Semaine 44: Point Oméga, de Don DeLillo

 

Point Oméga, de Don DeLillo

(traduit de l’américain par super Marianne Véron)

Éditions Actes Sud, 2010

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DeLillo, lanceur de couteaux

« Une extrême attention est requise pour voir ce qui se passe devant soi. Du travail, de pieux efforts sont nécessaires pour voir ce qu’on regarde. »
La perception et l’attention. Un duo sensoriel et cognitif, souvent désuni, séparé, antagoniste, parfois réconcilié, uni dans une même tâche : déchiffrer la représentation, rien que la représentation des choses, puisque, et tant que, les choses en soi ne nous sont pas directement et immédiatement accessibles.
« Seule une observation intense ouvrait à une telle perception. (…) La nature du film permettait une concentration totale mais elle en dépendait aussi. Le rythme impitoyable du film n’avait aucun sens s’il était privé de l’attention correspondante, de l’absolue vigilance de l’individu, si l’exigence était trahie. (…) Mais il était impossible de voir trop. Moins il y avait à voir, plus il regardait intensément, et plus il voyait. C’était le but du jeu. Voir ce qui est là, regarder, enfin, et savoir qu’on regarde, sentir le temps passer, avoir conscience de ce qui se produit à l’échelle des registres les plus infimes du mouvement. »
À l’échelle microscopique, quantique, du mouvement. Quel mouvement ? Celui des choses et du temps dans l’espace ? Celui de l’esprit, de la conscience, dans le temps et hors ?
« Cela le fascinait, les profondeurs qui devenaient possibles dans le ralenti du mouvement, les choses à voir, les profondeurs des choses si faciles à manquer dans l’habitude superficielle de voir. (…) Il commençait à comprendre, après tout ce temps, qu’il était resté debout, là, à attendre quelque chose. Qu’était-ce ? C’était, jusqu’à présent, quelque chose d’extérieur à sa perception consciente. Il avait attendu qu’entre une femme, une femme seule, quelqu’un à qui il pourrait parler, ici, près du mur », lui, l’homme anonyme debout dans le noir, contre le mur.

Quand « les couchers de soleil ne sont plus rien d’autre que de la lumière qui meurt », c’est alors que « ce qui vous permet de vous connaître vous-même, c’est ce que personne ne sait sur vous ».

À New York, dans une pièce nue, sombre et démeublée du Moma, Psychose d’Alfred Hitchcock est projeté en ralenti extrême (2 images/seconde) sans bande son, sur un écran translucide tendu au milieu, de sorte que la projection du film s’étire sur une durée de 24 heures. Un contemplateur solitaire de cette installation conceptuelle vient chaque jour se tenir debout, pendant des heures et des heures, à visionner et revisionner les images noir et blanc qui ne défilent pas dans l’espace mais s’absorbent dans le temps. Il regarde, il médite, il dissèque, il semble féru d’analyse filmique ; quand des visiteurs du musée, tels ce vieux monsieur à canne et ce jeune homme à tennis, s’aventurent dans cette caverne schizoïde coupée du monde et qu’ils s’y maintiennent un temps bref, juste avant la scène de la douche, il les regarde regarder l’écran, et quand ils s’en vont, il se réjouit de retrouver cette intimité hors monde, et Norman Bates au chevet de sa mère, morte. Le dernier jour de l’installation, aux dernières heures, survient une jeune femme. Qui lui parle…

À l’extrême ouest de là, dans un désert où « les yeux s’écartent, les yeux s’adaptent au contexte, comme les ailes » alors qu’ils sont « plus rapprochés à New York, à cause de la congestion permanente dans les rues », un jeune homme avec un projet de film documentaire sur un vieil universitaire à la retraite est accueilli par ce dernier, qui a finalement accepté de le rencontrer pour décider d’apparaître ou non dans ce film. Le cinéaste potentiel est venu dans ce no man’s land avec l’idée d’un séjour de « deux jours. Trois au plus ». Et le temps passe, non comme étiré mais comme dilué dans le silence, la chaleur, l’absence de densité démographique, de finalités imposées, un temps intrinsèquement différent du temps urbain, grégaire, ce « temps inférieur, des gens qui regardent leurs montres et leurs appareils divers, leurs pense-bêtes. Un temps qui coule hors de nos vies. Les villes ont été bâties pour mesurer le temps, pour soustraire le temps à la nature. Il se fait un interminable compte à rebours (…) Quand on déblaie toutes les surfaces, quand on regarde bien, ce qui reste, c’est la terreur. La chose que la littérature était censée guérir ». Et le temps passe, la plupart du temps, assis sur la terrasse, entre des glaçons et des verres de whisky, à parler, monologuer sur des « rêves d’extinction », des concepts de « redditions », du point oméga du père Teilhard… A parler, évidemment, et puis, de moins en moins, du film, « ein Film », où la caméra sera fixe, crucificatrice, comme un œil de spot d’interrogatoire et de confession, braqué sur l’universitaire placé contre un mur, nu, lézardé. Au 22e jour, le jeune invité n’utilise plus son portable, ni son ordinateur, « ces machines paraissant dérisoires, écrasées par le paysage ». Un jour, débarque la fille du vieux…

Au premier degré de lecture, Point Oméga, c’est : un mythomane (il raconte – et c’est faux – qu’enfant, il opérait d’extraordinaires calculs mentaux), qui prend son pied en immersion totale dans un film démultiplié à l’extrême, où un tueur psychopathe vit avec sa mère morte empaillée ; un cinéaste qui n’a réalisé qu’un brouillon de film et qui rêve d’un projet ultraminimaliste de documentaire monographique qu’il ne réalisera pas, et qui, séparé de sa femme, fantasme sur une jeune fille étrange qu’il vient de rencontrer dans le désert ; un vieil universitaire à la retraite qui a eu son heure de gloire occulte au sein du Pentagone pendant la guerre contre l’Irak, et qui se vautre dans des réflexions sur la vacuité de son existence (et de toute autre) qu’il mesure pleinement, maintenant, à l’aune de ce désert qui échappe à la spéculation sémantique.

137 pages scotchantes, chargées d’une narration singulière, épurée, et qui se permet en dernier tiers de parcours de flirter avec le genre du thriller sans s’y confondre, un thriller fantasmatique et existentiel, où l’angoisse s’avance de partout avec un couteau que le sang ne tachera pas. L’effusion est ailleurs.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 44 : rattrapage de la semaine du lundi 19 au dimanche 25 octobre 2015.

Extrait

« Chaque moment perdu est la vie. Nul ne peut le savoir que nous, chacun de nous, de manière inexprimable, cet homme, cette femme. L’enfance c’est de la vie perdue revendiquée à chaque seconde, disait-il. Deux bébés, tout seuls dans une pièce, des jumeaux, qui rient dans la pénombre. Trente ans plus tard, l’un à Chicago, l’autre à Hong Kong. Ils sont la suite de ce moment-là.
Un instant, une pensée, surgie et disparue, chacun d’entre nous, dans une rue quelque part, tout est là. Je me demandai ce qu’il entendait par tout. C’est ce que nous appelons le soi, la vraie vie, dit-il, l’être essentiel. Le soi doucement vautré dans ce qu’il sait, et ce qu’il sait, c’est qu’il ne vivra pas éternellement. »

Semaine 40: Notre désir est sans remède, de Mathieu Larnaudie

 

Notre désir est sans remède, de Mathieu Larnaudie

Actes Sud, 2015

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Couv Larnaudie40

La transcendance du désir

Mathieu Larnaudie ‘‘était’’ un illustre auteur inconnu, pour moi.
Plus maintenant.
Réaction première, pendant et après la lecture : j’aime et savoure sa mise en phrases, des phrases qui s’étirent, s’allongent, méandrent, sans crisser, sans se casser, sans se perdre, élastiques et plastiques.
Sa narration basée (voguant) sur une syntaxe discursive harmonieuse emporte le lecteur dans un flux ample et opulent qui remonte le cours du temps de manière anachronologique, traverse des brumes de sensations, de perceptions et de réflexions entremêlées, entrelacées.

Notre désir est sans remède est une biographie. Celle d’une actrice américaine des années 30-40, Frances Farmer (1913-1970), qui dès l’adolescence s’est démarquée par sa vision iconoclaste et de la religion et de l’idéologie politique, qui a été adulée par Cecil B. de Mille et Howard Hawks, qui a participé à l’expérience collective du Group Theatre (de New York) et a subi de longues années d’internement psychiatrique. (Un biopic titré Frances, avec Jessica Lange dans le rôle de l’actrice, a été réalisé par Graeme Clifford en 1982).
C’est donc une biographie, mais avec un plus, une différence : c’est une biographie transfigurée par l’écriture littéraire, et c’est autant la biographie d’une personne que la polygraphie, l’échographie, d’idées, de concepts et de prises de position sur la société américaine, le monde du spectacle, la fabrication de stars et leur asservissement par les monopoles de l’usine à images et de l’argent…

Mathieu Larnaudie s’est incorporé le destin intérieur de Frances Farmer, cristallisé au travers de sept étapes clés de sa vie, où il la dresse (et se dresse) contre le star system hollywoodien, contre le conditionnement de l’American dream et la bigoterie institutionnalisée, contre la politique de l’omniprésence américaine, contre l’establishment thérapeutique pénitentiaire…

Mathieu Larnaudie semble avoir écrit Notre désir est sans remède pour deux, Frances et lui, sans emphase mélodramatique, sans psychologisme finassier, sans le balisage formaté du texte biographique. Mais avec ce que je qualifierai de « lyrisme critique », qui donne matière à réflexion et carburant à l’imagination.
Un livre qui sort des rangs.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 40 : lundi 16 au dimanche 22 novembre 2015.

Extrait
« Il n’est certes pas innocent que le mot ‘‘bigot’’ soit l’un des plus laids de la langue, autant par ses sonorités où perce une bovine obséquiosité, quelque chose de rond et flasque, d’ahuri et clos sur soi, que pour l’attitude qu’elles désignent : cette gravité bégueule et cette hypocrisie servile dévouées non pas tant à une hypothétique transcendance qu’à la morale mesquine, à la loi rigide et coutumière censées en descendre et, avec celles-ci, l’indignation facile, le zèle ostentatoire, le goût d’aboyer en rampant.
Frances avait beau déjà savoir que d’un texte on n’écoute que ce que l’on veut, quand ce n’est pas ce que l’on peut, et que le nom de Dieu et le mot ‘‘religion’’, associés à d’autres comme ‘‘mort de vieillesse’’ ou ‘‘perte de temps’’, carillonneraient au milieu de ses paroles, qu’on n’entendrait qu’eux, et que cette seule association vaudrait pour une provocation, sans doute pensait-elle toutefois que son jeune âge, ses manières de bonne élève et ses allures de fille modèle la protégeraient des hauts cris et de la vindicte. Ou bien – ce qui revient au même – n’y pensait-elle pas du tout, se disant qu’elle n’était personne et le concours pas grand-chose ; rien, en tout cas, qui puisse motiver quelque esclandre que ce soit. C’était oublier (ou ignorer encore) que se recueillir et s’offusquer est précisément la raison d’être des bigots ; qu’il n’est en ce bas monde pas un acte ni un endroit, aussi infime et dérisoire soit-il, qui ne puisse abriter le ferment de leur ire ; que la jeunesse ne prémunit aucunement contre les remontrances, les admonestations auxquelles elle offre, au contraire, une cible privilégiée puisqu’on la prétend malléable et têtue, qu’on la considère comme, à la fois, le souple terreau de l’édification et l’heure décisive où se déclare l’irrémédiable perversion des âmes. »

Appendice audiovisuel: un documentaire de 44 minutes à voir pour les images et scènes d’époque:

 

Appendice 2 : le groupe Nirvana s’exprime à propos de Frances Farmer :

https://www.youtube.com/watch?v=CE_pVfPlrbA

 

Appendice 3 : à voir tout en lisant ou après avoir lu les neuf dernières pages de Notre désir est sans remède :

https://www.youtube.com/watch?v=F6hOO-AZHk4

Semaine 24: Enfant terrible, de John Niven

Enfant terrible, de John Niven

(traduit de l’anglais par Nathalie Peronny)

Sonatine Éditions, 2015

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Couv JohnNiven blog24

Ton fric, ta dope, ta mascarade, tu sais où tu peux te les foutre…

Ce roman dont le tour de force est de nous faire palpiter malgré une absence d’intrigue – dans le sens ‘‘classique’’ lié à suspense, action et divertissement – est un détonant cocktail d’éclats de rires grivois, enragés, sarcastiques et de frissons de cœur pour violons et verlaine avec goutte claire qui perle au coin.

Ça donne cette atmosphère-là, dans sa première partie :
« Ils se rendirent chez Orpheus à Beverly Hills, où Kennedy – bien connu pour ses pourboires ridiculement généreux – fut salué par le maître d’hôtel tel le Christ en personne accueilli par le prêtre à la messe dominicale. La comparaison était d’autant plus justifiée que le déjeuner tenait presque de la religion pour Kennedy Marr : une institution sacrée, avec ses propres rites ésotériques à respecter.
D’abord, comme le savait Braden (son manager), Kennedy aimait commencer par prendre l’apéritif au bar, d’où, tenant délicatement son verre de martini (gin, sec, deux olives), par la tige ou le col, afin de ne surtout pas réchauffer son précieux contenu ne serait-ce que d’un degré, il pouvait contempler à loisir l’ensemble de la congrégation, le balancement des fessiers et le frottement de cuisses des femmes riches dans leurs vêtements moulants. Ce passage au bar était primordial, selon Kennedy, car il constituait le prologue, le premier acte.
À l’acte deux, et Kennedy le savait mieux que personne, le héros devait choisir d’affronter une situation nouvelle et inconnue. Luke devait choisir de monter à bord du Faucon Millenium (Luke Skywalker de La Guerre des étoiles de George Lucas – allusion aux concepts de fonction et de motivation dans les techniques du récit, note du blogueur). Aussi, une fois ce premier martini ultra-revigorant achevé, et alors que Braden, à ce stade, commençait déjà à sentir son front perler et son cerveau chatoyer, Kennedy faisait-il signe au maître d’hôtel afin qu’il les conduise à leur table. Là, il était impératif que l’écrivain occupe la place offrant le plus grand angle de tir sur l’ensemble du restaurant. En embuscade, Braden avait souvent vu son client se livrer à de complexes calculs intérieurs, à la Un homme d’exception, avec des diagrammes et des équations qui semblaient se matérialiser dans l’air tout autour de lui tandis qu’ils traversaient ensemble des salles bondées, pressant le pas à mesure qu’il calculait trajectoires et vecteurs d’approche, contournant les serveurs et les chaises avec l’agilité d’un quarterback afin d’aller furtivement ravir la place de son choix. Une fois, il l’avait même vu sur le point d’en venir aux mains avec une immense star du cinéma alors qu’ils se livraient tous les deux à la même manœuvre, contournant en même temps la table ronde du milieu et abaissant simultanément la fesse droite pour l’un et la gauche pour l’autre vers la chaise alpha. »

Et ça se transforme en cela, dans sa deuxième partie :
« Tais-toi. Je serai bientôt morte, alors j’ai le droit de dire ce que je veux. Avec toi, Kennedy, c’était… à la seconde où on t’a posé dans mes bras, j’ai plongé mon regard dans le tien et j’ai senti qu’on se comprenait, toi et moi. À croire… qu’on se connaissait déjà. D’avant. Je n’ai pas de mots pour l’expliquer. C’était si étrange. J’ai vu ta vie entière devant moi et j’ai su que tu allais accomplir de grandes choses. Quand tu étais bébé, tu ne pleurais pas – tu hurlais. C’était comme si le monde ne te convenait pas tel qu’il était et que tu avais décidé de brailler jusqu’à ce que quelqu’un arrange tout ça à ton goût.
Le monde ne te convenait pas tel qu’il était.
Cette phrase, songea Kennedy, résumait on ne peut mieux ce qui lui avait donné l’envie d’écrire. Quelqu’un était venu avant vous pour fixer les règles, et c’était tout simplement inacceptable. Merde à l’ordre établi. (…) Parfois, il avait le sentiment de n’avoir fait que cela depuis vingt ans – hurler pour que tout ça change. S’égosiller. Mais le monde ne se laissait pas faire comme ça. L’art était une réponse possible aux hurlements, mais la vie se contentait de hausser les épaules et de suivre son cours.
– Le monde tel qu’il était ne convenait pas à Gerry non plus (sa sœur cadette suicidée).
Il lâcha ces mots à travers ses larmes, la tête basse, les épaules tremblantes, essuyant son visage du revers de la main tandis que sa mère le serrait contre lui comme elle l’avait fait tant de fois lorsqu’il était enfant.
– Sauf qu’elle n’avait rien à en dire, mon fils. Elle aspirait juste à l’effacer. (…) Allez, ça va aller. Pleure un bon coup.
Kennedy s’agrippa à sa mère en sanglotant. La culpabilité, ce sentiment épouvantable qui vous troue la poitrine. Les choses qu’il avait faites à cette femme qui lui avait donné la vie. Les coups de fil qu’il n’avait jamais rendus. Les lettres auxquelles il n’avait pas répondu. Les visites qu’il avait repoussées puis écourtées le plus possible. Parce qu’il était occupé, trop occupé, toujours occupé. (…) La manière dont il s’était moqué de ses croyances et de ses expressions simplistes dès qu’il avait été en âge de se croire supérieur à elle. (…) Tu m’as insufflé la confiance nécessaire pour m’imaginer que je pouvais tout faire, et je suis allé bien au-delà. J’ai fait tout ce que je voulais, et aussi toutes les choses que je ne voulais pas. Est-ce qu’on pourrait remonter le temps juste quelques minutes ? Je t’emmènerai faire cette balade en voiture au bord de la mer. Je t’inviterai à dîner au restaurant (…) Dire que j’étais la prunelle de tes yeux, ton aîné. J’aurais dû mieux prendre soin de toi mais maintenant, c’est terminé, et non, on ne peut pas revenir en arrière, pas même une seconde. J’étais tout pour toi et je t’ai laissée tomber comme une vieille chaussette. Je suis désolé, maman, pardonne-moi. Je t’ai aimée presque autant que tu m’as appris à m’aimer moi-même. Et ce n’est pas rien, crois-moi. Comment as-tu réussi pareil exploit ?
Pauvre petit égoïste, ingrat de fils. Pauvre, pauvre Kennedy.
– Pleure un bon coup, vas-y, lui répéta sa mère en lui caressant les cheveux et en s’imprégnant de son odeur comme seule peut le faire une mère respirant les cheveux de son enfant pour la toute dernière fois. »

Bon, alors, qui, comment, pourquoi, etc. ?
Séquence première, un bureau de psy avec vue imprenable sur Downtown L. A. : Kennedy Marr, Irlandais, 44 ans, écrivain adulé et scénariste ultra-coté à Hollywood, se demande s’il n’aurait pas dû accepter de faire soixante jours de prison pour troubles de l’ordre public, au lieu de suivre une thérapie obligatoire. Face au thérapeute qui le barbe au plus haut degré avec ses questions à la noix, Kennedy affiche un profond ennui. Ce qui ne l’empêche pas en même temps de se poser, lui-même, ces mêmes questions.
En gros, pourquoi malgré son standing, sa notoriété, son âge, ce comportement de trublion compulsif ? « Comment dire au Dr Brendle qu’il s’était rendu coupable de crimes mortels envers l’amour et qu’il savait que celui-ci l’attendrait au tournant, le jour du jugement dernier ? Que sa dette envers l’amour aurait explosé au moment où il aurait le plus besoin de ses services et qu’il n’aurait de toute façon, lui, plus rien à offrir ? D’autant que l’amour serait un créancier impitoyable. Conclusion : il ne lui restait plus qu’à ouvrir sa bouteille de whisky. À sniffer sa ligne de coke, à gober son cacheton de Xanax ou de Vicodin. À pencher la fille en avant et à faire comme si de rien n’était le plus longtemps possible et à remettre ça encore et encore et encore.
Comment expliquer tout cela à ce brave docteur ?
Kennedy soupira.
– Vous savez quoi ? dit-il. Vos bons conseils. Vous pouvez vous les carrer où je pense. »

Et si c’était ça, le cœur du problème de Kennedy Marr, comme il se le demande : « Suis-je un individu sain d’esprit ? » Autrement exprimé, a-t-il perdu son propre sens des valeurs, auparavant trouvé dans l’écriture singulière qui accouche et purifie à coups de pages blanches fécondées de haute lutte mais dorénavant remplacé à coups d’injections de centaines de milliers de dollars par des recettes de haute scribouillardise ?
Car ce roman que tout le monde (ses agents, son manager, ses éditeurs, ses journalistes, ses lecteurs…) attend depuis cinq ans, il n’en a même pas pondu la première ligne : « Il n’avait pas écrit un mot de fiction en cinq ans. Il était beaucoup trop occupé à gagner beaucoup trop d’argent en tant que script doctor. » Beaucoup trop absorbé à réviser, retoucher, réécrire des scénarios, « parce que, bien sûr, c’était plus facile (et bien plus lucratif) que de répandre ses tripes sur une putain de page blanche pendant deux ans pour écrire un roman ».

Bienvenue dans le pandémonium mental d’un écrivain brillant, propulsé, par la machinerie à sous et paillettes dopés du show-biz, au dernier tiers pseudo-supérieur de la pyramide socio-mondaine. Et qui tourne en rond autour d’un centre qu’il soupçonne irrémédiablement perdu, selon une routine quotidienne qu’il scénographie comme un immuable et fatal rituel d’exorcisme où les espèces consacrées, les formules et les invocations se distillent dans des nectars substantifiés en alcools riches et variés, rehaussés par les sucs enivrants de tétons et de cons riches et variés.
Et, un jour, un événement chiquenaude du destin va se produire, sous la forme d’un prestigieux et substantiel prix littéraire. Irrésistiblement poussé par plusieurs circonstances que je vous laisse découvrir, Kennedy devra choisir de rentrer en Irlande, son pays natal, là où sont restés sa mère, son frère, son ex-femme, sa fille, et ses fantômes : sa sœur, son père, et ses héros, poètes et écrivains, là où il devra affronter les problèmes du troisième acte, qui sont – comme tout bon scénariste le sait – ceux du premier.
Satire et introspection, un pur plaisir.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 24 : lundi 23 au dimanche 29 mars 2015.
 

Extrait plaisir
Petit-déjeuner slash réunion d’écriture chez le (grand) producteur Scott Spengler avec Kevin, un jeune réalisateur, et Kennedy Marr. Objet : modifier l’intrigue et les dialogues d’un scénario écrit par Kennedy parce que l’histoire ne va plus se dérouler sur la côte est des États-Unis mais en Europe, déductions fiscales oblige !

« – Écoute, vieux, expliqua Kevin. En gros, avec une équipe technique et des lieux de tournage aussi peu chers, je peux transformer un budget de cent millions en un super truc qui en paraîtra le double à l’écran.
Kennedy observa le type. Putains de réalisateurs. À un moment, Hollywood avait décrété que ces mecs avaient la science infuse. Leurs techniciens devaient les appeler ‘‘chef’’ ou ‘‘big boss’’. La moitié d’entre eux venaient de la publicité ou de l’industrie du clip. Oh, bravo, tu sais enfiler un collant autour d’un objectif ou filmer une balle de revolver au ralenti ! Ça nous fait une belle jambe. Les tournages en extérieur, c’est un boulot sacrément physique, aucun doute là-dessus : passer vingt-quatre heures sur vingt-quatre harcelé par toutes sortes de connards qui vous jettent deux cents problèmes à la minute en pleine poire. Le voisin est-il censé conduire ce genre de voiture ? Le vase doit-il être dans le champ ou hors champ ? L’actrice principale refuse de sortir de sa caravane. L’acteur principal se sniffe une ligne. Le dresseur de chameaux repart à dix-sept heures, donc il faut mettre en boîte la scène du chameau d’ici là. On perd la lumière. Le labo a rayé les négatifs. Quelqu’un avait dit un jour, et c’était très juste : N’importe quel spectateur exigerait au moins un million de dollars pour accepter de réaliser un film. Voilà pourquoi les vrais réalisateurs touchaient entre cinq et dix millions : ils savaient pertinemment dans quelle galère ils s’embarquaient. Mais la difficulté intellectuelle de l’exercice ? Comparée à la torture de la page blanche, aux affres de la gestation pour créer un univers tout entier ? Pitié, songea Kennedy. Il but une longue gorgée de café bien chaud avant de reprendre la parole.
– Ouais, Kevin. J’ai bien saisi, vieux. Mais le truc, tu vois, c’est que si l’histoire n’a aucun sens, les spectateurs s’en branlent que ton film ait l’air d’avoir coûté un milliard. Ils ne se priveront pas de bombarder l’écran avec des brouettes de merde.
Le regard de McConnell (Kevin) oscilla entre Kennedy et Spengler.
– Voilà un commentaire peu constructif, commenta-t-il.
– Vous prenez une décision artistique colossale – et débile, en prime – pour des raisons purement mercantiles, dit Kennedy. Vous me demandez de démolir un travail bien fait.
– Les éléments de base restent les mêmes, fit Spengler. La psychologie des personnages, tout. Au lieu d’un road-movie classique, d’une course-poursuite à l’américaine, ce sera la même chose, mais à la sauce paneuropéenne.
– A la sauce paneuropéenne lambda, nuança Kennedy.
– Tu sais, rétorqua le producteur en écartant les mains pour désigner le décor sublime qui les entourait (sa somptueuse résidence), d’aucuns diraient que je m’y connais un tout petit peu en matière de films.
Je suis en enfer, songea Kennedy. Je nage dans les entrailles de l’horreur, au milieu de fous pervers.
– Vous savez quoi ? conclut-il en vidant sa tasse à café avant de se lever et de boutonner sa veste. Votre film, là. Vous n’avez qu’à vous le carrer dans le fion. »

Semaine 9: Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, de Christophe Donner

Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive,

de Christophe Donner

Éditions Grasset & Fasquelle, 2014

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www.grasset.fr
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Couv Donner blog9

Zoom en pleine gueule

Jean-Pierre Rassam est connu comme un producteur au bref parcours professionnel flamboyant et tragique. Entre 1970 et 1985 (année de sa mort par suicide, à 44 ans), il a produit les trois premiers films de Jean Yanne [Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (1971), Moi y’en a vouloir des sous (1972), Les Chinois à Paris (1973)], le deuxième film de Maurice Pialat, Nous ne vieillirons pas ensemble (1972), qui a marqué la consécration de ce cinéaste atypique, quatre films de Jean-Luc Godard [Tout va bien (1972), Numéro deux (1975), Ici et ailleurs (1976), Comment ça va ? (1978)], deux films de Marco Ferreri, dont La Grande bouffe (1973), un film de Robert Bresson (Lancelot du lac, 1971), un film de Roman Polanski (Tess, 1979) en coproduction avec Claude Berri, et quelques autres. On sait qu’il est d’origine libanaise, qu’il a vécu en France depuis l’âge de huit ans, qu’il a fait Sciences Po mais refusé de faire l’ENA, que l’actrice Carole Bouquet a été sa campagne durant les sept dernières années de sa vie, qu’il est devenu producteur grâce à l’argent paternel. Mais aussi qu’il était charismatique, prodigue, doué du sens des affaires, flambeur et fou de cinéma d’auteur.
Claude Berri est connu comme producteur et réalisateur (il était aussi acteur). Décédé en 2009, on l’avait surnommé « le dernier nabab » du cinéma français. Il a réalisé, entre autres, Le Vieil homme et l’enfant (1966), Le Maître d’école (1981), Tchao Pantin (1972), Jean de Florette et Manon des sources (1986), Germinal (1993)… En tant que producteur, son palmarès au box-office comporte L’Homme blessé (1983) de Patrice Chéreau, Banzaï (1983) de Claude Zidi, L’Ours (1988) de Jean-Jacques Annaud, La Petite voleuse (1988) de Claude Miller, La Reine Margot (1994) de Patrice Chéreau, Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre (2002) d’Alain Chabat, La Graine et le mulet (2007) d’Abdellatif Kechiche, Bienvenue chez les Ch’tis (2008) de Dany Boon… Claude Berri était le beau-frère de Jean-Pierre Rassam, dont il avait épousé la sœur, Anne-Marie.
Maurice Pialat est un cinéaste dont l’intransigeance et l’irascibilité l’ont pénalisé d’une entrée tardive sur les plateaux de tournage des longs métrages. À l’âge de 43 ans, il réalise L’Enfance nue (1968, Prix Jean Vigo). La reconnaissance du tandem critique-public lui sera acquise, en 1972, grâce à son deuxième film, Nous ne vieillirons pas ensemble. À partir de 1980, Loulou (1980), À nos amours (1983, Prix Louis-Delluc et co-César du Meilleur film en 1984), Police (1985), Sous le soleil de Satan (Palme d’or, 1987) et Van Gogh (1991) confirment son statut de cinéaste majeur.
Je vous ai infligé ces ersatz bio-filmographiques rien que pour signaler qu’en droite ligne à ces parcours professionnels, nous nous serions attendus à découvrir dans Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive des récits biographiques politiquement corrects imprégnés de véracité.
Et pourtant…

Grosso modo, Quiconque exerce ce métier stupide… couvre une dizaine d’années, du milieu des années 60 à celui des années 70 du siècle dernier.
Le fil conducteur est la brève carrière fulgurante de Jean-Pierre Rassam dans l’arène de la production cinématographique. Plus précisément, ses dix années d’ascension et de gloire que Christophe Donner a choisi de traiter, n’accordant qu’une page, la dernière, pour les cinq dernières années, celles de la déchéance.
On y fait la connaissance d’un jeune homme à l’esprit vif, au charisme indéniable, mais aussi, cynique, manipulateur, considérant la vie, les hommes, et l’ambition, du point de vue d’un anarchiste grand bourgeois, se comportant comme un punk princier constamment entouré d’une cour, et défoncé douze heures par jour.
Claude Berri, de sept ans son aîné, n’apparaît pas sous son meilleur jour. Pas du tout le « nabab » qu’il deviendrait plus tard. Carrément dépassé par le rythme de la comète rassammienne, le secondant à la traîne, épousant sa sœur, Anne-Marie – laquelle semble avoir un cœur qui balance sans cesse entre les deux –, réalisant des films qui ne lui attirent de la part de Rassam que condescendance frisant le mépris, une image à mille lieues de celle du grand rabbin de la production qui deviendra le titre d’apanage de Berri à partir de la moitié des années 70.
Maurice Pialat, lui (par intermittence « beau-frère » de Berri), est sombre, rongé par la colère et le quasi-désespoir : le train qui a embarqué tous les autres, ses cadets, les Truffaut, Chabrol, Malle, Godard…, l’a laissé sur le quai. Il attend, attend, son heure, qui viendra.

Christophe Donner ne le nie pas. Pour lui, le matériau biographique qu’il a rassemblé (il cite toutes ses références en fin d’ouvrage), ne l’intéresse, ne le motive, que comme combustible de la fiction, la sienne, sa façon de voir les choses et de les narrer.
Il a écrit en quelque sorte un récit poly-biographique affabulatoire. Il a forcé la dose, comblé à sa guise les trous, imaginé des relations, des rapports, des transitions.
L’intérêt de son « roman » réside ailleurs. Si ses « personnages » ne sont pas tout le monde il est beau et gentil, ils ne sont pas pour autant stupides. Tous – Rassam, Berri, Pialat, Godard (hélas, on ne peut en dire autant des « personnages » féminins, à part Arlette, la sœur de Berri, amante et coscénariste de Pialat) –, tous sont mus par la passion, la rage créative, l’ambition, la ténacité, la persévérance. En un mot, la foi. Leur divinité suprême est le « cinéma ». Avec ses folies, ses ivresses, sa parure clinquante d’or et de diamants, et ses cuites, ses faillites, ses chutes abyssales.

Tous les moments et situations sont prenants dans le « récit vécu fictif » concocté par Donner. Par exemple, voici ce qu’il écrit, au nom de Rassam et de Pialat, au cours de cette période d’éruption révolutionnaire que furent les 20 folles journées de Mai 68, journées ayant engendré des débats sur le sexe des anges et la nécessité « de savoir s’il faut filmer la révolution, faire du cinéma révolutionnaire, ou révolutionner le cinéma. On s’amuse vraiment bien » :
« De temps en temps, comme pour exprimer une joie qui n’a rien à voir, Rassam fait une apparition dans la grande pièce envahie de comploteurs néo-bolcheviques :
– Camarades ! Branleurs de tous les pays, unissez-vous ! Et finissons le caviar avant l’arrivée du communisme international ! »
Et ailleurs : « Autant Rassam se marre, autant Pialat regimbe :
– Ils veulent quoi, ces mecs ? La liberté d’expression ? La France est le pays où l’expression est la plus libre du monde ! Et ils veulent quoi, les ouvriers ? Des meilleurs salaires ? La France n’a jamais été aussi sociale. Quant aux artistes, laissez-moi rire. Les seuls qui auraient droit de se plaindre, et qu’on n’entend pas, ce sont les Arabes, les immigrés, ceux qu’on ratonne, ceux qu’on massacre au pont de Neuilly, ceux que j’ai filmés dans les bidonvilles de Nanterre. Parce que je les ai filmés, moi. Contrairement à ce que raconte Godard dans les assemblées générales, on ne l’a pas attendu pour filmer la misère, la vraie, la misère profonde, analphabète, pas syndiquée, celle qu’on ne trouve pas dans les manifs, et qui ne vote pas. »

Avec J.-L. Godard, J.-P. Rassam entretient une relation à la fois de vénération et de vénalité. Il faut lire cette rencontre à Beyrouth, en octobre 1969, fantasmée – néanmoins vraisemblable et collant aux intentions (idéologiques et économiques) des deux compères – entre Godard et Rassam, et Abou Hassan (29 ans), le chef de la branche militaire du Fatah.
Elle se conclut ainsi :
« Feignant de traduire le discours de Godard (au chef palestinien qui ne comprend pas le français, ndb*) … Rassam aborde avec Abou Hassan une question bien plus essentielle, celle de l’argent. Combien il peut obtenir de son ami Nasser pour faire ce film. Il lui faut tant, versé en Suisse, sachant que les recettes seront nombreuses, et internationales, elles pourront servir à financer partout dans le monde diverses campagnes publicitaires en faveur du Fatah. Et aussi aider les camarades en exil, des choses comme ça.
– Les pays amis doivent payer pour ce film, c’est important. Est-ce que je peux vraiment me recommander de l’autorité palestinienne pour aller voir le Premier ministre saoudien ?
– Oui, c’est d’accord. Tu auras tout ce dont tu as besoin.
Rassam se lève d’un bond, brandit son poing serré et s’exclame :
– Jusqu’à la victoire !
Godard l’imite :
– Vive la résistance palestinienne ! À bas Israël !
Abou Hassan comprend qu’il a affaire à des dingues, probablement camés à mort, il les embrasse cérémonieusement et il repart avec ses fedayin.
Rassam est fou de joie. Ils retrouvent la fille sur la terrasse (du Time Out, ndb) et Rassam commande une bouteille de Dom Pérignon.
– Faire politiquement un film, explique Godard, c’est justement établir un rapport politique entre les images.
– Ça va, Jean-Luc, relax. Il est parti. L’affaire est dans le sac. »
(Une scène qui me fait marrer sans que cela contredise en rien le fait que je considère Jean-Luc Godard comme une quintessence de la figure d’auteur, un grand penseur frondeur et iconoclaste de l’espace-temps filmique, ndb)

Une narration grande ouverte comme une autoroute, des dialogues en matches de ping-pong, des situations déjantées et mégalomanes, Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive ne s’abandonne pas en cours de lecture. Il vous happe, jusqu’à la fin.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 9 : lundi 1 au dimanche 7 décembre 2014.

* NDB : note du blogueur.