Semaine 4 (An 2): Aleph zéro, de Jérôme Ferrari

Aleph zéro, de Jérôme Ferrari

Éditions Albiana, 2002 – Éditions Actes Sud/Babel, 2013

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Décohérence vers le transfini

Avant-propos
Sur une droite quelconque AB, le mathématicien Georg Cantor a démontré qu’il existe un nombre infini de points. Il a appelé ce nombre « aleph », qui fonde la mathématique du transfini. Pour exemple, si la droite AB devient l’un des côtés d’un carré, celui-ci contiendra autant de points sur sa surface que sur la droite. Pareil pour un cube construit à partir de AB, son volume contient autant de points que la droite, et ainsi de suite pour les objets à n dimensions.
La mathématique du transfini comprend d’autres aleph. Aleph deux, par exemple, représente un nombre plus grand que tout ce que l’on peut concevoir dans l’univers. Et les aleph se suivent à l’infini.
L’aleph premier, celui correspondant à la droite AB, s’appelle « aleph zéro ».

Propos
Le narrateur de ce roman de l’intériorité spéculative et crépusculaire exerce sur les femmes qu’il fréquente un « effet néfaste et définitif », et lorsqu’elles le quittent, c’est à la fois un soulagement pour lui et une renaissance pour elles. Il explique que le « malentendu » interrelationnel s’installe toujours au cours des deux premiers jours : « Les deux premiers jours, Seigneur, qu’est-ce que je suis intelligent, et beau, et drôle ! J’ai des tas de trucs inédits et surprenants à raconter, pleins d’esprit, avec de la classe, quelque chose qui sort vraiment de l’ordinaire. Bien sûr, c’est toujours la même chose, mais elles ne peuvent pas le savoir. »
Ainsi, après ces deux premiers jours, l’amant magnifique se transforme « en un type muet et vide, pas du tout désirable », et un ou deux mois plus tard, « ça crève les yeux que le prince charmant va finir sa vie sous forme de crapaud ». Alors, ces femmes le quittent, emportant en elles des traces visibles de cette coexistence désamourante : une chevelure asséchée, un teint terni, un mal-être… Pourtant, quand il les rencontre, plus tard, par hasard, c’est pour constater, toujours avec une « surprise douloureuse », qu’elles se sont métamorphosées : elles éclatent de beauté, de forme et d’énergie…

À peine deux pages et demie, où le ton du roman est donné : introspection sombre acide et auto-dérisoire, et souvent désopilante. Le lecteur est ravi, il y a de la substance qui sort de l’ordinaire.
Cette impression se maintiendra-t-elle, passé le cap des fatidiques « deux premiers » (chapitres, parties…) énoncé par le narrateur ?

Elle se maintient, et tient bon. Forcément, avec des scènes mentales aussi percutantes où le narrateur, devenu une sorte de crapaud de Schrödinger – qui nous explique avec un didactisme très digestible que le monde qui nous entoure, selon le paradigme quantique, est une superposition bordélique d’états potentiels et que c’est notre conscience – ça, c’est la Théorie de Wigner (titre du chapitre un) – qui « force le monde à adopter un seul état et qui l’empêche de se présenter à nos yeux sous la forme d’un chaos monstrueux, insaisissable et indescriptible comme l’Enfer » – une sorte de crapaud de Schrödinger, donc, qui, grâce à Wigner, comprend enfin tout ce qu’il ne comprenait pas et comment, étant un « composé informe de possibles infinis », il a pu se trouver, en tenant une fille dans les bras, « dans un état superposé ‘‘je bande – je ne bande pas’’ et que c’est la « conscience malveillante » de cette fille qui, en le regardant, l’« a précipité dans un corps unique et blessé, emprisonné désormais dans le tragique état ‘‘je ne bande pas’’ ».

Lorsque la narration introduit le personnage d’Anna, seule amie de ce jeune professeur de lycée en errance d’ego, une sorte d’équilibre dynamique s’installe dans le récit, un bref temps, avec ce contrepoint féminin, qui arrime l’individualité en déperdition du narrateur, tombant de sentiment d’étrangeté avec l’espace à un sentiment d’étrangeté avec le temps, dans une dissociation confuse entre dissolution dans l’informe et expansion dans la nature, et rêvant d’être une entité mathématique, l’Aleph zéro.

Ensuite, c’est au tour d’un deuxième personnage de faire son entrée dans l’univers schizoïde du narrateur. Béatrice, enseignant l’espagnol au lycée, qui prend une retraite anticipée suite à un cancer du sein.
L’auteur l’avait entrevue dans L’Aleph, une nouvelle de J. L. Borges (Que son œuvre soit louée à jamais dans les transepts de la cathédrale cosmique !), cette femme aimée du narrateur, un écrivain nommé Borges, et qui serait peut-être morte elle aussi d’un cancer du sein.
Il lui a redonné vie dans son roman sous les traits d’une prof de lycée qui lit, dans un frémissement extatique de son être, la nouvelle de Borges, lors de son cours d’adieu, devant un parterre d’élèves, plus indifférent que touché. Sa lecture terminée, « elle ouvrit la bouche pour commencer son commentaire et ne trouva rien à dire. Puis lui vinrent à l’esprit les remarques stylistiques anciennes dont son esprit s’était imprégné avec tant de vigueur qu’il s’y raccrochait comme à une bouée et ne savait plus rien faire d’autre. ‘‘J’ai un cancer et je vais mourir et je remercie Borges’’ étaient les seuls mots qui méritaient d’être dits et ces mots ne pouvaient pas être dits. Elle songea que peut-être il n’existait aucune bonne manière de communiquer la beauté, seulement de mauvaises manières, et vaines, et qu’elle avait fini sa carrière sur une erreur de jeune fille. Elle leur dit qu’ils pouvaient partir. Il restait trois quarts d’heure de cours. Elle les regarda ranger leurs affaires, sortir, écouta le bruit de la porte que le dernier élève refermait derrière lui et fut submergée par une tristesse horrible… »

Après cette incursion mélancolique dans l’univers d’un autre personnage que le narrateur, moins délirant, et à qui l’auteur laisse « achever son chemin de solitude », notre héros, ce névrosé blond au visage triste et troublé, dont on ne connaît pas le nom – « Quelqu’un sortit du bureau. Le proviseur adjoint, si j’en crois l’inscription sur la porte. Je ne m’affole pas. Tout va rentrer dans l’ordre. Il me sourit et dit : ‘‘Ah ! Monsieur (ici, un nom de famille qui, si j’en crois l’air convaincu de ce type, doit être le mien), comment allez-vous ?’’ –, va continuer à traîner son désarroi corpusculaire de chaos en décohérence – le premier, qui ne nous semble en être un que parce que nos cerveaux limités ne parviennent pas à en saisir tous les paramètres déterminants ; la seconde, où l’ubiquité quantique se réduit à une seule possibilité actualisée –, et de  MDMA en saga familiale – avec cette dernière, l’auteur nous gratifiant d’un chapitre paradiégétique, un pan de l’espace-temps d’une vie, à la manière borgésienne –, et finir par se perdre, entre les bras d’Anna, effrayée et chagrinée, dans l’Aleph zéro, là où l’on ne peut pas soustraire d’un être son infini. Il a rejoint Cantor dans son oasis mentale.

Jérôme Ferrari est un écrivain virtuose, et Aleph zéro, une sacrée sonate pour saxophone soprano en free-jazz majeur.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 4 (An 2) : semaine du lundi 25 au dimanche 31 janvier 2016.

Extrait

« Arthur Schopenhauer fut catégorique et clairvoyant sur ce point précis : la vie ne cesse pas. Le seul problème éthique auquel nous soyons confrontés, la seule question qui fasse sens est donc celle-ci : comment s’arracher à la vie, comment faire pour qu’elle cesse ? Schopenhauer était beaucoup trop intelligent pour considérer le suicide comme une réponse valable à cette question. Quiconque a vu une charogne sait bien que la vie n’en est en aucun cas absente. Plus profondément, il croyait trop peu à l’individualité pour penser qu’on pouvait réellement se supprimer ; bientôt surgit quelqu’un d’autre, qui dit ‘‘je’’, comme moi, et son existence répétera la mienne comme si je n’avais jamais disparu. Et c’est bien vrai : si le moi est une illusion, il est définitivement hors des atteintes du néant. Supprimer la vie passe donc nécessairement par l’étouffement de la Volonté. On reconnaît dans cette idée les influences de l’ascèse bouddhiste à laquelle Schopenhauer se réfère explicitement. Mais il demeure encore beaucoup de naïveté dans tout ça. Ne plus vouloir – c’est-à-dire ne plus désirer, ne plus aimer, ne plus s’efforcer, ne plus refuser, en fin de compte, ça ne sert à rien. Pour chaque racine de la volonté extirpée, d’autres surgissent ou révèlent une présence que nos préoccupations passées nous empêchaient de voir. C’est la nécessité d’Aleph zéro. Pas de soustraction. Quoi qu’on fasse, il faut en prendre son parti, la vie ne cesse pas. Il n’y a rien à faire. Quel rêve illusoire, que la vie cesse ! Ou cet autre encore, plus sale et tout pétrifié de faiblesse ; que la vie cesse de faire – mal. »

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Semaine 44: Point Oméga, de Don DeLillo

 

Point Oméga, de Don DeLillo

(traduit de l’américain par super Marianne Véron)

Éditions Actes Sud, 2010

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DeLillo, lanceur de couteaux

« Une extrême attention est requise pour voir ce qui se passe devant soi. Du travail, de pieux efforts sont nécessaires pour voir ce qu’on regarde. »
La perception et l’attention. Un duo sensoriel et cognitif, souvent désuni, séparé, antagoniste, parfois réconcilié, uni dans une même tâche : déchiffrer la représentation, rien que la représentation des choses, puisque, et tant que, les choses en soi ne nous sont pas directement et immédiatement accessibles.
« Seule une observation intense ouvrait à une telle perception. (…) La nature du film permettait une concentration totale mais elle en dépendait aussi. Le rythme impitoyable du film n’avait aucun sens s’il était privé de l’attention correspondante, de l’absolue vigilance de l’individu, si l’exigence était trahie. (…) Mais il était impossible de voir trop. Moins il y avait à voir, plus il regardait intensément, et plus il voyait. C’était le but du jeu. Voir ce qui est là, regarder, enfin, et savoir qu’on regarde, sentir le temps passer, avoir conscience de ce qui se produit à l’échelle des registres les plus infimes du mouvement. »
À l’échelle microscopique, quantique, du mouvement. Quel mouvement ? Celui des choses et du temps dans l’espace ? Celui de l’esprit, de la conscience, dans le temps et hors ?
« Cela le fascinait, les profondeurs qui devenaient possibles dans le ralenti du mouvement, les choses à voir, les profondeurs des choses si faciles à manquer dans l’habitude superficielle de voir. (…) Il commençait à comprendre, après tout ce temps, qu’il était resté debout, là, à attendre quelque chose. Qu’était-ce ? C’était, jusqu’à présent, quelque chose d’extérieur à sa perception consciente. Il avait attendu qu’entre une femme, une femme seule, quelqu’un à qui il pourrait parler, ici, près du mur », lui, l’homme anonyme debout dans le noir, contre le mur.

Quand « les couchers de soleil ne sont plus rien d’autre que de la lumière qui meurt », c’est alors que « ce qui vous permet de vous connaître vous-même, c’est ce que personne ne sait sur vous ».

À New York, dans une pièce nue, sombre et démeublée du Moma, Psychose d’Alfred Hitchcock est projeté en ralenti extrême (2 images/seconde) sans bande son, sur un écran translucide tendu au milieu, de sorte que la projection du film s’étire sur une durée de 24 heures. Un contemplateur solitaire de cette installation conceptuelle vient chaque jour se tenir debout, pendant des heures et des heures, à visionner et revisionner les images noir et blanc qui ne défilent pas dans l’espace mais s’absorbent dans le temps. Il regarde, il médite, il dissèque, il semble féru d’analyse filmique ; quand des visiteurs du musée, tels ce vieux monsieur à canne et ce jeune homme à tennis, s’aventurent dans cette caverne schizoïde coupée du monde et qu’ils s’y maintiennent un temps bref, juste avant la scène de la douche, il les regarde regarder l’écran, et quand ils s’en vont, il se réjouit de retrouver cette intimité hors monde, et Norman Bates au chevet de sa mère, morte. Le dernier jour de l’installation, aux dernières heures, survient une jeune femme. Qui lui parle…

À l’extrême ouest de là, dans un désert où « les yeux s’écartent, les yeux s’adaptent au contexte, comme les ailes » alors qu’ils sont « plus rapprochés à New York, à cause de la congestion permanente dans les rues », un jeune homme avec un projet de film documentaire sur un vieil universitaire à la retraite est accueilli par ce dernier, qui a finalement accepté de le rencontrer pour décider d’apparaître ou non dans ce film. Le cinéaste potentiel est venu dans ce no man’s land avec l’idée d’un séjour de « deux jours. Trois au plus ». Et le temps passe, non comme étiré mais comme dilué dans le silence, la chaleur, l’absence de densité démographique, de finalités imposées, un temps intrinsèquement différent du temps urbain, grégaire, ce « temps inférieur, des gens qui regardent leurs montres et leurs appareils divers, leurs pense-bêtes. Un temps qui coule hors de nos vies. Les villes ont été bâties pour mesurer le temps, pour soustraire le temps à la nature. Il se fait un interminable compte à rebours (…) Quand on déblaie toutes les surfaces, quand on regarde bien, ce qui reste, c’est la terreur. La chose que la littérature était censée guérir ». Et le temps passe, la plupart du temps, assis sur la terrasse, entre des glaçons et des verres de whisky, à parler, monologuer sur des « rêves d’extinction », des concepts de « redditions », du point oméga du père Teilhard… A parler, évidemment, et puis, de moins en moins, du film, « ein Film », où la caméra sera fixe, crucificatrice, comme un œil de spot d’interrogatoire et de confession, braqué sur l’universitaire placé contre un mur, nu, lézardé. Au 22e jour, le jeune invité n’utilise plus son portable, ni son ordinateur, « ces machines paraissant dérisoires, écrasées par le paysage ». Un jour, débarque la fille du vieux…

Au premier degré de lecture, Point Oméga, c’est : un mythomane (il raconte – et c’est faux – qu’enfant, il opérait d’extraordinaires calculs mentaux), qui prend son pied en immersion totale dans un film démultiplié à l’extrême, où un tueur psychopathe vit avec sa mère morte empaillée ; un cinéaste qui n’a réalisé qu’un brouillon de film et qui rêve d’un projet ultraminimaliste de documentaire monographique qu’il ne réalisera pas, et qui, séparé de sa femme, fantasme sur une jeune fille étrange qu’il vient de rencontrer dans le désert ; un vieil universitaire à la retraite qui a eu son heure de gloire occulte au sein du Pentagone pendant la guerre contre l’Irak, et qui se vautre dans des réflexions sur la vacuité de son existence (et de toute autre) qu’il mesure pleinement, maintenant, à l’aune de ce désert qui échappe à la spéculation sémantique.

137 pages scotchantes, chargées d’une narration singulière, épurée, et qui se permet en dernier tiers de parcours de flirter avec le genre du thriller sans s’y confondre, un thriller fantasmatique et existentiel, où l’angoisse s’avance de partout avec un couteau que le sang ne tachera pas. L’effusion est ailleurs.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 44 : rattrapage de la semaine du lundi 19 au dimanche 25 octobre 2015.

Extrait

« Chaque moment perdu est la vie. Nul ne peut le savoir que nous, chacun de nous, de manière inexprimable, cet homme, cette femme. L’enfance c’est de la vie perdue revendiquée à chaque seconde, disait-il. Deux bébés, tout seuls dans une pièce, des jumeaux, qui rient dans la pénombre. Trente ans plus tard, l’un à Chicago, l’autre à Hong Kong. Ils sont la suite de ce moment-là.
Un instant, une pensée, surgie et disparue, chacun d’entre nous, dans une rue quelque part, tout est là. Je me demandai ce qu’il entendait par tout. C’est ce que nous appelons le soi, la vraie vie, dit-il, l’être essentiel. Le soi doucement vautré dans ce qu’il sait, et ce qu’il sait, c’est qu’il ne vivra pas éternellement. »

Semaine 42: L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, de Haruki Murakami

L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, de Haruki Murakami

(traduit du japonais par la merveilleuse Hélène Morita)

Éditions Belfond, 2014

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L’incroyable Haruki Murakami et ses écrits de vagabondage

C’est une expérience intime, tiède et moite comme un rêve et une chair, que de lire Haruki Murakami, et je doute qu’un lecteur, que ce soit après avoir lu quelques ou toutes les pages d’un de ces livres, ne le referme tendrement en le gardant quelque temps contre soi, rêvassant dans un cocon indéfinissable de quiète mélancolie.

Avec L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, on peut évoquer sans se tromper le roman d’apprentissage. Une seule nuance différentielle caractérise le roman de Murakami du genre précité : cet apprentissage est le fruit actuel, au moment du récit, de la confrontation mentale, onirique et physique du personnage principal avec son passé et ses protagonistes clés. De cet « apprentissage » censé le mûrir et l’épanouir, voire l’émanciper, il n’en tire qu’une connaissance relative du pourquoi d’un événement traumatique de sa jeunesse, et, par conséquent, atteint une forme de sérénité où son désespoir et son incertitude s’intègrent sans s’y résorber. Son interrogation existentielle serait : parviendra-t-il à déchiffrer la partition complexe de la vie et à la traduire en musique intérieure ?

Il y a seize ans, Tsukuru a été expulsé sans préavis ni explication d’un certain état d’harmonie instauré avec quatre amis. Est-ce parce qu’il n’avait pas cette qualité propre à chacun des quatre autres, celle de posséder une couleur suggérée par leurs patronymes, lui dont le sien ne signifie que « faire » ? Les quatre « colorés » l’ont-ils alors exclu à cause de cette différence dépréciative ? Ou existe-t-il une autre raison, occulte, plus ténébreuse ?

Parfois, des « mots » s’abattent sur un être comme un sort qui l’aveugle à sa réalité intérieure même, à la richesse de sa singularité, et le rend sourd à l’appel insistant de certains rêves récurrents.
Je n’ai pas de couleur, donc pas de personnalité, et je n’ai donc rien à offrir, je suis un « récipient vide », semble s’être dit Tsukuru, qui, à trente-six ans, n’a toujours pas surmonté ce sentiment de perte et d’exclusion suite à l’anathème du mot « incolore ».
Pourtant, il est devenu un ingénieur apprécié, passionné par son métier (superviser la construction de gares ferroviaires et optimiser leur fonctionnalité), un métier qui l’apaise, comme l’apaise le simple fait de visiter une gare, n’importe laquelle, et d’y passer des heures, assis, à en contempler la cohérente agitation.
Deux « guides » baliseront à vingt ans d’intervalle la pénombre intérieure de Tsukuru : Haida, un ami d’université, grâce à qui Tsukuru accédera à l’orée de l’idée que chaque être est entouré d’une aura colorée, et qui lui a légué comme bâton de route, avant de disparaître de sa vie, un coffret Des années de pèlerinage de Franz Liszt, et Sara, rencontrée au temps présent, qui initiera sa quête de la recherche du pourquoi de son exclusion en le poussant à revoir ses amis de jeunesse.
Sara qu’il aime. Mais, elle, peut-elle l’aimer… lui ? Ce sera sa dernière (dans le cadre du récit) grande épreuve : reconquérir la confiance en soi.

Indicible et prestigieux vagabond de la dimension littéraire, ce Haruki Murakami, arpentant les rivages de l’instant présent, sur lesquels s’échouent les vagues des rêves et des souvenirs, et derrière lesquels s’étalent et se dressent les plaines, les collines et les monts du devenir, qui advient.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 41 : rattrapage de la semaine du lundi 5 au dimanche 11 octobre 2015.

Extrait

« (…) Être capable de distinguer les différentes couleurs qu’émettent les hommes n’est qu’une partie de cette aptitude. Ce qui est fondamental, c’est que tu peux élargir tes propres perceptions. Que tu peux ouvrir ‘‘les portes de la perception’’, selon l’expression d’Aldous Huxley. Après quoi, tes perceptions deviendront pures et sans mélange. Comme quand le brouillard se dissipe et que tout devient clair. Alors tu pourras contempler un paysage qu’à l’ordinaire tu es incapable de discerner.
– Est-ce que votre interprétation de l’autre jour au piano est aussi l’un des fruits de cette opération ?
– Non, je crois que ma façon de jouer est un don que j’ai depuis toujours. La perception porte en elle son propre accomplissement. Elle ne se manifeste pas sous la forme d’un résultat concret extérieur. Ce n’est pas non plus une faveur du ciel. Les mots ne suffisent pas à l’expliquer. Il faut l’expérimenter par soi-même. La seule chose que je pourrais te dire, c’est qu’une fois que tu as vu un tel spectacle de vérité, le monde dans lequel tu as vécu jusqu’alors t’apparaît atrocement plat. Dans ce que tu vois alors, il n’y a ni logique ni absence de logique. Ni bien ni mal. Tout est uni, fondu dans un grand tout. Et tu es toi-même une part de ce tout. Détaché du cadre de ton corps, tu deviens pour ainsi dire un être métaphysique. Tu n’es plus que pure intuition. Ce sont des sensations merveilleuses, en un sens, mais, en même temps, elles sont aussi désespérantes. Et à la fin des fins, tu mesures pleinement à quel point ta vie a été superficielle jusqu’alors, à quel point elle a manqué d’épaisseur. Et quand tu te demandes comment tu as pu supporter une telle existence, tu en frémis. »

Semaine 38: Péchés capitaux, de Jim Harrison

Péchés capitaux, de Jim Harrison

Éditions Flammarion, 2015

[traduit de l’anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent]

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L’écriture, ce divin péché capital

Inspecteur de police à la retraite, divorcé, bientôt septuagénaire, (Simon) Sunderson, à peine remis d’un sale coup au dos alors qu’il se trouvait à New York pour dissuader sa fille adoptive de traîner en tournée avec un pseudo-punk pédophile et la ramener au bercail et à son université, jubile de réaliser enfin son rêve : posséder un chalet dans l’arrière-pays du Michigan et pêcher de beaux poissons au lever du lit.
Seulement, près de chez lui et occupant trois maisons, vivent – ce verbe-ci est utilisé faute de mieux – les Ames, une famille de dépravés, de braconniers compulsifs, de poivrots génétiques, de cinglés de la gâchette et de cinglés tout court, qui sévit impunément, contre ses propres membres surtout, sans être aucunement troublée de troubler l’ordre, vu l’impuissance du sénile shérif du bled.
Un beau jour, et sans crier gare, voilà que les Ames se mettent à crever l’un après l’autre, mystérieusement. Une hypothèse germe dans l’esprit de l’ex-flic : l’un des Ames – celui qui rêve de devenir « auteur de romans policiers » et qui évoque sans cesse le « sang vicié » et la « mauvaise graine » qui se transmet de génération en génération –, aurait-il décidé de tremper sa plume dans l’encre sanguine des meurtres en série, parodiant l’assertion de T. S. Eliot : « The purpose of literature is to turn blood into ink » (« Le but de la littérature est de changer le sang en encre ») ?

Résumer Péchés capitaux de cette manière suggère une classique intrigue linéaire d’enquête policière. Rien de plus faux. D’ailleurs, la page de titre affiche en sous-titre : « Faux roman policier ».
Les pages du récit maculées dans le bourbier des Ames paraissent illustrer, pêle-mêle et grosso modo, les Sept Péchés capitaux dans un univers sordidement rural : l’orgueil, l’avarice, l’envie, la luxure, la gourmandise, la colère et la paresse.
Pourtant, c’est un huitième péché qui absorbe Sunderson dans des rétrospections et des introspections : la violence. Sunderson veut approfondir et développer par écrit ce thème existentiel omniprésent, qui génère le mal et saccage notre être et le monde.

Pourtant encore une fois, à mon sens, ce n’est pas ce filon qui va interpeller bon nombre de lecteurs.
Dans Péchés capitaux, l’élément qui unifie une structure narrative assez nonchalante et se frayant un itinéraire souvent intempestif et au gré de l’humeur, est un vieux briscard, alcoolo soft intermittent, et volage (tantôt le whisky, tantôt le vin ou la téquila), grincheux pas antipathique, un descendant de Thoreau qui recherche la solitude, les grands espaces et la compagnie de truites qu’il affectionne, un buriné du cœur et du corps, qui regrette douloureusement son ex-femme, mais dont la libido ne veut pas accuser le nombre des années et pour qui la saison des amours n’est pas cyclique mais permanente, un individu vieillissant qui se remet en question, qui cogite au principe de l’incertitude, qui reconnaît avoir commis pas mal de conneries, avoir cru un moment à la complétude de son ego, et qui livre sa pensée du moment dans des réflexions, sur l’existence, l’amour, le mal, Dieu, la vie simple, le désir, le plaisir, la boisson, les loisirs terre à terre…, souvent désopilantes mais qui valent le détour.
Faux roman policier mais vrai divertissement romanesque, sans suspense, ni rebondissements, ni coups de théâtre. Fallait le faire.
Jim (James) Harrison est âgé de 77 ans et Péchés capitaux est son vingtième roman.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 38 : lundi 28 septembre au dimanche 4 octobre 2015.

Morceaux choisis

1.
« Diane passa le voir. Elle recevait des nouvelles quotidiennes par l’intermédiaire de la jeune Finlandaise, qui lui avait annoncé qu’il partait camper. Elle exprima ouvertement son désaccord, mais fit marche arrière en constatant qu’il y tenait. Elle avait des larmes d’inquiétude dans les yeux tandis qu’il titubait dans la pièce. La Finlandaise lui avait rapporté que, chaque matin, il restait assis dans son bureau, après avoir retiré un livre de l’étagère pour mater la voisine qui faisait son yoga en body. Diane s’en fichait. Il avait cette habitude depuis des années. Autrefois, c’était Mona toute nue qu’il reluquait.
‘‘Marion est gros et costaud. Si jamais je tombe, il pourra me porter’’, dit-il.
Soudain, elle le serra dans ses bras, et il frissonna.
‘‘Je t’aime toujours’’, hoqueta-t-il. Des années après le divorce elle continuait à occuper les pensées de Sunderson.
‘‘Il faut que tu arrêtes et que tu refasses ta vie, dit-elle. Tu es en vrac.
– Je sais. Marion m’a fait un sermon à New York et j’ai clairement vu ma déchéance. J’ai même arrêté de boire.’’
En fait, il continuait mais très peu, simplement pour ne pas souffrir d’insomnie. Il avait malgré tout acheté une pinte de whisky en vue du voyage imminent, il adorait en siroter devant la cheminée dans le chalet de Marion. Il ne savait trop quoi penser de tout ça. La sobriété absolue ressemblait au néant. Il ne souffrait pas de sautes d’humeur, ni de délires, et sa vie fantasmatique était au point mort. Les fantasmes sont très importants pour un homme. Lorsqu’on n’a rien et qu’en imagination on peut faire l’amour à la plus belle femme du monde, c’est formidable. Ou attraper un gros poisson, ou gagner tout un paquet de fric. »

2.
« À une rue de chez lui par cette belle matinée de fin d’été, il croisa une joggeuse qui le salua d’un signe de tête. C’était une très jolie fille en short, âgée de moins de vingt ans. L’air était déjà chaud, et son short lui moulait le derrière, qu’elle avait aussi charmant que celui de Mona. Depuis que Diane et lui l’avaient adoptée, il essayait de ne pas penser au corps de Mona. Cet antique tabou de l’inceste, tout nouveau pour lui, le fit légèrement frissonner. La joggeuse en short lui causa le premier spasme de lubricité depuis sa blessure au dos. Cela le rassura tout en le troublant. Qu’allait-il faire de ce désir, certainement pas retourner vers son ancienne copine, sa secrétaire ? Rien qu’à penser à elle et à leurs accouplements ridicules, il fut dégoûté. À l’inverse, cette fraîche jeune fille au délicieux derrière lui convenait bien, même s’il n’avait quasiment aucune chance d’en trouver une comme elle. Il trébucha sur le trottoir et tomba dans l’herbe devant l’ancienne maison de Mona. Il n’arrivait pas à se relever à cause de son dos. »

3.
« ‘‘T’es mort, beugla Sprague.
– Je prends le risque.’’ Sunderson enfonça son pistolet dans la bouche de Sprague et arma le chien. Sprague écarquilla les yeux de terreur. Sunderson retourna vers sa voiture consoler Monica qui sanglotait.
‘‘Tu aurais dû le tuer, dit-elle.
– Ç’aurait été trop le bordel après, dit-il. Tous ces papiers à remplir. La mort est très bureaucratique.’’
Elle s’écroula sur le siège, essaya de se calmer et de somnoler. Sa jupe remontait très haut sur ses cuisses, ce qui n’aidait nullement Sunderson à se concentrer sur la route. Il se pencha en avant pour jeter un vilain coup d’œil un peu plus haut sous sa jupe. Dieu n’avait jamais créé de plus belles cuisses. Ni de fesses plus parfaites. Quel vieux chnoque chanceux je suis ! pensa-t-il.
(…) En classe de seconde un ami débile disait toujours : ‘‘Si on baisait pas, le monde se viderait.’’ Tous ses camarades doutaient que ce garçon l’ait déjà fait, mais il se révéla que sa voisine, une grosse fille de terminale, le baisait souvent, dès qu’elle en avait envie. Quand elle tomba enceinte, elle se trouva trop gênée pour reconnaître qu’il était le père, mais il s’en vantait auprès de qui voulait l’entendre. Il en était fier. Sunderson se rappela cet épisode avec amusement. Il y en a pour tous les goûts…
Il était ridicule de couper les cheveux en quatre quand on parlait de sexe, et personne à sa connaissance n’était parvenu à des conclusions un tant soit peu satisfaisantes. On dit volontiers ‘‘Tout est dans la tête’’, mais ce serait où sinon ? Dans la rue ? De toute façon, il n’était pas assez calé en sciences pour répondre à cette question. »

4.
« La réalité nous porte à tous ses coups mortels. Un jour, il se précipita à l’hôpital où Diane travaillait pour lui faire signer en urgence un papier. Dans une pièce elle parlait aux parents d’une patiente allongée, une belle fille paralysée sans espoir de guérison après un accident de voiture. Il détesta aussitôt les voitures et eut la gorge nouée. Diane l’emmena dans le couloir, où il pleura. Elle le serra dans ses bras, signa le document en question, et il fila, tellement aveuglé par les larmes qu’il eut du mal à ouvrir les portes. Une fois dehors, il aperçut le lac Supérieur au bout de la longue rue et cette vision lui fit un peu de bien. Le spectacle de cette jeune fille dont il avait seulement entendu parler lui semblait d’une injustice infinie. Quand il le dit à Diane, elle lui répondit : ‘‘Nos deux métiers nous apprennent que la vie est injuste.’’ Et voilà tout. »

5.
« Le cargo approcha du quai et Sunderson but une dernière gorgée de téquila. Il espéra ne pas basculer du balcon dans l’eau noire en contrebas. Il porta un toast d’adieu à ses fantasmes, du moins espéra-t-il en être affranchi pour de bon. À quoi servaient-ils donc ? Il songea que la réalité manquait parfois cruellement d’imagination, sauf au bon vieux temps, quand il lorgnait Mona derrière la fenêtre de son bureau. Delphine en short à quatre pattes dans ses plates-bandes n’était pas aussi excitante. (…) Il se demanda avec curiosité à quel âge s’éteindrait son attirance pour les femmes. Car elle disparaîtrait forcément un jour ou l’autre. Il ne s’était pas préparé à ce destin inéluctable, mais l’acteur Anthony Quinn n’avait-il pas eu un enfant à plus de quatre-vingts ans ? Il n’en était pas certain. Diane lui avait appris que Mona avait maintenant un petit ami régulier à l’Université du Michigan, un violoncelliste. Sunderson approuva ce choix, car le violoncelle était son instrument préféré, il y pensait souvent en pêchant la truite. Il l’entendait presque dans la rivière. Le son du violoncelle et celui de la rivière s’accordaient parfaitement. Si Mona avait un ami, mieux valait un violoncelliste qu’un boxeur ou un rockeur. »

6.
« À son septième lancer, Sunderson ferra la plus grosse truite brune de toute sa vie, il avait l’impression que son cœur lui remontait dans la gorge. Elle tournoya plusieurs fois avant de plonger au fond du trou pour faire le mort. Sa ligne étant trop mince pour qu’il insiste, il laissa simplement le poisson s’épuiser tout seul en profondeur en maintenant une légère tension. Les mains tremblantes, il finit par ramener la truite sur un banc de sable, en se disant qu’elle pesait au moins cinq livres. Il plongea la main dans une poche de son gilet pour y prendre un petit appareil photo offert par Diane, mais, comme toujours dans ces cas-là, la batterie était déchargée. Il regarda le poisson avec attention pour en graver la forme dans sa mémoire, puis le remit doucement à l’eau. La truite retrouva sa vigueur et fila aussitôt dans les profondeurs. »

7.
« ‘‘Tu en es où ? voulut savoir Diane.
– J’ai juste griffonné quelques pages de notes, reconnut-il.
– Ce n’est pas ça écrire. Tous les matins au réveil, contente-toi de boire une tasse de café et ne fais rien d’autre avant d’avoir pondu une page. J’ai eu recours à cette tactique pour rédiger des dissertations auxquelles je n’avais aucune envie de m’atteler. Suis mon conseil. Je te relirai.
– Je vais essayer.’’ Il avait désormais une raison très terre à terre de se mettre au travail : passer davantage de temps avec Diane.
‘‘Ne dis pas : je vais essayer. Ça ne suffit pas. Dis : je vais le faire. Commence dès demain matin. Nous ne sommes pas obligés de rentrer de bonne heure.
– D’accord. Mais tu vas sans doute devoir me le rappeler.
– Oh, quel chieur ! Tu passes ton temps à y penser au lieu de te mettre au boulot. Tes hésitations te paralysent.’’
Il l’avait rarement entendue prononcer le mot chieur. Peut-être deux ou trois fois en quarante ans de mariage.
‘‘Je ne réussis apparemment pas à exprimer ce que j’ai en tête, dit-il avec mauvaise humeur.
– Bien sûr que tu n’y arrives pas. Il faut travailler toute une vie pour écrire correctement, et même ça ne suffit pas. Il y a des centaines de milliers d’écrivains sur terre ; mais quelques-uns seulement savent écrire.
– Alors je fais quoi ? Je renonce ?
– Tu ne peux pas renoncer avant même d’avoir commencé.
– L’homme qui bat sa femme gifle la face de Dieu.
– C’est pas mal, si tu y crois.
– Oui, j’y crois. J’ai une religion secrète.
– Tu l’as bien cachée ! Tu pourrais devenir espion’’, dit-elle en riant. »

Semaine 28: Mes romans culte : La Possibilité d’une île

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

La Possibilité d’une île, de Michel Houellebecq

Éditions Fayard, 2005

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« Je me sens comme ça, loin de l’humanité »

 C’est à l’âge de 17 ans que fut révélée à Daniel1 sa « vocation de bouffon ».
Initiée par un premier sketch présenté aux autres membres d’un club de vacances, qui lui a obtenu un vif succès ainsi que la perte de sa virginité, le soir même, comme conséquence de ce succès primal, elle fera de lui, dès ses débuts professionnels de one man show comique, un « observateur acéré de la réalité contemporaine ».
Cette définition le fera sourire puisque, selon lui, il n’y a plus grand-chose à observer et qu’en gros, la réalité se résume au clivage entre riches et pauvres avec comme passerelle possible et fragile le fameux ascenseur social, et, sur le plan sexuel, à deux camps : ceux qui inspirent le désir et les autres.
Cynique, caustique et méchant, on le considère pourtant comme un humaniste : « Voici, pour situer, une des plaisanteries qui émaillaient mes spectacles :
‘‘Tu sais comment on appelle le gras qu’y a autour du vagin ?
– Non.
– La femme.’’
Chose étrange, j’arrivais à placer ce genre de trucs sans cesser d’avoir de bonnes critiques dans Elle et dans Télérama ; il est vrai que l’arrivée des comiques beurs avait revalidé les dérapages machistes, et que je dérapais concrètement avec grâce : lâchage de carres, reprise, tout dans le contrôle. Finalement, le plus grand bénéfice du métier d’humoriste, et plus généralement de l’attitude humoristique dans la vie, c’est de pouvoir se comporter comme un salaud en toute impunité, et même de pouvoir grassement rentabiliser son abjection, en succès sexuels comme en numéraire, le tout avec l’approbation générale.
Mon humanisme supposé reposait en réalité sur des bases bien minces : une vague saillie sur les buralistes, une allusion aux cadavres des clandestins nègres rejetés sur les côtes espagnoles avaient suffi à me valoir une réputation d’homme de gauche et de défenseur des droits de l’homme. Homme de gauche, moi ? J’avais occasionnellement pu introduire dans mes sketches quelques altermondialistes, vaguement jeunes, sans leur donner de rôle immédiatement antipathique ; j’avais occasionnellement pu céder à une certaine démagogie : j’étais, je le répète, un bon professionnel. (…) Quant aux droits de l’homme, bien évidemment, je n’en avais rien à foutre ; c’est à peine si je parvenais à m’intéresser aux droits de ma queue.»

Dans sa résidence autonome léguée par Daniel1, son prédécesseur bimillénaire, et enceinte d’une barrière électrifiée pour la protéger des quelques meutes de sauvages errant dans la plaine désertique, le néo-humain Daniel24 vit avec son chien Fox – ce dispensateur d’« amour inconditionnel », ce chien de la lignée des Daniel sans cesse recloné – dans l’attente de la venue de son propre successeur, Daniel25, qui sera fabriqué par « transfert moléculaire direct » à l’instant de sa mort. Et surtout, il maintient « la présence, afin de rendre possible l’avènement des Futurs », cette supra-espèce qui succédera aux néo-humains.
Vivant dans une absolue solitude, se nourrissant d’eau et de sels minéraux, son contact avec l’extérieur – des successeurs d’autres lignées, hommes et femmes – s’établit via un réseau intranet planétaire. Dans une « apathie languide », son temps est en grande partie consacré à l’étude du « récit de vie » de Daniel1, enrichi de son propre commentaire et des notes laissées par les Daniel successifs. Ce récit de vie, cette exégèse autobiographique, complète le processus du transfert moléculaire direct en servant à intégrer dans le corps physique du successeur la personnalité du prédécesseur. Puisque celle-ci, d’après la première loi de Pierce, est identifiée à la mémoire – laquelle nous permet, par exemple, de récupérer notre identité à chacun de nos réveils.
Le Grand Assèchement des océans, dû à un dérèglement astronomique et climatologique qui n’a pas été déterminé, du moins dans sa « cause efficiente » (probablement une modification de l’axe de rotation de la planète principalement, sans oublier les guerres nucléaires), a progressivement réduit la population de la Terre à environ un demi-million d’êtres. Et dans la région où se trouve la résidence de Daniel24, les falaises plongent vertigineusement dans un abîme de trois mille mètres, dévoilé par la disparition de la mer.
Les néo-humains, pour qui « la bonté, la compassion, la fidélité, l’altruisme » sont « comme des mystères impénétrables », cultivent une forme d’apathie, d’ataraxie, qui doit les démarquer et les différencier à terme de l’espèce humaine, dans le but de favoriser la venue des Futurs.

Retour au 21e siècle… Un jour, Daniel (le premier), divorcé depuis près de dix ans, rencontre Isabelle, rédactrice en chef de Lolita, un magazine pour jeunes filles que cependant des femmes de trente ans achètent, mues par une « fascination pure pour une jeunesse sans limites », « un journal de merde », dit Isabelle, qui essaie de façonner « une humanité factice, frivole, qui ne sera plus jamais accessible au sérieux ni à l’humour, qui vivra jusqu’à sa mort dans une quête de plus en plus désespérée du fun et du sexe ; une génération de kids définitifs ».
Le prétexte de la rencontre est une interview pour laquelle la rédactrice en chef s’est elle-même déplacée. Entre les deux, ça part au premier regard ; ils comprennent aussitôt qu’ils auront une longue histoire.
Daniel, à l’époque, avait amassé six millions d’euros mais, contrairement à un personnage balzacien, il n’avait pas acheté d’appartement somptueux qu’il aurait rempli d’objets d’art ni ne s’était ruiné pour une danseuse. Il se contentait d’un trois pièces banal et des joies de la consommation au sein de la perfection mobile d’un centre commercial contemporain fonctionnant à plein régime. Sa vie sexuelle était traversée des filles qui venaient à ses spectacles.
Trois ans plus tard, Daniel achète une résidence secondaire en Andalousie, celle qu’occuperont ses successeurs néo-humains ; Isabelle et lui se marient ; il a 42 ans, elle, 40. Elle subit le choc de la quarantaine, se sent de plus en plus incapable de maintenir dans son travail une certaine ambiance de conflit, de compétition narcissique et encaisse mal de voir débarquer chaque mois de nouvelles pétasses toujours plus jeunes, toujours plus sexy et arrogantes. Daniel, lui, voit ses spectacles hautement controversés élever son statut professionnel et social trois crans plus haut. Et pourtant… « Je travaillais alors mes sketches avec une petite caméra vidéo fixée sur un trépied et reliée à un moniteur sur lequel je pouvais contrôler en temps réel mes intonations, mes mimiques, mes gestes. J’avais toujours eu un principe simple : si j’éclatais de rire à un moment donné, c’est que ce moment avait de bonnes chances de faire rire, également, le public. Peu à peu, en visionnant les cassettes, je constatai que j’étais gagné par un malaise de plus en plus vif, allant parfois jusqu’à la nausée. Deux semaines avant la première, la raison de ce malaise m’apparut clairement : ce qui m’insupportait de plus en plus, ce n’était même pas mon visage, même pas le caractère répétitif et convenu de certaines mimiques standard que j’étais bien obligé d’employer : ce que je ne parvenais plus à supporter, c’était le rire, le rire en lui-même, cette subite et violente distorsion des traits qui déforme la face humaine, qui la dépouille en un instant de toute dignité. Si l’homme rit, s’il est le seul, parmi le règne animal, à exhiber cette atroce déformation faciale, c’est également qu’il est le seul, dépassant l’égoïsme de la nature animale, à avoir atteint le stade infernal et suprême de la cruauté.
Les trois semaines de représentation furent un calvaire permanent : pour la première fois je la connaissais vraiment, cette fameuse, cette atroce tristesse des comiques ; pour la première fois, je comprenais vraiment l’humanité. J’avais démonté les rouages de la machine, et je pouvais les faire fonctionner, à volonté. Chaque soir, avant de monter sur scène, j’avalais une plaquette entière de Xanax. À chaque fois que le public riait (et je pouvais le prévoir à l’avance, je savais doser mes effets, j’étais un professionnel confirmé), j’étais obligé de détourner le regard pour ne pas voir ces gueules, ces centaines de gueules animées de soubresauts, agitées par la haine. »
Et comme « la solitude à deux est l’enfer consenti », quelque deux ans plus tard, et malgré l’entrée radieuse dans leur vie du chien Fox qui les a adoptés avec son « amour inconditionnel », ils se séparent de manière civilisée.
Le terrain est aplani pour l’entrée en scène des Élohimites dans le marasme daniélien, « une secte qui vénérait les Élohim, créatures extraterrestres responsables de la création de l’humanité, dont ils attendaient le retour. (…) ils avaient également vaincu le vieillissement et la mort, et ne demandaient qu’à partager leurs secrets avec les plus méritants d’entre » les Terriens.
« Ah ah, se dit le narrateur ; la voilà, la carotte. »
Daniel, dont la célébrité renforcerait la visibilité de la secte, est adoubé par son chef, un prophète autoproclamé qui se comporte au sein de sa tribu comme un mâle dominant absolu et castrateur.
La secte possède un département de recherche scientifique. Le but : se débarrasser de l’embryogenèse pour « fabriquer directement un être humain adulte à partir des éléments chimiques nécessaires et du schéma fourni par l’ADN », et dont l’essentiel de la personnalité, c’est-à-dire son individualité et sa mémoire, sera reconstitué à partir de son « histoire individuelle ».

La lecture, à ce stade, amorce les deux tiers restants du roman : dans des situations où l’action et le changement, réduits au maximum, s’effilochent dans une névrose existentielle – à part la défection d’une belle jeune fille sensuelle et généreuse pour laquelle notre héros, vieillissant, s’était passionné à mort, et l’assassinat du prophète, qui a entraîné une implication de plus en plus grande de sa part dans la ‘‘promotion’’ de la quête d’immortalité de la secte –, l’auteur développe une profonde et implacable réflexion sur la vie, la vieillesse, la perpétuation restreinte ou l’extinction de l’espèce humaine, l’inanité de l’existence, le détachement, la mort, avant de baisser le rideau, dans une dernière partie à la saisissante beauté métaphorique, narrée en cinémascope noir et blanc bleutés de fugue contemplative et désolée vers l’inconnu, qui aurait pu fortement impressionner Cormac McCarthy avant qu’il écrive La Route.

Dans une interview en novembre 2011 (www.lefigaro.fr), l’auteur parlait de son chien Clément, à qui il était très attaché et qui venait de mourir. Il fait cette comparaison : « Il y a beaucoup de choses que les animaux ne comprennent pas. Pour écrire, il faut être comme ça, dans un état de semi compréhension. C’est un état d’esprit poétique. En étant séparé, on voit les choses de façon un peu étrange. Dans le meilleur des cas, je me sens comme ça, loin de l’humanité. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 28 : lundi 20 au dimanche 26 avril 2015.

 

Extrait-plaisir

« Je n’avais vu jusqu’à présent aucune trace de grands prédateurs, et c’est plutôt en hommage à une ancienne tradition humaine que j’allumais du feu chaque soir, après avoir établi notre campement. Fox retrouvait sans difficulté ses atavismes qui étaient ceux du chien depuis qu’il avait décidé d’accompagner l’homme, voici déjà de nombreux millénaires, avant de reprendre sa place auprès des néo-humains. Un froid léger descendait des sommets, nous étions à près de deux mille mètres d’altitude et Fox contemplait les flammes avant de s’étendre à mes pieds alors que rougeoyaient les braises. Il ne dormirait, je le savais, que d’un œil, prêt à se dresser à la première alerte, à tuer et à mourir s’il le fallait pour protéger son maître, et son foyer. Malgré ma lecture attentive de la narration de Daniel1 je n’avais toujours pas totalement compris ce que les hommes entendaient par l’amour, je n’avais pas saisi l’intégralité des sens multiples, contradictoires qu’ils donnaient à ce terme ; j’avais saisi la brutalité du combat sexuel, l’insoutenable douleur de l’isolement affectif, mais je ne voyais toujours pas ce qui leur avait permis d’espérer qu’ils pourraient, entre ces aspirations contraires, établir une forme de synthèse. À l’issue pourtant de ces quelques semaines de voyage dans les sierras de l’intérieur de l’Espagne, jamais je ne m’étais senti aussi près d’aimer, dans le sens le plus élevé qu’ils donnaient à ce terme ; jamais je n’avais été aussi près de ressentir personnellement « ce que la vie a de meilleur » pour reprendre les mots utilisés par Daniel1 dans son poème terminal, et je comprenais que la nostalgie de ce sentiment ait pu précipiter Marie23 sur les routes, si loin de là, sur l’autre rive de l’Atlantique. J’étais à vrai dire moi-même entraîné sur un chemin tout aussi hypothétique, mais il m’était devenu indifférent d’atteindre ma destination : ce que je voulais au fond c’était continuer à cheminer avec Fox par les prairies et les montagnes, connaître encore les réveils, les bains dans une rivière glacée, les minutes passées à se sécher au soleil, les soirées ensemble autour du feu à la lumière des étoiles. J’étais parvenu à l’innocence, à un état non conflictuel et non relatif, je n’avais plus de plan ni d’objectif, et mon individualité se dissolvait dans la série indéfinie des jours ; j’étais heureux. »

Semaine 26: Mes romans culte : L’autre côté du rêve

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

L’autre côté du rêve, d’Ursula K. Le Guin

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Éditions Presses Pocket, 1984

www.ursulakleguin.com

www.pocket.fr

Couv Le Guin Blog26

« Ce qui arrive est acceptable » Tiua’k Ennbe Ennbe

Un début sibyllin : la houle incessante, les vagues perpétuelles, et une méduse, « la plus vulnérable et la plus insubstantielle » des créatures, portée un temps par la mer, et puis rejetée sur le rivage.
Je suppose que c’est le matin, comme lorsque l’océan de notre sommeil et de nos rêves nous abandonne sur le rivage du réveil.
Et que l’on rouvre les yeux. Encore une fois…

En une douzaine d’années, c’est encore une fois de plus (la troisième) que je relis ce roman d’Ursula K. Le Guin. L’un de mes romans favoris, tous genres confondus.
L’atmosphère que dégage, tout autant que l’intrigue baroque, la narration envoûtante de Le Guin, a cette inconsistance de brouillard, où se diffuse une lueur brumeuse comme celle du rêve.

Prenons l’entrée en récit du personnage principal, après la scène symbolique de la méduse, en introduction : il a les paupières brûlées, le cerveau enflammé, une camisole de béton et d’acier l’immobilise. Cela disparaît et il remarque un pissenlit qui a poussé entre des marches. Quand il fait les deux pas qui séparent son lit pneumatique de la porte de sa chambre cagibi, il se retrouve dans un couloir en pente interminable, avec les W.-C. tout au fond. Et quand le mur du couloir se transforme en plancher, il est alors étendu dans son lit, un visage amical de vieux veille sur lui, d’en haut. À travers un bruit de vagues assourdissant, le jeune homme tente d’expliquer qu’il ne parvient toujours pas à « refermer la porte par laquelle pénètrent ses rêves ». Maintenant, à côté du vieux, se tient un autre personnage, un « médic », un médecin public, avec une seringue. On apprend que le jeune malade a avalé un « sale mélange, barbituriques et Dexedrine », qu’il n’a pas obtenu avec sa propre carte de pharmacie, mais en empruntant celles d’autres personnes. Il devra donc suivre un TTV, un traitement thérapeutique volontaire. Le médic lui demande de lui livrer un seul nom de propriétaire de carte d’emprunt – « c’est juste une formalité » – sinon, il ira en prison. Le jeune homme ne peut pas se livrer à un acte de délation et le vieux, qui est le gardien d’ascenseur, prétend alors qu’il est l’un de ceux qui lui ont prêté sa carte médicale. Le jeune homme est très indisposé, à la fois par son malaise physique et cette affaire de carte : « Je ne peux pas, dit-il, signifiant par là qu’il ne pouvait pas laisser Mannie (le vieux) mentir pour lui, ne pouvait pas l’empêcher de mentir pour lui, ne pouvait pas ne pas s’en faire, ne pouvait pas continuer à vivre ainsi. » Le médecin doit partir pour son boulot – à pied : les transports publics sont en grève – ; il doit traiter des enfants atteints de « Kwashiorkor » dans des familles qui touchent l’allocation de base mais qui ne se nourrissent pas convenablement parce qu’il y a une pénurie de produits alimentaires. L’effet de serre a atteint un maximum, les villes sont hyper-peuplées, la sous-alimentation, le scorbut, le typhus, la mafia, y sévissent, les gros titres des journaux sont terrifiants…

Fin du chapitre 1. En quelque 1 500 mots, Ursula Le Guin happe le lecteur dans une société dystopique, dans un monde uchronique, un monde bizarre, étrange, dérangeant, plongé dans une pénombre de réel et hanté d’un délire d’onirisme halluciné.
Car George Orr, le personnage principal, fait des rêves qui affectent le monde réel.

Dit comme ça, ça a l’air de pas grand-chose, tout au plus d’une assertion saugrenue et en sourdine. On va le présenter autrement : en rêvant, George Orr change les choses. Elles se transforment. Le Guin appelle cela « faire des rêves effectifs » ; ils ne se produisent pas sur commande mais adviennent une fois toutes les dizaines ou centaines de rêves habituels.
Et cela suffit pour chambouler et le réel et la lecture.

J’aime ce roman de science-fiction pour son intelligence. Il est brillant. Ursula Le Guin y déploie une inventivité à la fantaisie cohérente, impressionnante. Mais surtout, il représente la mise en narration des réflexions de l’auteure sur la réalité, l’illusion, les rêves, la connaissance de soi, le mysticisme…

En quelques pages, nous faisons la connaissance d’un personnage doux et placide, conciliant et tempéré, mais déboussolé, qui se démène dans un cauchemar non pas existentiel mais carrément métaphysique.
Il sera pris en charge pour son traitement thérapeutique par le docteur Haber, un psychiatre féru d’onirologie, qui, intéressé par le « cas » de ce patient pas comme les autres, va le prendre sous sa tutelle de manière de plus en plus exclusive.
Dans la clinique, à l’issue de la première séance de rêve contrôlé, la grande photographie murale représentant un mont couvert de neige deviendra celle d’un célèbre étalon de course dans un enclos.
Ce « changement » est survenu parce que le rêve induit sous transe hypnotique et monitoré au moyen d’un amplificateur de rêves, bricolé par le psychiatre, comprenait un cheval qui galope dans un champ. Pour le moment, le médecin n’a pas le moindre souvenir de la photo murale du mont enneigé car il « est » entièrement dans un nouveau présent créé par Orr, et toute sa mémoire a été réagencée pour accepter ce présent comme habituel.

Gagné ! Le récit nous tient. Que diable va-t-il se passer ? Comment de telles prémices extraordinaires vont-elles se développer ?
Que se passera-t-il lorsque le docteur Haber, convaincu de la réalité des rêves effectifs, et mû par un altruisme messianique mégalomaniaque, « suggérera » à son « psychopathe apprivoisé » de rêver un monde sans racisme, ou un monde dont la surpopulation a été jugulée, ou encore un monde où règne une paix globale ?

Le récit est divisé en onze chapitres, chacun portant en exergue une citation sur l’essence de l’être, l’illusion de l’existence…, cinq étant de Tchouang-tseu (4e s. avant notre ère), essentiel penseur chinois du taoïsme, deux de Lao-tseu (6e s. avant notre ère), l’ineffable fondateur chinois du taoïsme, dont Ursula Le Guin est un grand connaisseur, lui ayant consacré quarante ans de sa vie à une traduction de son Tao Te King (Livre de la Voie et de la Vertu), deux de Victor Hugo, une de H. G. Wells et la onzième de Lafcadio Hearn (19e s.), écrivain irlandais qui adoptera le Japon.

Le titre original, The Lathe of Heaven (Avon Books, 1971) qui se traduit  par Le Tour (ou) Les Roues du ciel, provient de Tchouang-tseu : « Laisser la compréhension s’arrêter devant ce qui ne peut pas être compris fait preuve d’une grande élévation. Ceux qui ne le peuvent pas seront broyés dans les roues du ciel » (exergue du chapitre trois du roman de Le Guin), tandis que le titre français du roman traduit provient de la citation de Victor Hugo (tirée de son recueil, Les Contemplations) placée en exergue du chapitre dix : « Il descend, réveillé, l’autre côté du rêve. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 26 : lundi 6 au dimanche 12 avril 2015.

Semaine 25: Héloïse, ouille !, de Jean Teulé

 Héloïse, ouille !, de Jean Teulé

Éditions Julliard, 2015

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Couv Héloïse blog25

Dis, est-ce que tu m’aimeras toujours ?

Abélard… Dont le philosophe et médiéviste, Jean Jolivet, a dit que comme logicien, il était sans égal en son temps. Et le philosophe et historien, Étienne Gilson, dans La Philosophie au Moyen Âge, que c’est l’honneur de tels esprits de renouveler tout ce qu’ils touchent.
Pourtant, Lucien Jerphagnon, le philosophe et grand conteur de l’histoire de la philosophie, souligne que Pierre Abélard (1079-1142) serait sans doute moins connu du grand public, n’était la suite d’aventures qu’il a narrées dans son Histoire de mes calamités, et dont on a retenu une « histoire de coucherie entre un chanoine et une fille de bonne famille, suivie d’un règlement de comptes barbare » : la mutilation des organes sexuels d’Abélard par un trio de canailles payées par l’oncle de la fille, lequel avait lui-même pour ainsi dire introduit le loup dans la bergerie, en demandant à Abélard de devenir le précepteur de la jeune louve…
D’où le « ouille ! » du titre, qui se charge d’une connotation de sordide souffrance à côté de celle, plus sereine bien qu’enfiévrée, de vif plaisir sexuel.

Bref, ce n’est pas pour demander au lecteur de prendre part à son tour à la querelle sur les « universaux », pour ou contre les « réalistes » ou les « nominalistes », que ce roman a été concocté. Mais pour l’inviter à découvrir le versant généralement escamoté de la vie du dialecticien Abélard et de compléter les portraits philosophiquement corrects qui s’attachent surtout au buste, en le révélant en pied, et de préférence au pieu, puisqu’un philosophe, c’est aussi un individu qui possède un sexe.
Telle est l’intention originelle qui a accouché de Héloïse, ouille !, car les historiens qui abordent du bout des orteils la rencontre entre Héloïse et Abélard se contentent généralement de laconiser : « Ils vécurent pendant un an et demi des amours torrides. » Point. Et Jean Teulé a voulu développer, en racontant « une histoire d’amour mythique, mais un vrai ! ». C’est-à-dire en chairs et en râles. Et cela donne un roman suavement et spirituellement obscène. Démonstration :
(6 heures de l’après-midi. Héloïse, dix-sept ans, court dans les rues de l’Île de la Cité vers l’école Notre-Dame, où professe la star philosophique, Pierre Abélard)

« Une foule d’étudiants surgit. C’est un flot de scolares qui vont bramant tels des cerfs prestes et pleins d’éloges :
– Il est le plus grand du monde, le meilleur disputeur de son temps !
– Il est comme une source limpide, imbattable en logique. Ah, l’originalité de sa pensée !
– Il dépouille la philosophie et la théologie de cette rude écorce qui arrête les esprits !
(…)
La jeune fille se prend le jet chaud de leurs phrases au visage.
– Tout ce qu’il dit exprime le jaillissement d’une inspiration neuve, l’aventure d’une méthode hardie, l’ouverture d’un chemin encore non frayé !
À trois écoliers acnéiques (…) la demoiselle à robe rouge sarrasin demande en s’essuyant la figure :
– C’est bien là, l’école Notre-Dame ?
– Si fait.
– Je cherche un maître dont on m’a assuré qu’il enseignait céans, messire…
– Il est là-dedans.
Le dernier coup de l’angélus sonne. La fille franchit la porte d’une salle voûtée où des bottes de paille parallélépipédiques, alignées en rangs d’oignons, font office de bancs. Dans un parfum d’encens et de cire, elle remarque un homme de dos et debout mais plié en deux sur sa chaire couverte de parchemins qu’il range. Elle observe son cul :
– Pierre Abélard ?
Le professeur tourne la tête puis commence à se relever en pivotant vers l’intruse. Il semble avoir presque quarante ans et être particulièrement grand – six pieds sans doute. Une cagoule sur la tête lui couvre aussi les épaules. En longue tunique rose persan avec deux sacoches de cuir – aumônières boursouflées accrochées de chaque côté de sa ceinture –, alors qu’il se redresse, encagoulé, on dirait une bite qui se met à bander au milieu d’une paire de couilles car…
… La jolie fille restée sur le seuil de la porte se trouvant à contre-jour, derrière elle en cette fin d’après-midi d’été, le rire du soleil traverse sa robe. Abélard peut ainsi découvrir la silhouette de splendides jambes entrouvertes et tout en haut entre les cuisses, comme le joli pêle-mêle d’un ballet turc, le contour des poils bouclés d’une toison pubienne bombée. »

Ce récit émaillé de termes, expressions et descriptions propres au Moyen Âge et qui font effet de réalisme, n’est pas couillu tout du long. On y assiste également aux démêlés d’Abélard avec la police idéologique de l’époque, qui considère qu’on peut user de logique mais avec raison, autrement dit sans pousser la raison de la foi dans ses derniers saints retranchements. Entre autres scènes désopilantes, celle du manuscrit de Bède et des reliques du pseudo-saint Denis ou bien l’affaire des « trois dieux », où Bernard risque fort, après ses couilles, de perdre sa langue, face à une assemblée intraitable de prélats et lumières courroucés.
De même, l’on découvre avec un brin d’incrédulité les turpitudes crasses et hircines des moines du monastère de Saint-Gildas-de-Rhuys qui se déversent sur un abbé Abélard dépassé et bientôt menacé, et qui devra s’enfuir pour ne pas trépasser.
Et puis, par ailleurs, on suit Héloïse, devenue nonne – triste ironie du sort, pour elle, orpheline qui a passé son enfance au couvent – puis sœur prieure, puis abbesse qui dispense avec patience ses vertus pédagogiques et gestionnaires aux nonnes du Paraclet, abbaye féminine dont son époux (Abélard, car ils s’étaient mariés en secret avant l’épisode de la castration – et ont eu un garçon, qu’hélas, eux et l’Histoire ont mis au second plan) lui avait cédé la charge.
Et l’on déchiffre leurs lettres enflammées, l’on assiste aux échanges entre les deux amants vieillis, lui la soixantaine, elle la quarantaine. Et puis la mort d’Abélard à 63 ans, ensuite la mort d’Héloïse, oui, aussi à 63 ans.
Et le « miracle d’Abélard » tel que rapporté par les sœurs du Paraclet, qui ont de leurs yeux vu que lorsque le corps d’Héloïse a été déposé sur le squelette d’Abélard – ils avaient fait le serment d’être enterrés ensemble –, les os des bras de l’amant se sont refermés autour de son amour.
Verve truculente, agencement ludique de la fiction et de l’Histoire, ce roman se glissera en toute innocente impunité entre les ouvrages philosophiques de vos rayonnages.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 25 : lundi 30 mars au dimanche 5 avril 2015.

Extrait-plaisir
Abélard, chassé et déchu de sa fonction de précepteur d’Héloïse par l’oncle chanoine qui les a attrapés en pleins ébats amoureux, se tient la nuit sous la fenêtre de son amante malgré le couvre-feu imposé. Ils vont s’échanger des mots d’amour sur une tablette d’argile qu’ils vont faire monter et descendre à l’aide d’une corde…

« À l’aide d’un stylet en os de poulet taillé, il grave la pâte molle d’une question : Ça va ma amour ?, puis fait remonter la tablette dans les airs en tirant la corde qui dessine dorénavant une grande boucle allant de la rue à l’étage.
Héloïse, après avoir cherché longuement (forcément) son propre stylet mais ayant fini par le retrouver, utilise la tête arrondie de l’os de volaille pour lisser l’interrogation et demander à son tour sur la tablette qu’elle fait ensuite redescendre :
Et toi surtout, ma amour ?
Leur séparation révèle un sentiment qui les dépasse. Chacun des deux, par écrit, déplore l’infortune de l’autre plus que la sienne. À tour de rôle, ils labourent la cire, se lâchent bientôt comme lorsqu’ils étaient au creux du même lit. Obscénités éphémères vite griffonnées et sitôt envoyées par un téléphérique d’agaceries sexuelles qui fait tour à tour bander et mouiller.
De mes doigts, je touche ta…, écrit la filleule plus chaude que braise.
Oh, ma ribaude, je te mange la…, répond le récipiendaire.
(…)
Sur la tablette qui fait la navette, s’écrit et s’efface :
Bonne nuit, celle qui fut ma petite scolare excitante. Ton vieux
– Bonne nuit, mon grand troubadour adoré. Ta putain d’amour
– … et ma garce chérie aussi. Signé : Ton saint chaste qui, lui, ira bientôt au paradis alors que toi, beaucoup plus tard, c’est en enfer que tu te feras labourer le mal-joint par de gros vits ! Et ne me réponds pas : « Mh, ouiii !… »
– Non, c’est toi d’abord qui devras venir te masturber sur ma sépulture, obsédé. Tu y projetteras ta semence, pervers ! L’œuvre de Dieu, l’opus Dei, aurais-je dû écrire…
– Ça, c’est sûr que, dans ce cas, les fleurettes de ta pierre tombale vont en prendre des giclées ! Elles ouvriront alors leurs pétales comme les grandes lèvres de ta chatte. J’espère qu’elles auront le même parfum.
– Si c’est toi qui succombes avant moi, je veux être là pour t’enlacer.
– D’accord mais défense d’en profiter pour me glisser une carotte dans le cul.
– Pas une mais la botte entière puisque tu aimes ça, détraqué !
– Je suis bien obligé de subir tes perversités. Je t’ai dans la peau, vicelarde. Il y a des fois, tu me fais honte. Je devrais te châtier sévèrement… puis te sodomiser.
– Encore ?!
– À nos obscénités !
– À notre délire, ma amour ! Qu’on le vive toujours ! Et que dans mille ans, tous les amoureux du monde se le racontent encore ! »