Semaine 23 (An 2): Identification des schémas, de William Gibson

Identification des schémas, de William Gibson

(Pattern Recognition – traduit de l’américain par Cédric Perdereau)

Éditions Au diable vauvert, 2004

 

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Schémas à fabriquer

« Tommy Hilfiger, ça ne rate jamais. Pourtant elle se croyait à l’abri, maintenant. À New York, on lui avait dit qu’il était en pleine dégringolade. Comme Benetton. Que le nom allait rester, mais pour elle, le poison serait dissipé. C’est une question de contexte, ici. À Londres, elle est prise au dépourvu. La réaction est instinctive. Comme quand on mord dans une feuille d’alu.
Un coup d’œil à droite, l’avalanche déboule. Une montagne de Tommy déferle dans sa tête.
Mon Dieu, mais ils ne savent pas ? Ce truc est un simulacre de simulacre de simulacre. Un ersatz dilué de Ralph Lauren, déjà reliquat de la gloire passée des Brooks Brothers, eux-mêmes tout juste à la hauteur de Jermyn Street et de Savile Row, agrémentant leur prêt-à-porter de maille polo et de galons de régiment. Mais Tommy, c’est vraiment le degré zéro. Le trou noir. Il doit y avoir un plancher Tommy Hilfiger, en dessous duquel on ne peut pas descendre. On ne peut pas s’éloigner davantage de la source, se vider davantage de sa substance. Du moins, elle l’espère, sans savoir. Elle suppose que c’est même exactement ce qui garantit la longévité de la marque.
Il faut qu’elle sorte de ce logorinthe, et vite. Mais l’escalator vers la rue la replongera dans Knightsbridge, qui n’a plus l’air si salvateur. Elle se souvient que la rue descend. Entraîne toujours son énergie vers cet autre nexus fatal : vous qui entrez chez Laura Ashley, abandonnez tout espoir. »

Le lecteur avance, quelque peu dérouté, comme sous le contrecoup d’un décalage horaire sémiotique, le long des premières pages de ce roman, lesquelles, à part l’annonce d’une intrigue à venir assez sibylline, ont des allures de chronique de mœurs urbaines et de tics et tocs sociaux, rédigée par un transfuge du CNRS (département sociologie) qui opérerait dans les rubriques mode et tendance d’un Vogue réformateur.
Une fois l’effet jet-lag estompé, le lecteur constate qu’il s’est maintenant familiarisé avec une cousine américaine de Jane Birkin, Cayce Pollard, 32 ans, qui ne porte que du blanc, du noir et du gris, avec ses cheveux sombres et ses yeux gris pâle. Un look qui aspire à une sorte de « neutralité sémiotique ».
Dans le milieu des fabricants de mode et d’articles & accessoires tendance qui ont recours à ses services, elle est connue pour être une « chasseuse de cool » freelance : « Les fabricants l’emploient pour les tenir informés de la mode de la rue. Cayce a donc roulé sa bosse. On l’a déjà lâchée dans des quartiers comme Dogtown, où le skateboard est né, pour explorer les racines et trouver le prochain gros coup. (…) Elle a rencontré le premier type à avoir porté sa casquette à l’envers. Un Chicano. »

Au début du récit, Cayce se trouve à Londres, dans l’appartement d’un ami vidéaste qui est en tournage en Russie. Elle vient d’arriver de New York et elle essaie de récupérer son âme qui tarde à la rejoindre, traînant au bout de son cordon ombilical gris, quelque part au-dessus de l’Atlantique. Conséquence du décalage horaire, qu’elle a toujours subie, et subira encore.
Elle a une phobie (entre autres) particulière, assez inattendue pour une “sourcière” à l’affût des tendances de la mode et des mèmes sociétaux : elle est allergique aux logos des marques. D’où sa tendance à la neutralité existentielle, mentionnée plus haut. « Ce qu’on prend généralement pour du minimalisme à outrance est un effet de sa surexposition aux moteurs de la mode. Chez elle, cela a déclenché l’éradication impitoyable de tout signe distinctif sur ce qu’elle porte. Elle est, littéralement, allergique à la mode. Elle ne tolère que ce qu’on aurait pu porter sans susciter le moindre commentaire à n’importe quel moment entre 1945 et 2000. C’est une zone non frimeur à elle seule, une école d’anti unipersonnelle, dont l’austérité même menace régulièrement d’engendrer des disciples. » Selon l’une de ses amies, Cayce « s’est éloignée du matérialisme, est surnaturellement adulte, et n’a besoin d’aucune preuve extérieure d’identité ».

Voilà le personnage féminin atypique, et principal, dont le lecteur doit s’accommoder pour réussir à opérer sa propre reconnaissance des structures qui sous-tendent un récit assez cérébral, quoique animé par une intrigue de thriller, et traversé par des personnages, de premier plan et secondaires, tordus, tordants et pittoresques, tel ce Voytek, un jeune Polonais blond en baggies noirs de skater et, en travers de la poitrine, une éternelle besace renfermant des Sinclair ZX81 qu’il collectionne, un petit ordinateur personnel des années 80 avec 1 K de mémoire vive, que l’acheteur devait lui-même programmer ; ou ce Hobbs, un Sam Beckett aux ongles noirs, grincheux et matheux de Cambridge, passé par la NASA et qui est passionné de Curtas, de petites calculatrices mécaniques en forme de grenade.

La raison de la présence de Cayce Pollard à Londres ? Une réunion dans les bureaux de Blue Ant (Londres) pour qu’elle scanne, scrute et jauge (en quelques secondes), avec sa perception ultra-aiguë du design, le nouveau logo d’une grande marque internationale de chaussures de sport et qu’elle rende son verdict : un oui, ou un non, que personne, dans ce dernier cas, ne cherchera à discuter : « Le contrat de Cayce pour une consultation de ce type stipule qu’on ne lui demandera en aucun cas de critiquer, ou de donner le moindre conseil créatif, le moindre apport que ce soit. Elle n’est là que pour servir de réactif humain très spécialisé. »

Blue Ant est une société installée à l’international, une agence consultante en marketing. Son PDG et fondateur, le jeune Hubertus Bigend, « un Tom Cruise belge nourri de sang de vierge et de truffes de chocolat », pense que « nous n’avons aucun futur car notre présent est volatil » ; c’est-à-dire que, dans l’esprit de ce personnage, notre “maintenant” ne demeure pas assez longtemps durable pour que l’on puisse imaginer un futur très probable qui s’établirait selon nos prévisions, et que « nous nous contentons de limiter la casse. De faire tourner les scénarios du moment. Identification des schémas ».
La mission du logo des chaussures de sport est secondaire pour lui. Il tient à séduire la chasseuse de cool avec une autre mission, plus spécifique et spéciale : retrouver “l’auteur” du Film.

Le Film ! Un phénomène de culture underground, une œuvre cinématographique presque monochrome non identifiée, distillée sur le Web en courtes séquences appelées « fragments ». Les premières apparitions de ces énigmatiques fragments filmiques ont vite fait de générer par effet de bouche-à-oreille un mouvement sous-culturel international à l’allure de secte avec des partisans passionnés surnommés « les Filmeux », qui en débattent sur de nombreux sites, et principalement sur le F:F:F (Fetish Film Forum).
Il y a les Progressifs et les Complétistes : les premiers pensent que « le Film est composé de fragments d’une œuvre en cours de création », et les seconds, que « ces fragments sont des extraits d’une œuvre finie, que son auteur a décidé de dévoiler par morceaux dans un ordre non séquentiel ».

Pour Cayce, le Film est devenu une obsession, autant intellectuelle que psychologique, une bulle onirique qui l’isole de son travail et de ses phobies : « Tout ce qui ne concerne pas le Film est Hors Sujet. Les nouvelles. Le monde, en somme. Hors Sujet. »
Pour Hubertus Bigend, en revanche, dont les stimuli sont le marketing, la publicité, la stratégie média, le Film est « l’exemple le plus efficace de marketing sauvage » qui génère un intérêt de consommation pour un produit qui n’a pas encore été identifié. Il en est épaté car il sait qu’« il faut beaucoup plus de créativité pour le marketing des objets, de nos jours, que pour leur fabrication. Qu’il s’agisse de chaussures ou de films », et le Film est un phénomène d’incitation qui s’accorde avec son credo de base : « Toute la publicité s’adresse à cet esprit plus vieux que le cortex (le cerveau reptilien et le cerveau limbique, ndb), plus profond, au-delà du langage et de la logique » et qui fait de nous des bêtes prêtes à consommer.
Il veut donc que Cayce retrouve “l’auteur”, elle aura carte blanche, et illimitée.

Le récit va bientôt atteindre sa vitesse de croisière, au rythme de pistes et de rebondissements subtilement farfelus, de Londres, à Tokyo, à Moscou, rythme au suspense ayant été déjà annoncé dans les premiers chapitres par une mystérieuse effraction dans l’appartement londonien où réside Cayce, ce qui l’a poussée à imiter James Bond dans Casino Royale en plaquant avec sa salive chaque fois qu’elle sortait un cheveu entre la porte et le chambranle.
Effraction dont elle découvrira peu à peu les motifs, aidée puis accompagnée en cela par un ami virtuel de F:F:F, Parkaboy, qu’elle pense être gay et qui introduira une couleur de gaieté dans le gris de son âme qui traîne encore au-dessus des décombres évanouis de Ground Zero.
William Gibson a écrit Pattern Recognition en 2002.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 23 (An 2) : semaine du lundi 6 au dimanche 12 juin 2016.

Extrait

« – Tu es dans un bar, tu prends un verre, dit Magda.
Ils sont tous les trois serrés dans un coin d’un pub de Camden, déjà bourré de monde, à boire de la bière rousse.
– Je sais, dit Voytek, étonné.
– Non ! Je veux dire, imagine. Tu es dans un bar, tu prends un verre, et la personne à côté de toi commence à parler. Quelqu’un de plutôt mignon. C’est très agréable. Et à un moment, il ou elle, on a aussi des hommes, mentionne cette nouvelle marque géniale de streetwear, ou l’excellent petit film qu’il ou elle vient de voir. Pas du tout un speech de vente, tu vois. Juste une mention au passage. En bien. Et tu sais ce que tu fais ? C’est ça qui me démonte ! Tu sais ce que tu fais dans ce cas-là ?
– Non, répond Cayce.
– Tu dis que tu l’aimes aussi ! Tu mens ! Au début, j’ai cru qu’il n’y avait que les hommes pour faire ça, mais les femmes aussi ! Tout le monde ment !
Cayce a entendu parler de ce genre de publicité à New York, mais elle ne connaissait personne qui en faisait.
– Et après, on emporte ça avec soi, poursuit-elle. Cette mention favorable, associée à un membre attirant du sexe opposé. Qui a montré un certain intérêt pour votre compagnie, à qui on a menti pour faire bonne impression.
– Mais ils achètent juste des jeans, demande Voytek, ou voient le film ? Non !
– Exactement, intervient Cayce. C’est pour ça que ça marche. Ils n’achètent pas le produit. Ils recyclent l’information. Ils l’utilisent pour impressionner la prochaine personne qu’ils rencontreront.
– Façon efficace de disséminer l’information ? Je ne crois pas.
– Mais si, insiste Cayce. Le modèle est viral. Très ciblé. Les lieux sont choisis avec soin…
(…)
– Quel genre de publicité vous faites ? demande Margot à Cayce.
– Je consulte pour des designs. Et je chasse le “cool”, ajoute-t-elle pour rendre la conversation plus palpitante. Mais je n’aime pas cette dénomination. Les fabricants m’emploient pour les tenir informés de la mode de la rue.
– Et vous aimez mes chapeaux ? demande Magda, soudain ranimée.
– J’aime beaucoup vos chapeaux, Magda. J’en porterais, si je mettais des chapeaux.
Magda hoche la tête, très excitée.
– Mais le “cool” – et je ne sais pas pourquoi cette expression vieillotte est restée, d’ailleurs – n’est pas inhérent. C’est comme un arbre qui tombe dans la forêt.
– Il n’entend rien, déclare Voytek, solennel.
– En fait, pas de clients, pas de cool. Question de comportement de groupe autour d’une classe particulière d’objets. Je fais de la reconnaissance de schémas. J’essaie de reconnaître un schéma avant les autres.
– Et après ?
– Je mets un producteur sur le coup.
– Et ?
– Ça devient un produit. Des unités. Un marché.
(…)
– Donc, reprend Magda, on m’utilise pour établir un schéma ? Pour fausser ça ? Pour contourner une partie du processus…
– Oui.
– Alors pourquoi ils essaient de le faire avec ces satanés clips d’Internet ? Le couple qui s’embrasse dans une porte ? C’est un produit ? On ne nous dit rien…
Et Cayce la regarde fixement. »

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Semaine 20 (An 2): Ville de la peur, de René Belletto

Ville de la peur, de René Belletto
P. O. L. éditeur, 1997

 

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Concerto pour peur et ville

Impression mitigée à la lecture de ce roman à la fois attachant et agaçant.
De situations intimes entre frère et sœur, amis ou amants, en situations de la vie professionnelle où se succèdent enquête, filature et pistes impasses, de micro-événements du quotidien le plus anodin en événements frappés du sceau de l’horreur meurtrière, de propos style brochure promotionnelle sur les chaînes hi-fi, la musique classique, avec ses compositeurs et ses interprètes, ou sur la topographie urbaine lyonnaise, René Belletto se fiche du littérairement correct en matière de genre (ici, le roman policier comme prétexte) et alterne humour potache, sentimentalisme pré-pubère et procédures para-policières, autour d’un fil narratif sous-jacent évoquant les incessants micro-remous de la vie intérieure.

L’année d’édition de Ville de la peur est 1997. René Belletto, né en 1945, aurait donc rédigé ce roman entre 51 et 52 ans. Si nous inversons les chiffres, on pourrait tout aussi bien imaginer qu’il l’ait écrit à 15 ou à 25 ans.
D’où l’impression mitigée : attachant et agaçant. Quoique, je l’avoue sans pouvoir l’expliquer rationnellement, bien plus attachant qu’agaçant.

Drôle de charme qu’exerce une narration qui semble proclamer à chaque fluctuation du récit en chapitres courts : « C’est du Belletto et ça ne ressemble à rien d’autre ! »
Côté tessiture psychologique des personnages, c’est minimaliste ; côté intrigue, c’est un ou deux traits au-dessus du degré zéro ; côté rebondissements, que ce soit du macabre ou du grave, ceux-ci sont toujours présentés au travers d’un filtre de banalisation, comme pour pas trop s’en faire et qu’ainsi va la vie, parfois.

Qu’est-ce qui se passe dans Ville de la peur ? « Ha ha », comme diraient un ou deux personnages.
Michel Rey est un inspecteur de police, âgé de 34 ans. Mais il est surtout un mélomane (obsessionnel-compulsif) et il rêve de devenir luthier – il a déjà fabriqué quelques guitares appréciées par des guitaristes. Il voue un culte à sa jeune sœur de 19 ans, pianiste talentueuse. Il adore sa mère adoptive et il s’inquiète pour sa santé. Il a un ami policier qu’il aime beaucoup. Dans son quartier, trois dames d’âge honorable le couvent des yeux comme un jeune dieu. Il aime énormément sa ville, Lyon. Il attrape en flagrant délit un mystérieux ennemi public de quartier numéro un, âgé de 12 ans. Accessoirement, un double meurtre horrifiant est perpétré, dont l’une des répercussions sera de lui faire croiser le chemin d’une jeune femme qu’il va aimer dès la première rencontre et avec qui il va coucher à la deuxième. Au finale, ce personnage fragile et attendrissant aura une ou deux réactions impulsives et implacables, mais René Belletto, là aussi, n’en fera pas grand tapage.

Donc… à lire ?
Oui, nécessairement.
Et je vais me hâter de découvrir un deuxième Belletto.

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 20 (An 2) : semaine du lundi 16 au dimanche 22 mai 2016.

Extrait

« Michel se retrouva tout éberlué dans la rue Bellecordière. Il eut un frisson. Nadia avait raison, il ne faisait pas aussi chaud que ça. Personne dans la rue, silence total. La ville était déserte. Ses pas résonnaient fort, et la clé, quand il ouvrit la portière de l’Alfasud, déclencha une sorte de vacarme. Jamais, lui semblait-il, il n’avait entendu les sons avec autant de netteté.
Il rentra en se laissant conduire par sa voiture. Personne dans Lyon. Seules les lumières électriques signalaient la vie. Peut-être allaient-elles s’éteindre d’une seconde à l’autre, toutes d’un coup.
Chez lui, Michel fut presque soulagé d’entendre marcher la vieille Cachard, qui faisait l’une de ses nombreuse rondes nocturnes. (Ruflet, la vieille du dessous, qui était plus fragile et plus délabrée que Cachard, bien qu’elle dormît, elle, comme une souche, et qui avait une certaine fierté de ses petites maladies, prenait parfois ombrage des insomnies de l’autre et insinuait qu’elle dormait en cachette une partie de la journée. Mais Michel savait que c’était faux.)
Il commença par embrasser Saint-Thomas entre les oreilles, plusieurs fois de suite. Le chat, étonné, se laissa faire, mais resta dignement sur son quant-à-soi, comme désireux de comprendre ce qui se passait avant de faire lui-même le fou, ce qui néanmoins ne tarda guère.
Puis Michel, dans son petit atelier, contempla et caressa les pièces de bois superbes, sèches à point, dans lesquelles il taillerait sa prochaine guitare, sapin du Canada, palissandre du Brésil, cèdre d’Amérique latine.
Au mois d’août, si le destin le voulait.
Il décrocha le téléphone et composa le numéro d’Anna Nova. Mais il s’arrêta au sixième chiffre et raccrocha.
Il écouta deux des « chants sacrés » de Jan Pieterszoon Sweelinck, Diligam te Domine et Tanto tempore vobiscum sum, puis, tout en lisant dans Hifi News l’article sur les enceintes Energy Veritas v2.8, la si jolie valse du ballet Mascarade d’Aram Khatchatourian, morceau qui supportait d’être écouté un peu fort, ce dont Michel ne se priva pas, puisque aussi bien Madeleine Cachard ne dormait pas. Quant à Clotilde Ruflet, une bombe atomique pouvait exploser sous son lit sans modifier le rythme de sa respiration.
Tout en écoutant et en lisant, il pensait aux assassins de Marie Livia-Marcos. Il aurait voulu les arrêter cette nuit, tout de suite, et les traîner en prison.
Il apprit dan Hifi News que les Energy Veritas v2.8 réunissaient en un seul module de fréquences convergentes les deux haut-parleurs de fréquences aiguës et moyennes, de sorte qu’était réalisé un sorte d’idéal acoustique : les sons produits par ces deux haut-parleurs émanaient comme d’une source unique. Enfin, avant d’aller se coucher, il écouta non pas du Bach, comme les autres jours, mais le dernier quatuor écrit par Mendelssohn, le fameux Requiem pour Fanny, le seul morceau que Michel, un jour, avait eu peur d’écouter, au point de penser qu’il ne pourrait plus jamais l’écouter de sa vie. Mais ce soir, comme il l’avait pressenti, le quatuor l’apaisa plutôt. »

 

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La couverture de l’édition 2008 chez Gallimard, collection Folio,

avec le texte revu par l’auteur

Semaine 16 (An 2): Le Temps désarticulé, de Philip K. Dick

Le Temps désarticulé, de Philip K. Dick

(traduit de l’américain par Philippe R. Hupp)

Éditions Calmann-Lévy, 1975

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De la résolution psycho-dickienne des dilemmes moraux

L’année 1959. Une petite ville de l’Ouest américain avec son supermarché, son café restaurant, son journal, son école, sa compagnie des eaux, ses rues tranquilles, ses maisons sages, sa station d’autobus…
Un train-train quotidien pépère que ne sauraient troubler ni les quelques pommes de terre pourries repérées par Vic Nielson, le responsable des fruits et légumes du supermarché, ni la pétition rédigée par son épouse Margo et une amie pour forcer la municipalité à raser des ruines situées en bordure de ville, qui constituent un endroit potentiellement dangereux pour les enfants qui y vont jouer, ni le concours quotidien de La Gazette, auquel participe depuis plus de deux ans sans rater un seul questionnaire Ragle Gumm, le frère de Margo.

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Drôle de zèbre, ce Ragle Gumm. 46 ans, grand de taille, trapu, buveur de bière célibataire, pas fichu de s’offrir un chez soi ni une compagne mais qui se contente de remplir sa place dans l’existence en vivant avec sa sœur, son beau-frère et son neveu de 10 ans, tout en se cassant la tête sur le fameux concours.
Quoi qu’il en soit, Ragle Gumm n’est pas n’importe qui. C’est une célébrité nationale, bien que lui n’en perçoive les échos qu’au niveau local de sa petite ville, située quelque part (je précise) dans l’Ouest américain. Vous vous rendez compte : Champion national depuis deux années entières – record absolu ! – du concours de La Gazette, « Où sera le Petit Homme vert la prochaine fois ? » !

Notons, avec un grand sourire espiègle, cette concession lexicale ironique de Philip K. Dick aux attentes à la fois du lectorat du genre et du marketing éditorial, qui veulent de la S.-F. avec vaisseaux intergalactiques, extraterrestres centauriens et sauts hyperdimensionnels. La science-fiction dickienne, elle, est tout autant cela et autrement : elle est psychédélique, sans ou avec psychotropes.

Revenons à Ragle Gumm. Sa marotte lui fait gagner des sommes bien plus rondelettes que celles de son beau-frère qui bosse au supermarché. Une marotte épuisante à laquelle il consacre douze à treize heures de travail par jour, dans le living, entouré de piles de papiers, de notes et de documents rassemblés pendant des années : ouvrages de référence, cartes, graphiques, bulletins-réponses envoyés au fil des mois… Pour sélectionner la bonne case parmi les 1 208 cases proposées, Ragle Gumm ne se transforme pas en voyant ni ne se base sur le hasard en laissant, par exemple, son doigt se poser quelque part sur la page du journal tout en gardant les yeux fermés. Bien au contraire, il compulse toutes les réponses précédentes, les compare, recherche des modèles de schémas, essaie de reconnaître des formes, étudie les énigmes publiées, et utilise son classeur “spécial à séquence” sur lequel la lumière se réfléchit en tache ronde qui se meut selon un certain schéma perceptible par lui-même. Eh oui, très esthético-pseudo-rationnel comme méthode. Et qui ne devrait pas pouvoir marcher à tous les coups. Et pourtant, ça marche.
Alors, lorsqu’on apprend qu’un accord secret a été passé entre La Gazette et Gumm, autorisant ce dernier à soumettre plus d’une réponse chaque fois, on se demande pourquoi les organisateurs du concours tiennent tant à ce que ce participant, certes doué d’une intuition peu commune, demeure leur gagnant indétrônable.

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Peu à peu, le récit qui avait démarré avec une allure de sitcom mordant sur la société américaine de consommation et de communication de masse des années cinquante se lézarde de sombreurs d’étrangeté : Vic Nielson cherche à trouver un cordon de lampe bien précis dans un endroit bien précis de sa salle de bains qui ne comporte pas de cordon à lampe mais un interrupteur mural ; Ragle Gumm voit se désagréger « en fines molécules incolores et sans traits » une buvette et son vendeur, devant lesquels il se tient pour commander une bière, et ne laisser d’autre trace qu’une petite étiquette portant le mot « buvette » ; un annuaire téléphonique avec des abonnés désabonnés et un magazine sans couverture parlant d’une actrice blonde célèbre, Marilyn Monroe, qui leur est cependant inconnue, tombent entre les mains de Vic, Margo et Gumm ; la lointaine banlieue de la petite ville est terriblement déserte et uniquement sillonnée de véhicules de l’armée, et de camions affichant sur leurs pare-chocs une bande de papier proclamant en couleurs vives « Un Monde Unique et Heureux » ; un exemplaire du Time datant de… 1997 ; un avion passant au-dessus de la maison de Gumm et une communication radio qui dit : « Non, c’est bon. Tu es en train de le survoler maintenant… en bas, juste en dessous. Oui, tu es en train de voir Ragle Gumm lui-même », et plein d’autres choses bizarres, anormales ou anachroniques, du type de celles que l’on trouve dans The Truman Show, dont le scénario est inspiré du Temps désarticulé.

« Qu’est-ce que le réel ? » se demande Ragle Gumm. « Le mot désignant l’objet a-t-il plus de consistance que l’objet qu’il désigne, qu’il nomme ? » Pourquoi a-t-il l’impression éprouvante d’être le centre de l’attention générale dans sa petite ville ? Plus : Pourquoi a-t-il l’impression d’être le centre du monde, de l’univers ? Et que tout le monde en sait plus sur lui que lui-même ? Est-il en train de s’engouffrer dans une forme pernicieuse de schizophrénie ? Ensuite, va-t-il continuer à se comporter comme un adolescent attardé qui s’investit dans la résolution d’un casse-tête chinois au lieu de se trouver un job normal ? Est-il victime d’une hallucination permanente qui le coupe irrémédiablement du réel ?
Comment le savoir ? Comment résoudre ce psycho-dilemme ?
L’option s’impose : il faut quitter la ville, s’enfuir, à tout prix !

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Écrit en 1958, Dick étant alors âgé de 30 ans et ayant déjà produit plus de cent nouvelles et une douzaine de romans – seuls cinq de ces romans seront publiés avant Le Temps désarticulé –, dont Loterie solaire (1953), Les Pantins cosmiques (1954) et L’Œil dans le ciel (1955) – (ces trois dates indiquant l’année de rédaction) –, Time Out of Joint (le titre américain) manifeste l’art et la technique narratifs dickiens à un degré qui frise celui de la jouissance pour tout connaisseur de l’œuvre de PKD, qui, cependant, découvre cet opus-ci sur le tard.
Atmosphères et situations banalisées, progressivement contaminées par des dislocations ou des dissociations soit de l’espace-temps soit de la perception du sujet, dialogues ramassés et denses, révélateurs de la personnalité, de l’état d’âme et des intentions des personnages, point de vue du personnage principal qui instaure l’implicite de l’altérité et gère la frontière entre réel et fantasme, réel et illusion, réel et hallucination, réel et méta-réel, imbrication de la sanité et de l’insanité, et interversion des critères de “normalité” et de “clairvoyance”, attribuant à un personnage considéré marginal des capacités supérieures de décryptage de la réalité…
Bref, un millefeuille boosté qui amplifie les champs de perception du lecteur.

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 16 (An 2) : semaine du lundi 18 au dimanche 24 avril 2016.

Extrait

« On s’était mis à lui faire prédire le point d’impact des missiles. Il dessinait ses graphiques et ses systèmes et effectuait des recherches statistiques avec l’aide d’une équipe qu’on lui avait attribuée, secondé par le major Black, un élément brillant qui ne demandait qu’à apprendre la technique de prévision. La première année, tout s’était déroulé correctement, après quoi le fardeau de la responsabilité avait terrassé Ragle. Savoir que c’était de lui que dépendait la vie de toute la population l’oppressait désormais. C’est alors que l’armée avait décidé de lui faire quitter la Terre. On l’avait installé à bord d’un vaisseau en partance pour un de ces lieux de bien-être où les grands responsables gouvernementaux venaient souvent gaspiller leur temps.
Le climat vénusien, à moins que ce ne fussent les qualités minérales de l’eau ou les bienfaits de la gravité, avait joué un rôle décisif dans la lutte contre le cancer et les troubles mentaux, depuis quelques années.
C’était la première fois de sa vie qu’il quittait la Terre, qu’il naviguait dans l’espace entre les planètes, qu’il se libérait de la gravité. Il échappait au plus grand des jougs, à la force fondamentale qui dictait le comportement de la matière. La théorie du Champ unifié d’Heisenberg avait rassemblé toutes les énergies, tous les phénomènes en une unique expérience et à présent que son vaisseau quittait la Terre, il abandonnait cette expérience au profit d’une autre, celle de la liberté totale.
Voilà qui répondait, selon lui, à un besoin dont il n’avait jamais pris conscience, à une pulsion aussi profondément dissimulée que permanente, qui l’avait accompagné au long de sa vie sans jamais s’exprimer. Le besoin de voyager, d’être un migrant.
Ses ancêtres s’étaient déplacés. Nomades vivant de cueillettes et non de culture, ils avaient gagné l’Occident par l’Asie.
(…)
Mais aucune race ni espèce n’avait jamais fait l’expérience d’une telle migration, de planète à planète. Comment faire mieux ? À présent, dans leurs vaisseaux, les hommes effectuaient le bond ultime. Chaque variété vivante sacrifiait à sa migration et se déplaçait, obéissant ainsi à une universelle pulsion, mais les hommes venaient d’atteindre le stade final, et dans la limite de leurs connaissances, nulle autre espèce n’avait réussi à en faire autant.
Le phénomène n’avait rien à voir avec les minéraux, les ressources du sol ni les mesures scientifiques. Ni même avec l’exploration ou les considérations de profit. Tout ceci n’était qu’excuses. La véritable raison échappait au domaine du conscient. Quand bien même on l’y eût exhorté, Ragle n’eût pu définir ce besoin qu’il avait pourtant pleinement ressenti déjà. Personne n’eût pu définir cet instinct à la fois des plus primitifs, des plus nobles et des plus complexes.
Et le plus drôle, se dit-il, c’est que les gens proclament que Dieu n’a jamais voulu que l’homme voyage dans l’espace ! »

Semaine 12 (An 2): Glissement de temps sur Mars, de Philip K. Dick

Glissement de temps sur Mars, de Philip K. Dick
(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)
Éditions Robert Laffont, 1981

Excellent site sur l’univers de PKD
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Avant-propos
Parue d’abord en trois parties dans le magazine américain de SF, Worlds of Tomorrow (août, octobre et décembre 1963), la première version du récit de Philip K. Dick avait pour titre, All We Marsmen (Nous les Martiens, traduction de Pierre Billon, in magazine Galaxy, décembre 1966, janvier et février 1967). En avril 1964, la maison d’édition Ballantine Books publie (en format in-octavo, couvertures rigide et souple) la version finale remaniée et rebaptisée Martian Time-Slip (Glissement de temps sur Mars).
Comme je possède ces trois numéros du magazine français Galaxy, je me suis offert le plaisir de scanner et de partager avec vous quelques-unes des illustrations originales exécutées par l’artiste Virgil Finlay pour la proto-version, All We Marsmen.

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Glissements schizonarratifs pour lecteurs dickiens

Une décennie auparavant, l’émigration vers Mars avait le vent cosmique en poupe. C’était une nouvelle terre des pionniers, à l’instar de Vénus, attendant des hommes courageux et ouverts à l’aventure.
De plus, « sur Terre, il était difficile de trouver du travail lorsqu’on ne possédait qu’une maîtrise alors que sur Mars, on pouvait obtenir un emploi bien rémunéré avec une simple licence ».
Le ‘‘piège’’ était que l’émigrant, « une fois sur Mars, n’obtenait aucune garantie, pas même l’assurance de pouvoir laisser tomber pour rentrer chez lui : les voyages de retour coûtaient bien plus cher ».
Si ce cas de figure est le lot des ‘‘faibles’’, des moins audacieux et déterminés, par contre, quelques ‘‘forts’’ se sont fort bien débrouillés et, dix ans plus tard, ils sont bien installés sur la planète rouge.

Ainsi Arnie Kott, ayant débarqué sur Mars muni d’une simple licence de plombier, est devenu en quelques années le puissant et népotiste président des Travailleurs des eaux, dans la florissante colonie du syndicat des plombiers.
Il en est de même, bien qu’à un niveau moins grisant, de M. Yee, patron d’une société de réparations. Laquelle est assez prospère puisque les colonies (de différentes nationalités, sous la houlette de l’Onu) avaient besoin d’entretenir et de réparer toutes leurs sortes de machines, « car il était très coûteux de faire venir de la Terre de nouveaux appareils » ou des pièces de rechange. Ingénieur électricien en Chine populaire, à l’âge de 22 ans, « il avait estimé qu’une affaire sur Mars pourrait lui procurer des bénéfices plus confortables que sur Terre ». Alors, il avait décidé d’émigrer « aussi simplement qu’il aurait décidé de se rendre chez le dentiste pour se faire poser un dentier en acier inox ».
Prenons aussi l’exemple de Leo Bohlen, un spéculateur immobilier. Au lieu de continuer à vivre tranquillement et aisément sur Terre, ce vieil homme entreprenant va effectuer le voyage fatigant et périlleux à destination de Mars : il a décidé d’acquérir des terrains dans la région délaissée des Montagnes Franklin D. Roosevelt après avoir eu vent de la prochaine mise en branle d’un gigantesque projet résidentiel tenu secret.

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D’autres émigrants, eux, ont quitté leur planète natale pour des raisons moins conquérantes. Exemple : Jack Bohlen. Un jour, il a pris conscience que « sa vie était sans objet ». Quelque temps plus tard, cet état de spleen a culminé quand il a subi sa première crise de perception altérée du réel : dans le bureau d’un supérieur, ce dernier est apparu à Jack comme un automate : « À travers la peau de l’homme, Jack aperçut son squelette, dont les os étaient maintenus par des filaments de cuivre. Les organes qui s’étaient desséchés, avaient été remplacés par des composants artificiels… Tout était constitué de plastique et d’acier, tout fonctionnait à l’unisson, mais sans la moindre vie réelle. » Pris de panique, Jack s’est enfui, et après deux mois d’errance et d’indécision, il a débarqué sur Mars, espérant un changement existentiel. Devenu réparateur qualifié au sein de l’entreprise de M. Yee, il découche parfois plusieurs jours d’affilée pour rester disponible aux appels des clients et passe la plupart de son temps à survoler, à bord de son hélico de service, le désert martien et les colonies concentrées autour des quelques fleuves, se déplaçant d’une réparation à l’autre.

Silvia Bohlen, l’épouse de Jack, est l’exemple du pionnier désenchanté. Dans l’atmosphère martienne ensablée et chiche d’oxygène, elle rythme sa solitude à doses alternées de barbituriques et d’amphétamines, supporte des voisins qui trouvent toujours des prétextes pour lui emprunter de l’eau et attend tous les onze jours que le préposé à la distribution d’eau potable vienne lui remplir sa citerne métallique.

Car le problème numéro un des colonies était celui de l’eau. Une eau saumâtre, saturée de sédiments et d’ammoniaque, même après filtrage, et qui de surcroît était rationnée sous la supervision de l’Onu.
La conséquence en est une parcimonieuse irrigation des terrains cultivés. Et l’une des répercussions les plus flagrantes s’illustre, par exemple, avec les vaches laitières décharnées de la ferme McAuliff, broutant dans des milliers d’acres de prés desséchés.

Par contre, dans le sauna des Travailleurs des eaux, l’eau du bain n’était pas récupérée ; gaspillée, elle disparaissait dans le sable chaud du désert martien. Caprice de vanité d’une colonie prospère dirigée par Arnie Kott, qui, comble de l’ironie, considérait comme « un signe excessif d’ostentation » le fait que son beau-frère avait, en violation de la loi, fait construire un canal personnel de 150 km qui apportait l’eau à sa demeure, « pour que sa femme puisse avoir une pelouse, une piscine, et un jardin de fleurs parfaitement irrigué. (…) Toute la journée, des tourniquets arrosaient des massifs de camélias (les seules fleurs transplantées sur Mars ayant pu survivre au changement de milieu) pour les empêcher de mourir de dessèchement ». Et Arnie Kott de se demander pourquoi ils avaient émigré si c’était pour vivre sur Mars d’une manière qui ressemble le plus possible à la vie sur Terre, alors que cette nouvelle planète occupée par les Terriens implique une adaptation et un style de vie différent.

Le décor martien est dressé, les structures sociales et politiques des différentes colonies nationales implantées reflètent jusqu’à un certain point celles de la Terre (« les colons du Nouvel Israël, qui vivaient sur Terre presque comme ici, dans le désert, logent dans des espèces de casernes, et ils essaient constamment de planter des vergers » ; la colonie de la République arabe unie manifeste une « animosité perpétuelle envers les peuplements voisins » et, la nuit, leurs labos de recherche sont « ouverts au public pour y fabriquer des machines infernales (…) avec un sentiment de fierté nationale » ; la colonie soviétique s’acharne à fabriquer la société parfaite), le climat est âpre, et des êtres fantomatiques errent lentement dans un espace-temps primitif : les Bleeks, la première race extraterrestre rencontrée par l’homme, une race en déclin, dont les survivants mènent une vie nomade et miséreuse, relégués au rang de patrimoine vivant ambulant protégé par l’Onu.

Philip K. Dick s’apprête lentement, avec son talent de conteur elliptique et de portraitiste du pittoresque et de l’exotique, à lancer sa machine de déconstruction narrative et à faire feu de ses thèmes psychosociaux de prédilection, inaugurés avec de très non politiquement correctes réflexions sur la schizophrénie comme réaction psycho-physiologique de « rejet » du réel consensuel imposé.
Les trajectoires des personnages principaux vont se croiser. Lors de l’un de ses déplacements, Jack Bohlen, en réponse à un message radio émis par le satellite de l’Onu, dévie son hélico de sa route et se dirige vers un point du désert pour porter secours à quatre Bleeks en difficulté. Il leur donne de l’eau et de la nourriture. Un autre hélico se pose en même temps, celui d’Arnie Kott, irrité au plus haut point par le fait que son pilote a choisi de répondre à l’injonction onusienne « pour venir en aide à cinq nègres » au lieu de poursuivre son trajet. Un bref face à face se tient entre Jack et Arnie : le premier n’est pas du tout intimidé par le puissant statut du second, tandis que ce dernier trouve le jeune technicien arrogant. L’hélico d’Arnie s’envole, et les autochtones martiens secourus offrent en remerciement à Jack une « sorcière des eaux », une petite créature momifiée qui « ouvre la bouche pour appeler l’eau » quand on l’humecte. Jack leur fait la remarque que cette « sorcière des eaux » ne les a pas beaucoup aidés, et la réponse lui parvient « avec un sourire malicieux : – Monsieur, elle nous a aidés ; elle vous a fait venir. » Ils lui expliquent comment l’utiliser : « Autrefois, lorsqu’on voulait de l’eau, on pissait sur la sorcière des eaux, et elle s’animait. Maintenant, Monsieur, nous ne faisons plus ça ; vous autres, les Messieurs, vous nous avez appris que ce n’était pas bien de pisser dessus. Alors nous crachons sur la sorcière des eaux, et elle comprend également cela, presque aussi bien. »

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Sur Mars, tous les enfants sont sains et normaux. Pas de handicaps, ni physiques ni mentaux. Cela, c’est ce que déclare la propagande des colonies martiennes à l’adresse des Terriens, car rien ne doit dissuader ceux-ci de tenter l’aventure de l’émigration.
Pourtant, dans le Nouvel Israël, se dresse le camp Ben-Gourion, un centre-internat qui traite les « enfants anormaux ». Mais pour encore combien de temps ? Le bruit court que l’Onu a l’intention de réclamer la fermeture du camp, la politique étant de maintenir la pureté de la race dans les planètes coloniales. Les « enfants anormaux » seront-ils rendus à leurs parents, « déportés dans les camps terriens » ou « endormis » ?

Pour le jeune Manfred, dix ans, autiste, les choses vont se passer tout à fait autrement.
Car Arnie Kott veut à tout prix savoir ce que l’Onu trame au sujet des Montagnes Franklin D. Roosevelt. Quel que soit le projet final, Arnie prévoit que la valeur des terrains FDR va grimper. S’il voulait damer le pion à la horde des spéculateurs terriens qui débarqueraient sur Mars – ‘‘sa’’ planète – aussitôt le projet dévoilé, il lui fallait absolument « lire l’avenir » ! Il a donc l’idée d’utiliser les pouvoirs de précognition qui se manifestent chez certains schizophrènes pour ses propres affaires. Où trouver un tel « précog » ? Au camp B-G, bien sûr !

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Entre-temps, Jack Bohlen se trouve en compagnie d’autres enfants ; ‘‘normaux’’, ceux-là : les enfants de l’École communale. Après avoir réparé la machine de réfrigération de la ferme laitière McAuliff, son patron l’a envoyé ausculter l’une des Machines éducatives de l’école, tombée en panne.
Des machines, autrement dit des robots, très humanoïdes, qui peuvent enseigner à des milliers d’élèves sans les confondre car leur programme à système ouvert « compare les réponses des élèves à leurs propres bandes (magnétiques, selon la technologie des années 1960, ndb) ; puis les assortit, les classe, et donne finalement une réponse, laquelle n’est pas tout à fait singulière parce que la Machine éducative ne peut reconnaître qu’un nombre limité de catégories. Néanmoins, elle donne l’impression convaincante d’être vivante ».
Face à cette machine qu’il répare, Jack ressent un profond dégoût. Pour lui, l’École communale modèle les enfants d’une manière restrictive, leur imposant une « culture environnante », une « psyché composite », au détriment de leur psyché individuelle. Et tout « élève qui ne répondait pas d’une manière adéquate était considéré comme autistique ». Jack « ne pouvait pas accepter que l’École communale et ses Machines éducatives fussent seuls juges de ce qui avait de la valeur et qui n’en avait pas. Car les valeurs d’une société changeaient continuellement, et l’École communale constituait une tentative pour les stabiliser, pour les figer à un moment donné – pour les embaumer ». Jack se laisse aller à apostropher une Machine éducative, lui disant que lui et ses semblables vont former une génération de schizophrènes en leur représentant un milieu immuable et semblable à celui de la Terre au lieu de les pousser à s’adapter à ce nouveau monde qui est le leur.

Arnie Kott a réussi à débaucher un psychiatre du camp B-G, qui lui parle du petit Manfred, qui a une perception décalée du temps. Le temps des êtres normaux se déroule très rapidement pour lui, et d’une certaine manière, c’est comme s’il voyait leur futur. Mais il faut résoudre le problème de la communication avec l’enfant autiste, ce « schizo vraiment parti ». Pas de problème ! s’emballe Arnie : il fera sortir le petit autiste du camp et prendra en charge sa thérapie. Et pour communiquer avec lui, ce sacré technicien de Jack saura construire une machine, Jack dont Arnie, ravalant sa morgue, a eu besoin pour lui réparer son précieux dictaphone, et qui est partant pour ce projet. D’autant plus qu’avec son passé de schizophrène, Jack est le plus qualifié pour se mettre dans la peau d’un autiste. Arnie compte aussi sur le charme irrésistible de sa sensuelle amante, Doreen, pour motiver Jack, qui n’a pas l’air de mener une vie conjugale épanouissante.

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C’est maintenant que la narration s’apprête à jeter un pont sur le gouffre séparant la vision consensuelle d’une vision extrasensorielle et hallucinatoire. Le lecteur vient de passer un peu moins de la moitié du roman à s’adapter au climat martien et à déambuler dans des situations exotiques, en rencontrant des personnages colorés. Il est temps que les premières fissures se dessinent. Maintenant, chaque page de la seconde moitié du roman va vous glisser entre les doigts, et la narration basculer à un point de vue inattendu, angoissant, qui va s’étendre aux autres points de vue.

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Le petit Manfred sera-t-il sacrifié pour servir les intérêts d’Arnie Kott ? Quel est le rôle d’Héliogabale, le domestique bleek d’Arnie, pour qui la schizophrénie, « c’est le sauvage qui est en l’homme » et pour qui l’enfant autiste éprouve une fascination ? Jack aura-t-il à choisir entre la belle Doreen et sa femme, Sylvia ? Et celle-ci, entre Jack et l’amant qu’elle s’est offert ? Pourquoi deux personnages ont-ils, à la fin, des « voix patientes, précises, apaisantes » ?
Glissement de temps sur Mars, un roman hallucinant et jubilatoire.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 12 (An 2) : semaine du lundi 21 au dimanche 27 mars 2016.

Semaine 10 (An 2): La Route, de Cormac McCarthy

La Route, de Cormac McCarthy

(traduit de l’américain par François Hirsch)

Éditions de l’Olivier, 2008

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L’homme et le petit

Un homme (« l’homme », « il », « Papa ») et son fils (« le petit ») marchent depuis des mois en direction du sud. S’ils continuent à demeurer dans cette même immense contrée du nord, ils ne pourront pas survivre au prochain hiver. Pourtant, c’est presque toujours une sorte d’hiver sur la Terre ravagée par une apocalypse d’origine humaine. Plus de saisons mais une succession de jours mortuaires et de nuits sans étoiles. Trouver de quoi se nourrir, où s’abriter pour la nuit et éviter les hordes armées cannibales sont les trois plus vitales tâches. Quelques rencontres – certaines sous très haute tension – ponctuent la longue marche de l’homme et du petit. Ils finissent par atteindre le rivage de la mer, au sud. Et maintenant… ?

La Route n’est pas un récit à l’abord aisé. Il faut s’y laisser immerger en adoptant une vision quasi monochrome : quelques gris zébrés parfois de rouge feu ou de blanc polaire terne. L’ouïe aussi doit se débarrasser des innombrables sons entremêlés d’un monde grouillant de vie et se mettre à l’écoute anxieuse d’un silence plombé, rayé par d’indéfinies vagues de vent chuintant sur des landes rases et à travers des arbres morts. Finie cette dynamique incessante de la pensée, ce soliloque intérieur polyphonique qui imagine, planifie, crée, espère ; ici, rien que des nœuds mentaux sombres et hérissés de peurs se contractant dans une finalité de pure survie, surnageant dans des blancs mnémoniques et ponctués de paroles raréfiées et laconiques, échangées entre deux errants, fantômes d’eux-mêmes avec juste ce qu’il faut de chair et d’os pour souffrir en sourdine et se traîner vers un but de piteuse envergure.

La structure narrative adoptée par Cormac McCarthy est à l’image de ce monde détruit recouvert de cendres, d’où émergent des blocs de gravats, vestiges d’une civilisation qui n’a pas su assumer son libre arbitre et son désir de coexistence. Page après page, défilent des blocs de situations et d’événements, parfois d’introspection ou de réminiscence, des séquences constituées de paragraphes courts, moyens, longs, séparés par de blanches absences de transition.
Même les dialogues faméliques se présentent sans les tirets en amorce de chaque réplique puisque le monde s’est déstructuré et la sémantique devenue orpheline de ses signifiants.

Lire La Route est une expérience modifiée de lecture que chacun ressentira selon sa propre sensibilité et sa propre conception de la vie et de ses valeurs.
Une thématique sous-jacente est véhiculée par les propos de l’homme et les interrogations du petit sur « les méchants et les gentils » et sur le fait de « porter le feu » : comment maintenir une attitude éthique quand le concept même d’éthique a disparu de la surface de la terre et de l’ADN de l’homme ?

Un roman âpre et désolé, au ton lucide résolument non mélodramatique. Ce tour de force narratif qui ne laisse pas indifférent est à lire absolument.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 10 (An 2) : semaine du lundi 7 au dimanche 13 mars 2016.

Extrait

« Une heure plus tard ils étaient assis sur la plage et contemplaient le mur de brouillard qui barrait l’horizon. Les talons plantés dans le sable ils regardaient la mer couleur d’encre qui venait mourir à leurs pieds. Froide, désolée. Sans oiseaux. Il avait laissé le caddie dans les fougères de l’autre côté des dunes et ils avaient emporté avec eux les couvertures et enveloppés dedans ils s’abritaient du vent contre un énorme tronc de bois flotté. Ils restèrent assis là un long moment. Un peu plus bas au bord de la crique des tas de menus ossements mêlés au varech. Plus loin les cages thoraciques blanches de sel de ce qui avait peut-être été du bétail. Du givre gris de sel sur les rochers. Le vent soufflait et des cosses desséchées de graines balayaient les sables et s’arrêtaient puis repartaient.

Tu crois qu’il pourrait y avoir des bateaux là-bas ?
Sans doute que non.
Ils ne pourraient pas voir très loin.
Non. Certainement pas.
Qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté ?
Rien.
Il doit y avoir quelque chose.
Il y a peut-être un père et son petit garçon et ils sont assis sur la plage.
Ça serait bien.
Oui. Ça serait bien.
Et peut-être qu’eux aussi ils porteraient le feu ?
Oui. Peut-être.
Mais on n’en sait rien.
Non. Rien.
Alors il faut qu’on soit vigilants.
Il faut qu’on soit vigilants. Oui.
Combien de temps on peut rester ici ?
J’en sais rien. On n’a pas grand-chose à manger.
Je sais.
Ça te plaît ici.
Ouais.
Moi aussi, ça me plaît.
Je peux prendre un bain ?
Prendre un bain ?
Oui.
Tu vas te geler ton cucul.
Je sais.
Ça va être très froid. Pire que ce que tu crois.
Tant pis.
Je ne veux pas avoir à aller te chercher.
Tu ne crois pas que je devrais y aller.
Tu peux y aller.
Mais tu ne crois pas que je devrais.
Non. Je crois que tu devrais.
Sûr ?
Oui. Sûr.
D’accord.

Il se leva et laissa la couverture tomber dans le sable puis il se débarrassa de sa veste et de ses chaussures et de ses vêtements. Il était debout, tout nu, se serrant dans ses propres bras, dansant sur place. Puis il descendit la plage en courant. Si blanc. Les vertèbres noueuses. Les lames de rasoir des omoplates sous la peau blême. Courant nu et se précipitant bondissant et hurlant dans le lent ressac de la houle.

Quand il ressortit il était bleu de froid et claquait des dents. L’homme descendit à sa rencontre et l’enveloppa grelottant dans la couverture et le serra contre lui jusqu’à ce qu’il ait repris son souffle. Mais quand il le regarda le petit pleurait. Qu’est-ce qu’il y a, dit-il. Rien. Non, dis-moi. Rien. C’est rien. »

Semaine 6 (An 2): Lunar Park, de Bret Easton Ellis

Lunar Park, de Bret Easton Ellis

(traduction de l’américain par Pierre Guglielmina)

Éditions Robert Laffont, 2005

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Peinture de Fadi Karlitch © 2012

 

Las palabras parano

Le chapitre 1 de Lunar Park, intitulé Les débuts, fonctionne en fait comme un prologue, voire un avant-propos insidieux, avec lequel l’auteur poursuit une intention principale : créer un personnage narrateur, appelé Bret Easton Ellis, écrivain branché, et pété 24 h/24 comme les personnages de ses romans – Moins que zéro ou Glamorama entre autres –, qui a pour ennemi tutélaire son propre père dont il dit qu’il est mort « impuissant avec une extension du pénis sabotée » et qui se dit qu’il est grand temps de limiter les dégâts et d’épouser celle qui aurait dû être sa légitime depuis longtemps, et de s’installer loin du terrorisant pandémonium urbain pour élever leurs deux enfants tout en animant un atelier d’écriture pépère à l’université du bled : « J’ai mis fin à mon abonnement à I Want That! et pendant un certain temps j’étais bien. Un jour, à la fin du mois d’août, je suis passé en voiture devant un simple champ planté de peupliers et, soudain, j’ai retenu mon souffle. J’ai senti une larme couler sur ma joue. J’étais heureux, ai-je compris sidéré. »

La toute première phrase du texte – « Tu fais vraiment très bonne impression » – est introduite dans le cadre d’un commentaire du narrateur (le vrai faux double de Bret Easton Ellis) sur les incipits de ses romans – comme s’il se pavanait devant les étudiants de son atelier d’écriture –, ensuite il enchaîne sur ses années d’étudiant exilé dans une université loin de son LA natal pour fuir un père « négatif, abusif, alcoolique, vaniteux, colérique, paranoïaque » et sur la fusion du hasard et des circonstances qui ont transformé un manuscrit écrit « en huit semaines, défoncé au crystal-meth, sur le sol de ma chambre » en un « énorme best-seller et la pierre de touche du Zeitgeist, traduit en trente langues et métamorphosé en film à gros budget à Hollywood (avec ses scènes à sensation : le porno-snuff, le viol collectif d’une fille de douze ans, le cadavre en décomposition dans la ruelle, le meurtre au drive-in) », rendant son jeune auteur de 21 ans « très riche et follement célèbre ».
Canonisé porte-parole de sa génération, point de mire des réceptions et des médias, le Bret Easton Ellis de Lunar Park poursuit glorioleusement son chemin de défonce et de mauvais génie littéraire, roman après roman et cure après cure de désintoxication.

Le chapitre 2 démarre avec une reprise de la première phrase – « Tu fais vraiment très bonne impression » – mais cette fois énoncée ironiquement dans le cadre d’une situation de la vie quotidienne du couple Ellis-Jayne. L’épouse du narrateur le toise, plus qu’agacée par son pseudo-accoutrement pour la fête d’Halloween : jean délavé, sandales, sombrero et large tee-shirt arborant une fleur de marijuana géante. Jayne sent que Bret est en train de replonger dans ses addictions. Même le chien – un golden retriever sous Paxil canin – « n’aimait pas qu’on le laisse seul dans une pièce » où se trouve son maître.

Lunar Park est une élaboration romanesque à la structure assez complexe mais à l’écriture souple, proche de la vivacité expressive d’une improvisation, où l’auteur met en scène son alter-ego fictionnel dans une demeure située au Elsinor Lane (la troisième citation en exergue est tirée du Hamlet de Shakespeare), dans un foyer focalisé sur la gestion thérapeutique de deux enfants à doses de « stimulants, stabilisateurs d’humeur, antidépresseurs Lexapro, Adderall pour l’hyperactivité et le déficit d’attention, et divers anticonvulsifs et antipsychotiques », et dans un théâtre d’ombres et d’horreurs où des fantômes surgis de son passé et de son œuvre romanesque, ainsi que de son présent psychotique sous défonce, se mettent à le terrifier et à le tourmenter.
C’est une opération littéraire où l’auteur mélange les genres – horreur, fantastique, dystopie, récit initiatique et autofiction – dans une intrigue qui mixe état sociétal des lieux, air paranoïde du temps et évolution intérieure du personnage.

Lunar Park se lit avec intérêt, curiosité, et parfois jubilation. Cependant, ce ne sera qu’une fois la dernière page tournée, que le lecteur, grâce à plus de recul, pourra vraiment juger de la particularité de cet écrit étrange.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 6 (An 2) : semaine du lundi 8 au dimanche 14 février 2016.

Extrait

« Les attaques contre le World Trade Center et le Pentagone avaient été l’incitation initiale et Jayne avait même envisagé brièvement un endroit exotique au fin fond du Southwest ou dans l’immensité du Middle West, mais sa mission avait fini par se simplifier et se limiter à un déplacement de deux heures au moins par rapport à la métropole la plus proche, puisque c’était là que les kamikazes se faisaient sauter, dans les Burger King et les Starbuck et les Wal Mart bourrés de monde et dans le métro aux heures de pointe. Des barbelés sur plusieurs kilomètres délimitaient des périmètres inaccessibles dans les grandes villes et les journaux du matin publiaient en première page des photos aériennes des immeubles où des bombes avaient explosé, avec les piles de cadavres entremêlés à l’ombre des grues qui soulevaient des plaques de béton déchiqueté. De plus en plus souvent, il n’y avait ‘‘pas de survivants’’. Les gilets pare-balles étaient en vente partout, à cause des snipers qui avaient surgi partout. La police militaire à tous les coins de rue n’offrait pas une vision réconfortante et les caméras de surveillance s’étaient révélées parfaitement inutiles. Il y avait tant d’ennemis sans visage – à l’intérieur du pays et à l’extérieur – que personne ne savait plus contre qui nous combattions et pourquoi. »

Semaine 4 (An 2): Aleph zéro, de Jérôme Ferrari

Aleph zéro, de Jérôme Ferrari

Éditions Albiana, 2002 – Éditions Actes Sud/Babel, 2013

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Décohérence vers le transfini

Avant-propos
Sur une droite quelconque AB, le mathématicien Georg Cantor a démontré qu’il existe un nombre infini de points. Il a appelé ce nombre « aleph », qui fonde la mathématique du transfini. Pour exemple, si la droite AB devient l’un des côtés d’un carré, celui-ci contiendra autant de points sur sa surface que sur la droite. Pareil pour un cube construit à partir de AB, son volume contient autant de points que la droite, et ainsi de suite pour les objets à n dimensions.
La mathématique du transfini comprend d’autres aleph. Aleph deux, par exemple, représente un nombre plus grand que tout ce que l’on peut concevoir dans l’univers. Et les aleph se suivent à l’infini.
L’aleph premier, celui correspondant à la droite AB, s’appelle « aleph zéro ».

Propos
Le narrateur de ce roman de l’intériorité spéculative et crépusculaire exerce sur les femmes qu’il fréquente un « effet néfaste et définitif », et lorsqu’elles le quittent, c’est à la fois un soulagement pour lui et une renaissance pour elles. Il explique que le « malentendu » interrelationnel s’installe toujours au cours des deux premiers jours : « Les deux premiers jours, Seigneur, qu’est-ce que je suis intelligent, et beau, et drôle ! J’ai des tas de trucs inédits et surprenants à raconter, pleins d’esprit, avec de la classe, quelque chose qui sort vraiment de l’ordinaire. Bien sûr, c’est toujours la même chose, mais elles ne peuvent pas le savoir. »
Ainsi, après ces deux premiers jours, l’amant magnifique se transforme « en un type muet et vide, pas du tout désirable », et un ou deux mois plus tard, « ça crève les yeux que le prince charmant va finir sa vie sous forme de crapaud ». Alors, ces femmes le quittent, emportant en elles des traces visibles de cette coexistence désamourante : une chevelure asséchée, un teint terni, un mal-être… Pourtant, quand il les rencontre, plus tard, par hasard, c’est pour constater, toujours avec une « surprise douloureuse », qu’elles se sont métamorphosées : elles éclatent de beauté, de forme et d’énergie…

À peine deux pages et demie, où le ton du roman est donné : introspection sombre acide et auto-dérisoire, et souvent désopilante. Le lecteur est ravi, il y a de la substance qui sort de l’ordinaire.
Cette impression se maintiendra-t-elle, passé le cap des fatidiques « deux premiers » (chapitres, parties…) énoncé par le narrateur ?

Elle se maintient, et tient bon. Forcément, avec des scènes mentales aussi percutantes où le narrateur, devenu une sorte de crapaud de Schrödinger – qui nous explique avec un didactisme très digestible que le monde qui nous entoure, selon le paradigme quantique, est une superposition bordélique d’états potentiels et que c’est notre conscience – ça, c’est la Théorie de Wigner (titre du chapitre un) – qui « force le monde à adopter un seul état et qui l’empêche de se présenter à nos yeux sous la forme d’un chaos monstrueux, insaisissable et indescriptible comme l’Enfer » – une sorte de crapaud de Schrödinger, donc, qui, grâce à Wigner, comprend enfin tout ce qu’il ne comprenait pas et comment, étant un « composé informe de possibles infinis », il a pu se trouver, en tenant une fille dans les bras, « dans un état superposé ‘‘je bande – je ne bande pas’’ et que c’est la « conscience malveillante » de cette fille qui, en le regardant, l’« a précipité dans un corps unique et blessé, emprisonné désormais dans le tragique état ‘‘je ne bande pas’’ ».

Lorsque la narration introduit le personnage d’Anna, seule amie de ce jeune professeur de lycée en errance d’ego, une sorte d’équilibre dynamique s’installe dans le récit, un bref temps, avec ce contrepoint féminin, qui arrime l’individualité en déperdition du narrateur, tombant de sentiment d’étrangeté avec l’espace à un sentiment d’étrangeté avec le temps, dans une dissociation confuse entre dissolution dans l’informe et expansion dans la nature, et rêvant d’être une entité mathématique, l’Aleph zéro.

Ensuite, c’est au tour d’un deuxième personnage de faire son entrée dans l’univers schizoïde du narrateur. Béatrice, enseignant l’espagnol au lycée, qui prend une retraite anticipée suite à un cancer du sein.
L’auteur l’avait entrevue dans L’Aleph, une nouvelle de J. L. Borges (Que son œuvre soit louée à jamais dans les transepts de la cathédrale cosmique !), cette femme aimée du narrateur, un écrivain nommé Borges, et qui serait peut-être morte elle aussi d’un cancer du sein.
Il lui a redonné vie dans son roman sous les traits d’une prof de lycée qui lit, dans un frémissement extatique de son être, la nouvelle de Borges, lors de son cours d’adieu, devant un parterre d’élèves, plus indifférent que touché. Sa lecture terminée, « elle ouvrit la bouche pour commencer son commentaire et ne trouva rien à dire. Puis lui vinrent à l’esprit les remarques stylistiques anciennes dont son esprit s’était imprégné avec tant de vigueur qu’il s’y raccrochait comme à une bouée et ne savait plus rien faire d’autre. ‘‘J’ai un cancer et je vais mourir et je remercie Borges’’ étaient les seuls mots qui méritaient d’être dits et ces mots ne pouvaient pas être dits. Elle songea que peut-être il n’existait aucune bonne manière de communiquer la beauté, seulement de mauvaises manières, et vaines, et qu’elle avait fini sa carrière sur une erreur de jeune fille. Elle leur dit qu’ils pouvaient partir. Il restait trois quarts d’heure de cours. Elle les regarda ranger leurs affaires, sortir, écouta le bruit de la porte que le dernier élève refermait derrière lui et fut submergée par une tristesse horrible… »

Après cette incursion mélancolique dans l’univers d’un autre personnage que le narrateur, moins délirant, et à qui l’auteur laisse « achever son chemin de solitude », notre héros, ce névrosé blond au visage triste et troublé, dont on ne connaît pas le nom – « Quelqu’un sortit du bureau. Le proviseur adjoint, si j’en crois l’inscription sur la porte. Je ne m’affole pas. Tout va rentrer dans l’ordre. Il me sourit et dit : ‘‘Ah ! Monsieur (ici, un nom de famille qui, si j’en crois l’air convaincu de ce type, doit être le mien), comment allez-vous ?’’ –, va continuer à traîner son désarroi corpusculaire de chaos en décohérence – le premier, qui ne nous semble en être un que parce que nos cerveaux limités ne parviennent pas à en saisir tous les paramètres déterminants ; la seconde, où l’ubiquité quantique se réduit à une seule possibilité actualisée –, et de  MDMA en saga familiale – avec cette dernière, l’auteur nous gratifiant d’un chapitre paradiégétique, un pan de l’espace-temps d’une vie, à la manière borgésienne –, et finir par se perdre, entre les bras d’Anna, effrayée et chagrinée, dans l’Aleph zéro, là où l’on ne peut pas soustraire d’un être son infini. Il a rejoint Cantor dans son oasis mentale.

Jérôme Ferrari est un écrivain virtuose, et Aleph zéro, une sacrée sonate pour saxophone soprano en free-jazz majeur.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 4 (An 2) : semaine du lundi 25 au dimanche 31 janvier 2016.

Extrait

« Arthur Schopenhauer fut catégorique et clairvoyant sur ce point précis : la vie ne cesse pas. Le seul problème éthique auquel nous soyons confrontés, la seule question qui fasse sens est donc celle-ci : comment s’arracher à la vie, comment faire pour qu’elle cesse ? Schopenhauer était beaucoup trop intelligent pour considérer le suicide comme une réponse valable à cette question. Quiconque a vu une charogne sait bien que la vie n’en est en aucun cas absente. Plus profondément, il croyait trop peu à l’individualité pour penser qu’on pouvait réellement se supprimer ; bientôt surgit quelqu’un d’autre, qui dit ‘‘je’’, comme moi, et son existence répétera la mienne comme si je n’avais jamais disparu. Et c’est bien vrai : si le moi est une illusion, il est définitivement hors des atteintes du néant. Supprimer la vie passe donc nécessairement par l’étouffement de la Volonté. On reconnaît dans cette idée les influences de l’ascèse bouddhiste à laquelle Schopenhauer se réfère explicitement. Mais il demeure encore beaucoup de naïveté dans tout ça. Ne plus vouloir – c’est-à-dire ne plus désirer, ne plus aimer, ne plus s’efforcer, ne plus refuser, en fin de compte, ça ne sert à rien. Pour chaque racine de la volonté extirpée, d’autres surgissent ou révèlent une présence que nos préoccupations passées nous empêchaient de voir. C’est la nécessité d’Aleph zéro. Pas de soustraction. Quoi qu’on fasse, il faut en prendre son parti, la vie ne cesse pas. Il n’y a rien à faire. Quel rêve illusoire, que la vie cesse ! Ou cet autre encore, plus sale et tout pétrifié de faiblesse ; que la vie cesse de faire – mal. »

Semaine 51: Travellings, de Brigitte Fontaine

Travellings, de Brigitte Fontaine

Flammarion, 2008

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« L’opéra de vermeil », « la valse de Ravel », l’« infini intérieur » de Fontaine l’immortelle

Pages 9 à 15, elle en veut à ces mondains qui, par politesse de protocole ou défaut de nature, ne lui ont pas mentionné la déchirure postérieurale de sa jupe de ‘‘party’’. Alors, elle migre de milieu et fréquente les bonnes gens bariolés dans des bistrots enfumés. Seulement, l’autre soir sa croupe nue a emballé Enzo, un macho italien, qui en est resté en rut. Il la retrouve, lui file un rencard, elle agrée ou fait semblant, et s’en va plutôt avec « quelques gaillardes et gaillards » s’embaumer dans un bar. Le macho la retrouve, lui file une rouste cette fois ; elle, pareil, et « leurs yeux se défient à l’infini ». Ensuite, eh bien, c’est Last tango in Paris chez elle, entre elle et lui. Pour une seule nuit. Elle tremble devant cet accord charnel et sentimental magistral, alors elle part sans prévenir. Parce qu’elle « craint de perdre sa souveraineté », elle fuit…
Et de la page 17 jusqu’à la pseudo-fin baroque et échevelée comme l’aura été ce fantastique morceau de littérature libre qui l’a amenée, c’est une suite de fuites ponctuées d’extases sensuelles plus ou moins grégaires.

On comprend, on le sent, cette Judith, l’‘‘héroïne’’, est très mal dans sa peau, cyclothymique, bipolaire, bordelpolaire. Le réel ne « coïncide » pas avec son « infini intérieur ». À la fois femme qui ne rentre pas dans le moule du marché global et allégorie de la création artistique en perpétuel devenir, et de la liberté tout court.
Au départ de l’‘‘histoire’’ (l’auteure réfute ce terme pour ce roman-ci, lui préférant celui d’‘‘aventures’’), Judith et Enzo s’envolent en Toscane, décident de se marier à Florence, invitent au mariage des personnes rencontrées au hasard de la route. En pleine fête de noces, Judith sombre dans un trou noir, et s’enfuit à moto, en compagnie de l’un des invités. Le Gard, Toulouse, « par moments Judith file le parfait amour avec la mort. Une mer de sang vermeil et puis l’azur, la dérive totale dans l’inconnu absolu, enfin l’autre côté, l’aura resplendissante, l’anéantissement peut-être dans la lumière inimaginable, la grande folie furieuse mais douce douce à faire peur aux vivants ».
Et elle refuit, cette fois en stop puis en train, échoue à Barcelone. Dans un petit bar, elle trinque avec un petit groupe, « un mec à tête de singe, un autre avec une tête de lion et une fille à tête de renard ». Elle tombe amoureuse de Juan, l’homme singe, un peintre espagnol aux grandes mains. On the road à nouveau, avec Juan… le sud, remontée vers le nord, Rennes, la Normandie, Amsterdam et re-Barcelone. Judith pense qu’avec Juan, « la vie commencera toujours maintenant. Jusqu’à la fin ».
Mais, lui dit Juan, « je sais qu’il y a beaucoup de vies en nous que nous ne vivons pas. Quand je peins, j’en vis certaines, des fulgurantes, des pacifiques, avec toi je sens plein de vies qui clignotent en moi et je les vois jouer aussi dans tes yeux. Elles sont chez elles en nous. Oui, je crois qu’on peut être de plus en plus soi-même, et de plus en plus d’accord, tous les petits morceaux réunis. Qu’est-ce que tu en penses ? Moi je crois qu’on peut arriver à être en soi comme chez soi ». Et « il laisse traîner sa longue main sur la joue pleine et fine de Judith, elle a son regard émouvant et présent, et subitement elle lui passe sa langue pointue sur le visage. Encore se séparer. Dans deux jours. Faut-il toujours se séparer ? Vaut-il mieux toujours se séparer ? La dernière nuit ils la passent agrippés l’un à l’autre, comme cul et chemise. »
Cette fois, ce sera l’Autre qui quittera Judith. Ses raisons ? La suite avec les aventures poétiquement hallucinées de Judith, personnage émouvant et accrocheur en diable.

« Je trouve simplement qu’il est souhaitable que, quand on écrit quelque chose, on soit le plus exact possible vis-à-vis de ce que l’on voit ou que l’on ressent, alors, peu importe si c’est noir ou rigolo en même temps, ou rigolo et noir. » Propos d’écrivain dits comme ça, sans pompe ni prétention, en 1984.
À ma troisième relecture de Travellings, je retrouve toujours intacts et hilares mon étonnement et mon émerveillement, emporté dans le flot d’une prose singulière et souveraine, et dansante, qui dit autrement les mystères et les chambardements de l’intime.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 51 : semaine du lundi 14 au dimanche 20 décembre 2015.

Extrait

« Quand ils arrivent à la galerie, il y a de la musique et déjà quelques personnes. Judith se met à parcourir la grande salle en matant les tableaux comme si elle ne les avait jamais vus. Elle ne les a jamais vus. Tout à coup, elle est frappée par toutes ces audaces, ces blessures et ces caresses. Elle se promène dans ce monde riche, luxuriant ou austère, féroce, drôle et doux, collée surtout sur des blancs puissants qui ont une vie propre et la communiquent aux alentours. C’est tantôt serein et fort, tantôt tourmenté, friable, tantôt d’une drôlerie nette qui lui prend le cœur. Elle est émue, surexcitée, sans qu’elle s’en rende compte des larmes coulent sur ses joues. Au bout d’une heure, elle se retrouve et voit la salle bourrée, elle se précipite vers Juan qui cause avec des gens et elle se jette dans ses bras.
– Qu’est-ce que tu as Piccolo Diabolo, Angel, Juithaki ?
– Oh Juan… c’est… beau… très, très, Juan !
– Oh yeah ?
Il rit et la fait tourner dans ses bras, et ils se promènent sur la côte sauvage. Autour les gens rigolent et regardent en vrai. C’est pas comme en France, pas un vernissage à la noix comme en France, Juan et Judith boivent de la vodka, la musique commence à chauffer et flamber, et Judith à tanguer et rouler, peu à peu à dégager une place où elle monte et monte sa danse et finit longuement dans un cocktail de danse arabe, de flamenco international et de rock féroce. Une ovation suit sa performance et elle rutile les bras ballants, comme une chatte qui a eu une absence et puis est fière et étonnée de son coup. Il est près de minuit, Juan a vendu quatre toiles, les journalistes sont très chauds, il y a une ambiance légère, légère et poudre gris-rose. On va manger, on va danser, la nuit commence à peine, la vie commence à peine. La vie commencera toujours maintenant. Jusqu’à la fin. »

Un aperçu méta-coulisses de la « Judith » de Travellings
https://www.youtube.com/watch?v=OFQ1SgaFhL0

Semaine 44: Point Oméga, de Don DeLillo

 

Point Oméga, de Don DeLillo

(traduit de l’américain par super Marianne Véron)

Éditions Actes Sud, 2010

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Couv DeLillo blog44

DeLillo, lanceur de couteaux

« Une extrême attention est requise pour voir ce qui se passe devant soi. Du travail, de pieux efforts sont nécessaires pour voir ce qu’on regarde. »
La perception et l’attention. Un duo sensoriel et cognitif, souvent désuni, séparé, antagoniste, parfois réconcilié, uni dans une même tâche : déchiffrer la représentation, rien que la représentation des choses, puisque, et tant que, les choses en soi ne nous sont pas directement et immédiatement accessibles.
« Seule une observation intense ouvrait à une telle perception. (…) La nature du film permettait une concentration totale mais elle en dépendait aussi. Le rythme impitoyable du film n’avait aucun sens s’il était privé de l’attention correspondante, de l’absolue vigilance de l’individu, si l’exigence était trahie. (…) Mais il était impossible de voir trop. Moins il y avait à voir, plus il regardait intensément, et plus il voyait. C’était le but du jeu. Voir ce qui est là, regarder, enfin, et savoir qu’on regarde, sentir le temps passer, avoir conscience de ce qui se produit à l’échelle des registres les plus infimes du mouvement. »
À l’échelle microscopique, quantique, du mouvement. Quel mouvement ? Celui des choses et du temps dans l’espace ? Celui de l’esprit, de la conscience, dans le temps et hors ?
« Cela le fascinait, les profondeurs qui devenaient possibles dans le ralenti du mouvement, les choses à voir, les profondeurs des choses si faciles à manquer dans l’habitude superficielle de voir. (…) Il commençait à comprendre, après tout ce temps, qu’il était resté debout, là, à attendre quelque chose. Qu’était-ce ? C’était, jusqu’à présent, quelque chose d’extérieur à sa perception consciente. Il avait attendu qu’entre une femme, une femme seule, quelqu’un à qui il pourrait parler, ici, près du mur », lui, l’homme anonyme debout dans le noir, contre le mur.

Quand « les couchers de soleil ne sont plus rien d’autre que de la lumière qui meurt », c’est alors que « ce qui vous permet de vous connaître vous-même, c’est ce que personne ne sait sur vous ».

À New York, dans une pièce nue, sombre et démeublée du Moma, Psychose d’Alfred Hitchcock est projeté en ralenti extrême (2 images/seconde) sans bande son, sur un écran translucide tendu au milieu, de sorte que la projection du film s’étire sur une durée de 24 heures. Un contemplateur solitaire de cette installation conceptuelle vient chaque jour se tenir debout, pendant des heures et des heures, à visionner et revisionner les images noir et blanc qui ne défilent pas dans l’espace mais s’absorbent dans le temps. Il regarde, il médite, il dissèque, il semble féru d’analyse filmique ; quand des visiteurs du musée, tels ce vieux monsieur à canne et ce jeune homme à tennis, s’aventurent dans cette caverne schizoïde coupée du monde et qu’ils s’y maintiennent un temps bref, juste avant la scène de la douche, il les regarde regarder l’écran, et quand ils s’en vont, il se réjouit de retrouver cette intimité hors monde, et Norman Bates au chevet de sa mère, morte. Le dernier jour de l’installation, aux dernières heures, survient une jeune femme. Qui lui parle…

À l’extrême ouest de là, dans un désert où « les yeux s’écartent, les yeux s’adaptent au contexte, comme les ailes » alors qu’ils sont « plus rapprochés à New York, à cause de la congestion permanente dans les rues », un jeune homme avec un projet de film documentaire sur un vieil universitaire à la retraite est accueilli par ce dernier, qui a finalement accepté de le rencontrer pour décider d’apparaître ou non dans ce film. Le cinéaste potentiel est venu dans ce no man’s land avec l’idée d’un séjour de « deux jours. Trois au plus ». Et le temps passe, non comme étiré mais comme dilué dans le silence, la chaleur, l’absence de densité démographique, de finalités imposées, un temps intrinsèquement différent du temps urbain, grégaire, ce « temps inférieur, des gens qui regardent leurs montres et leurs appareils divers, leurs pense-bêtes. Un temps qui coule hors de nos vies. Les villes ont été bâties pour mesurer le temps, pour soustraire le temps à la nature. Il se fait un interminable compte à rebours (…) Quand on déblaie toutes les surfaces, quand on regarde bien, ce qui reste, c’est la terreur. La chose que la littérature était censée guérir ». Et le temps passe, la plupart du temps, assis sur la terrasse, entre des glaçons et des verres de whisky, à parler, monologuer sur des « rêves d’extinction », des concepts de « redditions », du point oméga du père Teilhard… A parler, évidemment, et puis, de moins en moins, du film, « ein Film », où la caméra sera fixe, crucificatrice, comme un œil de spot d’interrogatoire et de confession, braqué sur l’universitaire placé contre un mur, nu, lézardé. Au 22e jour, le jeune invité n’utilise plus son portable, ni son ordinateur, « ces machines paraissant dérisoires, écrasées par le paysage ». Un jour, débarque la fille du vieux…

Au premier degré de lecture, Point Oméga, c’est : un mythomane (il raconte – et c’est faux – qu’enfant, il opérait d’extraordinaires calculs mentaux), qui prend son pied en immersion totale dans un film démultiplié à l’extrême, où un tueur psychopathe vit avec sa mère morte empaillée ; un cinéaste qui n’a réalisé qu’un brouillon de film et qui rêve d’un projet ultraminimaliste de documentaire monographique qu’il ne réalisera pas, et qui, séparé de sa femme, fantasme sur une jeune fille étrange qu’il vient de rencontrer dans le désert ; un vieil universitaire à la retraite qui a eu son heure de gloire occulte au sein du Pentagone pendant la guerre contre l’Irak, et qui se vautre dans des réflexions sur la vacuité de son existence (et de toute autre) qu’il mesure pleinement, maintenant, à l’aune de ce désert qui échappe à la spéculation sémantique.

137 pages scotchantes, chargées d’une narration singulière, épurée, et qui se permet en dernier tiers de parcours de flirter avec le genre du thriller sans s’y confondre, un thriller fantasmatique et existentiel, où l’angoisse s’avance de partout avec un couteau que le sang ne tachera pas. L’effusion est ailleurs.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 44 : rattrapage de la semaine du lundi 19 au dimanche 25 octobre 2015.

Extrait

« Chaque moment perdu est la vie. Nul ne peut le savoir que nous, chacun de nous, de manière inexprimable, cet homme, cette femme. L’enfance c’est de la vie perdue revendiquée à chaque seconde, disait-il. Deux bébés, tout seuls dans une pièce, des jumeaux, qui rient dans la pénombre. Trente ans plus tard, l’un à Chicago, l’autre à Hong Kong. Ils sont la suite de ce moment-là.
Un instant, une pensée, surgie et disparue, chacun d’entre nous, dans une rue quelque part, tout est là. Je me demandai ce qu’il entendait par tout. C’est ce que nous appelons le soi, la vraie vie, dit-il, l’être essentiel. Le soi doucement vautré dans ce qu’il sait, et ce qu’il sait, c’est qu’il ne vivra pas éternellement. »

Semaine 43: Mes romans culte : En attendant l’année dernière

 

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

En attendant l’année dernière, de Philip K. Dick

(traduit de l’américain par Michel Deutsch)

Éditions OPTA, 1968

Le Livre de Poche, 1977

Excellent site sur le monde de Philip K. Dick

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Couv Dick blog43

D’une drogue chronagogique pour sauver la Terre, trouver sa place dans l’existence et ne pas laisser tomber sa femme

Dans un futur dickien post-20e siècle (en 2055, plus exactement) – « Tout le monde se concentrait sur cette absurdité, cette bouffonnerie collective qu’était la guerre. (…) La déraison imprégnait l’air même que l’on respirait » –, la planète Terre s’est minablement immiscée dans une guerre millénaire entre deux races extraterrestres : les Reegs de Proxima du Centaure, des créatures coléoptéroïdes à six membres, communiquant avec leurs antennes, et les Lilistariens d’Alpha du Centaure, des sortes de fourmis d’1m80 à quatre bras, auxquels s’est malencontreusement allié (et aliéné) Molinari.
Gino Molinari, secrétaire général de l’Onu et chef suprême du gouvernement mondial et des forces armées terriennes, un dictateur hypocondriaque qui assume, avec une souffrance psychosomatique stoïcienne, ses actes et ses responsabilités envers la communauté terrienne.

Dans ce sombre cadre global, tous les vastes complexes industriels participent à l’effort de guerre, particulièrement la FCT (compagnie des Fourrures et Colorants de Tijuana), qui s’implique surtout dans la survie thérapeutique de Molinari et au sein de laquelle travaillent le docteur Éric Sweetscent et son épouse Kathy.
Entre Éric et Kathy, c’est l’antarctique conjugal, la « haine légalisée ». Éric est conscient d’avoir commis l’erreur d’épouser, après un premier divorce, une femme qui lui est « économiquement, intellectuellement et même… (même !) érotiquement supérieure » et qui le blâme pour son manque d’ambition et son piètre empressement à la satisfaire sexuellement. Malgré cet enfer privé quotidien, si Éric ne divorce pas, c’est parce qu’il sait qu’il ira choisir, encore une fois, le même genre de femme. Chirurgien spécialiste de la « grefforg », il est chargé de maintenir en vie son patron âgé de 130 ans, le vieux Virgil Ackerman, sybarite et priapique PDG de la FCT, à qui il a déjà greffé 25 organes artificiels en dix ans. Kathy, elle, est l’ingénieuse « pourvoyeuse en antiquités », sur laquelle Ackerman compte addictivement pour alimenter son hobby mégalo de reconstitution laborieuse du Washington de son enfance, Wash-35, sa « bébéville » située sur la planète Mars.

Un jour, un chauffeur de taxi qui vit dans un sinistre quartier mexicain et qui dope ses revenus grâce à plein d’activités annexes, réunit dans son « conapt » (terme dickien emblématique) quatre personnes adeptes d’évasions psychédéliques, dont Kathy (« …nue jusqu’à la taille, à l’exception de la pointe des seins, qu’elle avait enduite d’une matière vivante et sensible, d’origine martienne ») et Marm Hastings, fortuné auteur spécialiste du taoïsme, pour goûter au JJ-180, un nouveau hallucinogène inexpérimenté, la première drogue « chronagogique » qui perturbe la perception du temps et de l’espace.
Entre-temps, Éric vient de débarquer sur Mars, soi-disant pour une conférence mais surtout l’occasion pour Virgil Ackerman de se balader dans sa bébéville peuplée de simulacres robotiques et de se farcir (et farcir sa cour) pour la énième fois Les Anges de l’enfer avec Jean Harlow au Uptown Theater.
Mais… surprise massue pour le docteur Éric ! Le vrai but du voyage à Mars est de le réunir avec un illustre patient : le chef suprême de la civilisation planétaire unifiée, Gino Molinari, qui l’attend, allongé, les yeux dans le vide, et la « braguette déboutonnée ».
Entre Molinari et Éric, une compréhension s’instaure : les deux, chacun à son échelle, connaissent une « souffrance intolérable » et partagent la même conception du suicide. Éric est nommé médecin personnel du chef suprême.
Pour Éric, cette promotion à la fois sociale et économique, en l’éloignant de Tijuana, donc de Kathy, puisqu’il sera stationné à Cheyenne où se trouve la Maison-Blanche, pourrait contribuer à atténuer le conflit névrotique qui consume son couple. Cependant, son épouse accueille la nouvelle de manière très négative et l’accuse de chercher à la plaquer maintenant qu’il a « réussi ». Pour preuve, il ne la « prend » pas malgré « sa robe ouverte sur ses longues jambes lisses ». Elle lui lance qu’il lui « paiera cette désertion » et qu’elle continuera à consommer cette nouvelle drogue – elle lui a raconté la soirée JJ-180 – malgré le risque d’accoutumance et ses terribles effets sur le psychisme.

Maintenant qu’Éric s’aventure à tâtons dans son nouvel environnement à Cheyenne, où, en consultant le dossier médical de son patient, il découvre que celui-ci « avait souffert à un moment ou l’autre de son existence de toutes les maladies graves qu’on connaissait » mais qu’il s’était guéri sans médication ni greffes, Kathy se rend compte au réveil qu’elle est désormais seule dans la maison. Pas tout à fait… Deux membres de la police secrète lilistarienne se sont introduits chez elle. Ils lui apprennent que son sort est entre leurs mains, après qu’elle a absorbé ce JJ-180 dont l’effet d’accoutumance est immédiat, et que si elle veut continuer à vivre et être approvisionnée en drogue, elle doit « travailler » pour eux…

À ce stade, le lecteur, qui n’en est qu’au tiers du roman mais est irrémédiablement conquis et époustouflé par l’atmosphère insolite du récit, la densité des scènes et la complexité des relations interpersonnages, devine qu’il va bientôt être happé dans un tourbillon d’événements, de situations et de rebondissements extraordinaires à l’instar du personnage principal, Éric Sweetscent.
Infiltration dans les coulisses des machinations politiques intergalactiques, exploration de la psychologie d’individus entraînés dans l’accomplissement d’un destin hors norme, auscultation de relations conflictuelles au sein du couple ou du clan familial, incursion dans des translations temporelles à donner le vertige à n’importe quel moi bien né, En attendant l’année dernière, qui fut mon premier contact avec le Philip Dick romancier, il y a plus de quarante ans, après avoir fréquenté le Philip Dick nouvelliste dans les publications mensuelles de Galaxie (voir photo), est un kaléidoscope foisonnant de simulacres, de doubles temporels, d’états modifiés et altérés de conscience, d’extraterrestres intégrés et fondus dans le paysage humain, de télépathes, de taxis et d’insignifiants objets dotés d’intelligence artificielle, de femmes à forte personnalité et d’hommes incertains en quête de consistance, thèmes chers à cet auteur visionnaire extralucide.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 43 : rattrapage de la semaine du lundi 12 au dimanche 18 octobre 2015.

Couv Dick 2 insert 43

Extrait

« Elle avait trouvé un taxi et était installée à l’intérieur du véhicule qui filait en direction de Cheyenne quand la drogue commença de faire effet.
L’expérience était déconcertante. Kathy se demanda si elle pouvait en déduire un indice permettant de comprendre le mode d’action réel du JJ-180. Elle avait l’impression que c’était d’une importance capitale et elle mobilisa toute son énergie mentale pour tenter d’analyser le phénomène. C’était à la fois simple et chargé de signification.
L’entaille qu’elle avait au doigt avait disparu.
(…)
– Regarde ma main, ordonna-t-elle au taxi. Distingues-tu une blessure ? Croiras-tu que je me suis profondément coupé le doigt, il y a à peine une demi-heure ?
– Non, mademoiselle, répondit le véhicule qui survolait l’étendue plate du désert de l’Arizona. Vous ne semblez pas vous être blessée.
Je comprends maintenant comment agit cette drogue, pourquoi elle donne l’impression que choses et gens sont immatériels. Il n’y a là rien de magique et ce n’est pas un simple hallucinogène : cette coupure est vraiment partie – ce n’est pas une illusion ! M’en souviendrai-je plus tard ? Peut-être que le JJ-180 me fera tout oublier. Dans un instant, quand la drogue aura accentué son emprise dissolvante.
– As-tu de quoi écrire ? demanda-t-elle.
– Voilà, mademoiselle.
Un bloc auquel était fixé un stylet jaillit d’une fente.
Avec le plus grand soin, Kathy écrivit : ‘‘Le JJ-180 m’a ramenée à une époque antérieure à la blessure.’’
– Quel jour sommes-nous ?
– Le 18 mai, mademoiselle.
Elle essaya de se rappeler si c’était bien la bonne date mais son cerveau était comme engourdi. Le processus de désagrégation mentale s’amorçait-il déjà ? Elle avait eu raison de noter cette phrase. Mais l’avait-elle notée ?
Le bloc était sur ses genoux.
Elle lut : ‘‘Le JJ-180 m’a ramenée…’’
C’était tout. Le reste de la phrase n’était qu’un gribouillage informe et tourmenté.
Pourtant, elle était certaine de l’avoir écrite jusqu’au bout.
Mais qu’avait-elle écrit au juste ? Elle n’arrivait pas à se le rappeler.
Comme par réflexe, elle examina sa main. Mais qu’est-ce que sa main avait à voir là-dedans ?
– Que t’ai-je demandé, il y a un instant ? fit-elle précipitamment car elle sentait s’estomper son moi.
– La date d’aujourd’hui.
– Et avant ?
– Vous avez réclamé de quoi écrire, mademoiselle.
– Et avant ?
Elle eut le sentiment que le taxi hésitait. Mais c’était peut-être son imagination qui lui jouait des tours.
– Avant, vous n’avez rien demandé, mademoiselle ?
– Je ne t’ai pas posé de questions à propos… de ma main ?
Cette fois, c’était indéniable : les circuits du véhicule accusèrent un net décalage.
– Non, mademoiselle, grinça enfin le taxi.
– Merci.
Kathy se laissa aller contre le dossier de son siège, se frotta le front et réfléchit. Le taxi s’embrouille, lui aussi. Ce n’est donc pas un phénomène purement subjectif. Il y a effectivement eu un court-circuit dans le temps qui m’affecte et affecte aussi ce qui m’entoure. Comme ce lecteur qui maintenant lit cette dernière phrase sur 52 Romans par an ! »