Semaine 19 (An 2): L’Ombre de Gray Mountain, de John Grisham

L’Ombre de Gray Mountain, de John Grisham

(Gray Mountain – traduit de l’américain par Dominique Defert)

Éditions Jean-Claude Lattès, 2015

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Littérature des choses dures de la vie

Allier une littérature documentaire, informative, à une littérature d’intrigue et de rebondissements, c’est ce que John Grisham réussit avec un sens pertinent du didactisme divertissant et avertisseur.
On en apprend, de ces choses qui ont trait aux pratiques véreuses de certaines études d’avocat ou de certaines compagnies minières, que l’on ignorait ou soupçonnait en surface. Et cela, sans être submergé ni intimidé par des tonnes d’infos ou un lexique savant.

Ce roman se lit avec intérêt, et aisément (malgré ses 558 pages en format poche), parce que la narration de John Grisham est, à défaut d’être captivante, accrocheuse et imagée.
Grisham raconte bien, avec clarté et sans emphase. Ses précisions vont à l’essentiel et ses personnages incarnent, avec juste ce qu’il faut d’étoffe psychologique, les thèmes (ou les causes) porteurs de son récit.
Déjà, rien que la partie introductrice (5 chapitres, 70 pages) interpelle et informe politiquement le lecteur, tout en le familiarisant avec le personnage principal et un autre personnage de premier plan.

Samantha, 29 ans, célibataire, master en sciences politiques de Georgetown, licence en droit de Columbia, travaille depuis trois ans comme avocate chez S&P, le plus grand cabinet d’affaires du monde, occupant 35 étages dans une tour du Financial District, à New York. Samantha gagne, prime inclue, quelque deux cent mille dollars par an ; bientôt, dans quelques années, elle fera du double million quand elle sera promue associée au sein du cabinet.
Mais on est en automne 2008, la Lehman Brothers vient de cramer et le tsunami du krach financier et bancaire continue sa dévastation : licenciements en masse, embauches gelées, sociétés mises en liquidation…
Fini le plan de carrière huilé de Samantha. Déçue, écœurée, elle se voit déjà rejoindre les rangs stupéfaits des chômeurs hyperdiplômés. Sauf que… petite lueur, mais toujours dans la logique du système, on lui propose un type spécial de licenciement : un congé sans solde avec maintien de sa couverture sociale, le temps que l’économie sorte du fossé, alors elle pourra réintégrer son poste ; pour cela, elle doit jouer pendant un an la bénévole pour une cause humanitaire, genre l’association pour la sauvegarde des marais de Lafayette, en Louisiane, le foyer pour femmes battues à Pittsburgh, ou le comité pour l’euthanasie de Tucson.
Par curiosité, par défi, elle envoie sa candidature à dix de ses associations humanitaires, essuie dix refus (poste venant d’être pourvu, lui répond-on). Le onzième contact est positif : le centre d’aide juridique de la Montagne, à Brady, dans les Appalaches, la grande région minière du pays.
Samantha se retrouve dans une Toyota de location à sinuer pendant des heures entre les montagnes en direction de l’ouest, sur une chaussée qui se rétrécit au fur et à mesure qu’elle se rapproche du bled perdu.

Brady, une bourgade de deux mille deux cents âmes, « géographiquement, à seulement cinq cents kilomètres de Washington, mais à un siècle dans le temps ».
Samantha y fait la connaissance d’un avocat, Donovan Gray, en prison, où l’a écrouée le cousin du shérif, un toqué qui se prend pour un policier et harcèle les automobilistes étrangers de passage. La petite voix de la citadine lui susurre impérativement de rebrousser chemin et de quitter ce bled de fous, d’autant plus que l’avocat se balade armé parce qu’il a beaucoup d’ennemis : « Je poursuis les compagnies minières », lui explique-t-il. Samantha accepte un café dans le resto du coin pour remercier l’avocat de l’avoir délivrée des pattes du toqué.

Donovan lui dit que le charbon est le premier employeur dans toutes les Appalaches, un employeur criminel. Il lui explique le procédé du “rasage de montagne”. Exit le minage en profondeur, bienvenue à l’exploitation à ciel ouvert. D’abord, on déforeste le sommet de la montagne ; puis, on enlève la strate de terre au bulldozer ; ensuite, on fait sauter à l’explosif la couche rocheuse. Et arbres, terre et roche sont jetés au bas des pentes, détruisant la flore, la faune et les rivières des vallées, ainsi que les… habitations. Enfin, on atteint la couche de charbon et on l’extrait tout en continuant à dynamiter pour exhumer le filon suivant. Ainsi, une poignée d’hommes et un bataillon de machines peuvent araser cent cinquante mètres de montagne en quelques mois. Et ce n’est pas terminé, côté catastrophe écologique. Le charbon doit être lavé. Cela crée une boue noire et toxique, stockée ad aeternam dans des bassins jusqu’à ce qu’un jour, la digue du bassin cède et que des centaines de milliers de tonnes de boue toxique dévalent la montagne, inondant vallées, maisons et écoles. Pire que les fameuses marées noires qui ont fait la une des médias, mais de ce qui se passe ici, on n’en parle pas, « parce que ce sont les Appalaches, le Pays Noir », et que c’est ainsi, le fric maintient les bouches cousues, point barre.

Qu’est-ce qui va pousser Samantha à tenter le coup à Brady ? Primo, elle fait la connaissance de Mattie Wyatt, la patronne du centre d’aide juridique, une femme de 61 ans, dévouée et tenace. La jeune New-yorkaise entrevoit les innombrables cas humains qui doivent être traités dans cette lutte inégale entre des compagnies toutes-puissantes et des victimes sans ressources, ni juridiques ni financières. Secundo, elle comprend que Donovan mène sa vendetta juridique contre ces sociétés minières qui ont détruit sa famille quand il était jeune. Elle apprécie sa détermination et son bagout de bête du prétoire. Mais surtout, elle sent encore confusément que cette étape de sa vie sera initiatique. Elle s’est dégagée de sa bulle new-yorkaise (qui a crevé), est sortie du monde virtuel des spéculations parasitaires de sociétés orbitant autour de la haute finance et de ses filouteries de haute voltige, et elle va plonger dans le réel, fait de larmes et d’épreuves, de joies et de luttes, dans un entrelacs d’interactions humaines intenses.

Un roman qui suscite une prise de conscience des comportements et malversations de groupes de personnes qui se croient au-dessus des droits humains. Un roman à lire, histoire de continuer à vivre moins cons.

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 19 (An 2) : semaine du lundi 9 au dimanche 15 mai 2016.

Extrait

« – Je veux vous montrer quelque chose, annonça Mattie. Cela ne prendra pas longtemps.
Elle freina et bifurqua sur une petite route qui serpentait sur le versant. Elles montaient à nouveau. Un panneau indiquait une aire de pique-nique avec un belvédère. Mattie se gara sur un petit parking flanqué de deux tables en bois et d’une poubelle. Derrière le pare-brise, un panorama de montagnes tapissées de forêts. Elles sortirent de voiture et marchèrent jusqu’à la rambarde au bord du précipice.
– C’est un bon endroit pour voir les dégâts que font les compagnies minières. Il y a trois sites d’excavation. (Elle tendit le doigt sur la gauche.) Là-bas, c’est la mine de Cat Mountain, à côté de Brady. Devant nous, c’est celle de Loose Creek dans le Kentucky. Et à droite, c’est Little Utah, elle aussi dans le Kentucky. Elles sont toutes en activité et continuent à extraire le charbon le plus vite possible. Ces montagnes culminaient autrefois à mille mètres, comme les autres. Regardez ce qu’il en reste.
Les montagnes avaient été scalpées. Plus de forêts, plus de sol. Elles étaient réduites à des amas de roches et de cendres. Leurs pointes avaient disparu. On eût dit des moignons de doigts sur une main mutilée. Elles étaient environnées par des crêtes intactes, parées d’orange et de jaune par l’automne, une merveille de la nature, s’il n’y avait eu ces plaies hideuses.
Samantha restait figée, muette, horrifiée par cette destruction.
– Cela ne peut pas être légal, bredouilla-t-elle finalement.
– Malheureusement si, selon les lois fédérales. Sur le papier, ils respectent la législation. Mais sur le terrain, ils agissent comme des voyous.
– Il n’y a aucun moyen de les arrêter ?
– Les procès se succèdent depuis vingt ans. On a eu quelques victoires au niveau fédéral, mais toutes les décisions de justice en notre faveur ont été contestées en appel. Or les cours d’appel de la région sont tenues par les républicains. Mais nous ne baissons pas les bras pour autant.
– Nous ?
– Nous, les gentils, ceux qui sont contre l’extraction à ciel ouvert. Le centre de la Montagne n’est pas officiellement en guerre contre les compagnies minières, mais à titre personnel je les soutiens. Nous sommes une minorité par ici, mais on n’arrête pas la lutte. (Mattie consulta sa montre.) Allez, on ferait bien de se remettre en route.
– Ça doit vous rendre malade, lâcha Samantha, une fois installée dans la voiture.
– Oui. Ils détruisent tout dans les Appalaches. C’est notre existence même qu’ils saccagent. Alors, oui, ça me rend malade. C’est bien le mot. »

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