrances, derrière une palissade ? Dieu accepte-t-il avec sérénité que la vie soit cruelle, et que seuls survivent les plus aptes ? Les plus aptes à quoi ? Oh ! non, loin de là ! Si Dieu était omnipotent et omniscient au sens littéral du terme, il n’aurait pas pris la peine de créer l’univers. Il n’y a pas de succès sans possibilité d’échec, ni d’art sans résistance de la matière. Est-ce blasphémer que de penser que Dieu a ses mauvais jours où rien ne va, et que les jours de Dieu sont très, très longs ?
– Vous êtes un sage, monsieur Clarendon… Mais vous avez parlé de renverser les rôles…
Il eut un sourire las. »

Semaine 17 (An 2): Fatale, de Jean-Patrick Manchette

Fatale, de Jean-Patrick Manchette
Éditions Gallimard, 1977

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Je vous tue parce que la vie m’a tuée une fois

Une scène de chasse avec six chasseurs : deux jeunes « à l’air goguenard » et quatre quinquagénaires « ou plus », dont trois « ventrus et sanguins ». Aussitôt, le groupe se disperse et la narration isole l’un des ventrus sanguins. On apprend qu’il s’appelle Roucart et plein de menus détails physiques, tels « une tête en forme de poire, pointe en haut, le crâne chauve et rouge », « yeux bleu vif », « sourcils blancs », « nez court et retroussé, avec de larges narines et des poils blancs dedans », et comportementaux, tels « il avait cessé de fumer depuis trois semaines » et il rentre le ventre en compagnie des jolies femmes.
Justement, surprise agréable, voici Mélanie Horst qui surgit à quatre pas de Roucart, étonné et ravi de revoir cette mince jeune femme qui leur avait fait ses adieux la veille. À peine s’est-il avancé pour la saluer ou l’embrasser que la jolie femme lui vide les deux canons de son fusil calibre 16 « dans le buffet ».
Et voilà comment un auteur se débarrasse d’un personnage à peine venu à la fiction en l’abandonnant dans la nature, « des trous plein le torse », « une veste kaki remontée sous son menton à cause du choc » et « une chemise à carreaux à moitié sortie du pantalon », comme un vulgaire tapis rouge sang déployé pour que l’héroïne y fasse son entrée en grandes pompes.

Surtout pas de débordement émotionnel. Le chapitre 2 enchaîne sur le même ton de compte-rendu clinique, où l’on voit notre tueuse à calibre 16 dans une gare retirer des bagages d’une consigne automatique puis prendre le train où elle avait réservé un wagon-lit.
Seule dans son compartiment single, après une toilette, elle se retrouve en serviette de bain devant une choucroute, deux bouteilles de champagne et un porte-documents enceint de quelque 30 000 francs (anciens).
Et là, dans ce qui semble être la pause du combattant, elle se saoule et sa cuirasse de personnage caricature de tueur au sang glacial se fissure : elle attrape des billets à pleines mains et « les frotte contre son estomac humide de sueur et contre sa poitrine, ses aisselles et son entrecuisse, et derrière les genoux » tout en laissant ses larmes couler, « et, dans le compartiment de luxe du train de luxe, elle avait dans les narines à la fois l’odeur luxueuse du champagne et le parfum sale des billets sales et l’odeur sale de la choucroute qui sentait comme de la pisse ou du foutre ».

Notre tueuse débarque à Bléville, une ville côtière. De brune, elle est devenue blonde, se fait appeler Aimée Joubert et occupe une chambre, réservée d’avance, à la résidence des Goélands.
Elle épluche les deux quotidiens du cru, La Dépêche de Bléville et Les Informations blévilloises, qui défendent, l’un, « une idéologie capitaliste de gauche », et l’autre, « une idéologie capitaliste de gauche » (sic), repérant et enregistrant les noms des notables. Elle s’achète une garde robe BCBG et se présente devant le notaire comme une veuve à la recherche d’une maison à Bléville pour s’y installer et tourner la page de son deuil, en « se mêlant à nouveau à la vie, en renouant avec ses semblables et en se faisant des amis ».
Le notaire, ravi par le parfum vert qu’elle exhale et émoustillé par un haut de genou dénudé, ne se fait pas prier pour l’introduire à la haute société locale.

Aimée Joubert n’est pas une tueuse à gages en service commandé. C’est une indépendante. Son modus operandi, c’est elle qui l’a mis au point : s’immerger dans un milieu social aisé, s’y faire des connaissances, observer les alliances, les conflits, les haines, les amours illicites, repérer un désir potentiel de meurtre chez une personne précise et se proposer à elle comme exécuteur des hautes œuvres.
Et Manchette de faire développer ce programme de reconnaissance du terrain par le biais de son héroïne observatrice et calculatrice, en des pages concises, où elle évolue au sein d’une société close à l’ordre maintenu par le mensonge social, dépeinte en traits acerbes et acides avec ses grands argentiers féodaux, ses édiles aux ordres, ses pseudo-pourfendeurs de la corruption, ses pitoyables adultères, et son inénarrable vieux baron anarchisant.

Sur qui La Fatale va-t-elle jeter son dévolu ? Se retirera-t-elle après cette “mission” qui devrait lui rapporter un pactole inouï ? Ou bien les petites fissures de sa persona professionnelle vont-elles s’élargir pour révéler une plaie béante et palpitante ? Quel est son terrifiant secret et mobile qui l’a poussée à devenir une tueuse ?
Contrairement à l’usage, Jean-Patrick Manchette place une surprenante dédicace en fin d’ouvrage et en continuité avec son texte : « Femmes voluptueuses et philosophes, c’est à vous que je m’adresse. »

Étonnant de lire sur Wikipédia que Fatale a été refusé « pour manque d’action » par la Série noire. Décidément, les pontes éditoriaux ont parfois d’incongrus raisonnements.

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 17 (An 2) : semaine du lundi 25 avril au dimanche 1 mai 2016.
 
 
Extrait

« Christiane Moutet dévisageait la blonde d’un air rêveur.
– Non, répéta Sonia. Mon mari et Lenverguez, je les ai entendus. Ils en ont parlé une heure. C’est ton bonhomme qui va écoper.
– Petite salope, dit Christiane Moutet. (Son ton de voix était paisible.) Tu le savais depuis tout à l’heure. Salope, répéta-t-elle avec étonnement.
– Écoute, dit Sonia Lorque, je suis en mesure de proposer un arrangement.
Christiane Moutet se leva. Elle donna à Sonia une maîtresse gifle dont le bruit s’entendit à dix mètres. Puis elle lui cracha à la figure. Elle heurta la table de bridge qui se renversa. Les cartes s’éparpillèrent. Aimée tirait sur une cigarette, assise. Sonia Lorque se dirigea vers la sortie. Le côté de son visage était écarlate. Son maquillage se défaisait.
– C’est ça, dit Christiane Moutet. Fous le camp. Va rejoindre ton cocu.
– Tant pis pour vous, ma chérie, dit Sonia.
– C’est dans mon contrat, répéta Moutet qui se tenait toujours immobile sur sa chaise, voûté, accablé et hagard. Je suis responsable. Je suis foutu.
Sonia Lorque sortit de l’appartement et claqua la porte.
– J’ai rêvé ou bien elle a parlé d’un arrangement, la chienne ? demanda Christiane à Aimée.
– De l’argent, dit Aimée.
– Quoi ?
– Il faut que quelqu’un écope, expliqua Aimée, et ils ont décidé que ce serait lui. Mais ils voudraient que ça se passe en douceur. Ils sont prêts à payer pour que ton bonhomme prenne tout sur la gueule sans protester.
– Qu’en sais-tu ? (Un éclair de méfiance passa dans les yeux de la brune.)
– C’est seulement que c’est évident, dit Aimée.
Christiane Moutet la regarda avec une expression indécise, voire sotte. Elle semblait avoir du mal à fixer son attention sur ses propres pensées. Elle hocha la tête avec un petit sourire en coin. Soudain elle fit une grimace de rage, comme si elle reprenait d’un coup le fil.
– Sans protester ! répéta-t-elle. Mais on va les traîner dans la merde, oui !
– Oui, dit Aimée. Il faut. S’ils proposent un arrangement, c’est qu’ils ont des choses à cacher. Il faut remuer de la boue, toute la boue que vous pouvez. (Elle fit deux pas en avant et saisit la brune à deux mains, par les épaules.) Je t’aiderai, dit-elle vite. Je peux trouver du matériel.
– Du matériel ?
– De la boue. Je te téléphonerai. (Aimée lâcha Christiane, pivota, s’immobilisa un instant devant le cadre Moutet assis et atterré.) Ne vous en faites pas, dit-elle et elle marcha vers la porte, sortit, et se cogna presque dans Sonia Lorque quand elle arriva sur le trottoir.
– Comment prennent-ils la chose ?
Aimée haussa les épaules. Elle se baissa pour déboucler le gros antivol de motocyclette fixé à sa Raleigh. Elle se redressa.
– Mal, dit-elle. Ils vont se battre.
– Je ne suis pour rien dans cette histoire, dit Sonia. J’essaie seulement… (Elle s’interrompit.) Personne ne m’empêchera de faire bloc avec mon mari, ajouta-t-elle.
– Mais oui, mais oui, c’est ça, bravo, dit Aimée en enfourchant sa bicyclette. Faites toutes bloc avec vos maris. Pauvres connes. »

Semaine 16 (An 2): Le Temps désarticulé, de Philip K. Dick

Le Temps désarticulé, de Philip K. Dick

(traduit de l’américain par Philippe R. Hupp)

Éditions Calmann-Lévy, 1975

Excellent site sur l’univers dickien

Excellent site américain sur l’univers dickien

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De la résolution psycho-dickienne des dilemmes moraux

L’année 1959. Une petite ville de l’Ouest américain avec son supermarché, son café restaurant, son journal, son école, sa compagnie des eaux, ses rues tranquilles, ses maisons sages, sa station d’autobus…
Un train-train quotidien pépère que ne sauraient troubler ni les quelques pommes de terre pourries repérées par Vic Nielson, le responsable des fruits et légumes du supermarché, ni la pétition rédigée par son épouse Margo et une amie pour forcer la municipalité à raser des ruines situées en bordure de ville, qui constituent un endroit potentiellement dangereux pour les enfants qui y vont jouer, ni le concours quotidien de La Gazette, auquel participe depuis plus de deux ans sans rater un seul questionnaire Ragle Gumm, le frère de Margo.

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Drôle de zèbre, ce Ragle Gumm. 46 ans, grand de taille, trapu, buveur de bière célibataire, pas fichu de s’offrir un chez soi ni une compagne mais qui se contente de remplir sa place dans l’existence en vivant avec sa sœur, son beau-frère et son neveu de 10 ans, tout en se cassant la tête sur le fameux concours.
Quoi qu’il en soit, Ragle Gumm n’est pas n’importe qui. C’est une célébrité nationale, bien que lui n’en perçoive les échos qu’au niveau local de sa petite ville, située quelque part (je précise) dans l’Ouest américain. Vous vous rendez compte : Champion national depuis deux années entières – record absolu ! – du concours de La Gazette, « Où sera le Petit Homme vert la prochaine fois ? » !

Notons, avec un grand sourire espiègle, cette concession lexicale ironique de Philip K. Dick aux attentes à la fois du lectorat du genre et du marketing éditorial, qui veulent de la S.-F. avec vaisseaux intergalactiques, extraterrestres centauriens et sauts hyperdimensionnels. La science-fiction dickienne, elle, est tout autant cela et autrement : elle est psychédélique, sans ou avec psychotropes.

Revenons à Ragle Gumm. Sa marotte lui fait gagner des sommes bien plus rondelettes que celles de son beau-frère qui bosse au supermarché. Une marotte épuisante à laquelle il consacre douze à treize heures de travail par jour, dans le living, entouré de piles de papiers, de notes et de documents rassemblés pendant des années : ouvrages de référence, cartes, graphiques, bulletins-réponses envoyés au fil des mois… Pour sélectionner la bonne case parmi les 1 208 cases proposées, Ragle Gumm ne se transforme pas en voyant ni ne se base sur le hasard en laissant, par exemple, son doigt se poser quelque part sur la page du journal tout en gardant les yeux fermés. Bien au contraire, il compulse toutes les réponses précédentes, les compare, recherche des modèles de schémas, essaie de reconnaître des formes, étudie les énigmes publiées, et utilise son classeur “spécial à séquence” sur lequel la lumière se réfléchit en tache ronde qui se meut selon un certain schéma perceptible par lui-même. Eh oui, très esthético-pseudo-rationnel comme méthode. Et qui ne devrait pas pouvoir marcher à tous les coups. Et pourtant, ça marche.
Alors, lorsqu’on apprend qu’un accord secret a été passé entre La Gazette et Gumm, autorisant ce dernier à soumettre plus d’une réponse chaque fois, on se demande pourquoi les organisateurs du concours tiennent tant à ce que ce participant, certes doué d’une intuition peu commune, demeure leur gagnant indétrônable.

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Peu à peu, le récit qui avait démarré avec une allure de sitcom mordant sur la société américaine de consommation et de communication de masse des années cinquante se lézarde de sombreurs d’étrangeté : Vic Nielson cherche à trouver un cordon de lampe bien précis dans un endroit bien précis de sa salle de bains qui ne comporte pas de cordon à lampe mais un interrupteur mural ; Ragle Gumm voit se désagréger « en fines molécules incolores et sans traits » une buvette et son vendeur, devant lesquels il se tient pour commander une bière, et ne laisser d’autre trace qu’une petite étiquette portant le mot « buvette » ; un annuaire téléphonique avec des abonnés désabonnés et un magazine sans couverture parlant d’une actrice blonde célèbre, Marilyn Monroe, qui leur est cependant inconnue, tombent entre les mains de Vic, Margo et Gumm ; la lointaine banlieue de la petite ville est terriblement déserte et uniquement sillonnée de véhicules de l’armée, et de camions affichant sur leurs pare-chocs une bande de papier proclamant en couleurs vives « Un Monde Unique et Heureux » ; un exemplaire du Time datant de… 1997 ; un avion passant au-dessus de la maison de Gumm et une communication radio qui dit : « Non, c’est bon. Tu es en train de le survoler maintenant… en bas, juste en dessous. Oui, tu es en train de voir Ragle Gumm lui-même », et plein d’autres choses bizarres, anormales ou anachroniques, du type de celles que l’on trouve dans The Truman Show, dont le scénario est inspiré du Temps désarticulé.

« Qu’est-ce que le réel ? » se demande Ragle Gumm. « Le mot désignant l’objet a-t-il plus de consistance que l’objet qu’il désigne, qu’il nomme ? » Pourquoi a-t-il l’impression éprouvante d’être le centre de l’attention générale dans sa petite ville ? Plus : Pourquoi a-t-il l’impression d’être le centre du monde, de l’univers ? Et que tout le monde en sait plus sur lui que lui-même ? Est-il en train de s’engouffrer dans une forme pernicieuse de schizophrénie ? Ensuite, va-t-il continuer à se comporter comme un adolescent attardé qui s’investit dans la résolution d’un casse-tête chinois au lieu de se trouver un job normal ? Est-il victime d’une hallucination permanente qui le coupe irrémédiablement du réel ?
Comment le savoir ? Comment résoudre ce psycho-dilemme ?
L’option s’impose : il faut quitter la ville, s’enfuir, à tout prix !

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Écrit en 1958, Dick étant alors âgé de 30 ans et ayant déjà produit plus de cent nouvelles et une douzaine de romans – seuls cinq de ces romans seront publiés avant Le Temps désarticulé –, dont Loterie solaire (1953), Les Pantins cosmiques (1954) et L’Œil dans le ciel (1955) – (ces trois dates indiquant l’année de rédaction) –, Time Out of Joint (le titre américain) manifeste l’art et la technique narratifs dickiens à un degré qui frise celui de la jouissance pour tout connaisseur de l’œuvre de PKD, qui, cependant, découvre cet opus-ci sur le tard.
Atmosphères et situations banalisées, progressivement contaminées par des dislocations ou des dissociations soit de l’espace-temps soit de la perception du sujet, dialogues ramassés et denses, révélateurs de la personnalité, de l’état d’âme et des intentions des personnages, point de vue du personnage principal qui instaure l’implicite de l’altérité et gère la frontière entre réel et fantasme, réel et illusion, réel et hallucination, réel et méta-réel, imbrication de la sanité et de l’insanité, et interversion des critères de “normalité” et de “clairvoyance”, attribuant à un personnage considéré marginal des capacités supérieures de décryptage de la réalité…
Bref, un millefeuille boosté qui amplifie les champs de perception du lecteur.

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 16 (An 2) : semaine du lundi 18 au dimanche 24 avril 2016.

Extrait

« On s’était mis à lui faire prédire le point d’impact des missiles. Il dessinait ses graphiques et ses systèmes et effectuait des recherches statistiques avec l’aide d’une équipe qu’on lui avait attribuée, secondé par le major Black, un élément brillant qui ne demandait qu’à apprendre la technique de prévision. La première année, tout s’était déroulé correctement, après quoi le fardeau de la responsabilité avait terrassé Ragle. Savoir que c’était de lui que dépendait la vie de toute la population l’oppressait désormais. C’est alors que l’armée avait décidé de lui faire quitter la Terre. On l’avait installé à bord d’un vaisseau en partance pour un de ces lieux de bien-être où les grands responsables gouvernementaux venaient souvent gaspiller leur temps.
Le climat vénusien, à moins que ce ne fussent les qualités minérales de l’eau ou les bienfaits de la gravité, avait joué un rôle décisif dans la lutte contre le cancer et les troubles mentaux, depuis quelques années.
C’était la première fois de sa vie qu’il quittait la Terre, qu’il naviguait dans l’espace entre les planètes, qu’il se libérait de la gravité. Il échappait au plus grand des jougs, à la force fondamentale qui dictait le comportement de la matière. La théorie du Champ unifié d’Heisenberg avait rassemblé toutes les énergies, tous les phénomènes en une unique expérience et à présent que son vaisseau quittait la Terre, il abandonnait cette expérience au profit d’une autre, celle de la liberté totale.
Voilà qui répondait, selon lui, à un besoin dont il n’avait jamais pris conscience, à une pulsion aussi profondément dissimulée que permanente, qui l’avait accompagné au long de sa vie sans jamais s’exprimer. Le besoin de voyager, d’être un migrant.
Ses ancêtres s’étaient déplacés. Nomades vivant de cueillettes et non de culture, ils avaient gagné l’Occident par l’Asie.
(…)
Mais aucune race ni espèce n’avait jamais fait l’expérience d’une telle migration, de planète à planète. Comment faire mieux ? À présent, dans leurs vaisseaux, les hommes effectuaient le bond ultime. Chaque variété vivante sacrifiait à sa migration et se déplaçait, obéissant ainsi à une universelle pulsion, mais les hommes venaient d’atteindre le stade final, et dans la limite de leurs connaissances, nulle autre espèce n’avait réussi à en faire autant.
Le phénomène n’avait rien à voir avec les minéraux, les ressources du sol ni les mesures scientifiques. Ni même avec l’exploration ou les considérations de profit. Tout ceci n’était qu’excuses. La véritable raison échappait au domaine du conscient. Quand bien même on l’y eût exhorté, Ragle n’eût pu définir ce besoin qu’il avait pourtant pleinement ressenti déjà. Personne n’eût pu définir cet instinct à la fois des plus primitifs, des plus nobles et des plus complexes.
Et le plus drôle, se dit-il, c’est que les gens proclament que Dieu n’a jamais voulu que l’homme voyage dans l’espace ! »