Semaine 20 (An 2): Ville de la peur, de René Belletto

Ville de la peur, de René Belletto
P. O. L. éditeur, 1997

 

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Concerto pour peur et ville

Impression mitigée à la lecture de ce roman à la fois attachant et agaçant.
De situations intimes entre frère et sœur, amis ou amants, en situations de la vie professionnelle où se succèdent enquête, filature et pistes impasses, de micro-événements du quotidien le plus anodin en événements frappés du sceau de l’horreur meurtrière, de propos style brochure promotionnelle sur les chaînes hi-fi, la musique classique, avec ses compositeurs et ses interprètes, ou sur la topographie urbaine lyonnaise, René Belletto se fiche du littérairement correct en matière de genre (ici, le roman policier comme prétexte) et alterne humour potache, sentimentalisme pré-pubère et procédures para-policières, autour d’un fil narratif sous-jacent évoquant les incessants micro-remous de la vie intérieure.

L’année d’édition de Ville de la peur est 1997. René Belletto, né en 1945, aurait donc rédigé ce roman entre 51 et 52 ans. Si nous inversons les chiffres, on pourrait tout aussi bien imaginer qu’il l’ait écrit à 15 ou à 25 ans.
D’où l’impression mitigée : attachant et agaçant. Quoique, je l’avoue sans pouvoir l’expliquer rationnellement, bien plus attachant qu’agaçant.

Drôle de charme qu’exerce une narration qui semble proclamer à chaque fluctuation du récit en chapitres courts : « C’est du Belletto et ça ne ressemble à rien d’autre ! »
Côté tessiture psychologique des personnages, c’est minimaliste ; côté intrigue, c’est un ou deux traits au-dessus du degré zéro ; côté rebondissements, que ce soit du macabre ou du grave, ceux-ci sont toujours présentés au travers d’un filtre de banalisation, comme pour pas trop s’en faire et qu’ainsi va la vie, parfois.

Qu’est-ce qui se passe dans Ville de la peur ? « Ha ha », comme diraient un ou deux personnages.
Michel Rey est un inspecteur de police, âgé de 34 ans. Mais il est surtout un mélomane (obsessionnel-compulsif) et il rêve de devenir luthier – il a déjà fabriqué quelques guitares appréciées par des guitaristes. Il voue un culte à sa jeune sœur de 19 ans, pianiste talentueuse. Il adore sa mère adoptive et il s’inquiète pour sa santé. Il a un ami policier qu’il aime beaucoup. Dans son quartier, trois dames d’âge honorable le couvent des yeux comme un jeune dieu. Il aime énormément sa ville, Lyon. Il attrape en flagrant délit un mystérieux ennemi public de quartier numéro un, âgé de 12 ans. Accessoirement, un double meurtre horrifiant est perpétré, dont l’une des répercussions sera de lui faire croiser le chemin d’une jeune femme qu’il va aimer dès la première rencontre et avec qui il va coucher à la deuxième. Au finale, ce personnage fragile et attendrissant aura une ou deux réactions impulsives et implacables, mais René Belletto, là aussi, n’en fera pas grand tapage.

Donc… à lire ?
Oui, nécessairement.
Et je vais me hâter de découvrir un deuxième Belletto.

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 20 (An 2) : semaine du lundi 16 au dimanche 22 mai 2016.

Extrait

« Michel se retrouva tout éberlué dans la rue Bellecordière. Il eut un frisson. Nadia avait raison, il ne faisait pas aussi chaud que ça. Personne dans la rue, silence total. La ville était déserte. Ses pas résonnaient fort, et la clé, quand il ouvrit la portière de l’Alfasud, déclencha une sorte de vacarme. Jamais, lui semblait-il, il n’avait entendu les sons avec autant de netteté.
Il rentra en se laissant conduire par sa voiture. Personne dans Lyon. Seules les lumières électriques signalaient la vie. Peut-être allaient-elles s’éteindre d’une seconde à l’autre, toutes d’un coup.
Chez lui, Michel fut presque soulagé d’entendre marcher la vieille Cachard, qui faisait l’une de ses nombreuse rondes nocturnes. (Ruflet, la vieille du dessous, qui était plus fragile et plus délabrée que Cachard, bien qu’elle dormît, elle, comme une souche, et qui avait une certaine fierté de ses petites maladies, prenait parfois ombrage des insomnies de l’autre et insinuait qu’elle dormait en cachette une partie de la journée. Mais Michel savait que c’était faux.)
Il commença par embrasser Saint-Thomas entre les oreilles, plusieurs fois de suite. Le chat, étonné, se laissa faire, mais resta dignement sur son quant-à-soi, comme désireux de comprendre ce qui se passait avant de faire lui-même le fou, ce qui néanmoins ne tarda guère.
Puis Michel, dans son petit atelier, contempla et caressa les pièces de bois superbes, sèches à point, dans lesquelles il taillerait sa prochaine guitare, sapin du Canada, palissandre du Brésil, cèdre d’Amérique latine.
Au mois d’août, si le destin le voulait.
Il décrocha le téléphone et composa le numéro d’Anna Nova. Mais il s’arrêta au sixième chiffre et raccrocha.
Il écouta deux des « chants sacrés » de Jan Pieterszoon Sweelinck, Diligam te Domine et Tanto tempore vobiscum sum, puis, tout en lisant dans Hifi News l’article sur les enceintes Energy Veritas v2.8, la si jolie valse du ballet Mascarade d’Aram Khatchatourian, morceau qui supportait d’être écouté un peu fort, ce dont Michel ne se priva pas, puisque aussi bien Madeleine Cachard ne dormait pas. Quant à Clotilde Ruflet, une bombe atomique pouvait exploser sous son lit sans modifier le rythme de sa respiration.
Tout en écoutant et en lisant, il pensait aux assassins de Marie Livia-Marcos. Il aurait voulu les arrêter cette nuit, tout de suite, et les traîner en prison.
Il apprit dan Hifi News que les Energy Veritas v2.8 réunissaient en un seul module de fréquences convergentes les deux haut-parleurs de fréquences aiguës et moyennes, de sorte qu’était réalisé un sorte d’idéal acoustique : les sons produits par ces deux haut-parleurs émanaient comme d’une source unique. Enfin, avant d’aller se coucher, il écouta non pas du Bach, comme les autres jours, mais le dernier quatuor écrit par Mendelssohn, le fameux Requiem pour Fanny, le seul morceau que Michel, un jour, avait eu peur d’écouter, au point de penser qu’il ne pourrait plus jamais l’écouter de sa vie. Mais ce soir, comme il l’avait pressenti, le quatuor l’apaisa plutôt. »

 

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La couverture de l’édition 2008 chez Gallimard, collection Folio,

avec le texte revu par l’auteur

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