Semaine 19: Un Monde flamboyant, de Siri Hustvedt

Un monde flamboyant, de Siri Hustvedt

(traduit de l’américain par Christine Le Bœuf)

Editions Actes Sud, 2014

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Couv MondeFlamboyant blog19

 

La machination de Harriet Burden (1940-2004)

 
Siri Hustvedt… Selon moi, Siri Hustvedt est une penseuse interdisciplinaire, dont le moyen d’expression majeur est la fiction romanesque. Poétesse, essayiste, et, bien sûr, romancière, elle déploie une activité personnelle intense et méthodique d’exploratrice, de chercheuse autodidacte (admise dans leurs cercles par les spécialistes) en psychanalyse, neurosciences, esthétique, histoire de l’art, philosophie, phénoménologie, épistémologie… ; bref, elle impressionne, et je n’entends pas cela par son CV mais simplement quand on la lit, dans les différents ‘‘genres’’ au travers desquels elle s’exprime, ou quand on l’écoute, dans ses différentes interventions : conférences, ateliers, interviews…, visibles sur YouTube.
 
Un Monde flamboyant est une anthologie posthume d’articles, d’entretiens et d’extraits des carnets de l’artiste visuelle Harriet Burden – ‘‘Harry’’ pour les intimes –, un recueil de voix, qui aurait pu s’intituler « Voix plurielles et visions multiples » (titre d’un essai de Richard Brickman, p. 11).
Il y a des pages brillantes dans Un Monde flamboyant, qui ‘‘divertissent’’ le lecteur par leurs tonalités différentes, leurs registres de langue différents, par les expressivités variées des divers interlocuteurs de cette ‘‘table ronde’’ fictionnelle autour d’un même sujet, qui n’en accueille jamais plus d’un à la fois, et qui y prennent la parole, et la reprennent parfois, au cours de 45 périodes où 19 personnages, et autant de subjectivités, interviennent avec leurs témoignages, leurs analyses, leurs critiques, leurs commentaires…, sans oublier – note ludique de ce roman présenté (structuré) comme un essai – les notes subpaginales, vraies ou fictives.
Mais, et encore, il y a également – superbe bonus – une ‘‘exposition’’ dans ce roman, carrément une galerie visuelle : l’auteure présente les créations de Harriet Burden (qui sont de l’ordre de l’installation) dans des descriptions vives et nettes qui font voyager le lecteur dans le mental codé de l’artiste, de Vénus poupée géante, affichant « l’Histoire de la pensée occidentale » sur son corps, en boîtes et « chambres de suffocation » habités de personnages qui regardent par des fenêtres… Toutes ces descriptions d’œuvres artistiques manifestent combien Siri Hustvedt, cet orfèvre de la machination verbale, est fascinée par l’art visuel.
Kaléidoscope mental, le texte ainsi morcelé, compartimenté, se laisse déchiffrer comme un puzzle en voie de montage. Bien que le lecteur, une fois la lecture terminée, n’ait pas nécessairement l’impression apaisante d’avoir pu reconstituer ce puzzle – qui est, en fait et obsessivement, celui de la réalité intérieure de Harriet Burden – dans sa totalité.
 
Qui était donc Harriet Burden, « jolie laide » à la Modigliani, 1 m 88, plus de 55 ans à l’époque, long visage sans grâce, forte poitrine, super bien roulée ? L’une de ces ‘‘tares’’ était d’être une intellectuelle avec une culture hors norme. Son immense érudition éclectique irritait-elle, rebutait-elle certains critiques ? Car ces derniers « aiment avoir l’impression de dominer l’œuvre d’art. Si elle les intrigue ou les intimide, il est plus que probable qu’ils la dénigreront ».
Une autre tare, pour ne pas dire malédiction, à introduire aussi dans l’équation, c’est la question du sexe : « Il a souvent fallu plus de temps aux femmes qu’aux hommes pour prendre pied dans le monde de l’art », ou, mieux : « Toutes les entreprises intellectuelles et artistiques (…) reçoivent un meilleur accueil dans l’esprit de la foule lorsque la foule sait qu’elle peut derrière l’œuvre ou le canular grandioses, distinguer quelque part une queue et une paire de couilles. »
Les artistes femmes ne sont reconnues que très tard dans leur carrière, comme par exemple Alice Neel et Louise Bourgeois, qui n’ont percé qu’après leur 70 ans ; ou alors qu’après leur mort, telles Joan Mitchell et Eva Hesse, dont la place et l’influence n’ont été reconnues à leurs justes dimensions que posthumément.
Et pour mieux enfoncer le clou, « bien que le nombre d’artistes femmes ait explosé, le fait que les galeries new-yorkaises exposent nettement moins de femmes que d’hommes n’est pas un secret », et cela – statistique notoire – malgré le fait que « près de la moitié de ces mêmes galeries est gérée par des femmes ». Les musées exposent surtout des hommes, les revues parlent surtout des hommes, et « presque sans exception, l’art des hommes atteint des prix beaucoup plus élevés que l’art des femmes », lesquelles Harriet définit comme étant des « escamotées ».
 
Voilà pourquoi, « dans le courant des années 1990, elle avait entrepris une expérience qu’elle mit cinq ans à mener à son terme. Selon Brickman, obscur universitaire intraçable qui enseigne l’esthétique, Burden fit jouer à trois hommes le rôle de prête-nom, de pseudos, de « masques », pour son propre travail créatif. Trois expositions en solo dans trois galeries new-yorkaises, attribuées à Anton Tish (1999), à Phineas Q. Eldridge et à l’artiste connu sous son seul prénom, Rune (2003), avaient en réalité Burden pour auteur. Elle avait intitulé le projet dans son ensemble Masquages, et déclaré que son propos ne consistait pas seulement à mettre en évidence le préjugé antiféministe du monde de l’art, mais aussi à révéler les rouages complexes de la perception humaine et la façon dont des notions inconscientes de genre, de race et de célébrité influencent la compréhension que peut avoir le public d’une œuvre d’art donnée ».
Et Brickman attribue aussi ces propos à Harriet Burden : « Chaque artiste-masque devient pour Burden une ‘‘personnalité poétisée’’ (l’expression est de Kierkegaard), l’élaboration visuelle d’une ‘‘entité hermaphrodite’’ dont on ne peut dire qu’elle est la sienne ni celle du masque, mais qui relève ‘‘d’une réalité confondue créée entre eux’’. »
 
Harriet Burden aurait-elle dû se grimer en homme ? Non, elle avait passé l’âge et, en tout cas, n’avait « jamais eu de pénis » : « Mais cela m’intéressait-il d’expérimenter avec mon propre corps, de sangler mes doudounes et de rembourrer mon pantalon ? Avais-je envie de vivre comme un homme ? Non. Ce qui m’intéressait, c’étaient les perceptions et leur mutabilité, le fait que nous voyons surtout ce que nous nous attendons à voir. »
Alors, elle va prendre le chemin des « communications indirectes » de Kierkegaard, faire des « excursions artistiques » sous des pseudonymes, s’amuser avec le processus de la perception de l’œuvre d’art dans le monde et le marché de l’art, en arborant des « masques » au travers de doubles, de doublures.
Pourtant, ce qui deviendrait par la suite sa démarche ludique et cynique d’artiste masquée, célèbre et inconnue, n’est pas encore défini dans sa tête. Elle va s’essayer dans des tentatives qui la font jubiler de plaisir anticipé à l’idée de berner ceux qui se prennent pour des éclairés : « Sœren Kierkegaard n’avait-il pas, sous le pseudonyme de Notabene, écrit une série de préfaces que ne suivait aucun texte ? Et si j’inventais un artiste qui n’était que critique d’art, que transcription de catalogue, et pas d’œuvre ? Combien d’artistes, après tout, avaient été catapultés dans l’importance par les sornettes rédigées par ces pisse-copie qui avaient acquis le tour linguistique ? Ah, écriture ! L’artiste devrait être un jeune homme, un enfant terrible dont le vide engendre des pages et des pages et des pages de texte. Oh, quel plaisir ! »
Cependant, trop lucide pour s’engager dans cette voie sans issue, elle, qui avoue désirer se « venger des crétins, des imbéciles et des sots » et qui s’en veut de s’être morfondue dans « un isolement intellectuel continu et douloureux » parce qu’elle s’est toujours sentie « incomprise », va donc exposer son œuvre, via ses masques, via un « corps-de-vingt-quatre-ans-avec-queue » (dit-elle à propos de l’un d’eux, Anton Tish) et elle mystifierait « ces gens-là » qui l’avaient persécutée ou ignorée et qui, un jour, allait le regretter : « Toutes les idées de vengeance naissent de la douleur de se sentir impuissant. Je souffre devient tu vas souffrir. Et, soyons honnêtes : la vengeance est revigorante. Elle nous donne un but et nous anime, et elle annule le chagrin car elle détourne l’émotion vers l’extérieur. Dans le chagrin, nous nous effondrons. Dans la revanche, nous nous reconstituons en une arme unique visant une cible. Si destructrice qu’elle soit à long terme, elle remplit provisoirement une fonction utile. »
L’auteure de cette réflexion sur la relative valeur thérapeutique de la vengeance, Rachel Briefman, psychologue et amie de Harriet, dira que « son idée ne consistait pas simplement à exposer ceux qui étaient tombés dans son piège, mais à étudier la dynamique complexe de la perception proprement dite, de la manière dont nous créons ce que nous voyons, afin d’obliger les gens à examiner la façon personnelle de regarder et de démonter leur présomption ».
 
Cette expérience sera à double tranchant, avec des répercussions déstabilisantes sur les deux parties. Par exemple, le jeune Anton Tish, son premier masque, deviendra complètement inhibé, castré, sous l’effet de la complexe nébuleuse psycho-intellectuelle de son mentor, qui a envahi son crâne. Il ne pourra plus travailler à son œuvre personnelle et crachera de ressentiment à la face de Harriet que sa contribution à lui est « énorme » puisque « la célébrité, ce n’est pas ce qu’on fait ; c’est être vu. C’est occuper la scène » et que ses œuvres à elle, exposées, n’existent donc que parce que le public l’a identifié, lui, Anton Tish, comme étant leur auteur. Le doute taraudera alors Harriet : « Peut-être que personne n’avait aimé ses boîtes. Peut-être les boîtes ne s’étaient-elles vendues que parce qu’Anton Tish était supposé les avoir faites. » Elle qui s’apprêtait à revendiquer publiquement son œuvre, à dévoiler sa manipulation, va décider d’attendre ; et elle se lancera dans une nouvelle expérience avec un nouveau masque (jeune métis gay) puis un troisième (jeune artiste fatal)…
 
La place de Harriet Burden, l’artiste, dans le monde de l’art, et sa perception par les ‘‘spécialistes’’, critiques, galeristes, etc., pourrait être rendue avec assez d’exactitude objective par les propos de la critique d’art Rosemary Lerner. Celle-ci n’a pas recours à la simplification qui tend à présenter tel ou tel artiste soit comme un héros tragique, soit comme une victime ou un génie. Selon elle, Harriet n’était pas du tout obscure ou ignorée. Elle avait cinq expos à son actif dans les années 1970, et plusieurs critiques, dont Lerner, avaient favorablement commenté sa production. Et même si ses deux galeristes-marchands d’art ne l’ont pas soutenue jusqu’au bout, cela n’est pas exceptionnel mais « place seulement Harriet Burden dans la catégorie des nombreux artistes visuels éminents, hommes et femmes, qui furent respectés par les autres artistes, envers qui la critique fut partagée et dont l’œuvre n’attira pas les gros collectionneurs ».
D’ailleurs, l’intéressée elle-même ne pensait pas « qu’il y ait eu complot contre elle. Il y a beaucoup d’inconscient dans le préjugé. Ce qui affleure à la surface, c’est une aversion non identifiée, que l’on justifie alors de quelque façon rationnelle. Être ignoré, c’est peut-être pire : cette expression d’ennui dans le regard de l’autre, cette assurance que rien de ce qui vient de soi ne peut présenter le moindre intérêt ».
 
Ce commentaire introductif à Un Monde flamboyant, avec ce qu’il suggère des enjeux narratifs et philosophiques de ce roman ambitieux, qui brille des mille éclats de l’intellect créatif qui transcende la notion de sexe appliquée à nos fonctions et capacités cognitives, devrait suffire à mettre l’eau au cortex de n’importe quel lecteur assez intelligent pour désirer frotter son front contre celui de l’auteure et en voir jaillir des étincelles.
Je ne saurai donc aucunement ne serait-ce que même lancer une insinuation sur la manière dont ce récit aborde sa résolution, centrée sur l’aura pérenne de l’œuvre artistique.
J’ajoute simplement que Siri Hustvedt invite son lecteur à jouer avec les perceptions, qu’elle déconstruit l’axiome binaire qui identifie féminité avec passion et masculinité avec intellect, en montrant un personnage féminin qui « peut voler, intellectuellement, comme les hommes », que le titre Un Monde flamboyant vient de Margaret Cavendish, philosophe et dramaturge du 17e siècle, à la pensée de laquelle Siri Hustvedt nous introduit, moins par la présentation de ses écrits que par la transposition dans la narration de leur caractère dialogique, qu’il est question d’aveux en palimpseste (excitant stratagème !), de « cécité inattentionnelle », et que mémoire et imagination sont incestueusement liées, que Siri Hustvedt, selon Harriet Burden, est une « obscure romancière et essayiste », que la théorie du genre a de beaux jours de prosélytisme devant elle, que le « moi hermaphrodite » est le résultat d’une conjuration binaire, que la fracture entre le biologique et l’artificiel se consume, que Penelope sera toujours matée par Ulysse et qu’à tant voguer un vaisseau finit par se briser…
 
Je conclus avec cette réflexion de Harriet devant le miroir : « J’oubliais que j’avais des rides, des seins nécessitant un soutien-gorge costaud et un ventre d’âge mûr, proéminent comme un melon. Une telle amnésie est notre phénoménologie du quotidien – nous ne nous voyons pas – et ce que nous voyons devient nous pendant que nous le regardons. »
Et en guise de conclusion, que j’ai voulue digressive, je dois dire ceci : Christine Le Bœuf, traductrice perspicace, pénétrante, créative et passionnée d’Un Monde flamboyant, a fait un travail remarquable.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 19 : lundi 9 au dimanche 15 février 2015.

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Semaine 11: La patience du franc-tireur, d’Arturo Pérez-Reverte

La patience du franc-tireur, d’Arturo Pérez-Reverte

Éditions du Seuil, 2014

(traduit de l’espagnol par François Maspero)

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 Couv Reverte blog11

 

 

De l’art comme règlement de comptes

 

[ Juste pour info : Banksy est un artiste internationalement célèbre, une star du street-art et de l’art contemporain, dont les médias relaient sans se faire prier les art-attacks. Récemment, en novembre 2014, la chaîne américaine HBO a diffusé un documentaire, Banksy does New York, autour du séjour ou de la “résidence pirate” d’un mois à New York (octobre 2013) de l’artiste graffeur (visite en images ici : http://www.lemonde.fr/culture/visuel/2013/11/01/sur-les-traces-de-banksy-a-new-york_3507086_3246.html). Bien entendu, la star elle-même n’y figurait pas, on s’en serait douté. Et en 2013, APR rédigeait son roman sur l’univers des graffeurs avec comme personnage central, un alter-ego fictionnel de Banksy, mais en plus radical, lequel roman a paru en français en octobre dernier. ]
 
« Le graffeur remplit le cercle et fit ensuite s’y croiser deux lignes noires, l’une verticale et l’autre horizontale, qui lui donnaient l’aspect d’une croix celtique » ou celui d’une mire de viseur télescopique de franc-tireur. La signature de Sniper…
Alejandra Varela est un scout, c’est-à-dire « dans le vocable de l’édition (…), une personne qui est chargée de trouver des auteurs et des livres intéressants ». Spécialisée en art moderne, elle est bien cotée dans la profession. Mauricio Bosque, jeune homme élégant qui aime se faire photographier adossé à sa Ferrari et propriétaire de Birnam Wood, une maison d’édition spécialisée dans les livres d’arts « très luxueux et très chers », propose à Alejandra de s’embarquer dans un projet sensationnel : un catalogue monumental et complet des œuvres de Sniper, un graffeur mondialement célèbre. Mobilisation des pontes du marché de l’art pour le projet : des galeristes britanniques et américains veulent investir dans cette “affaire”, et, goutte de grenat sur la toile finale, après l’étape de la publication de l’ouvrage en plusieurs volumes, une apothéose en forme de rétrospective à la Tate Modern ou au MoMA.
Sauf que la réalisation d’un tel projet frise l’impossible. Car le problème, c’est que Sniper, connu aussi comme le « franc-tireur solitaire », est non seulement une légende vivante, mais il est aussi visible que peut l’être un mythe urbain moderne. Autrement dit, personne ne l’a jamais rencontré et son identité reste un mystère.
 
Arturo Pérez-Reverte, l’auteur du Tableau du maître flamand, du Club Dumas et du cycle du Capitaine Alatriste, emmène le lecteur, aux côtés de son héroïne, dans une enquête qui se déroule dans l’univers marginal des graffeurs et des tagueurs. Une enquête qui se lit comme le récit documentaire d’un reporter qui se passionne pour son sujet et en livre la quintessence. Telle est la marque distinctive de Reverte, l’ancien reporter de guerre devenu romancier : érudition, données historiques, ethnographie du milieu, en l’occurrence celui du graffiti, dramatisation romanesque éclatée en multipistes recouvrant le motif véritable qui anime l’intrigue. Ainsi qu’un sens captivant des dialogues dynamiques, orchestrés entre exposition des tenants et des aboutissants de l’action et expression de la psychologie des personnages.
Un bel exemple en est ce dialogue développé sur quatorze pages entre Alejandra et un ancien graffeur reconverti en détaillant d’aérosols et autres accessoires, dialogue bâti en longue séquence débutant dans un bar et se poursuivant en une marche travelling jusqu’au métro, au cours duquel s’énonce un discours prenant sur l’art officiel et l’art dit illégal.
Ou bien encore ce dialogue-confrontation entre l’enquêtrice et le richissime et impitoyable Biscarrués, obnubilé par sa vendetta contre Sniper, qu’il accuse d’avoir indirectement assassiné son fils.
 
Cette enquête est ponctuée de situations pittoresques décrivant les actions menées par des meutes de jeunes tagueurs et graffeurs à l’instigation de leur gourou, Sniper, omniprésent grâce au Web qu’il exploite comme son QG.
Ainsi, Vérone, berceau et tombeau de Roméo et de Juliette, ville ‘‘saint-valentinienne’’ par excellence, est envahie sur fond de gyrophares et de sirènes de voitures de police « de tintements et de chuintements d’aérosol, d’odeur de peinture fraîche, de centaines de taches rouges qui coulaient des murs sur la neige comme du sang (…) Tout le centre de la ville semblait sur le pied de guerre, dévasté par une foule de maraudeurs rapides et clandestins, de commandos sans visage qui laissaient derrière eux une traînée implacable de cœurs rouges de tout format, sur la Via Mazzini, l’église de la Scala, celle de San Tomio, la rue de la maison de Juliette, la statue de Dante sur les Signori, le palais Maffei, la colonne du lion vénitien. Rien n’était respecté par ce bombage systématique de la ville ».
Auparavant, Sniper lui-même, dans une intervention furtive, avait honoré la statue de Juliette : « Devant les grilles couvertes de cadenas porteurs de serments d’amour et la boutique de souvenirs constellée de cœurs, la statue de bronze grandeur nature de la demoiselle de Vérone, habituellement patinée par le frôlement de milliers de mains de touristes qui la caressaient avant de se faire photographier près d’elle, avait un aspect pour le moins insolite : son corps était tapissé de billets de cinq euros fixés avec de la colle et vernis à l’aérosol, et son visage était recouvert d’un masque de lutteur mexicain, qui représentait une de ces têtes de mort, ou calacas, que Sniper utilisait habituellement dans ses travaux. »
Réaction mitigée, équivoque, et franchement opportuniste, des autorités qui décident de ne pas saborder le sabordage : face à l’afflux grandissant de milliers de curieux « qui voulaient voir la performance en Italie de l’artiste illégal », « on était allé jusqu’à installer un châssis en aluminium et plastique formant toit au-dessus de la statue (vandalisée ou réappropriée, c’est selon, ndb*) pour la protéger des intempéries » alors que « des critiques d’art et des universitaires commentaient devant les caméras l’action originale de l’artiste urbain espagnol ».
 
Tout au long de l’enquête, à part le mystère de l’identité de Sniper, une interrogation taraude Alejandra et le lecteur : le franc-tireur solitaire agit-il en vertu d’une idéologie ou d’une stratégie ? Si son idéologie apparente est un radicalisme indépendant qui refuse tout compromis, sa stratégie sous-jacente serait-elle de patiemment faire monter sa cote pendant des années, pour enfin baisser le masque, lorsque « dans une vente aux enchères ses œuvres se vendront des millions ? »
De même, une insidieuse hypothèse s’infiltre, risquant de miner la détermination de l’enquêtrice : son éditeur est-il de mèche avec le puissant Biscarrués ? Serait-elle la proie qui a été lâchée pour attirer Sniper dans les rets de celui-là, et tout ce faramineux projet de catalogue et de rétrospective ne serait-il rien qu’une hypnotique fumée masquant un complot pour éliminer le franc-tireur solitaire ?
 
Apparemment, Sniper est un idéaliste intégriste bardé d’une pragmatique de l’action agressive. Son propos d’artiste au fait des manigances du marché de l’art réveille un écho dans le for intérieur de chacun : « L’art actuel est une fraude gigantesque. Une catastrophe. Des objets sans valeur surévalués par des crétins et des boutiquiers de luxe qui se donnent le nom de galeristes, avec leurs complices stipendiés : les médias et les critiques influents. (…) Cette appropriation du marché de l’art par les charognards est répugnante. Aujourd’hui, un artiste est quelqu’un qui, vrai ou faux, doit obtenir son certificat de mafieux qui peuvent bâtir ou détruire sa carrière. »
Alors, au lieu de prendre les armes, il prend ses aérosols car « le graffiti est la guérilla de l’art » : « Maintenant, l’unique art possible, honnête, est un règlement de comptes. Les rues en sont le support. Dire que sans graffitis elles seraient propres est un mensonge. Les villes sont empoisonnées, la pollution les souille, il y a partout des placards sur lesquels on voit des gens qui vous incitent à acheter des choses ou à voter pour quelqu’un, des caméras de surveillance qui violent notre intimité (…) Comment se fait-il que personne ne traite de vandales les partis politiques qui couvrent les murs de leurs cochonneries, les veilles d’élections ? »
 
Évidemment, Pérez-Reverte a plus d’un tour dans son sac et sait sortir des figures d’intrigue convenues. Maître d’une littérature de divertissement érudite et raffinée, il use du suspens comme d’un prestidigitateur qui captive votre attention sur une main illusoire pour manipuler la machinerie effective de l’autre, et surprendre avec force en bousculant les attentes.
Le final s’abattra comme une confirmation de cette sombre prédiction de Sniper : « Ce sera tout ce qui restera du monde : des rats et des graffitis. » Et s’éclaircira alors le sens du titre de ce beau roman.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 11 : lundi 15 au dimanche 21 décembre 2014.

 
*ndb : note du blogueur