Semaine 9 (An 2): Pour la peau, d’Emmanuelle Richard

Pour la peau, d’Emmanuelle Richard

Éditions de l’Olivier, 2016

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Comme on s’est aimés

Lui, au mitan de sa vie, père de famille que sa femme a quitté, a fait faillite, vendu sa maison, est traducteur et travaille maintenant comme petit agent immobilier…
Elle, célibataire, jeune mais à l’âge où « les adolescents l’appellent Madame sans hésiter », a quitté S., est caissière, ouvreuse, vendeuse, hôtesse… à temps partiel et a deux romans publiés…
C’est elle qui raconte cette histoire d’amour entre lui et elle, c’est sa version, son interprétation, son triste chant d’adieu, son poème mélopée pour dire pour l’éternité ce qu’il y a eu entre eux deux, et pour se laisser aller dans l’éternité de l’oubli : « Parfois, je ne sais plus rien, hormis cette chose : si tout peut s’oublier comme le début quand j’aurai fini d’écrire je ne me rappellerai plus rien. Si tout s’oublie comme la chronologie, alors, quand j’aurai fini d’écrire, je ne souffrirai plus. »

Et dire que cette histoire d’amour déchirée et mélancolique comme un Love Story métastasé par d’indécrottables certitudes sur l’abrasion fatale du temps qui passe sur un amour qui s’en va, qui n’a commencé que pour ne pas cesser de s’en aller, démarre sur « une envie rouge de relations sexuelles planifiées avec des hommes nouveaux, des peaux en vrac, des hommes mariés, surtout pas amoureux, surtout pas disponibles ».
La narratrice, encore scarifiée par un récent désamour, veut se « réapproprier le temps et oublier celui du couple ».
Son aventure d’amour – « ça », comme elle le dit – avec E. « a commencé par une grande faim sexuelle, une force vive, un souhait de crudité voire de brutalité, et le refus de retrouver tout affect avant longtemps ».

Les deux trois premières fois où elle a rencontré E., elle y revient comme sur les grains d’un rosaire mémoriel égrené compulsivement, se rembobine ces premières fois sous différents angles, les scrute en boucle, s’y entortille.
Elle revient sur la brève période de leur amour à deux, en choisit des scènes – la première indifférence, le premier frisson, le premier verre, la première nuit, le premier réveil, la première déchirure, etc. –  qu’elle reconstitue avec une palette raffinée de sensations, de paroles, de gestes, d’émotions, d’odeurs, de sons.
Elle n’en revient pas d’être irrémédiablement tombée sous le charme d’un homme qui avait tout pour lui déplaire, et elle revient tout au long sur cette mystérieuse alchimie de la complétude amoureuse à l’œuvre à l’insu du cœur et du corps : « Tout à l’heure, lorsqu’il partira, il demandera à me prendre dans ses bras. Il me serrera fort, longtemps. Ce sera une étreinte étrange, entre deux presque inconnus qui viennent de boire ensemble, l’un assis sur un tabouret en plastique blanc et l’autre sur le lit. Une sorte de rapprochement laqué de nostalgie, mais après coup seulement, maintenant que j’y repense, parce que sur l’instant, je n’ai rien ressenti. Mon corps n’a pas reconnu le sien. Il n’avait pas réagi à son contact. À part de la douceur et un peu de chaleur, je n’ai rien senti. La valeur et la délicatesse de cet instant ne me sont pas apparues. Aujourd’hui, je crois que je pourrais tuer pour retrouver ce moment. »

Quel hymne à l’amour, à son empire, à l’empire de son emprise, à sa fragilité, à l’évanescence de son éternité !
Emmanuelle Richard égrène dans une prose lyrique ses larmes et ses joies au tempo d’une conscience littéraire qui retisse des « épiphanies fugaces » avec des mots liés en phrases, qui coulent et voguent sur le flux de la reconstitution fictionnelle d’un film tranche de vie, dont les formes, les couleurs, les visages et les perspectives se dissolvent dans une mémoire régénérée en représentation impressionniste.

Pour la peau possède une structure cristalline sur le plan du montage de ses parties, de leur succession, sans effets nets de transition, tout en ce velouté estompé des souvenirs qui persistent tout en s’effilochant, se raréfiant, se limitant à l’essentiel.
Pour ma part, j’ai ressenti Pour la peau comme l’un des plus purs textes de la littérature amoureuse.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 9 (An 2) : semaine du lundi 29 février au dimanche 6 mars 2016.

Extrait

« La coupure a été nette, brutale.
Je n’ai pas eu de sas pour me déshabituer.
J’ai ramassé les morceaux de mon cœur, éparpillés.
J’avais cru entendre le tien battre – ou était-ce seulement un écho ?
Je me suis demandé si j’étais folle, si j’avais rêvé le temps commun passé, si j’avais rêvé les gestes, les mots, le trouble, l’émotion réciproques, l’empêchement maladroit, l’évidence, la tendresse des étreintes, la fragilité de certains moments suspendus, la joie, le bien que l’on semblait se faire ensemble, notre envie commune d’avenir, la vie que l’on s’est égarés à rêver et dont jamais nous ne prendrons le chemin. Je me suis demandé si j’avais été une dupe. Ou si c’est cela, aimer deux personnes à la fois. Ancien amour. Nouvel amour. Fidélités.
Je ne sais pas si je pourrai un jour revenir habiter dans cette ville où je voulais vivre, d’abord sans toi, avec toi ensuite, ou si les amours nous font perdre des villes en même temps que nous-mêmes, en même temps qu’elles nous fondent, nous déconstruisent, nous précisent, nous accouchent, nous révèlent, nous brisent, nous changent et nous subliment. »

Semaine 3 (An 2): Hanna, de Laurence Peyrin

Hanna, de Laurence Peyrin

Éditions Kero/Éditions de l’épée, 2015

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« Pour le plaisir du travail bien fait »

 
« – Le problème, Hanna, ce n’est pas ce que je te dis, mais ce que tu veux comprendre pour alimenter je ne sais quelle colère féministe.
Elle ouvrit la bouche pour protester, il l’arrêta d’un signe de la main. Assise, elle se sentait toute petite.
– Là où je te parle de respect, tu as envie de voir de l’aliénation, poursuivit-il, remuant l’air autour de lui. C’est quand même dingue ! ‘‘Ben merde, tu dois pas t’ennuyer’’ veut forcément dire ‘‘tu as assez de boulot pour rester à la maison’’, dans ma bouche de putain de phallocrate.
– Je ne t’ai rien dit…
– Ah oui, c’est vrai, mais tu as vu tes yeux ? À me flinguer sur place.
Il soupira puis se laissa tomber sur le sofa à côté d’elle. Muette, elle le regarda faire pivoter sa tête d’un côté et de l’autre en se pinçant les trapézoïdes pour évacuer les tensions. Parfois, il valait mieux qu’elle se taise, qu’elle laisse passer l’instant. Des disputes, ils en avaient de temps en temps – plus qu’avant, d’accord. La différence entre eux, c’est qu’ils ne situaient pas cet avant-là au même endroit. Lui traçait probablement la frontière entre leur vie de couple harmonieuse telle qu’elle l’avait été et le marasme qu’elle était devenue quelque part aux confins de la maternité et de l’épuisement. Elle, beaucoup plus tôt, derrière une porte bleue à Kinsale, ou sur un pont à Paris (allusion à sa liaison extraconjugale interrompue, dont elle n’a toujours pas fait le deuil, note du blog).
Alors forcément, ajuster leurs calendriers aurait été dévastateur, elle ne pouvait pas prendre le risque d’envenimer une discussion. Mieux valait laisser croire à Jeffrey qu’ils payaient le tribut des couples solides, l’érosion tranquille, l’acceptation d’être un peu moins chaque jour que ce qu’ils étaient la veille.
Elle se tourna vers lui et d’un geste brusque lui fit ôter les mains de ses épaules. Elle se cala sur ses genoux puis entreprit de masser le haut de son dos, enfonçant sans pitié ses pouces dans les creux de sa nuque. Il soupira d’aise.
– Tu es une emmerdeuse, dit-il. Mais tu masses divinement bien.
– Avoue que tu préférerais que je reste à la maison à te cuisiner de bons petits plats. Tu deviendrais obèse et roterais ta bière devant la télé pendant que je ferais la vaisselle.
– En uniforme de soubrette, rit-il…
(…)
– Ça n’empêche pas que je sois capable d’autre chose. Que j’aie envie de faire autre chose. Tu avais dit qu’ici on changerait de vie. C’est ce que je fais.
– Bien sûr. Bien sûr que tu peux faire plein d’autres choses. Et c’est une très bonne idée.
Il s’était tourné pour déposer un baiser sur son front, et elle sursauta à son contact. Il semblait que ce soit devenu la manifestation la plus proche d’une forme d’intimité : un baiser sur le front – lui se penchant sur elle.
– Ça va être compliqué, dit-il après un court silence. Il faudra trouver un local libre qui convienne. Je devrais mettre mon frère sur le coup.
– J’ai déjà appelé Sybil. Elle va lui en parler.
– Oh ! Oh ! très bien, fit-il, désarçonné. Et pour l’argent…
– J’ai revendu mes parts de l’atelier à Marsha. À l’époque où j’avais investi, l’affaire ne valait pas plus que mes économies, rappelle-toi. Depuis, elle a pris de la valeur. Je n’ai besoin de rien, Jeff.
Il hocha la tête et ne dit plus un mot : sa femme n’avait pas besoin de lui. Hanna sentit sa vexation et posa la tête sur son épaule, se sentant vaguement coupable de ne plus lui être inféodée. J’ai de l’argent à moi, se dit-elle. Et je suis aussi l’héritière d’un cottage à Kinsale. C’est dire si je suis une femme libre. Libre et déloyale.
Jeffrey ne savait pas, pour Kinsale. Il faudrait qu’elle se débrouille seule de cela aussi. Un jour.
Hanna replia le bavoir et la lingette (de leur bébé de six mois, ndb) avec application, sentant le regard de son mari sur elle. Il lui semblait qu’il passait son temps à l’étudier sans jamais parvenir au bout de son analyse.
– Je sors fumer une cigarette, finit-il par dire.
Elle ne protesta pas – elle ne le faisait jamais. »
 
 
Hanna a vécu un amour adultère, un jour, dans un autre monde. À présent, là, à New York, encore émotionnellement convalescente, elle apprend – après dix ans de mariage et « d’essais infructueux » – qu’elle attend un enfant de son amant.
La tentation est grande de tout chambarder : « C’est ce jour-là, à ce moment-là, quand le vent lui donna une gifle plus grande que les autres et la fit vaciller sur ses pieds, que tout aurait pu basculer, dans la neige de Central Park, alors que Jeffrey l’avait laissée seule quelques instants. Hanna aurait pu tout laisser tomber, ne pas commencer à se mentir, à mentir à Jeff – elle aurait pu prendre son sac et s’en aller. »
C’est un zeste d’affection qu’elle éprouve envers son époux et le regard ému de ce dernier lorsqu’il apprend qu’elle est, enfin, enceinte, qui la retiennent de partir.
Le couple a continué d’exister ; l’enfant est venu, une fille, âgée de six mois au début du récit.
 
Mais Hanna est déterminée à ne pas se limiter à vivre au train de la poussette et dans le train-train domestique : « Elle devait trouver une occupation qui fasse d’elle quelqu’un d’autre : elle en avait marre d’être la migrante timorée (elle a quitté l’Irlande, ndb), l’épouse docile, la mère béate. »
Elle va ouvrir une librairie, « une librairie spéciale, où l’on pourrait passer un moment pour lire et boire un café ».
Quant à Jeffrey, romancier et journaliste reconnu, celui-ci sait « faire face aux guerres, aux morts, aux conditions extrêmes ». Par contre, pour lui, sa femme est un « adversaire redoutable », qui manipule « des armes bien trop sophistiquées ». Il se rend compte qu’« il en savait de moins en moins sur Hanna », qu’« il n’était plus à niveau depuis bien longtemps ». Et cela lui met la pression terrible.
 
Ça, c’est les vingt premières pages, tissées avec un art, discret et efficace, de la peinture des remous intérieurs et du rendu des dialogues, et suffisantes pour accrocher tout lecteur féru de narration intelligente et de ‘‘mise en situation’’ alléchante.
Rien de grand terrible, à première vue, mais l’écriture de Laurence Peyrin trouve des mots, non pas ‘‘justes’’, ni ‘‘stylisés’’, mais qui délivrent une charge d’authenticité, produit de la souplesse syntaxique et de l’expression claire, et profonde, qui exprime l’essentiel (d’une situation, d’une émotion, d’une sensation…) sans prolonger les effets.
 
Alors, la suite ? Eh bien, imaginez – avant de courir acquérir ce roman remarquablement écrit – un double secret au carré qui rôde dans les couloirs cachés d’une vie de couple, un héritage en forme de cottage en Irlande, où la propriétaire, décédée, a laissé, un peu partout, un message codé à l’intention de l’héroïne, et surtout, un mystérieux coffret, un amant qui fuit l’attachement et ne veut pas connaître son passé, un fantasme de Marilyn, et puis des choses de la vie, de « grands éloignements et de petits rapprochements », et des manquements que l’on apprend à éponger, des désastres que l’on apprend à éviter…
Et prenez en compte que, parfois, un roman qui n’est pas du tout votre genre, vous fera saisir qu’au-delà des genres, des préférences et des a priori, il y a, heureusement, ce quelque chose d’indéfinissable qui vous retient : une voix d’écrivain, vous chuchotant que l’on peut écrire « pour le plaisir du travail bien fait, pour la satisfaction d’aller au bout des choses », « peu importe l’utilité qu’on en a ».
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 3 (An 2) : semaine du lundi 18 au dimanche 24 janvier 2016.