Semaine 23 (An 2): Identification des schémas, de William Gibson

Identification des schémas, de William Gibson

(Pattern Recognition – traduit de l’américain par Cédric Perdereau)

Éditions Au diable vauvert, 2004

 

Site de l’éditeur

Site de l’auteur

Site du libraire diffuseur

 

couv-schemas-gibson-blog23_an2

 

Schémas à fabriquer

« Tommy Hilfiger, ça ne rate jamais. Pourtant elle se croyait à l’abri, maintenant. À New York, on lui avait dit qu’il était en pleine dégringolade. Comme Benetton. Que le nom allait rester, mais pour elle, le poison serait dissipé. C’est une question de contexte, ici. À Londres, elle est prise au dépourvu. La réaction est instinctive. Comme quand on mord dans une feuille d’alu.
Un coup d’œil à droite, l’avalanche déboule. Une montagne de Tommy déferle dans sa tête.
Mon Dieu, mais ils ne savent pas ? Ce truc est un simulacre de simulacre de simulacre. Un ersatz dilué de Ralph Lauren, déjà reliquat de la gloire passée des Brooks Brothers, eux-mêmes tout juste à la hauteur de Jermyn Street et de Savile Row, agrémentant leur prêt-à-porter de maille polo et de galons de régiment. Mais Tommy, c’est vraiment le degré zéro. Le trou noir. Il doit y avoir un plancher Tommy Hilfiger, en dessous duquel on ne peut pas descendre. On ne peut pas s’éloigner davantage de la source, se vider davantage de sa substance. Du moins, elle l’espère, sans savoir. Elle suppose que c’est même exactement ce qui garantit la longévité de la marque.
Il faut qu’elle sorte de ce logorinthe, et vite. Mais l’escalator vers la rue la replongera dans Knightsbridge, qui n’a plus l’air si salvateur. Elle se souvient que la rue descend. Entraîne toujours son énergie vers cet autre nexus fatal : vous qui entrez chez Laura Ashley, abandonnez tout espoir. »

Le lecteur avance, quelque peu dérouté, comme sous le contrecoup d’un décalage horaire sémiotique, le long des premières pages de ce roman, lesquelles, à part l’annonce d’une intrigue à venir assez sibylline, ont des allures de chronique de mœurs urbaines et de tics et tocs sociaux, rédigée par un transfuge du CNRS (département sociologie) qui opérerait dans les rubriques mode et tendance d’un Vogue réformateur.
Une fois l’effet jet-lag estompé, le lecteur constate qu’il s’est maintenant familiarisé avec une cousine américaine de Jane Birkin, Cayce Pollard, 32 ans, qui ne porte que du blanc, du noir et du gris, avec ses cheveux sombres et ses yeux gris pâle. Un look qui aspire à une sorte de « neutralité sémiotique ».
Dans le milieu des fabricants de mode et d’articles & accessoires tendance qui ont recours à ses services, elle est connue pour être une « chasseuse de cool » freelance : « Les fabricants l’emploient pour les tenir informés de la mode de la rue. Cayce a donc roulé sa bosse. On l’a déjà lâchée dans des quartiers comme Dogtown, où le skateboard est né, pour explorer les racines et trouver le prochain gros coup. (…) Elle a rencontré le premier type à avoir porté sa casquette à l’envers. Un Chicano. »

Au début du récit, Cayce se trouve à Londres, dans l’appartement d’un ami vidéaste qui est en tournage en Russie. Elle vient d’arriver de New York et elle essaie de récupérer son âme qui tarde à la rejoindre, traînant au bout de son cordon ombilical gris, quelque part au-dessus de l’Atlantique. Conséquence du décalage horaire, qu’elle a toujours subie, et subira encore.
Elle a une phobie (entre autres) particulière, assez inattendue pour une “sourcière” à l’affût des tendances de la mode et des mèmes sociétaux : elle est allergique aux logos des marques. D’où sa tendance à la neutralité existentielle, mentionnée plus haut. « Ce qu’on prend généralement pour du minimalisme à outrance est un effet de sa surexposition aux moteurs de la mode. Chez elle, cela a déclenché l’éradication impitoyable de tout signe distinctif sur ce qu’elle porte. Elle est, littéralement, allergique à la mode. Elle ne tolère que ce qu’on aurait pu porter sans susciter le moindre commentaire à n’importe quel moment entre 1945 et 2000. C’est une zone non frimeur à elle seule, une école d’anti unipersonnelle, dont l’austérité même menace régulièrement d’engendrer des disciples. » Selon l’une de ses amies, Cayce « s’est éloignée du matérialisme, est surnaturellement adulte, et n’a besoin d’aucune preuve extérieure d’identité ».

Voilà le personnage féminin atypique, et principal, dont le lecteur doit s’accommoder pour réussir à opérer sa propre reconnaissance des structures qui sous-tendent un récit assez cérébral, quoique animé par une intrigue de thriller, et traversé par des personnages, de premier plan et secondaires, tordus, tordants et pittoresques, tel ce Voytek, un jeune Polonais blond en baggies noirs de skater et, en travers de la poitrine, une éternelle besace renfermant des Sinclair ZX81 qu’il collectionne, un petit ordinateur personnel des années 80 avec 1 K de mémoire vive, que l’acheteur devait lui-même programmer ; ou ce Hobbs, un Sam Beckett aux ongles noirs, grincheux et matheux de Cambridge, passé par la NASA et qui est passionné de Curtas, de petites calculatrices mécaniques en forme de grenade.

La raison de la présence de Cayce Pollard à Londres ? Une réunion dans les bureaux de Blue Ant (Londres) pour qu’elle scanne, scrute et jauge (en quelques secondes), avec sa perception ultra-aiguë du design, le nouveau logo d’une grande marque internationale de chaussures de sport et qu’elle rende son verdict : un oui, ou un non, que personne, dans ce dernier cas, ne cherchera à discuter : « Le contrat de Cayce pour une consultation de ce type stipule qu’on ne lui demandera en aucun cas de critiquer, ou de donner le moindre conseil créatif, le moindre apport que ce soit. Elle n’est là que pour servir de réactif humain très spécialisé. »

Blue Ant est une société installée à l’international, une agence consultante en marketing. Son PDG et fondateur, le jeune Hubertus Bigend, « un Tom Cruise belge nourri de sang de vierge et de truffes de chocolat », pense que « nous n’avons aucun futur car notre présent est volatil » ; c’est-à-dire que, dans l’esprit de ce personnage, notre “maintenant” ne demeure pas assez longtemps durable pour que l’on puisse imaginer un futur très probable qui s’établirait selon nos prévisions, et que « nous nous contentons de limiter la casse. De faire tourner les scénarios du moment. Identification des schémas ».
La mission du logo des chaussures de sport est secondaire pour lui. Il tient à séduire la chasseuse de cool avec une autre mission, plus spécifique et spéciale : retrouver “l’auteur” du Film.

Le Film ! Un phénomène de culture underground, une œuvre cinématographique presque monochrome non identifiée, distillée sur le Web en courtes séquences appelées « fragments ». Les premières apparitions de ces énigmatiques fragments filmiques ont vite fait de générer par effet de bouche-à-oreille un mouvement sous-culturel international à l’allure de secte avec des partisans passionnés surnommés « les Filmeux », qui en débattent sur de nombreux sites, et principalement sur le F:F:F (Fetish Film Forum).
Il y a les Progressifs et les Complétistes : les premiers pensent que « le Film est composé de fragments d’une œuvre en cours de création », et les seconds, que « ces fragments sont des extraits d’une œuvre finie, que son auteur a décidé de dévoiler par morceaux dans un ordre non séquentiel ».

Pour Cayce, le Film est devenu une obsession, autant intellectuelle que psychologique, une bulle onirique qui l’isole de son travail et de ses phobies : « Tout ce qui ne concerne pas le Film est Hors Sujet. Les nouvelles. Le monde, en somme. Hors Sujet. »
Pour Hubertus Bigend, en revanche, dont les stimuli sont le marketing, la publicité, la stratégie média, le Film est « l’exemple le plus efficace de marketing sauvage » qui génère un intérêt de consommation pour un produit qui n’a pas encore été identifié. Il en est épaté car il sait qu’« il faut beaucoup plus de créativité pour le marketing des objets, de nos jours, que pour leur fabrication. Qu’il s’agisse de chaussures ou de films », et le Film est un phénomène d’incitation qui s’accorde avec son credo de base : « Toute la publicité s’adresse à cet esprit plus vieux que le cortex (le cerveau reptilien et le cerveau limbique, ndb), plus profond, au-delà du langage et de la logique » et qui fait de nous des bêtes prêtes à consommer.
Il veut donc que Cayce retrouve “l’auteur”, elle aura carte blanche, et illimitée.

Le récit va bientôt atteindre sa vitesse de croisière, au rythme de pistes et de rebondissements subtilement farfelus, de Londres, à Tokyo, à Moscou, rythme au suspense ayant été déjà annoncé dans les premiers chapitres par une mystérieuse effraction dans l’appartement londonien où réside Cayce, ce qui l’a poussée à imiter James Bond dans Casino Royale en plaquant avec sa salive chaque fois qu’elle sortait un cheveu entre la porte et le chambranle.
Effraction dont elle découvrira peu à peu les motifs, aidée puis accompagnée en cela par un ami virtuel de F:F:F, Parkaboy, qu’elle pense être gay et qui introduira une couleur de gaieté dans le gris de son âme qui traîne encore au-dessus des décombres évanouis de Ground Zero.
William Gibson a écrit Pattern Recognition en 2002.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 23 (An 2) : semaine du lundi 6 au dimanche 12 juin 2016.

Extrait

« – Tu es dans un bar, tu prends un verre, dit Magda.
Ils sont tous les trois serrés dans un coin d’un pub de Camden, déjà bourré de monde, à boire de la bière rousse.
– Je sais, dit Voytek, étonné.
– Non ! Je veux dire, imagine. Tu es dans un bar, tu prends un verre, et la personne à côté de toi commence à parler. Quelqu’un de plutôt mignon. C’est très agréable. Et à un moment, il ou elle, on a aussi des hommes, mentionne cette nouvelle marque géniale de streetwear, ou l’excellent petit film qu’il ou elle vient de voir. Pas du tout un speech de vente, tu vois. Juste une mention au passage. En bien. Et tu sais ce que tu fais ? C’est ça qui me démonte ! Tu sais ce que tu fais dans ce cas-là ?
– Non, répond Cayce.
– Tu dis que tu l’aimes aussi ! Tu mens ! Au début, j’ai cru qu’il n’y avait que les hommes pour faire ça, mais les femmes aussi ! Tout le monde ment !
Cayce a entendu parler de ce genre de publicité à New York, mais elle ne connaissait personne qui en faisait.
– Et après, on emporte ça avec soi, poursuit-elle. Cette mention favorable, associée à un membre attirant du sexe opposé. Qui a montré un certain intérêt pour votre compagnie, à qui on a menti pour faire bonne impression.
– Mais ils achètent juste des jeans, demande Voytek, ou voient le film ? Non !
– Exactement, intervient Cayce. C’est pour ça que ça marche. Ils n’achètent pas le produit. Ils recyclent l’information. Ils l’utilisent pour impressionner la prochaine personne qu’ils rencontreront.
– Façon efficace de disséminer l’information ? Je ne crois pas.
– Mais si, insiste Cayce. Le modèle est viral. Très ciblé. Les lieux sont choisis avec soin…
(…)
– Quel genre de publicité vous faites ? demande Margot à Cayce.
– Je consulte pour des designs. Et je chasse le “cool”, ajoute-t-elle pour rendre la conversation plus palpitante. Mais je n’aime pas cette dénomination. Les fabricants m’emploient pour les tenir informés de la mode de la rue.
– Et vous aimez mes chapeaux ? demande Magda, soudain ranimée.
– J’aime beaucoup vos chapeaux, Magda. J’en porterais, si je mettais des chapeaux.
Magda hoche la tête, très excitée.
– Mais le “cool” – et je ne sais pas pourquoi cette expression vieillotte est restée, d’ailleurs – n’est pas inhérent. C’est comme un arbre qui tombe dans la forêt.
– Il n’entend rien, déclare Voytek, solennel.
– En fait, pas de clients, pas de cool. Question de comportement de groupe autour d’une classe particulière d’objets. Je fais de la reconnaissance de schémas. J’essaie de reconnaître un schéma avant les autres.
– Et après ?
– Je mets un producteur sur le coup.
– Et ?
– Ça devient un produit. Des unités. Un marché.
(…)
– Donc, reprend Magda, on m’utilise pour établir un schéma ? Pour fausser ça ? Pour contourner une partie du processus…
– Oui.
– Alors pourquoi ils essaient de le faire avec ces satanés clips d’Internet ? Le couple qui s’embrasse dans une porte ? C’est un produit ? On ne nous dit rien…
Et Cayce la regarde fixement. »

Publicités

4 réflexions sur “Semaine 23 (An 2): Identification des schémas, de William Gibson

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s