Semaine 18 (An 2): Charades pour écroulés, de Raymond Chandler

Charades pour écroulés, de Raymond Chandler

(Playback – traduit de l’anglais par Chantal Wourgaft)

Éditions Gallimard, 1959

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Couv Charades pour écroulés blog18_An2

 

Assez dur pour faire de vieux os et assez tendre pour mériter de vivre

Le dernier roman de Chandler, publié moins d’un an avant sa mort, est considéré comme le moins prenant de ses sept romans. À juste titre. Ce qui ne l’empêche pas d’être un roman abouti.
Personnellement, j’ai trouvé que le rythme lent et progressif de l’intrigue était extrêmement bien développé, et même si le climax est du genre austère, la résolution arrive en accord avec tout ce qui la précède et la conclusion apporte une sortie de récit pour le moins plaisante et inattendue.

Un coup de téléphone malappris interrompt le sommeil du détective privé, Philip Marlowe. Une voix pleine de cette morgue prétentieuse propre à ceux haut placés dans la pyramide sociale lui dicte une mission : intercepter une jeune femme qui doit arriver à la gare et la prendre en filature. Marlowe, indisposé par le ton désagréable de son interlocuteur et son brief chiche en infos, est sur le point de le rembarrer. Le client, alors, lui dépêche un émissaire aguicheur : sa secrétaire, une blonde platine élégante et pugnace, porteuse d’un acompte sur honoraires et d’une avance sur frais.

Marlowe se retrouve à la gare. (Concernant la secrétaire, ce n’est que plus tard qu’une rencontre nocturne – qui vaut vraiment le détour pour le lecteur – confirmera leur attirance mutuelle.) Il repère sa cible, est épaté par sa prestance. Il l’observe, la sent inquiète, agitée, la voit passer d’un comportement de femme du monde à un comportement plutôt encanaillé, constate comment elle réagit face à un homme qui semble lui tenir la dragée haute.
Marlowe la suivra ; elle l’emmènera loin, dans un parcours où le détective devra sans cesse tâtonner, improviser, recevoir des coups et en donner… Et toujours supputer sur sa mission : Est-ce une simple mission de filature ou bien une affaire sordide dont il ne connaît ni les tenants ni les aboutissants ?

Jusqu’au moment où il se pose des questions : « Je faisais un sale boulot de fouine pour des gens que je n’aimais pas. Mais c’est pour ça qu’on te paie, mon pote ! Eux paient la facture et toi, tu remues la boue. Seulement, cette fois, je la sentais puer. »
En ajoutant quand même ce zeste de doute ironique qui caractérise sa personnalité désenchantée : « Cette fille n’avait pas l’air grue, ne semblait pas malhonnête. Autrement dit, elle était peut-être les deux, avec d’autant plus de chances de succès qu’elle n’en avait pas l’air… »

Car l’objet de sa filature a une nature bien complexe, bien changeante, et tient à acheter avec cinq mille dollars (époque des années cinquante) et d’autres appâts naturels un détective qui ne se vend pas.
Qui est-elle ? Qu’a-t-elle fait ? Quel passé s’acharne à ses trousses ?

Playback_Chandler_blog18_An2

Pour connaître le fin mot de l’histoire, Philip Marlowe enverra balader client, argent et intense béguin d’une femme en quête d’un homme.
Quitte à regagner sa solitude et son désenchantement : « Où que j’aille, quoi que je fasse, voilà ce que je retrouvais à mon retour : un mur nu, une pièce sans âme, dans une maison sans âme. Je posai mon verre sur la petite table sans avoir bu. L’alcool n’est pas un remède. Le seul remède, c’est de s’endurcir et ne rien demander à personne. »

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 18 (An 2) : semaine du lundi 2 au dimanche 8 mai 2016.
 
 
Extrait

« Lentement, il tourna la tête pour me dévisager.
– Je parle trop, c’est un fait. Votre nom, monsieur ?
– Philip Marlowe.
– Moi, je suis Henry Clarendon IV. J’appartiens à ce qu’il était convenu d’appeler la bonne société. Croton, Harvard, Heidelberg, la Sorbonne… J’ai même passé un an à Upsala, je ne me souviens plus très bien pourquoi. Sans doute pour me préparer à une vie d’oisiveté. Alors, vous exercez la profession de détective privé ? Comme vous le voyez, il m’arrive, malgré tout, de parler d’autre chose que de moi-même.
– Oui, monsieur.
– C’est à moi que vous auriez dû vous adresser pour avoir des renseignements. Évidemment, vous ne pouviez pas le deviner.
Je hochai la tête et allumai une cigarette, après en avoir offert à M. Henry Clarendon IV, qui refusa d’un vague signe de tête.
– N’empêche, monsieur Marlowe, que vous auriez dû le savoir. Dans tous les palaces du monde, il y a toujours une bonne demi-douzaine d’oisifs des deux sexes, qui passent leur vie assis dans les fauteuils, à épier les autres. Ils observent, ils écoutent, ils potinent, ils sont au courant de tout. Ils n’ont rien d’autre à faire, car la vie d’hôtel est la forme la plus mortelle de l’ennui. Je suis certain que je vous ennuie à mourir.
(…)
– Est-ce que Mitchell ferait chanter une femme ?
Il s’esclaffa.
– Il ferait chanter un nourrisson au berceau ! Un homme qui vit des femmes les fait toujours chanter, sans employer nécessairement ce terme. Il les vole aussi, s’il réussit à mettre la main sur leur argent. Mitchell a imité la signature de Margo West sur deux chèques. C’est ce qui a mis fin à l’aventure. Elle a certainement dû garder les chèques, mais elle ne fera rien d’autre.
– Monsieur Clarendon, sauf tout le respect que je vous dois, comment diable se fait-il que vous soyez au courant de tout ça ?
– C’est elle qui me l’a dit. Elle est venue pleurer dans mon gilet.
Il jeta un coup d’œil en direction de la belle brune.
– En ce moment, elle ne donne pas du tout l’impression que ce que je dis est vrai. Et pourtant, c’est la vérité.
– Pourquoi me le raconter ?
Ses lèvres esquissèrent un sourire grimaçant, d’un effet plutôt sinistre.
– Je n’ai aucune délicatesse. Moi-même, j’aimerais épouser Margo West, pour renverser les rôles. Il faut peu de chose pour distraire un homme de mon âge : un oiseau qui gazouille, la floraison extravagante d’un strelitzia… Pourquoi, lorsqu’il est parvenu à un certain point de sa croissance, le bouton prend-il une forme rectangulaire ? Pourquoi met-il si longtemps à s’ouvrir, et pourquoi les pétales sortent-ils invariablement dans un ordre déterminé, de telle sorte que le bout pointu et fermé du bouton ressemble à un bec d’aigle, tandis que les pétales bleus et orange lui donnent l’apparence d’un oiseau de paradis ? Quel est ce Dieu étrange qui a créé un monde aussi complexe, alors que de toute évidence, il aurait pu faire un monde tout simple ? Est-il omnipotent ? Comment le serait-il, alors qu’il y a tant de souffrance et que ce sont presque toujours les innocents qui souffrent ? Pourquoi une mère lapine, lorsqu’elle est attaquée dans son terrier par un furet, protège-t-elle ses petits de son corps en se laissant déchiqueter la gorge ? Pourquoi ? Deux semaines plus tard, elle ne saura même plus les reconnaître. Croyez-vous en Dieu, jeune homme ?
Il s’était embarqué dans une drôle de digression, mais apparemment, je ne pouvais faire autrement que de le laisser dire.
– Si vous voulez parler de Dieu omniscient et omnipotent, qui a voulu que les choses soient exactement ce qu’elles sont, alors non.
– Mais vous devriez croire en Dieu, monsieur Marlowe ! C’est d’un grand réconfort. En fin de compte, nous y arrivons tous, parce qu’il nous faut mourir et redevenir poussière. Remarquez que la vie éternelle pose de graves problèmes. Je ne pense pas que je me plairais au Ciel si je devais le partager avec un pygmée congolais, ou un coolie chinois, ou un marchand de tapis levantin, voire avec un producteur de Hollywood. Apparemment, je suis snob, et ce que je viens de dire est de mauvais goût. Je ne puis pas davantage imaginer le Ciel présidé par un personnage bienveillant à longue barbe blanche, communément connu sous le nom de Dieu. Ce sont là des concepts grotesques, issus de cerveaux primitifs. Mais il ne faut pas s’interroger sur les croyances des hommes, aussi idiotes soient-elles. De quel droit présumerais-je d’emblée que ma place est au Ciel ? D’ailleurs, ce serait plutôt ennuyeux, en fait. D’un autre côté, comment imaginer l’Enfer si un bébé mort avant le baptême doit y coudoyer un tueur à gages ou un commandant de camp d’extermination nazi, ou un membre du Politburo ? N’est-il pas étrange que les aspirations les plus nobles de cette sale petite brute qu’est l’être humain, que ses actions les plus méritoires, son héroïsme, son abnégation, son inlassable courage quotidien dans un monde sans merci – n’est-il pas étrange que tout cela soit tellement plus noble que son destin ici-bas ? Cherchons donc une explication tant soit peu rationnelle. Ne me dites pas que l’honneur n’est autre chose qu’une réaction chimique, ou qu’un homme qui, de propos délibéré, sacrifie sa vie pour un autre, ne fait qu’imiter un type de comportement. Dieu voit-il d’un œil serein un chat empoisonné mourir seul, en d’atroces souffrances, derrière une palissade ? Dieu accepte-t-il avec sérénité que la vie soit cruelle, et que seuls survivent les plus aptes ? Les plus aptes à quoi ? Oh ! non, loin de là ! Si Dieu était omnipotent et omniscient au sens littéral du terme, il n’aurait pas pris la peine de créer l’univers. Il n’y a pas de succès sans possibilité d’échec, ni d’art sans résistance de la matière. Est-ce blasphémer que de penser que Dieu a ses mauvais jours où rien ne va, et que les jours de Dieu sont très, très longs ?
– Vous êtes un sage, monsieur Clarendon… Mais vous avez parlé de renverser les rôles…
Il eut un sourire las. »

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