Semaine 7 (An 2): Hôtel Arcadia, de Sunny Singh

Hôtel Arcadia, de Sunny Singh

(traduction de l’anglais par Maïa Bharati)

Galaade Éditions, 2016

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Et in Arcadia ego

Un huis clos cerné de tous les dangers, à l’atmosphère intense et saisissante, émotionnellement touffu, profond, hanté de cris rouge sang et de tragédies en noir et blanc absurde. Cette situation dramatique aux issues fermées se déploie, en progression solitaire furtive et en duo de flashbacks révélateurs, dans les couloirs, les chambres, les escaliers et sur le réseau de caméras de surveillance d’un hôtel de luxe, attaqué par un groupe de terroristes, quelque part en Asie du Sud (quoique l’auteure ne le précise pas, le lecteur est en droit de supposer que le récit principal se déroule en Inde).

Sam est une photoreporter de guerre vivant en Occident, qui reconnaît « être une droguée à l’adrénaline en quête de sa prochaine dose dans une guerre anonyme ». Sa dernière mission, effectuée dans sa patrie, elle l’a acceptée presque à contrecœur car elle n’est pas « de ces journalistes qui enquêtent sur la criminalité, ou la misère, ou même la détresse ordinaire, quotidienne ».
Ce seront un argument commercial de son agent – « Acceptez, Sam, vous n’avez jamais fait de reportage dans votre propre pays. Cela pourrait apporter un intérêt biographique à votre prochaine exposition. Vous savez comment fonctionnent les médias » – et des souvenirs d’enfance et de « chair d’or sombre » de mangue juteuse et poisseuse qui auront raison de ses réticences.

Maintenant, Sam dort de son sommeil habituellement perturbé, dans son lit douillet de l’hôtel Arcadia, lorsque des coups de feu et une sonnerie stridente de téléphone la réveillent. La réception de l’hôtel lui intime l’ordre de ne pas sortir de sa chambre. Aussitôt après cet appel saugrenu, quelqu’un tente violemment d’ouvrir sa porte, et le couloir résonne de cris et de rafales automatiques…
Les morts de ses reportages de guerre ont-ils suivi Sam jusqu’à ce havre de la civilisation du confort matériel, cette délicieuse Arcadie où elle est venue faire escale et se débarbouiller l’âme avec du bon whisky, après l’achèvement de sa dernière mission ?

L’alarme téléphonique, c’est Abhi qui l’a sonnée. Au déclenchement de l’attaque, il se trouvait à la réception en prévision de l’arrivée d’une délégation internationale. Maintenant, il se terre sous le comptoir, contre le corps ensanglanté d’une jeune réceptionniste morte. Pourquoi n’est-il pas resté dans son bureau privé, à l’écart de cette folie furieuse, où « il aurait assisté à tout ce chaos depuis les écrans de sécurité » ? Abhi a vécu trop longtemps en s’imaginant être un imposteur, un traître, puisqu’il ne s’alignait pas sur les normes spartiates de son père et son frère, tous deux des militaires, et que son cœur ne battait pas la chamade au contact des filles. Voilà des années qu’il a rompu le contact avec son frère aîné, Samar. Pourtant, ce frère, toujours présent dans son surmoi, est venu le guider dans ce moment crucial ; ils sont adolescents, ils s’adonnent à des jeux de guerre, et Samar, le futur guerrier, inculque à son frérot les manœuvres qu’il a apprises en observant les soldats du camp militaire voisin, et lui dit comment échapper aux terroristes. Abhi est le directeur de l’hôtel, un roi qui règne sur un domaine feutré et capiteux, hors d’atteinte de la rupture familiale et des restrictions morales. Pourquoi la folie quotidienne l’a-t-elle suivi jusque dans son havre ?

Même si j’ai écrit plus haut deux fois l’adverbe de temps « maintenant », en fait, le récit démarre soixante-sept heures avant. La presque totalité du roman évolue donc progressivement dans un passé récent, en une narration en compte à rebours, jusqu’à ce « maintenant » (le dernier chapitre), un présent décisif pour les deux protagonistes, Sam et Abhi, quant à la direction future de leurs vies respectives.
De l’attaque et de l’occupation de l’hôtel par le commando terroriste, on n’en saura presque rien de manière directe ou vu de l’extérieur. Rien que les images du poste de télé de la chambre de Sam, les tweets laconiques sur son ordinateur et son téléphone portables, les images fixes et en plongée transmises par les caméras de surveillance dans le bureau d’Abhi, et les quelques infos sur la riposte officielle que donnent à ce dernier par téléphone le chef de la police et un colonel des services de sécurité.

D’emblée, le lecteur est plongé dans un huis clos massif de vingt étages, aux longs couloirs de papier peint ivoire et d’épaisse moquette lie-de-vin qui suintent l’angoisse et la peur, troués de dizaines de chambres violées où gisent des corps sans vie contre des meubles en acajou. L’immersion dans ce huis clos oppressant est dédoublée : une vision partielle, organique, qui découvre lentement et progressivement l’état des lieux et une vision d’ensemble, mécanique et discontinue, fragmentée en dizaines d’écrans scintillants. D’un côté, ou à un niveau, Abhi, observant le dédale au travers de sa banque d’écrans ; à un autre niveau, Sam explorant et s’infiltrant dans ce dédale derrière le viseur de sa caméra.

Commence alors un va-et-vient entre deux points de vue, deux fils narratifs, qui démarre en chassé croisé le temps de briser la glace, d’éclaircir les malentendus, et se transforme en un échange intense avec une communication d’infos vitales pour la survie et un partage d’expériences affectives.
Instinctivement, chacun des deux ‘‘complices’’ saisira que l’autre porte en lui un « sombre abîme semblable au sien qui n’attend qu’un seul petit faux pas, un instant de perte de contrôle pour les aspirer dans ses profondeurs ».

Je ne saurais trop dire combien je trouve admirable l’écriture de Sunny Singh. On perçoit à l’œuvre une réelle intelligence dans l’élaboration de cette structure générale doublée en champ-contrechamp et traversée de remontées temporelles dans le vécu intime des deux personnages principaux.
Cette situation extrême dans laquelle l’auteure a placé ses personnages, aiguise d’une part une tension de toutes les facultés de l’être pour assurer sa survie, et d’une autre favorise l’introspection et la réminiscence.
Et ainsi se dévoileront, en parallèle, et au fur et à mesure du déroulement des situations chargées de suspense qui confèrent à ce roman sa qualité de ‘‘thriller’’, les différentes expériences qui ont modelé la personnalité de chacun des deux personnages et son rapport au monde.

Je donne comme exemple de cette subtile interpénétration du passé et du présent, de l’expérience immédiate et de sa mise en perspective avec les données du vécu et la hiérarchisation personnelle des valeurs, la prenante séquence où Sam explore le bar panoramique du toit, nommé Le Refuge.
Après une longue reptation sous haute tension, Sam débouche dans le bar saccagé où sont affalées des victimes, où « elle se serait peut-être trouvée, en train de siroter son single malt allongé d’un peu d’eau tiède, solitaire, comme à son habitude, à une table de coin, dos au mur (…), scrutant l’assistance en quête de quelqu’un, le premier venu digne de confiance, pour lui tenir compagnie jusque tard dans la nuit ». Si elle ne l’a pas fait, et qu’elle dormait, à moitié ivre, dans son lit lorsque les terroristes ont ouvert le feu, c’est parce que « après une mission, elle évite ce genre de bars fréquentés par des gens séduisants, bavards, chics avec leurs vêtements de marque, leurs cocons de richesse tenant à distance les horreurs qu’elle photographie ». Son genre de bar est un peu plus miteux, à « l’odeur latente, indéfinissable, mélange de vomi et de sueur, de peur et de traumatismes », des « repaires d’expatriés, de journalistes (…), d’humanitaires et de diplomates de zones de conflits, tous drogués à l’adrénaline, accros à l’horreur ». Mais, ayant vite été lassée « d’entendre répéter les mêmes histoires par ses collègues, vantant leur héroïsme et leur courage, comme si quelques lampées de whisky d’importation suffisaient à muer les mensonges en vérité », Sam a compris au fil du temps « qu’elle n’appartiendrait jamais à aucun groupe ». Elle s’est mise alors à travailler seule, mettant au point son propre réseau de contacts. Et ses virées aux bars, les nuits qui suivent une mission, quand elle « sait par expérience qu’elle va se réveiller avec l’odeur tenace de formol dans les narines, que les cauchemars vont se bousculer dans sa tête et l’ébranler », elle les fait seule, une bouteille de scotch devant elle, à l’affût d’un complice pour la nuit. Pourtant « ce n’est pas le sexe que cherche Sam (…), elle veut le réconfort, la chaleur d’un autre corps pour effacer les horreurs dont elle a été témoin ». Maintenant, œil collé au viseur de sa caméra, elle prend des photos, « absorbée par la composition, la texture, la lumière, sans cesser de guetter le moindre mouvement suspect », retirée en elle-même, dos voûté, cou rentré, comme si elle pouvait « se retrancher entièrement derrière son appareil, se résorber dans la tache indéfinissable de l’écran, au point de disparaître totalement ». Pendant ce temps, Abhi ne cesse de suivre sur son écran de surveillance cette « folle qui flirte avec le danger » et qui évolue en cet instant dans cet endroit qu’il considère « comme son sanctuaire personnel », avec « la ville étincelant à ses pieds » qui lui sourit parce qu’il a réussi à concrétiser ses rêves d’indépendance et qu’il « s’est forgé une vie privée ». Sam, elle, « zigzague, progressant en lignes diagonales entre les tables disposées sur toute la largeur de la pièce, sans cesser d’actionner son appareil. (…) Elle tourne sans hâte, d’un pas ferme, autour de ses cibles, avec une sorte de tendresse lorsqu’elle prend ses photos ». Abhi observe « comment Sam couvre la pièce entière, un cadavre après l’autre (…), il admire la précision, les pauses prudentes, la démarche mesurée mais alerte ». Et son cœur se serre progressivement ; Sam emprunte le même tracé que lui lorsqu’il inspecte les lieux avant l’ouverture, et qu’il « vérifie méticuleusement une table après l’autre dans l’espace central, l’éclat de chaque lampe polie, la rondeur des coussins de velours sur les canapés des alcôves. Il traverse le bar de la même manière, ses yeux balayent l’espace de droite à gauche, ses pas tracent des diagonales, d’abord dans un sens, puis l’autre ». Ce Refuge est le sien, « trop de souvenirs heureux y sont liés », c’est là qu’il aime à se retrouver avec son amant, Dieter, qui aurait dû être là au moment de l’attaque. Abhi n’en sait rien. Et cette main qui dépasse du bord d’une table, là où Sam est en train de composer un cliché, est-ce la main de… ? « Il tente d’ignorer la crampe de son estomac, prétend qu’il est le jouet de son imagination. » Il ferme les yeux.

Et c’est ainsi que tout au long de ce roman remarquable, le lecteur a droit à des scènes d’un réalisme prenant – sons, images, sensations, mouvements, émotions. Je ne sais pas où Sunny Singh est allée dénicher tous ces détails qui ‘‘font vrai’’ (notamment, les descriptions expressives relatives à l’état d’esprit d’un photographe de guerre, à ses préparatifs, son matériel, ses tics, ses préférences), s’ils sont le fruit de ses recherches livresques ou de terrain, ou de son imagination alimentée par son bagage culturel et son intuition.

L’attrait particulier d’Hôtel Arcadia se révèle une fois lu. Reprenez-le à n’importe quel passage – ‘‘Le premier cliché d’un garçon nu sur un sol de boue, près d’un « soldat particulièrement gracieux dont la machette s’élevait et retombait avec l’élégance d’un danseur classique »’’, ‘‘La nuit passée auprès du médecin canadien et de sa bouteille de slivovitz, dans les Balkans’’, ‘‘Le regard triste et triomphant d’une mère décidée à s’échapper de l’horreur avec ses enfants’’, ‘‘Le Boucher, et ses tatouages, un pour chaque mort’’, ‘‘Le garçonnet de la chambre 1104 qui a de la chance : même si Sam a peu d’expérience avec les enfants,  elle connaît les chiens’’, ‘‘La lettre que personne ne délivrera’’, ‘‘La perle blanche du petit Abhi, au fin fond de l’étang, au pied des montagnes’’, etc. – et vous serez scotchés à nouveau. Pas un seul paragraphe, pas une seule phrase, qui ne délivre une image, une émotion, une information, pertinente et substantielle. Aucune fausse note.

Moi, j’en ressors avec imprimé dans mon esprit ce fort et singulier portrait de femme photographe, qui expose de grandes photos noir et blanc de morts sublimés dans une lumière funèbre pour crier au monde le froid mortel de son cœur, qui se retranche obsessionnellement derrière et dans le viseur de son appareil captant la mort dans des visages et quelque chose d’autre, d’indéfinissable, et qui s’est forgée comme règle impérative de ne jamais établir de contact avec les ‘‘sujets’’ de ses photographies de peur de… plein de choses pas claires, comme attachement, déchirure… enfouies dans son subconscient, qu’elle inonde à chaque fin de mission avec des cascades d’alcool précieux.

Et puis, il y a cette si sobre et juste, et glaciale fin ouverte, irradiant sombrement plein de possibilités !
Quel talent non conformiste, cette Sunny Singh !
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 7 (An 2) : semaine du lundi 15 au dimanche 21 février 2016.

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Semaine 29: Check-point, de Jean-Christophe Rufin

Check-point, de Jean-Christophe Rufin

Éditions Gallimard, 2015

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Le dilemme de l’humanitaire

Excellent ! Ce roman est réussi, à tout point. Finement parachevé. Une lente cuisson qui a harmonisé tous les ingrédients pour aboutir à un plat aux saveurs et arômes subtilement prenants.

Thématique principale : la « cause humanitaire » et ses « militants » – les « humanitaires » comme on les appelle –, et la profonde difficulté de se cantonner dans une attitude de neutralité bienveillante.
Décor : la lande et la montagne de la Bosnie-Herzégovine dans l’ex-Yougoslavie, en 1995. Une association caritative lyonnaise a expédié un convoi de deux vieux camions transportant des vivres, des vêtements et des médicaments, destinés à cinq cents réfugiés qui se terrent dans l’usine thermique de la ville de Kakanj, en Bosnie centrale.
Personnages : Lionel, le jeune chef de mission, faux dur et fumeur journalier de joints, dont les prétentions seront dépassées par les événements ; Max, un jeune militaire de carrière, ex-Casque bleu en Bosnie, taciturne et énigmatique ; Alex, un jeune métis sociable, appelé du contingent de la Forpronu et compagnon d’armes de Marc ; Vauthier, le plus âgé du groupe (la quarantaine), petits yeux scrutateurs et comportement dissimulateur et vindicatif, et Maud, la benjamine (21 ans), une tanagra blonde aux yeux bleus, réservée et énergique, qui s’habille mochement pour que les mâles lui fichent la paix.
Figurants : des miliciens serbes, musulmans ou croates, des caïds de guerre de diverses factions, des Casques bleus, des volontaires du HCR, et des civils apeurés et avilis…

De cabines de camions en tentes de bivouac, et de check-point en check-point, tous improvisés et lugubres, roulant à travers un paysage hivernal gris noir, boueux, déchiqueté, enneigé, brillant de sang éclaboussé, ce roman bourlingueur (ici, équivalent de « road-novel ») emmène le lecteur à un rythme intense, moins cadencé par l’action au sens convenu du terme que par l’introspection, les conflits interrelationnels et une intrigue qui dévoile progressivement ses points de tension et de rupture, dans une randonnée psychologiquement et physiquement exténuante pour les cinq protagonistes « engagés » au service des victimes de la guerre.

Car la cargaison de ce convoi comprend également quelques caisses banalisées, dont le contenu détonne radicalement avec les objets habituels du catalogue de l’aide humanitaire.
Et, de surcroît, elles ont été déposées parmi les autres caisses à l’insu de trois des cinq membres du groupe. Et, des deux personnes au courant du chargement, seule l’une d’elles en connaît réellement la vraie nature.

Au fil du périple et des épreuves, Maud, « vierge par orgueil, par défi », finit par tomber amoureuse de Marc, dont la dureté des manières, la violence contenue, et surtout les tatouages agressifs des bras, le lui avaient rendu antipathique de prime abord.
Les circonstances les pousseront à fausser compagnie aux trois autres et à se diriger à bord du camion contenant la cargaison illicite vers une destination et pour un but qui n’étaient pas prévus au programme de l’association caritative.

À partir de là, changement de cap diamétral du récit : le convoi humanitaire bascule, devenant une chasse à l’homme où, pour des raisons d’ordre politique mais aussi de vengeance personnelle, des « humanitaires » se lancent aux trousses d’autres « humanitaires ».
Le dénouement coïncidera avec le changement des rapports de force sur le terrain, entraîné par l’entrée de l’Otan dans la guerre en Bosnie.

La problématique que J.-C. Rufin nous propose, et qui se reflète dans le récit par le comportement et le questionnement individuels des membres de l’association sur leur rôle et ses limites ainsi que sur la possibilité d’enfreindre ou non ceux-ci selon chaque situation humanitaire expérimentée sur le terrain, est, présentée quelque peu prosaïquement, la suivante : Donner des armes ou pas à ceux qui, au sein des populations agressées, assiégées, harcelées, sont déterminés à assumer leur propre défense ?
L’auteur avait déjà exposé ce dilemme dans son essai, Le Piège humanitaire (éd. Jean-Claude Lattès, 1986), en se demandant si l’on devrait « renoncer à protéger par tous les moyens internationalement disponibles les populations civiles » parce que, d’abord, l’aide ne ferait que prolonger la guerre dont elles sont victimes, et que, ensuite, toute protection « contribuerait à les exposer militairement », et enfin, qu’il s’agit aussi en n’intervenant pas de « donner une leçon aux gouvernements » qui ont contribué à générer le conflit.

Dans ce roman, Rufin répond clairement qu’il faut intervenir, qu’il faut donner des armes. Mais cette prise de position se traduit dans Check-point par des initiatives individuelles, comme si l’auteur suggérait que l’on pouvait et devait court-circuiter (à la manière d’un Rambo) le politique, sa hiérarchie, ses ordres, et ses raisons supra-humaines, et suivre notre cœur et notre conscience quand ils ne peuvent plus rester les bras croisés face à l’iniquité (nonobstant – ceci dit entre parenthèses – les dérives tragiques ou les manipulations en sous-main par le politique).
Bien évidemment, ceci est mon interprétation, laquelle ne prétendrait pas faire dire à l’auteur de Check-point ce qu’il n’aurait pas dit.

Par contre, ce qu’il dit, il l’exprime avec cette suavité particulière à ses descriptions nuancées, donnant la part belle au regard, mais où vient de temps en temps se faire entendre un son, qui en jaillit alors avec plus de résonance, et à ses dialogues sobres, où aucun mot n’est prononcé de plus que ceux dictés par les nécessités de la psychologie et de l’information.

En guise de conclusion, je vous laisse avec ces extraits choisis :
– Le camion roule dans la zone musulmane de la Bosnie. Marc et Maud gardent le silence. La jeune femme scrute le paysage :
« Malheureusement, il était défiguré par les constructions. Depuis deux semaines maintenant qu’ils avaient quitté l’Italie, le décor était tristement semblable. La nature pouvait être belle, dans les endroits où elle était intacte. Mais tout ce qu’avaient bâti les humains semblait marqué du sceau de la laideur. Jour après jour, c’était le même spectacle accablant : maisons en briques ou en parpaings, couvertes du même toit à quatre pentes, sempiternels check-points construits comme des taudis, trognes de brutes, variations infinies sur le thème toujours identique de la méfiance et de la saleté.
(…)
Marc jeta un coup d’œil vers elle et sourit.
– Tu trouves le temps long ?
– Non, ça va.
– Tu veux conduire ?
– Tout à l’heure.
– C’est ça qui est terrible dans ce pays. Il est moche.
Elle le regarda avec étonnement. Avait-il deviné ses pensées ou partageaient-ils les mêmes ?
– Ça doit être mieux l’été ?
– À peine. De toute façon, dans ces montagnes, le paysage est toujours triste.
Ils traversaient un village. Le bas des murs était taché par la boue grise et des charrettes à foin piquaient du nez dans les cours.
– Ici, la seule chose qui mette un peu de couleur dans le paysage, c’est le sang.
Maud scruta le visage de Marc avec effarement. Il était impassible et ne souriait pas. Comment pouvait-on dire une phrase pareille ? Et quel sens devait-elle lui donner ? Est-ce qu’il disait cela pour le déplorer ou était-ce là ce qui l’attirait dans ce pays ?
Le sang… Un temps, elle avait pensé devenir médecin et c’est l’idée du sang qui l’en avait dissuadée. Le sang lui faisait horreur. Et pourtant, n’était-ce pas le spectacle de l’horreur qu’elle aussi était venue chercher ? N’était-ce pas le sang qu’ils avaient tous en commun : les militaires, les victimes, les humanitaires ? Elle était profondément troublée. »

– « Lionel se moquait pas mal de savoir comment vivaient les gens qu’ils allaient secourir. La seule chose qui lui importait, comme aux autres, ceux qui travaillaient au siège devant leur ordinateur, c’était d’avoir trouvé des “bénéficiaires”. Grâce à eux, l’association allait pouvoir recevoir l’argent de l’Union européenne et la machine caritative continuerait de tourner. »

– « L’humanitaire, pour elle, c’était le docteur Schweitzer, saint Vincent de Paul, Raoul Follereau, des victimes implorantes et des gens courageux et désintéressés qui venaient les secourir. Elle se doutait bien que ces grands ancêtres avaient disparu et que leurs héritiers ne leur arrivaient pas à la cheville. »

– « Je n’ai jamais voulu croire en un dieu. Pourtant, j’avais l’embarras du choix. Ma mère était musulmane, mon père protestant, et, à l’école, on nous emmenait à la messe catholique. Un dieu, pour y croire, il faut qu’il soit universel. Tous ceux qu’on nous proposait étaient des dieux limités qui n’étendaient pas leur influence au-delà de leurs fidèles. La seule chose qu’ils avaient tous en commun, c’était le mal. C’est la seule croyance universelle. »

– « Et elle était là, blessée, trahie, naufragée. Elle hurla. Le long cri qu’elle poussa, d’abord très aigu puis mourant dans les graves, la soulagea. Elle recommença mais ce n’était déjà plus naturel. Elle avait repris conscience d’elle-même. La volonté lui revenait, sinon la force. Elle ne se laisserait pas faire.
Peu après, Marc réapparut. Ce n’était d’abord qu’une ombre dans l’ombre blanche de la neige qui tourbillonnait. »

– « Ils avaient dépassé la limite des forêts et devant eux le paysage ondulait à perte de vue. Il descendait en pente douce jusqu’à une vallée invisible puis, tout à coup, butait contre la barrière lointaine des montagnes enneigées.
– C’est même pour ça que j’ai quitté l’armée.
– Parce que tu ne supportais pas les massacres ?
– Parce que je ne supportais pas qu’on assiste à ça sans rien faire.
Elle était étonnée. Pas un instant, elle n’avait pensé qu’il y avait quelque chose à faire pour empêcher l’horreur. Tout au plus pouvait-on tenter ensuite de secourir les victimes. La pensée humanitaire la conditionnait plus qu’elle ne l’aurait cru. Marc lui révélait une autre possibilité, à laquelle elle s’interdisait jusque-là de penser.
– Et qu’est-ce que tu voudrais faire ?
Il s’anima.
– Tu les as vus ? Tu as vu les gars de l’ONU, avec leurs mitraillettes et leurs blindés, à ramasser les cadavres, à jouer les nurses ou les fossoyeurs ? J’ai fait ça un moment, moi aussi. Et puis, j’en ai eu assez.
(…)
Elle aimait l’idée qu’à un moment, les choses prennent une direction, un sens. Qu’il ait tort ou qu’il ait raison, Marc choisissait un camp. Il rejetait l’impuissance et la résignation. C’est la seule chose qu’elle retenait de ses paroles. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 29 : lundi 18 au dimanche 24 mai 2015.

Semaine 4: Pas pleurer, de Lydie Salvayre

Pas pleurer, de Lydie Salvayre

Éditions du Seuil, 2014

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Il ne faut pas plus d’une douzaine de pages à Lydie Salvayre pour que l’écran mental du lecteur s’anime de chants libertaires et de slogans enflammés, brandis à bout de poings tordant le cou à l’oppression, et qu’il se mette à vibrer, à gondoler puis à flotter, et à claquer, gonflé comme une voile de bateau ivre prenant le large au vent de ce merveilleux concept de “liberté”.
La narration libère et suscite des sons et des images à la manière d’un documentaire à la voix plurielle. Ici, sont convoqués le vécu et les réflexions de trois personnages-témoins : Montserrat (Montse), la mère de la narratrice, l’écrivain Georges Bernanos et la narratrice, qui a recueilli leurs témoignages et qui les a agencés dans un montage en alternance.

Cette “narratrice”, la contemporaine la plus proche de notre sensibilité de Terriens du 21e siècle, a mis « en sûreté dans ces lignes puisque les livres sont faits, aussi, pour cela » une portion de l’inénarrable flot de l’Histoire, un seul été de 1936, dans une Espagne en guerre civile. Sa mère avait quinze ans dans « un village perdu de la haute Catalogne où, depuis des siècles, de gros propriétaires terriens maintiennent des familles comme la sienne dans la plus grande pauvreté ». Au même moment, à Palma de Majorque, Bernanos s’indigne devant les atroces exactions commises par les franquistes – égalées par celles des républicains – et refuse de museler sa conscience, même s’il doit payer son cri de conscience (il en témoignera dans un écrit pamphlétaire, Les Grands cimetières sous la lune) par un statut d’ostracisé au sein des partis français et espagnols de droite, dont il commencera à se détacher, lui, le monarchiste catholique.
L’incipit du roman ne mâche pas ses mots ni ses images, parlant d’emblée des autorités religieuses qui « se contentent d’organiser des processions d’actions de grâce » ou qui « au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit, désignent aux justiciers d’une main vénérable où luit l’anneau pastoral, la poitrine des mauvais pauvres », c’est-à-dire des pauvres qui « ouvrent leur gueule » alors que toute l’Europe catholique ferme la sienne.
La mère est maintenant âgée de quatre-vingt-dix ans et elle raconte à sa fille le bouleversement radieux et ténébreux de cet été-là ; la fille l’écoute, émue, et pour mieux situer le vécu de sa mère dans un cadre plus large, elle entreprend de lire en même temps le récit douloureux et accusateur de Bernanos.

Montse se raconte. Son visage tout ridé s’illumine. Et la fille rapporte les images, les émotions, le bruit et la fureur, et parfois, la mère prend les rênes de la narration pour un bout de phrase ou plusieurs.
Lydie Salvayre opte pour une narration généralisée, diffuse, non hiérarchisée dans la distribution des personnages, qui reflète indirectement leurs propos et leurs pensées, qui informe et explique certains cadres et circonstances historiques – tout en conservant un ton romanesque et en adoptant la concision elliptique.
Ce type d’organisation du récit – en allers retours d’une situation (Montse, Josep, son frère révolté, Diego, son amant et époux pragmatique) à l’autre (les déambulations terrifiantes de Bernanos, les mises au point sur la guerre d’Espagne), et en passant d’un ton (lyrique, dramatique) à l’autre (référentiel, polémique) – peut tempérer l’enthousiasme du lecteur, qui préfère vibrer en écoutant Montse parler de sa renaissance, de son amour passionné et éphémère pour un poète français prénommé André (qu’elle ne reverra plus et qu’elle fantasmera en André Malraux), puis l’écouter passer le relais de la narration à Josep, enivré de révolution et qui cite les slogans et les idées qu’il a lus dans les journaux Tierra y Libertad ou Solidaridad Obrera, et ensuite découvrir si l’animosité entre Josep et Diego, attisée par leurs différends politiques, va déraper vers la tragédie, ou encore découvrir comment Montse va s’acclimater à l’environnement familial de son époux et réagir en compagnie de ces riches exploiteurs qu’elle exècre…

La syntaxe de Salvayre est souvent libertaire, son lexique ouvert parfois à tous les vents du dialectisme (catalan, languedocien, “franpagnol”) mais sa progression thématique reste cohérente, inscrivant le parcours de ses personnages, leur petite histoire, dans le cyclone, le maelström de la grande histoire, ce monstre qui engloutit ses rejetons.

Le jeune Josep étouffe dans l’enclos soumis du village, il veut faire l’amour et monter sur les barricades, et Montse, pleine de mots nouveaux – « despotisme », « traître capitaliste », « cause prolétarienne »… – et qui a appris « le sens de CNT, FAI, POUM, PSUC, on dirait du Gainsbourg », va accompagner dans sa fugue révolutionnaire ce frère plus âgé qu’elle de trois ans.
L’allégresse de la liberté recouvrée et de l’espoir réanimé se reflète dans l’esprit et les sens de l’adolescente : pour la première fois de sa vie, elle met les pieds dans un palace (réquisitionné), pour la première fois de sa vie, elle « avale une copita de Anis del Mono », pour la première fois de sa vie, elle entend des langues étrangères, découvre que « la vie a du goût », ah ! « quel plaisir de l’âme », « je suis soûle » ; bref, l’éblouissement.
L’« été de splendeur », « cet été de splendeur totale comme eût dit Pasolini » aura, plus tard, son pendant inverse et inévitable dans la compromission de Montse avec la sécurité d’une vie rangée aux côtés de Diego, l’opposé de Josep. Et ce dernier, lui, n’aura pas le temps ni la malchance de survivre pour se voir momifié dans le palmarès de l’existence assenée et assumée.

Une rage s’exhale de l’écriture de Lydie Salvayre, fille d’un couple de républicains espagnols exilés, une colère terrible qui crache des mots et des phrases (« Facha est un mot qui, prononcé avec le tcheu espagnol, se lance comme un crachat »), néanmoins avec l’implacable compassion de celui qui, au lieu de lapider l’esprit adultère, reconnaît que nous, esprits trop humains, n’avons pas encore acquis ni traduit génétiquement la possibilité de nous émanciper sans nous enferrer ni enferrer autrui.

À la lecture de Pas pleurer, le lecteur s’attachera aussi à suivre de l’âme le frêle esquif de Bernanos, qui surnage sur les flots démontés de la démence, déployant le pavillon de l’esprit qui observe, souffre, témoigne et transcende.
Pour que tout ça ne recommence pas.
Oui, tout reste à faire. Mais faut pas pleurer, semble dire Lydie Salvayre.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 4 : lundi 27 octobre au dimanche 2 novembre 2014.

Semaine 3: Les Désorientés, d’Amin Maalouf

Les Désorientés, d’Amin Maalouf

Éditions Grasset & Fasquelle, 2012 (mars 2014 pour l’édition de poche)

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Couv Maalouf Semaine 3

Après un quart de siècle d’exil “volontaire”, Adam revoit son pays natal, le Liban. Cette reprise de contact, sans cesse reportée pour des raisons et des prétextes divers, va le plonger dans un univers de réminiscences, celui de sa vie antérieure.
Lui, qui n’avait plus remis les pieds au Liban, à cause de la guerre et de ses éboulements charriant la compromission et la déception, se verra contraint de remettre en question certaines de ses prises de position et de recomposer avec une mémoire retrouvée et revisitée.
S’il effectue ce voyage de retour, c’est pour se rendre au chevet d’agonie d’un « ancien ami », Mourad, qui le lui a demandé. Mais celui-ci mourra avant qu’Adam ait pu le revoir. Et ce sera à l’instigation de Tania, la veuve de Mourad, qu’il entreprendra de rassembler les amis de leur « bande » de jeunesse dispersée aux quatre coins du monde et de la vie. Car, dans ses derniers jours, Mourad avait dit à Tania : « Comme la vie aurait été belle si nous avions continué à nous retrouver ici, sur la terrasse, avec tous nos amis, comme au temps de l’université ! Si rien n’avait changé ! »
Adam se charge donc d’organiser cette « convention d’amis ». Il le fera d’autant volontiers qu’il a aussi ressenti l’impérieuse « envie de raconter l’histoire de ses amis, de sa jeunesse, de ce que les temps présents ont fait d’eux ».
Mais, lui demande avec scepticisme l’une de ces personnes qui avaient 20 ans dans les années 1970, au vu du bilan de leurs illusions et de leurs égarements, pourra-t-il réunir les amis d’autrefois « comme si rien ne s’était passé depuis un quart de siècle » ?

Ce roman imprégné de nostalgie et de désillusion intégrée dans le cours irréversible du temps m’a fait penser à un duo pour piano et violoncelle. La narration se module à deux voix : celle d’un narrateur externe très observateur mais pas omniscient ; et celle du narrateur-personnage, pivot du récit, témoin et rapporteur privilégié de son déroulement. À la première voix correspond le violoncelle qui rythme la mesure, accompagne en second plan, assume les transitions mélodiques, et à la seconde, le piano volubile, expressif, nuancé, tour à tour ou en même temps grave et enjoué, solennel et léger, évocateur et explicite.
Car Adam, le personnage pivot qui nous est présenté au début du roman par ce narrateur observateur, ne peut réfléchir qu’en écrivant, il a « en quelque sorte les neurones au bout des doigts ». Et c’est peut-être grâce à son épais carnet à couverture souple toujours à portée de main et à son ordinateur portable qui loge dans son cartable d’enseignant, que nous devons cette chronique d’un temps révolu qui ressurgit dans le présent des âmes qu’il interpelle.
Le récit accompagne au plus près les modulations de l’âme du narrateur, un être à la sensibilité raffinée, dont l’éthique est celle d’un témoin qui se pétrit d’impartialité et qui fait passer sa subjectivité au crible d’une objectivité empathique.

Amin Maalouf est un penseur. Ses romans nous livrent en filigrane l’architectonique de sa pensée, humaniste, universaliste, ouverte aux fluctuations du devenir, riche des nuances et des enseignements apportés par l’histoire, la philosophie et l’introspection.
Dans « Les Désorientés », on suit l’esprit de l’auteur comme on suivrait un vénérable penseur marchant d’un pas lent et placide et parlant lentement mais profondément dans les couloirs en arcade d’une abbaye, où il s’est reclus pour son œuvre.
Et parfois, sans qu’un changement de ton ou de rythme nous ait prévenus, abruptement, il nous charme ou nous remue par une réaction, une situation, une émotion – souvent présentées dans une phrase simple –, qui nous font rire ou pleurer et auxquelles il nous avait préparés par une progression subtile.

La voix d’Amin Maalouf est fraternelle, et celle d’Adam, son personnage, qui n’est pas un ectoplasme autobiographique de l’auteur mais plutôt un reflet de sa personnalité et de son expérience personnelle qui se complète avec des miroitements de reflets de chacun des autres personnages, est mélancolique, sceptique, mais tout autant amicale.
Adam, qui déclare : « Je porte dans mon nom l’humanité naissante, mais j’appartiens à une humanité qui s’éteint », et qui s’enthousiasme pour le projet de « convention des amis de jeunesse », reprend contact avec chacun de ces derniers – qui à l’étranger, qui au Liban, – pour obtenir leur participation et coordonner une date de réunion qui soit convenable à tous. Cela devrait se passer sur cette même terrasse où ils se réunissaient, il y a vingt-cinq ans, et où ils se réuniraient comme « si rien n’avait changé ».
Adam correspond par courriel avec Naïm (journaliste, il réside au Brésil) et avec Albert (futurologue, il habite aux États-Unis) ; il retrouve Ramez (chef d’entreprise domicilié en Jordanie), revoit Sémiramis, « la châtelaine » (hôtelière dans la montagne libanaise), chez qui il logera et avec qui il aura une relation des plus philosophiquement amoureuse, et déniche Ramzi (ex-associé de Ramez, devenu frère Basile), qui s’est retiré dans un monastère du Liban Nord, plus proche du ciel que de la terre ; il prend contact avec Nidal (idéologue intégriste vivant au Liban), le frère de Bilal, l’ami mort jeune qui rêvait de devenir écrivain et qui considérait qu’être Dieu est un sacrément « beau métier », et renoue avec Tania, l’épouse de Mourad, qui lui en veut d’avoir abandonné et renié et son ami et son pays en guerre.

Dans ce retour au pays de sa jeunesse, confronté aux souvenirs et à leur réincarnation au temps présent, Adam va se rendre compte qu’il ne redécouvre pas le pays autant qu’il « y cherche seulement les traces de sa jeunesse », ce qui lui était « déjà familier », les « vestiges », les « survivances ». Il fait ce constat paradoxalement désillusionné : « Tout ce qui est nouveau m’apparaît comme une intrusion malheureuse dans mon rêve, comme une insulte à ma mémoire et comme une agression. »

Au fil de sa progression, ce roman soulève tout un nuage de questionnement sur l’improbable tâche de se construire un havre de certitude, de permanence, de cohérence au sein de l’incommensurable imprévisibilité de l’existence.
Le lecteur se voit contraint, s’il n’est pas adepte de l’évitement philosophique, de répondre à certaines questions :
– Quand un homme a réalisé de grandes choses, belles et utiles, et qu’il se remet un jour en question, pourrait-on répondre à ses « angoisses existentielles par un catalogue de réalisations » ?
– « Si des dirigeants se sont indûment approprié la fortune de leur nation, et qu’ils t’en donnent une partie pour que tu leur construises leurs palais, est-ce que tu n’es pas en train de t’associer à une entreprise de pillage ? Si tu construis une prison où des innocents seront internés, et où certains d’entre eux mourront sous la torture, est-ce que tu n’es pas en train d’enfreindre l’interdiction de tuer ? »
– « Peut-on être à la fois farouchement nationaliste et résolument universaliste ? »
– « La question n’est pas de savoir ce que toi tu aurais fait si tu étais resté. La question est de savoir ce que serait devenu ce pays si tout le monde était parti, comme toi. Nous aurions tous gardé les mains propres, mais à Paris, à Montréal, à Stockholm ou à San Francisco. »

Désorientés, on l’est tous, à un degré ou l’autre.
Nous avons perdu le sens de l’orientation en groupe, collectivement, peut-être parce que chacun de nous, égaré, l’a perdu individuellement.
Mais, désorientés, nous avons surtout perdu le sens de l’Orient. Et notre « voyage en Orient », euphorique, onirique, halluciné, comme l’a raconté Hermann Hesse, s’est achevé dans la débandade et la débâcle des âmes devenues incrédules, méfiantes et aigries. Le narrateur des Désorientés l’avoue : « Nous étions l’ébauche de l’avenir, mais l’avenir sera resté à l’état d’ébauche. Chacun de nous allait se laisser reconduire, sous bonne garde, dans l’enclos de sa foi obligée. Nous nous proclamions voltairiens, camusiens, sartriens, nietzschéens ou surréalistes, nous sommes redevenus chrétiens, musulmans ou juifs, suivant des dénominations précises, un martyrologe abondant, et les pieuses détestations qui vont avec. »
Peut-être, qu’« à long terme », comme le dit Amin Maalouf lorsqu’il se glisse derrière son ombre portée qu’est Adam, « tous les fils d’Adam et d’Eve sont des enfants perdus ».
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 3 : lundi 20 au dimanche 26 octobre 2014.