Semaine 22 (An 2): Par vent debout, de J. F. Freedman

Par vent debout, de J. F. Freedman

(Against the Wind – traduit de l’américain par Jean Clem)

Éditions J’ai lu, 1994

 

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« Pour une fois, rien qu’une fois, faire les choses correctement »

Will Alexander est avocat. Un redoutable grand avocat de la défense.
Will Alexander n’est pas bien dans sa peau. Donc, il boit.
Qu’est-ce qui le perturbe au point de rechercher l’oubli dans l’évasion éthylique ?
Un premier divorce qui a laissé en rade un beau projet de relation père-fille, fillette celle-ci et écartelée entre maman et papa ?
Un second, où l’ex-reine de cœur s’est transformée en sorcière avide de sous ?
Pourtant, dans sa profession, il s’en sort brillamment en tirant la plupart du temps un joker gagnant de sa sombre cape de justicier sans peur ni reproche.

Alors, quel conflit intime tarabuste-t-il Will Alexander ?
Parce que ce conflit méconnu lui a coûté, primo, de voir pour cause d’ébriété réitérée et de chasse aux jupons bariolés son nom barré du bureau d’avocat, dont l’enseigne portait haut son nom, et secundo, de se retrouver contraint pour sauver la mise de sa vie d’accepter de sauver celle de quatre totalement sinistres bikers accusés de meurtre.

Peut-être trouverions-nous un élément de réponse ici : « Je plane, explosé au-delà de toutes limites, assis dans une sorte de sauna, une cabane plantée à l’est de Taos en compagnie d’un vieil ami indien, Tomas Lost Ponies, le célèbre shaman Pueblo. C’est un homme qui ne cesse de sourire et de rire alors que lui et son peuple sont écrasés depuis aussi loin que remonte sa mémoire, ce qui dans son cas représente soixante-dix-sept ans, bien qu’il ne paraisse guère plus âgé que moi, peut-être même pas du tout. D’un point de vue strictement légal, je ne devrais pas me trouver là : ceux qui ne sont pas membres de la Native American Church, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas au moins un huitième de sang indien, n’ont pas le droit de participer à ces rituels et encore moins celui de prendre du peyotl, qui n’est pour la justice ignorante et brutale des Américains d’origine anglo-saxonne qu’une drogue hallucinogène comme une autre, donc intrinsèquement mauvaise et dangereuse. Je devrais naturellement, en tant qu’officier de justice, être très au fait de ce qui est légal et de ce qui ne l’est pas. Mais je suis un invité ici, il serait de mauvais aloi de refuser l’hospitalité de mon hôte. Puis je sais, en me drapant de nouveau dans la robe noire de ma profession d’avocat, que si la justice est sévère, c’est aussi une maîtresse compréhensive et capable de compassion (au moins dans les manuels de droit de première année), et que les lois sont une mosaïque d’événements incertains, confus, de sorte que le dossier d’aujourd’hui, Martin contre Dugenou, sera demain celui de Dubois contre l’Éducation nationale.
Je suis, donc je plane. Et si une chose aussi bonne est illégale, va te faire… »

Le ton est donné, ironique, humoristique, perspicace, caustique, et J. F. Freedman le maintient tout au long d’un récit qui alterne de palpitantes joutes entre plaidoirie et réquisitoire dans le ring du prétoire avec des échanges désabusés comme des directs d’ancienne affection et des étreintes de nouveaux étrangers dans le no man’s land relationnel d’un couple divorcé.
Une autre ligne narrative, antérieure à la ligne principale, intervient par intermittence (elle se distingue par sa typographie en italique). Avec ce procédé qui passe outre au point de vue monopolisé par le personnage principal, le romancier nous révèle des actions et des situations que les personnages impliqués pourraient rapporter fidèlement ou avec des omissions et des remaniements, intentionnels ou non.
Cependant, même ce point de vue parallèle qui fonctionne comme une sorte de flash-back de la narration, n’est pas omniscient : des faits et pensées auraient pu lui échapper.
D’où, relativement au procès en cours où la vie des quatre bikers et l’espérance de vie professionnelle de leur avocat sont mises sur la sellette, un suspense habilement entretenu entre ce que la narration dit et montre et ce qu’elle omet de faire entraîne le lecteur qui sourit de contentement face à la solidité de structure de l’intrigue et qui s’intéresse fortement aux enjeux éthiques qui motivent, accablent et encouragent ce héros à la dégaine désenchantée et néanmoins convaincu de la nécessité de ne pas se désister des principes personnels fondamentaux.

« J’assène mon poing avec une telle violence sur la table que je les fais tous sursauter.
– Tout ce que je demande c’est la vérité, hurlé-je. La vérité simple, brut de décoffrage. Avec ça, je vous défendrai même si vous êtes coupables, à fond. Mais là, je ne peux pas.
– On vous l’a dite, la vérité.
Loup Solitaire (chef de la bande des bikers) me fixe.
– Mon cul. (Je referme leur dossier.) Adressez-vous à quelqu’un d’autre. Je ne supporte pas qu’on me mente.
– On vous a dit la vérité, répète-t-il, le regard de plus en plus fixé sur moi. On vous a dit la putain de vérité !
Nous sommes tous les deux debout désormais et nous nous hurlons à la figure.
– Vous êtes des sacs à merde de menteurs, tous tant que vous êtes !
– C’est la vérité ! hurle-t-il en retour, tout aussi enragé. On sait pas de quoi vous parlez, bordel !
(…)
La vérité, c’est que je ne peux pas lâcher. Si la situation ne tanguait pas au cabinet (d’avocats), si Patricia (sa première femme) ne m’avait pas lancé sa bombe en pleine figure, si je n’étais pas sur le point de conclure avec Holly (la seconde), et si tout ce qui semble s’être ligué contre moi pour me détruire n’existait pas, je le ferais peut-être. Mais ces quatre-là sont tout ce qui me reste maintenant. Leur affaire va me soutenir financièrement (c’est dégueulasse et ça a l’air injuste comme idée, mais c’est comme ça), et va me donner le temps de voir venir. Tout au fond de moi, je sais qu’avec Andy et Fred (les associés qui l’ont laissé tomber) ce ne sera jamais plus comme avant. Même si je ne les avais pas envoyé balader dans un accès de colère infantile et borné de suffisance, les ponts auraient été coupés de toute façon dès ce qu’ils ont fait. Il va falloir que je recommence de zéro. Ce n’est certainement pas la pire chose du monde compte tenu de mon excellente réputation d’avocat pénal, mais ça fait peur tout de même.
De plus, je n’aime pas abandonner mes clients. Je ne l’ai jamais fait, même lorsque j’avais les meilleures raisons de le faire, les deux ou trois fois où ils me mentaient au nez. Je crois toujours que “tout accusé a droit à la meilleure défense”, quelle que soit l’opinion de la société à son égard. Et puis j’apprécie ce genre d’affaire : j’aime les clients comme eux, les marginaux qui vivent dangereusement, qui représentent tant de choses que nous abominons, qui nous effraient, qui nous incitent à fuir pour nous mettre à l’abri. Je me mets à l’abri tout autant que le voisin ; aussi, quand l’occasion m’est offerte de bondir sur mes petites jambes et de hurler un peu, je fonce. C’est libérateur.
Et il est possible qu’ils disent la vérité. Cela s’est déjà vu aussi. »

La vérité, c’est que certains haut placés, et visant encore plus haut, ont décidé qu’elle ne serait jamais révélée. C’est son opposé qui est affirmé et toute l’opinion publique suit les allégations répandues à l’encontre d’individus effrayants, et la justice a en quelque sorte déjà signé la condamnation à mort des bikers.
Et une fois que Will Alexander sera intimement convaincu de l’innocence de ses quatre clients, ce sera la rage d’écraser des pourris qui le lancera dans une enquête pleine de rebondissements et faisant apparaître de nouveaux personnages, chacun plus extravagant que l’autre. Non, on ne s’ennuie nullement avec ce thriller juridico-policier.
Moi, j’ai été emballé et carrément épaté. Les bons romanciers qui ne se la pètent pas dans l’auto-frime et dans la moi-j’t’invente-un-nouveau-langage-d’élite-intello, je les aime fort. A. Dumas, nous te saluons.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 22 (An 2) : semaine du lundi 30 mai au dimanche 5 juin 2016.

Extrait

« Mais il existe parmi nous des millions de gens qui ne se considèrent pas comme membres de la communauté de base ? Même si, en termes strictement économiques, ils parviennent à accéder au niveau des classes moyennes, ils continuent à se sentir étrangers, à part. Et quand on n’appartient pas au groupe, pourquoi devrait-on obéir à ses lois ? Je pense que la plupart de ces personnes estiment n’avoir jamais eu le moindre choix, telles ces familles qui vivent d’aides diverses depuis quatre générations sans avoir jamais connu autre chose. Mais d’autres, comme les bikers, choisissent bel et bien d’être à part, en dehors. Et cela fait quelques jours, depuis leur inculpation, que je me demande pourquoi.
Je pose la question à Gene.
– Pourquoi en est-il ainsi ?
– Parce que dans cette société, m’explique-t-il soudain sans distance, il faut qu’il y ait des perdants. Je veux dire, cette idée de gagnants, hein, le truc américain, gagner, les gagnants… Eh bien, pour qu’il y ait des gagnants, pour que le système marche, il faut également des perdants, d’accord ? Et pour le pékin moyen, à qui on a bourré le crâne toute sa vie en lui disant que si tu fais ça et ça tu feras partie des gagnants, les gens comme nous, pour qui tout ça n’est qu’un gros tas de conneries et qui le disent bien haut et bien fort, les gens comme nous ce sont des perdants pour eux, d’accord ? Et les gagnants doivent toujours être du bon côté du manche, d’accord ? Donc, les gens comme nous, considérés d’avance comme les perdants, on aura l’autre côté, le mauvais.
– Vous reconnaissez dons être des perdants, dis-je.
– Des clous ! (Il finit sa première nouvelle bière, vide la moitié de la seconde en une seule gorgée.) C’est vous qui voyez en nous des perdants. Nous, nous nous considérons comme les plus grands gagnants de tous les temps. »

Semaine 21 (An 2): Des Larmes sous la pluie, de Rosa Montero

Des Larmes sous la pluie, de Rosa Montero

(Lágrimas en la lluvia – traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse)

Éditions Métailié, 2013

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« – Je sais qui tu es, je sais comment tu es. Je t’ai vue.

– Ah, oui ? bredouilla la rep.

– J’ai vu ton dessin essentiel. »

Une situation étrange et violente se met en place et explose dans les sept premières pages de ce roman de cyberpunk. Entre-temps, le lecteur a fait la connaissance d’un personnage féminin, Bruna, dont nous découvrons en petites touches parsemées par la romancière la nature androïde, une « réplicante » tout ce qu’il y a de plus humain sans l’être tout à fait, qui se réveille au crépuscule dans son appartement planté en pleine mégapole de l’an 2109, avec une gueule de bois qui lui martèle le crâne et une pensée obsessionnelle à propos d’un certain délai chiffré en années, mois et jours. En plus de son crâne, quelqu’un martèle sa porte. Bruna demande à son ordinateur domotique d’afficher à l’écran le visiteur importun : une voisine, qu’elle croise parfois, et qui, aussitôt entrée, tente de l’étrangler. Bruna, conçue, programmée et entraînée pour combattre, prend le dessus. L’assaillante, hystérique, les yeux hallucinés, fendus par la pupille verticale caractéristique des « reps », l’accuse, et tous les techno-humains comme elle, de lui avoir implanté « leurs sales trucs pour la transformer en l’une des leurs », puis elle s’arrache un œil et perd connaissance. Via son majordome robotique, Bruna appelle les Urgences officielles, lesquelles réclament le numéro de l’assurance de la victime. Bruna n’ayant trouvé ni le bracelet-ordinateur usuel, ni aucune plaque civile ou puce d’identification, les Urgences coupent la communication. Elle contacte alors les Samaritains, une association civile qui offre des services médicaux aux non assurés. L’employé de l’association cherche à savoir si la victime est humaine ou techno-humaine, et Bruna lui lance, furieuse, que « cette question est anticonstitutionnelle ». « Tout le monde savait qu’ils donnaient la priorité aux humains, naturellement. Ce n’était pas une pratique légale, mais ça se faisait. Et le pire, se dit Bruna, c’est qu’il y avait une certaine logique à faire ça. Quand un service médical était débordé, peut-être qu’il était plus judicieux de privilégier ceux qui disposaient d’une espérance de vie bien plus longue. Ceux qui n’étaient pas de précoces condamnés à mort, comme les reps. Qu’est-ce qui était le plus rentable : sauver une humaine qui pourrait vivre encore cinquante ans, ou une techno-humaine qui n’en avait peut-être plus que pour quelques mois ? Un ressentiment amer et glacé monta dans sa bouche. »

Bruna Husky est une réplicante de combat, elle est athlétique, de grande taille, a le crâne rasé et un tatouage en forme de ligne noire qui parcourt verticalement son corps de son front jusqu’à son orteil et boucle la boucle en remontant jusqu’à l’arrière de son crâne. Après avoir servi ses constructeurs durant ses deux premières années de vie, elle a été affranchie et a intégré la vie civile en tant que détective privée. Au début du récit, il lui reste à vivre quatre ans, trois mois et vingt-neuf jours.
Bruna est âgée de six ans rep ou trente et un ans virtuels. Car tous les reps ont un âge situé entre vingt-cinq et trente-cinq ans, leur espérance de vie étant de dix années environ avant que la TTT (Tumeur totale techno) ne les fasse dépérir et mourir en quelques semaines. Ils “naissent” munis d’une mémoire artificielle, dont le “scénario” est rédigé par des « mémoristes », des écrivains qui créent les quelques centaines de souvenirs qui forgent une mémoire et une identité.
Il y a un demi-siècle, en 2053, les premiers androïdes ont été fabriqués à partir de cellules-souches soumises à un développement accéléré, pour être exploités dans les milieux éprouvants des colonies minières extra-planétaires. Appelés Homolabs au début, on les désignera ensuite sous le nom de réplicants, « terme tiré d’un vieux film futuriste très populaire au 20e siècle », autrement dit du mythique Blade Runner.

Si Blade Runner de Ridley Scott (produit en 1982 et au scénario adapté d’un roman de Philip K. Dick, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, publié en 1968), qui, loin d’être un chef-d’œuvre, n’en est pas moins un excellent et mémorable film de science-fiction, a une raison d’être qui le transcende, c’est la séquence – culte ou cultissime, on sera toujours à court de termes pour signifier son profond impact sur la réflexion ontologique à propos de l’être et de l’existence – la séquence où, suite à une inversion spectaculaire de la notion de « bons vs méchants », le réplicant prénommé Roy, un super-androïde qui égale, et surpasse l’homme, accomplit un terrible acte de dernière volonté en sauvant la vie de l’exécuteur mandaté et payé par le système pour le détruire. Dans les dernières paroles qu’il prononce avant de “s’éteindre”, Roy déclare que « tous ces moments » vécus, ressentis, sa vraie mémoire, sa propre identité acquise après sa rébellion, « seront perdus comme des larmes sous la pluie ».

Voilà le point de départ du roman de Rosa Montero : l’angoisse existentielle éprouvée par un androïde, son désir irrépressible d’avoir une identité propre, d’être reconnu dans son individualité et, surtout, de vivre plus que ne le permet la “date d’expiration” imposée par les constructeurs créateurs.
La différence avec les réplicants de Philip K. Dick, c’est que les créatures de Montero sont faites de chair et de sang, et vivent deux fois plus longtemps.

Il serait déplacé, impropre et proprement irraisonné de soutenir que le roman de Rosa Montero appartient au genre de la fanfiction.
Née en 1951, l’auteure signe avec Des Larmes sous la pluie (2011) un roman d’éternelle jeunesse, avec lequel elle rend hommage à un aîné, à qui elle emprunte la notion de personnage-“réplicant torturé par sa condition” et le concept d’implants mémoriels, en créant un récit original très personnel, animé par une héroïne forte et fragile, lucide et désespérée, solitaire, rescapée d’une tragédie amoureuse dont elle survit en endurant les séquelles, qui évolue dans une civilisation hypertechnologique soumise aux contraintes et retombées de la géopolitique et de l’exopolitique.
Car il y a près d’une décennie que le processus d’unification a abouti à la création des États-Unis de la Terre, dans le but d’adopter une attitude collective et concertée dans les échanges établis avec les civilisations extraterrestres.
Cependant, deux États-colonies ont fait scission avec la gouvernance planétaire, deux mondes flottants plutôt, orbitant dans l’espace, sectaires et isolationnistes.
Et sur Terre, deux mouvances politiques irriguent une situation conflictuelle latente, un résidu de la Guerre Rep provoquée par l’insurrection des premiers homolabs traités en esclaves : la mouvance pro-rep antiségrégationniste qui prône une coexistence humains-reps et la mouvance suprémaciste humaine qui veut éradiquer les réplicants, accusés de comploter pour prendre le contrôle de la planète.
Résultat : en pratique et officieusement, les reps sont considérés comme des citoyens de troisième classe.
Mais la situation prend une allure inquiétante lorsque des reps commencent à mourir dans des circonstances atroces et mystérieuses. Point commun de ces morts, présentées comme des suicides : la présence d’un implant de mémoire adultéré dans le cerveau de chaque victime.
C’est dans ce contexte annonciateur de grands troubles à venir que Myriam Chi, leader du MRR (Mouvement radical réplicant), un groupe d’activistes techno-humains, fait appel à Bruna Husky pour qu’elle enquête sur ces implants qui sont proposés dans le marché noir et sur des menaces adressées à sa personne.

Téléportation, colonies spatiales totalitaires, eau purifiée vendue au détail, arbres artificiels, falsification des archives de l’Histoire, communication holographique, chirurgie esthétique généralisée, zones d’Air Zéro, Terroristes instantanés qui se font exploser pour protester contre le Système, extraterrestres captant les pensées des personnes avec lesquelles ils ont eu un rapport sexuel, mémoriste pygmalion et parèdre…, Des Larmes sous la pluie est un roman sombre, pessimiste, dystopique, comme se doit de l’être un bon roman de cyberpunk.

Hélas ! – et un “hélas” qui connote “mais”, “par contre” et “malheureusement”, avec un grand point d’exclamation –, au dénouement de l’intrigue un imprévisible deus ex machina tombe comme un éléphant dans le dé à coudre. Imprévisible parce qu’invisible, insoupçonnable, non suggéré, non évoqué, non insinué auparavant au cours de l’intrigue.
Mais, bon, malgré tout la résolution ne perd pas sa cohérence et la conclusion fait gracieusement sa révérence au lecteur.

Pour ma part, j’ai pris un énorme et intelligent plaisir à la lecture du roman de Rosa Montero, au point que j’ai énormément envie de revoir Bruna Husky, et, si possible, de m’assécher en sa compagnie la mare croupissant d’idées noires au comptoir du bar d’Oli, un soir de spleen.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 21 (An 2) : semaine du lundi 23 au dimanche 29 mai 2016.

Extrait

« Et Bruna se trouvait maintenant allongée dans un lit de privation sensorielle, sur un matelas de légères boules d’air, avec des lunettes virtuelles qui la faisaient se sentir au milieu du cosmos. Elle flottait placidement dans les ténèbres stellaires, sans poids ni corps. En ce lieu reculé et confortable parvint la voix légèrement mielleuse de Virginio Nissen.
– Dis-moi trois mots qui te font mal.
Il fallait répondre vite, sans réfléchir.
– Blessure. Famille. Douleur.
– Éliminons le premier : sémantiquement trop pollué. Pense à ta famille et dis-moi trois autres mots qui te font mal.
– Rien. Personne. Seule.
– Que signifie rien ?
– Que c’est un mensonge.
– Qu’est-ce qui est un mensonge ?
– Nous en avons déjà parlé plein de fois.
– Encore une fois, Husky.
– Tout est un mensonge… Les sentiments… Le souvenir de ces sentiments. L’amour de mes parents. Mes parents eux-mêmes. Mon enfance. Tout est devenu du vent. Ça n’existe pas et ça n’a pas existé.
– L’amour que tu ressens pour ta mère, pour ton père, il existe.
– Un mensonge.
– Non, cet amour est réel. Ton désespoir est réel parce que ton sentiment est réel.
– Mon désespoir est réel parce que mon sentiment est un mirage.
– Mes parents sont morts il y a trente ans, Husky.
– Toutes mes condoléances, Nissen.
– Je veux dire que mes parents n’existent pas non plus. J’en garde juste le souvenir. Comme toi.
– Ça n’est pas la même chose.
– Pourquoi ?
– Parce que mon souvenir est un mensonge.
– Le mien aussi. Toutes les mémoires mentent. Nous inventons tous notre passé. Tu crois que mes parents ont vraiment été comme je m’en souviens aujourd’hui ?
– Ça m’est égal parce que ce n’est pas la même chose.
– D’accord, laissons ça. Et le deuxième mot, personne ? Qu’est-ce que ça signifie ?
– Solitude.
– Pourquoi ?
– Écoute… Tu ne peux pas comprendre. Un humain ne peut pas comprendre ! Peut-être que je devrais chercher un psychoguide techno. Il y a des techno-humains qui font ça ? Même les rats… même le mammifère le plus misérable a son nid, sa meute, son troupeau, sa portée. Les reps sont privés de cette union essentielle… Nous n’avons jamais été véritablement uniques, véritablement nécessaires à quelqu’un… Je veux parler de cette façon qu’ont les enfants d’être nécessaires à leurs parents ou les parents d’être nécessaires à leurs enfants. En plus, nous ne pouvons pas avoir d’enfant… et nous ne vivons que dix ans, former un couple stable est très difficile, ou alors c’est une agonie.
Sa gorge se serra subitement et la détective se tut de peur que sa voix n’éclate en sanglots.
(…)
– Je veux dire que tu n’es vraiment important pour personne… Tu peux avoir des amis, et même de bons amis, mais même avec le meilleur des amis tu ne peux pas occuper cette place essentielle d’appartenance à l’autre. Qui va s’inquiéter de ce qui m’arrive ?
C’était formidable, se dit Bruna ironiquement : c’était réellement formidable de payer quatre-vingts ges à un psychoguide pour réussir à se pourrir l’après-midi et passer un sale quart d’heure. »