Semaine 14 (An 2): Black No More, de George S. Schuyler

Black No More, de George S. Schuyler

(traduit de l’américain par Thierry Beauchamp)

Nouvelles Éditions Wombat, collection Les Insensés, 2016

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Démocratie dermochromatique

 
Ce roman décalé a été écrit en 1931 mais le récit démarre au Nouvel an de 1933. Du point de vue de l’auteur, c’est donc un récit d’anticipation, un récit basé sur des prévisions futuristes. Sauf que celles-ci sont plutôt hautement fantaisistes. Quoique…
 
Sans rien dévoiler de la fin, on peut dire que Black No More fait preuve d’un sacré toupet pour déposer au final son lecteur sur le rivage d’un métissage (dermique) devenu le nec plus ultra tandis que la peau blanche a été progressivement déchue de sa suprématie.
 
Roman d’anticipation uchronique mais surtout roman satirique mordant, drolatique et hyper bien machiné. Le récit est rondement mené, les situations ne traînent pas en longueur, les portraits sont esquissés en quelques traits pittoresques et les dialogues sont secs, rapides, sarcastiques, humoristiques.
 
De quoi s’agit-il ? En gros, thématiquement et dramatiquement, et pour la plus grosse part du récit, il s’agit de se transformer en Caucasien pour intégrer la grande fraternité privilégiée des Blancs ? ‘‘Se’’, c’est-à-dire les Noirs, qui, au lieu de continuer à militer pour leurs droits d’égalitarisme, voire de suprématisme (en matière de race comme en religion, il n’y a pas de limite à l’ivresse des axiomes principiels), ont la conviction que le racisme, et son lot de ségrégation, discrimination et exploitation, disparaîtrait avec l’extinction de la peau noire.
 
Une affaire de blanchiment de derme, en quelque sorte. Le problème, c’est que cette opération de dissimulation de la provenance n’efface jamais totalement les traces d’origine. Comme l’ont compris avec un divin et terrible effroi les Sudistes puristes : « Quoi ! Votre fille, ayant épousé un présumé Blanc, pourrait accoucher d’un bébé noir ! »
 
Évidemment, le docteur alchimiste qui a inventé le ‘‘pigment philosophal’’ et ses deux acolytes bailleurs de fonds pourraient envisager l’établissement de maternités, où le bébé à conviction serait escamoté quelque temps, le temps du traitement blanchissant.
Tordant ! Et ce n’est encore que peu au vu de ce qui va se passer par la suite…
 
Cette suite, nous vous la laissons découvrir, mais rien ne m’empêche de vous pitcher sur son exorde.
Max Disher est déprimé par le comportement outrancier de sa petite amie Minnie, une « négresse dorée » capricieuse, autrement dit une Noire café au lait versatile. Au sujet de cette teinte très prisée, il faut préciser que pour un gentleman de couleur de Harlem, la trinité chromatique à convoiter flotte sur l’étendard tricolore suivant : « Les billets verts, les taxis jaunes et les filles café au lait ».
Bref, Max Disher se retrouve seul pour le réveillon de la Saint-Sylvestre, debout canne à la main à la porte du Honky Tonk Club, où il a réservé deux couverts. Débarque son compère, Bunny Brown, caissier de banque (Max, lui, est un agent d’assurances), et les deux se joignent à la fête bras dessus bras dessous dans l’espoir de « tomber sur un bon plan ».
Enfoncés dans leurs fauteuils près de la piste de danse, ils sirotent leurs sodas au gingembre :
« – Fini les cafés au lait ! annonça Max. Je vais me trouver une vraie négresse.
– Qu’est-ce que tu racontes ? s’étonna Bunny. Tu comptes tout de même pas te rabattre sur le charbon.
– Ma chance pourrait tourner, plaida son compère. On peut se fier aux noiraudes, elles sont fidèles. Elles posent moins de problèmes et ne demandent pas la lune.
(…)
Ils burent une gorgée en silence en observant la foule disparate autour d’eux. Des Noirs, des Marrons, des Cafés au lait et des Blancs bavardaient, flirtaient, sirotaient et se côtoyaient dans l’anonymat démocratique de la vie nocturne. (…)
– Mate un peu par là ! Bon Dieu de bon Dieu ! s’exclama Bunny en désignant la sortie.
Un groupe de Blancs venait d’entrer. Ils étaient tous en tenue de soirée et, parmi eux, se distinguait une fille grande et mince, aux cheveux blond vénitien, qui semblait descendre du paradis ou de la couverture d’un magazine.
– Chaud devant ! dit Max en se redressant prestement.
(…)
Il était tout spécialement fasciné. La fille était la plus ravissante créature qu’il eût jamais vue et il se sentait irrésistiblement attiré par elle. Sans s’en rendre compte, il ajusta le nœud de sa cravate et passa sa main manucurée dans ses cheveux décrêpés. »
Comme Max qui y est né et y a grandi, la beauté blonde est originaire d’Atlanta, patrie du Ku Klux Klan, venue faire la vadrouille à New York avec sa bande de fêtards. Et, bien sûr, elle rabrouera ce négro assez effronté pour l’inviter à danser.
 
Le lendemain, Max se réveille, gros de rêves érotiques avec la belle Atlantéenne, encore dépité d’avoir été éconduit à cause de sa condition de Noir. Dans le Times, une annonce va amorcer le bouleversement de sa vie : « Un Noir annonce une découverte remarquable : il peut blanchir les Noirs en trois jours ! »
L’inventeur, le Dr Junius Crookman, étant une connaissance de jeunesse de Max, ce dernier obtient la faveur de tester en premier le traitement (lequel, non seulement blanchit la peau mais estompe également les traits négroïdes).
Et Max devient, enfin, un Blanc. C’est-à-dire un « authentique citoyen américain ». En sortant de la clinique du Dr Crookman, il toise d’un air supérieur la longue file de Noirs et de métis attendant leur tour. Il en reconnaît plusieurs mais eux ne le reconnaissent pas. « Cela l’enivrait de se savoir non différenciable des neuf dixièmes de la population des États-Unis et d’appartenir désormais à la grande majorité. Ah, qu’il était doux de ne plus être un Noir ! »
 
En quelques jours, c’est la pandémie paradigmatique ! Les gens de couleur affluent en masse dans la – et bientôt, dans les – clinique de Crookman, et à peine ressortis, commence un exode de masse. Les ex-Afro-Américains quittent leurs appartements, retirent tout leur argent des banques, abandonnant derrière eux les insultes et l’ostracisme.
Max Disher, lui, devient Matthew Fisher, empoche mille dollars pour raconter en exclusivité sa métamorphose à un journal et part pour l’Atlantide à la recherche et de la dolce bianca vita et de la blonde Sudiste.
 
Quelques mois plus tard, il ne l’a toujours pas retrouvée et il commence à déchanter à propos de sa seconde vie de Blanc, laquelle n’est pas aussi rose qu’il le croyait ; les Blancs, considérés auparavant comme des dieux, lui apparaissent « uniformément moins polis et moins intéressants », et il est « exaspéré par leur racisme irrationnel et illogique » ainsi que par leurs opinions grossières sur « la mentalité et la moralité inférieures des Noirs ».
Et ce n’est pas tout, son pécule va s’assécher, il doit trouver une source de revenus. Mais les Blancs autour de lui se plaignent aussi du chômage.
Lui vient alors une idée démagogique, et comme il est un assez bon bonimenteur, il parvient à rejoindre les rangs des Chevaliers de Nordica, une resucée du Ku Klux Klan, en décrochant la confiance de son révérend grand gourou, dont – ô surprise et extase ! – la belle et blonde fille n’est autre que…
 
S’ensuit une cascade de rebondissements sociaux et politiques, dans le flot de laquelle chaque parti ou idéologie se voit régler son compte par la critique satirique et équarrisseuse de l’auteur.
Une lecture – servie par une traduction pétillante – qui réserve plein de moments désopilants et incitant à réfléchir.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 14 (An 2) : semaine du lundi 4 au dimanche 10 avril 2016.
 
 
 
Extrait
 
Une jeune journaliste blanche, alléchée par la perspective d’un « papier du tonnerre », a accepté l’invitation à dîner de Max.
 
« Elle prit son bras et se blottit contre lui. Elle voulait qu’il se sente à l’aise. Une pauvre pigiste de son espèce ne trouvait pas souvent un gars aux poches bien garnies pour l’emmener dîner en ville. En plus, le récit de sa soirée pourrait bien lui valoir une promotion.
Ils marchèrent un moment dans le flamboiement des lumières blanches de Broadway et s’arrêtèrent bientôt dans un dîner dansant. Pour Max, c’était comme être au paradis. Il lui était arrivé de se promener dans le quartier de Times Square mais jamais avec une telle assurance et un tel sentiment de liberté. Personne ne le dévisageait sous prétexte qu’il était avec une Blanche, comme ç’avait été le cas quand il était passé dans le coin avec Minnie, son ancienne petite amie octavonne. Bon sang, c’était merveilleux !
Ils dînèrent et dansèrent. Puis ils se rendirent dans un cabaret où, au milieu de la fumée, du bruit et des odeurs corporelles, ils burent ce qui était censé être du whiskey et regardèrent une troupe à moitié dénudée faire son numéro. Malgré son bonheur, Max jugea le spectacle très ennuyeux. Il manquait quelque chose à ces lieux de distraction des Blancs, ou alors on y trouvait ce qu’on ne risquait pas d’observer dans les boîtes de Harlem. Ici, la joie et l’abandon étaient forcés. Les clients en faisaient des tonnes pour se prouver qu’ils prenaient du bon temps. Tout cela était si artificiel et si différent de ce à quoi il était habitué. Il lui semblait que les Noirs étaient plus gais et s’amusaient plus sincèrement tout en montrant plus de retenue. À vrai dire, ils étaient même plus raffinés. Ils ne dansaient pas non plus de la même manière. Ils suivaient le rythme avec précision et sans effort, avec une grâce naturelle. Ces couples balourds n’étaient pas en mesure la moitié du temps et s’activaient avec l’acharnement de dockers vidant les entrailles d’un cargo. Ils étaient bruyants, maladroits, inélégants. Au mieux, ils étaient acrobatiques là où les Noirs étaient sensuels. Max ressentit un mélange de dégoût, de désillusion et de nostalgie. Mais cet accès fut passager. Il tourna les yeux vers la ravissante Sybil, puis vers les autres Blanches dont un grand nombre étaient très jolies et luxueusement vêtues, ce qui suffit à libérer momentanément son esprit des pensées qui l’assaillaient. »

 

Semaine 32: Vernon Subutex 2, de Virginie Despentes

Vernon Subutex, de Virginie Despentes

Tome 2 de la trilogie Vernon Subutex

Éditions Bernard Grasset, 2015

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Virginie Shamane

Dans ce roman, il ne se passe pas grand-chose si l’on s’en tient au sens convenu du terme « action ». Et pourtant… On va le dire autrement : ce qui se passe dans le tome 2 de la trilogie Vernon Subutex se déroule à fleur de peau, en affleurements de psychés, une lente et discrète évolution de situations individuelles prises dans un courant introspectif en spirale, qui se retrouveront, sans préméditation, évoluer de concert dans une symphonie improvisée post-baba cool (à la Bob Marley), autour de Vernon, pôle d’attraction malgré lui, intronisé grand shaman de la mélodie des âmes et de la danse des corps, dans une diffuse et pacifique négation des valeurs psychotiques de la société.

Le Subutex que Virginie Despentes concocte depuis le tome 1 (lire ma présentation) est un psychotrope redoutable qui agit à doses infinitésimales. C’est un réel plaisir de surfer sur sa syntaxe, au rythme de sa prose bon enfant, inventive et pétillante, en suivant l’itinéraire d’une intrigue dénouée au maximum, évoluant en nappes phréatiques pour constamment surprendre et émouvoir le lecteur.

Quatre, cinq pages passées sur une butte surplombant Paris, en compagnie d’un vieux poivrot amène, d’un chef de chantier et d’une dame âgée compatissante, et le lecteur se surprend à déambuler entre les lignes comme une ombre de Vernon, un Vernon libre d’attaches, paumé hallucinogène et ange charismatique en devenir. Vers cette butte viendront, l’un après l’autre, à la recherche de Vernon, des êtres mus au départ par une affaire de cassettes vidéos d’outre-tombe compromettantes, puis peu à peu y revenant, beaucoup plus aimantés par un je-ne-sais-quoi irradié par ce héros doux apathique décalé.

De ces personnages divers, Virginie Despentes nous en délivre des portraits en tridimensionnel holographique tellement bien campés qu’ils vous aspirent dans la consistance dermique et la perspective psycho-sociale de leurs « tableaux » biographiques. Quelques gros plans de cette galerie :

Charles
« Pourtant il avait déjà eu plusieurs vies. Il avait vu sa mère gratter le sol avec ses dents pour leur trouver de quoi bouffer, il avait vu son père disparaître, du jour au lendemain, sans jamais chercher à revoir ni sa légitime, ni ses rejetons, il était apprenti quand les grèves de soixante ont éclaté en Belgique, il avait été roi de la pétanque et chauffeur routier, rond-de-cuir et joueur acharné de tarot, colleur d’affiches et cocu, bagarreur et plâtrier. La grande passion de sa vie aura été la bouteille, les bars et les épiceries ouvertes toute la nuit. Il a l’alcool heureux. Jamais la bouteille ne l’a déçu, ni laissé tomber. Il a offert des fleurs à des connes et s’est comporté comme un imbécile avec des petites loutes sympathiques, il a eu des dizaines de maîtresses, toutes plus tarées les unes que les autres. La plus salope était une bourge à particule… (…) La Véro aussi est tombée enceinte. Mais elle, quand il a dit je ne veux pas être père, elle l’a fait passer. Elle a fait la gueule, elle lui en a voulu, mais elle l’a fait passer. Et toute seule, avec ça, sans lui demander ni de l’accompagner ni un franc pour l’aider. C’est une dure. Elle a réagi en prolotte. Rien ne soude aussi bien que les épreuves, les prolos ont appris à se serrer les coudes. La Véro, c’est du vieux modèle, ça descend de l’institutrice qui épousait le paysan, ça ne trahit pas son homme. Il avait bien vu que ça lui coûtait de ne pas faire de lardon. Et même à lui, quelque part, ça lui faisait quelque chose. Mais il faut être réaliste, deux pochtrons pareils, le pauvre machin aurait eu beau jeu de brailler des nuits entières, il n’aurait réveillé personne. Et avec la gueule qu’ils ont, tous les deux, il aurait ressemblé à quoi, le truc ? »

Émilie
« Elle avait peur de savoir que ce qui la gênait le plus, dans la présence de Vernon chez elle, c’était qu’il soit le témoin de sa vie. Tant que personne n’était là pour voir comment elle vivait, elle pouvait prétendre, sans vraiment mentir, qu’elle menait une existence assez riche. Une existence qui permettait de ne pas se plaindre. C’est ce qui lui fait le plus peur : passer pour une victime. Mais si elle considère son quotidien à travers les yeux d’une tierce personne, ça se complique. Son boulot est pourri. Elle accepte n’importe quels horaires. Parce qu’elle a peur de se faire mal voir. Il verrait l’absence d’amis, et même de relations. Aucune fête, d’aucune sorte. Il verrait ses flirts Internet. Les rendez-vous avec des inconnus rencontrés sur Meetic, pour lesquels elle passe des heures à se préparer s’épiler se maquiller se coiffer s’habiller, avant de ne lire dans les yeux de celui qui la  découvre que de la déception. Son âge ne passe plus. Qu’est-ce qu’il verrait d’autre, Vernon ? Sa cuisine, cet endroit qu’elle cajole tant. Un mur de tisanes. Un bar d’huiles bio. Et partout, les objets de la gaieté, toutes ces couleurs acidulées – magnets sur le frigo, salières en forme de Mickey, boîtes en fer aux motifs 50’s… une accumulation de signes de détresse : plus elle cherchait à amasser les marqueurs de pimpance, et plus elle soulignait sa détresse profonde. Elle n’a même pas un chat pour lui tenir compagnie. Le soir, elle arrive, elle allume la télé direct. Et elle se sert un verre. Dans cet ordre. »

Un couple
« Joyeux, le chien, sort le premier de la chambre de la petite. Ça veut dire qu’elle est réveillée. Il vient laper sa gamelle puis réclame des caresses en cognant doucement avec le dessus de la tête contre la cuisse de Marie-Ange. Au début, elle ne pouvait pas le saquer. Il lui rappelait Xavier. Un gros truc con qui sert à rien. C’est fou. Ce qu’elle a aimé cet homme, ce qu’elle l’a admiré. Et maintenant, si elle voit un vieux caniche qui pue sur son canapé, elle pense à son homme. Ils s’aimaient, au début. C’est qu’on ne dit pas la vérité là-dessus. C’est tout. Tout le monde s’emmerde, après quelques années. Elle voit bien, autour d’elle – on s’évertue à donner le change quand on se croise, mais tout le monde s’emmerde, en couple. La grande variable, c’est l’effort de mise en scène, pour la galerie. Il y a des couples qui sont restés amoureux de l’effet qu’ils produisent, en société. Tant qu’il y a un public, ils continuent de faire semblant. Mais une fois dans la chambre à coucher, ils s’emmerdent. »

Un père (qui élève seul sa fille)
« Quand Aïcha s’était tournée vers l’islam, ça lui était revenu, il avait pensé que c’était karmique. Que sans le savoir, elle compensait. Une folie contre une autre folie. Il fallait qu’il provoque cette discussion. Mais le temps, trouver le temps. Pas un de ces dimanches où ils se disputaient. Le bon moment n’était pas arrivé. Ce soir, le plus difficile n’est pas qu’elle ait appris. C’est qu’elle soit d’abord allée en parler à un autre que lui. Son tuteur. Ce demeuré inculte qui porte des Nike sous la djellaba. Elle n’est pas rentrée pleurer dans les bras de son père. Elle est allée en voir un autre. Est-ce que ce type t’a appris à nager est-ce qu’il a parcouru tous les magasins de la ville pour trouver le jouet que tu voulais est-ce qu’il a sacrifié ses soirées pour être sûr que tu connaissais ta récitation est-ce qu’il t’a appris à faire un exposé est-ce qu’il s’est cassé la tête le soir dans sa chambre pour rattraper son retard en mathématiques et pouvoir t’expliquer l’exercice le lendemain est-ce qu’il t’a regardée tourner dix fois de suite dans le froid sur le manège avec le petit éléphant qui te plaisait tellement est-ce qu’il t’a portée sur ses épaules pour que tu ne rates rien de la parade des princesses alors qu’il avait déjà mal au dos est-ce qu’il s’est relevé la nuit pour te donner de l’eau quand tu faisais des cauchemars est-ce qu’il t’a emmenée voir les dauphins sept fois de suite parce que tu les adorais est-ce qu’il a plié tes vêtements après les avoir repassés jusqu’à l’année dernière est-ce qu’il s’est demandé comment payer tes frais d’inscription quand ils ont augmenté est-ce qu’il a fait la queue deux heures pour être sûr que tu verrais Lorie ? Est-ce qu’il s’arracherait un rein avec les dents si tu en avais besoin ? Est-ce que si on le casse en deux si on lui broie les os avec une pierre tout ce qu’on trouvera dans sa moelle c’est l’amour de toi, le désir que tu sois heureuse, que tu ne te trompes pas trop ? Alors pourquoi mes mots n’ont plus aucune importance pourquoi mes conseils ne regardent que moi pourquoi mes bras ne peuvent plus te protéger ? À quel moment ai-je démérité ? Pourquoi la vie nous a fait ça ? Pourquoi ce pays est devenu fou ? »

Alex Bleach
« ‘‘La’’ scène, c’était tout ce qui comptait. Et on avait raison. La semaine on collait des affiches, le week-end on jouait quelque part, il y avait assez de monde pour qu’on n’ait pas l’impression de répéter, on pressait nos disques, on ne se déclarait nulle part, il n’y avait pas d’intermittence, il n’y avait pas de monde extérieur au nôtre. (…) Plus tard est venu un monsieur rock à la culture, on a commencé à entendre parler subventions, à voir de belles salles s’ouvrir qui ressemblaient à des MJC de luxe, on a vu des mecs se pointer qui savaient monter des dossiers, qui parlaient le langage des institutions, ils étaient plus articulés, ils étaient plus malins. On a commencé à remplir des papiers. Le CD a remplacé le vinyle. Les 45 tours ont disparu. Ça n’avait l’air de rien. On savait, et on ne savait pas. Chaque chose, prise une par une, était anecdotique. On n’a pas vu venir le truc d’ensemble. Et ce rêve qui était sacré a été transformé en usine à pisse. C’est l’histoire de Cendrillon : une pédale Fuzz avait transformé nos citrouilles en carrosse, et là minuit avait sonné. On retrouvait nos haillons. Plus rien ne nous appartenait. Nous devenions tous des clients. Le rock convenait à la langue officielle du capitalisme, celle de la publicité : slogan, plaisir, individualisme, un son qui t’impacte sans ton consentement. Nous n’avions pas compris que les cailloux magiques que nous tenions entre nos mains étaient des diamants purs. Un trésor entre les mains d’une bande d’inadaptés. »

Patrice
« Comment osent-ils imprimer ça. On visse dans les cerveaux cette idée de la dette, aucun journaliste ne fait son travail : raconter ce qui se passe vraiment. Marquer la différence entre dette publique et dette privée, raconter l’histoire dans sa complexité – appeler un chat un chat, les riches ont déclaré la guerre au monde. Pas seulement aux pauvres. À la planète. Et avec l’appui complaisant des médias, on prépare l’opinion aux réformes sauvages. Ça le rend fou. Devant les casiers de tri, le matin, les gamins n’ont que le Front national à la bouche. Ça se distille par bribes, « Marine a raison sur l’euro, on s’est bien fait avoir », comme si elle ne faisait pas partie du sérail. Ça ne les choque pas de voir l’élite s’accommoder du Front national avec tant de facilité. « On est chez nous, quand même », qu’ils disent. Chez nous. Au centre de tri où il est en CDD, ils les font commencer à 4 heures 20 le matin, pour ne pas avoir à les traiter au régime de nuit. La fonction publique, « chez nous », en est là. Dans la fonction publique, c’est comme ailleurs : tout pour les cadres. Il a fallu en nommer de plus en plus, les payer de mieux en mieux, accumuler les privilèges, et tout ce qui leur a été octroyé a été volé aux agents d’en bas. Ceux qui font vraiment le travail. Bougres d’imbéciles, comment peuvent-ils ne pas comprendre qu’on les monte les uns contre les autres, quand on les chauffe à blanc pour qu’ils cognent sur leurs voisins de palier ? (…) Du mineur au mouton qui pousse son caddie, on n’aura pas vécu longtemps sous le règne du citoyen instruit. Il faut dire, les riches étaient à bout de nerfs : ils n’en pouvaient plus d’être obligés d’aller jusqu’en Russie ou en Thaïlande pour chercher à voir de bons pauvres, du qui crève la faim, du qui ne sait pas lire, du qui marche pieds nus, du qui te fait sentir éduqué, privilégié, forcément envié. C’est une torture, pour lui, ce début de siècle, la colère l’étouffe dès qu’il entend parler de ce qui se passe autour de lui. »

On avait dit plus haut qu’il ne se passait pas grand-chose dans le roman de Virginie Despentes. C’est vrai, parce qu’il s’y passe une indéfinité de choses avec tout ce monde bigarré, cerné chacun au plus près de sa vérité, astres individuels qui peuplent le récit et que la narration traverse en les attirant par sa force gravitationnelle pour les rassembler, soleils lunes planètes, en une galaxie envoûtante.
Ce n’est plus seulement du Balzac contemporain (lire ma présentation du tome 1), ça devient aussi du Nerval psychédélique. Non, je ne délire pas en lâchant ces référents imposants – c’est tout à fait normal de convoquer d’illustres prédécesseurs (et pourquoi pas Hugo ou Verlaine, on attend voir, peut-être avec le tome 3) puisque Virginie Despentes l’a dans les veines, leur héritage, et la veine de la littérature, lovée dans son cortex.
Lorsque le lecteur, après avoir erré six pages dans la brume où flotte Vernon, ayant subi un de ses « décollages » récurrents qui s’ignitent à l’improviste, et qu’un flash-back s’amorce dans un nouveau chapitre comme continuation du cocon des impressions et des sensations, avec le rideau des mots qui se lève sur des scènes de rock cathédrale illuminées par des spots de lyrisme, de nostalgie et de mélancolie éblouissants, et un être d’outre-tombe qui s’épanche aux côtés de Vernon ronflant, des grammes plein le nez (seul lui est capable d’un tel exploit), ce revenant n’étant nul autre qu’Alex Bleach, la star du rock, décédé dans le tome 1 et revenu avec une voix de narrateur barbu et lucide (« Je n’étais plus une gloire locale, j’étais devenu quelqu’un que tout le monde veut approcher – mais dont plus personne n’a rien à foutre »), le lecteur alors sort de sa transe hypnotique, réveillé par le grésillement électronique d’un magnétoscope et d’un écran télé : la smala à Vernon visionne les cassettes vidéo tournées par Alex, quelque temps avant sa mort.

Elle en a des choses à raconter, Virginie Despentes. C’est qu’elle a tant vécu, bordéliquement, créativement et sans baisser la tête, et ce sont des galaxies d’expérience et de connaissance qui viennent tourbillonner en lignes compactes sur des pages de mémoire incandescente.
« Et quand l’équarrissage humain high-tech sera performant, nous verrons nos proches partir à l’abattoir et nous ne serons capables que d’une convulsion solitaire devant l’inacceptable. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 32 : lundi 20 au dimanche 26 juillet 2015.

Semaine 20: Vernon Subutex 1, de Virginie Despentes

Vernon Subutex, de Virginie Despentes
Tome 1 de la trilogie Vernon Subutex
Éditions Grasset & Fasquelle, 2015

www.grasset.fr
www.antoineonline.com

Couv Vernon blog20

Hexagone désenchanté

Le fantastique défilé de personnages divers, variés, hauts en relief, et interconnectés, que Virginie Despentes croque avec un sens efficace de la description lapidaire et de l’enchaînement pittoresque des circonstances individuelles, est le point fort de ce roman qui, pour moi, a aussitôt résonné comme un volume contemporain à ajouter à ceux de La Comédie humaine de Balzac.
Comme l’auteur des Illusions perdues et de Splendeurs et misères des courtisanes, Virginie Despentes brosse un état des lieux de la société occidentale, notamment française, du 21e siècle, avec cette économie de moyens qui focalise sur des pans humains et sociaux précis, forcément restreints, comme dans toute œuvre romanesque où l’énergie du rythme et la percussion des métaphores priment sur la contemplation des détails et des nuances.

Ce point fort que je viens de souligner réside dans les changements de masques d’une narration qui parraine un personnage, un moment, puis en parraine un autre, le moment suivant, et un nouveau, le moment d’après, et ainsi de suite, familiarisant ainsi le lecteur avec un nouveau personnage, pour nous en donner ensuite l’image selon le point de vue d’autres nouveaux personnages que nous découvrons au fil de la succession des séquences.
Cette technique narrative, systématisée dans le roman, assure le lien entre les différentes parties et contribue à relancer et maintenir l’intérêt du lecteur qui y découvre à chaque fois des caractères et des comportements aussi pittoresques et farfelus, extraordinaires et émouvants, les uns que les autres, mais qui tous, ou la plupart, partagent un point commun : être des quadras ou des quinquas qui ont vécu une jeunesse débridée, dans le sillage de laquelle certains barbotent encore.

Et, entre tous ces personnages, et autour et le long d’eux, il y a Vernon Subutex, ex-disquaire, qui traîne sa dégaine et sa débine, loser pathétique magnifié, que Virginie Despentes (ex-Vernon Subutex sur Facebook, et également ex-disquaire) réussit à entourer d’une aura de grâce et d’angélisme désespérés.
Vernon Subutex, un drôle de loustic pacifique, tendre et tombeur impénitent de filles, quadra aux yeux bleus irrésistibles, laissé en rade par la numérisation du vinyle, mentor musical de toute une génération de beatniks-rockers-punks des années 70 qui lui doivent leur culture rock et underground – et, comme pour feu Alex Bleach, celui de la bande qui deviendra star, leur vocation sur la scène –, actuellement déclassé, inadapté social et existentiel qui ne parvient pas à réintégrer le marché du travail, et qui se clochardisera par la force des circonstances – notamment des morts successives dans les rangs d’amis – ainsi que par une complaisance dans l’impuissance et la fatalité.

Autant qu’un rythme soutenu dans la découverte et l’exploration de psychés et de vécus divers et intenses, c’est un crescendo de charge émotionnelle, s’installant et s’amplifiant lentement et sans faille, que ce récit dégage, page après page.
Quand on s’en rend compte, on ne peut que se voir avouer – avec un grand plaisir – que Virginie Despentes assume brillamment sa condition d’écrivain. De grand écrivain.
Et on pense à Leos Carax.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 20 : lundi 16 au dimanche 22 février 2015.

 

Extraits-pour-mettre-l’eau-à-la-bouche

Kiko trader-philosophe de la loi du plus fort, qui a remisé dans les bas-fonds de sa conscience les questions sempiternelles : Qui je suis ? D’où je viens ? Pourquoi j’existe ?, etc. : « Mais posez-vous les bonnes questions : Qui vend les programmes ? Voilà les maîtres du monde. Demande-toi ce que fabrique Google, au lieu de pleurer que tu ne comprends plus rien à l’industrie. Douze trains de retard, collègue. Qui invente les logarithmes, c’est la seule question valable. Les gens d’en bas ont peur de la montée de l’extrême droite. Ça ne changera rien pour les marchés. Ceux-là ou d’autres, on ne sent jamais la différence. On ne reviendra plus jamais en arrière. (…) Ils en sont encore à défendre l’école ou la Sécurité sociale. Les attardés. Ils ont besoin de lire pendant leur temps libre, les chômeurs ? Il touche de l’argent quand il n’en produit pas, lui ? C’est terminé, le vieux monde. Qu’est-ce qu’on a besoin d’éduquer des gens dont on n’a plus besoin sur le marché de l’emploi ? La prochaine fois qu’on fera appel aux peuples d’Europe, ce sera pour la guerre. Personne n’a besoin d’apprendre la littérature et les maths pour la guerre. Voilà ce qui pourrait faire redémarrer l’économie. Une guerre. »

Aïcha, jeune fille qui assume sa foi pour ne pas se dégrader ni sombrer dans l’obscurantisme : « La France avait fait croire à son père que s’il embrassait sa culture universelle, elle lui ouvrirait grand les bras, comme à n’importe lequel de ces enfants. Belles promesses hypocrites, mais les Arabes diplômés sont restés les bougnoules de la République et on les a tenus, pudiquement, à l’entrée des grandes institutions. Rien n’est plus intolérable pour une fille que de voir qu’on a trompé son père – sauf, peut-être, de découvrir qu’il y a cru. On avait floué son père. On lui avait fait croire que dans la République c’est au mérite que ça se joue, qu’on récompense l’excellence, on lui avait fait croire qu’en laïcité tous les hommes étaient égaux. Pour lui claquer les portes, une à une, au visage, en lui interdisant de se plaindre. Pas de communautarisme, ici. Mais le moment vient toujours où il faut écrire son prénom – ce contre-sésame (…) Ils disaient intégrez-vous et à ceux qui cherchaient à le faire ils disaient mais vous voyez bien que vous n’êtes pas des nôtres. »

Laurent, producteur de cinéma : « Laurent a beaucoup travaillé sur lui-même. Il sait pourquoi il fait ce métier. Il a cinquante ans. Il est au clair avec lui-même. Il aime le pouvoir. Il a passé l’âge de se raconter des salades. Il a du flair, il sait miser sur les projets gagnants, il sait faire un beau montage financier, il a du réseau, il est obstiné, il est dur en négociation. Ce qu’il cherche, c’est le succès. Il aime l’effervescence qui l’accompagne. (…) Il veut saisir la sensation de puissance avec la même intensité qu’il sent la morsure de l’échec quand il y est confronté. Mais il aime perdre, aussi, mordre la poussière et sentir la rage l’animer, une détermination sans faille à prendre sa revanche. Tant qu’on n’exerce pas le pouvoir, on n’a pas idée de ce que c’est. On pense que c’est s’asseoir à son bureau, donner des ordres, ne jamais être contrarié. On imagine que c’est une facilité. Au contraire, plus on s’approche du sommet, plus la lutte est rude. Plus on monte, plus les concessions coûtent. Et plus on doit en faire. Avoir du pouvoir, c’est garder le sourire quand on se fait casser les côtes par plus puissant que soi. »

La Hyène : « On a vite su, dans Paris village, que cette fille pouvait dépanner. On l’invite à prendre un café, discrètement, dans des bars où on n’a pas l’habitude d’aller et où on ne craint pas d’être vu. Et on lui demande de déboîter un concurrent, un ami, un adversaire. Pour deux cents euros, elle casse une jambe virtuelle, pour le double, elle endommage une web réputation, et si on a le budget elle peut littéralement pourrir la vie de son prochain. Internet est l’instrument de la délation anonyme, de la fumée sans feu et du bruit qui court sans qu’on comprenne d’où il vient. »

Vernon, après la mort d’un ami de plus : « Disparu. Encore un. Le corps de Vernon se raidit, quelque chose gronde, en lui, qui le fait paniquer. La chienne pose sa tête sur sa main, d’une façon si délicate qu’il reste un moment interdit, sans oser bouger. Chaque souvenir est piégé. Une couverture qu’il avait gardée bien tirée sur l’angoisse glisse – la peau est mise en contact. Sa bulle était étanche, rassurante et bien équipée. Il vivait au formol, dans un monde qui s’est écroulé – accroché à des gens qui ne sont plus là. Il pourrait traverser la planète, fumer des plantes rares, écouter des shamans, résoudre des énigmes, étudier les étoiles – les morts ne sont plus là. Ni rien de ce qui a disparu. Vernon gémit. Il est surpris lui-même du son qu’il produit. La chienne se dresse sur ses pattes arrière, et entreprend, avec une frénésie inquiète, de lui lécher les yeux. Il essaie de la repousser mais elle ne se laisse pas faire. La seule créature vivante se préoccupant de sa détresse est une chienne, il essaye de se faire encore un peu plus de mal avec cette idée mais sa drôle de tête lui arrache un sourire. Colette a trop une gueule de clown. Elle saute du canapé et se précipite à la porte, trépigne devant sa laisse en le regardant, comme si elle lui proposait un plan dément, ‘‘vas-y sors-moi tu vas voir on va s’éclater’’. »