Semaine 16 (An 2): Le Temps désarticulé, de Philip K. Dick

Le Temps désarticulé, de Philip K. Dick

(traduit de l’américain par Philippe R. Hupp)

Éditions Calmann-Lévy, 1975

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De la résolution psycho-dickienne des dilemmes moraux

L’année 1959. Une petite ville de l’Ouest américain avec son supermarché, son café restaurant, son journal, son école, sa compagnie des eaux, ses rues tranquilles, ses maisons sages, sa station d’autobus…
Un train-train quotidien pépère que ne sauraient troubler ni les quelques pommes de terre pourries repérées par Vic Nielson, le responsable des fruits et légumes du supermarché, ni la pétition rédigée par son épouse Margo et une amie pour forcer la municipalité à raser des ruines situées en bordure de ville, qui constituent un endroit potentiellement dangereux pour les enfants qui y vont jouer, ni le concours quotidien de La Gazette, auquel participe depuis plus de deux ans sans rater un seul questionnaire Ragle Gumm, le frère de Margo.

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Drôle de zèbre, ce Ragle Gumm. 46 ans, grand de taille, trapu, buveur de bière célibataire, pas fichu de s’offrir un chez soi ni une compagne mais qui se contente de remplir sa place dans l’existence en vivant avec sa sœur, son beau-frère et son neveu de 10 ans, tout en se cassant la tête sur le fameux concours.
Quoi qu’il en soit, Ragle Gumm n’est pas n’importe qui. C’est une célébrité nationale, bien que lui n’en perçoive les échos qu’au niveau local de sa petite ville, située quelque part (je précise) dans l’Ouest américain. Vous vous rendez compte : Champion national depuis deux années entières – record absolu ! – du concours de La Gazette, « Où sera le Petit Homme vert la prochaine fois ? » !

Notons, avec un grand sourire espiègle, cette concession lexicale ironique de Philip K. Dick aux attentes à la fois du lectorat du genre et du marketing éditorial, qui veulent de la S.-F. avec vaisseaux intergalactiques, extraterrestres centauriens et sauts hyperdimensionnels. La science-fiction dickienne, elle, est tout autant cela et autrement : elle est psychédélique, sans ou avec psychotropes.

Revenons à Ragle Gumm. Sa marotte lui fait gagner des sommes bien plus rondelettes que celles de son beau-frère qui bosse au supermarché. Une marotte épuisante à laquelle il consacre douze à treize heures de travail par jour, dans le living, entouré de piles de papiers, de notes et de documents rassemblés pendant des années : ouvrages de référence, cartes, graphiques, bulletins-réponses envoyés au fil des mois… Pour sélectionner la bonne case parmi les 1 208 cases proposées, Ragle Gumm ne se transforme pas en voyant ni ne se base sur le hasard en laissant, par exemple, son doigt se poser quelque part sur la page du journal tout en gardant les yeux fermés. Bien au contraire, il compulse toutes les réponses précédentes, les compare, recherche des modèles de schémas, essaie de reconnaître des formes, étudie les énigmes publiées, et utilise son classeur “spécial à séquence” sur lequel la lumière se réfléchit en tache ronde qui se meut selon un certain schéma perceptible par lui-même. Eh oui, très esthético-pseudo-rationnel comme méthode. Et qui ne devrait pas pouvoir marcher à tous les coups. Et pourtant, ça marche.
Alors, lorsqu’on apprend qu’un accord secret a été passé entre La Gazette et Gumm, autorisant ce dernier à soumettre plus d’une réponse chaque fois, on se demande pourquoi les organisateurs du concours tiennent tant à ce que ce participant, certes doué d’une intuition peu commune, demeure leur gagnant indétrônable.

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Peu à peu, le récit qui avait démarré avec une allure de sitcom mordant sur la société américaine de consommation et de communication de masse des années cinquante se lézarde de sombreurs d’étrangeté : Vic Nielson cherche à trouver un cordon de lampe bien précis dans un endroit bien précis de sa salle de bains qui ne comporte pas de cordon à lampe mais un interrupteur mural ; Ragle Gumm voit se désagréger « en fines molécules incolores et sans traits » une buvette et son vendeur, devant lesquels il se tient pour commander une bière, et ne laisser d’autre trace qu’une petite étiquette portant le mot « buvette » ; un annuaire téléphonique avec des abonnés désabonnés et un magazine sans couverture parlant d’une actrice blonde célèbre, Marilyn Monroe, qui leur est cependant inconnue, tombent entre les mains de Vic, Margo et Gumm ; la lointaine banlieue de la petite ville est terriblement déserte et uniquement sillonnée de véhicules de l’armée, et de camions affichant sur leurs pare-chocs une bande de papier proclamant en couleurs vives « Un Monde Unique et Heureux » ; un exemplaire du Time datant de… 1997 ; un avion passant au-dessus de la maison de Gumm et une communication radio qui dit : « Non, c’est bon. Tu es en train de le survoler maintenant… en bas, juste en dessous. Oui, tu es en train de voir Ragle Gumm lui-même », et plein d’autres choses bizarres, anormales ou anachroniques, du type de celles que l’on trouve dans The Truman Show, dont le scénario est inspiré du Temps désarticulé.

« Qu’est-ce que le réel ? » se demande Ragle Gumm. « Le mot désignant l’objet a-t-il plus de consistance que l’objet qu’il désigne, qu’il nomme ? » Pourquoi a-t-il l’impression éprouvante d’être le centre de l’attention générale dans sa petite ville ? Plus : Pourquoi a-t-il l’impression d’être le centre du monde, de l’univers ? Et que tout le monde en sait plus sur lui que lui-même ? Est-il en train de s’engouffrer dans une forme pernicieuse de schizophrénie ? Ensuite, va-t-il continuer à se comporter comme un adolescent attardé qui s’investit dans la résolution d’un casse-tête chinois au lieu de se trouver un job normal ? Est-il victime d’une hallucination permanente qui le coupe irrémédiablement du réel ?
Comment le savoir ? Comment résoudre ce psycho-dilemme ?
L’option s’impose : il faut quitter la ville, s’enfuir, à tout prix !

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Écrit en 1958, Dick étant alors âgé de 30 ans et ayant déjà produit plus de cent nouvelles et une douzaine de romans – seuls cinq de ces romans seront publiés avant Le Temps désarticulé –, dont Loterie solaire (1953), Les Pantins cosmiques (1954) et L’Œil dans le ciel (1955) – (ces trois dates indiquant l’année de rédaction) –, Time Out of Joint (le titre américain) manifeste l’art et la technique narratifs dickiens à un degré qui frise celui de la jouissance pour tout connaisseur de l’œuvre de PKD, qui, cependant, découvre cet opus-ci sur le tard.
Atmosphères et situations banalisées, progressivement contaminées par des dislocations ou des dissociations soit de l’espace-temps soit de la perception du sujet, dialogues ramassés et denses, révélateurs de la personnalité, de l’état d’âme et des intentions des personnages, point de vue du personnage principal qui instaure l’implicite de l’altérité et gère la frontière entre réel et fantasme, réel et illusion, réel et hallucination, réel et méta-réel, imbrication de la sanité et de l’insanité, et interversion des critères de “normalité” et de “clairvoyance”, attribuant à un personnage considéré marginal des capacités supérieures de décryptage de la réalité…
Bref, un millefeuille boosté qui amplifie les champs de perception du lecteur.

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 16 (An 2) : semaine du lundi 18 au dimanche 24 avril 2016.

Extrait

« On s’était mis à lui faire prédire le point d’impact des missiles. Il dessinait ses graphiques et ses systèmes et effectuait des recherches statistiques avec l’aide d’une équipe qu’on lui avait attribuée, secondé par le major Black, un élément brillant qui ne demandait qu’à apprendre la technique de prévision. La première année, tout s’était déroulé correctement, après quoi le fardeau de la responsabilité avait terrassé Ragle. Savoir que c’était de lui que dépendait la vie de toute la population l’oppressait désormais. C’est alors que l’armée avait décidé de lui faire quitter la Terre. On l’avait installé à bord d’un vaisseau en partance pour un de ces lieux de bien-être où les grands responsables gouvernementaux venaient souvent gaspiller leur temps.
Le climat vénusien, à moins que ce ne fussent les qualités minérales de l’eau ou les bienfaits de la gravité, avait joué un rôle décisif dans la lutte contre le cancer et les troubles mentaux, depuis quelques années.
C’était la première fois de sa vie qu’il quittait la Terre, qu’il naviguait dans l’espace entre les planètes, qu’il se libérait de la gravité. Il échappait au plus grand des jougs, à la force fondamentale qui dictait le comportement de la matière. La théorie du Champ unifié d’Heisenberg avait rassemblé toutes les énergies, tous les phénomènes en une unique expérience et à présent que son vaisseau quittait la Terre, il abandonnait cette expérience au profit d’une autre, celle de la liberté totale.
Voilà qui répondait, selon lui, à un besoin dont il n’avait jamais pris conscience, à une pulsion aussi profondément dissimulée que permanente, qui l’avait accompagné au long de sa vie sans jamais s’exprimer. Le besoin de voyager, d’être un migrant.
Ses ancêtres s’étaient déplacés. Nomades vivant de cueillettes et non de culture, ils avaient gagné l’Occident par l’Asie.
(…)
Mais aucune race ni espèce n’avait jamais fait l’expérience d’une telle migration, de planète à planète. Comment faire mieux ? À présent, dans leurs vaisseaux, les hommes effectuaient le bond ultime. Chaque variété vivante sacrifiait à sa migration et se déplaçait, obéissant ainsi à une universelle pulsion, mais les hommes venaient d’atteindre le stade final, et dans la limite de leurs connaissances, nulle autre espèce n’avait réussi à en faire autant.
Le phénomène n’avait rien à voir avec les minéraux, les ressources du sol ni les mesures scientifiques. Ni même avec l’exploration ou les considérations de profit. Tout ceci n’était qu’excuses. La véritable raison échappait au domaine du conscient. Quand bien même on l’y eût exhorté, Ragle n’eût pu définir ce besoin qu’il avait pourtant pleinement ressenti déjà. Personne n’eût pu définir cet instinct à la fois des plus primitifs, des plus nobles et des plus complexes.
Et le plus drôle, se dit-il, c’est que les gens proclament que Dieu n’a jamais voulu que l’homme voyage dans l’espace ! »

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