Semaine 43: Mes romans culte : En attendant l’année dernière

 

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

En attendant l’année dernière, de Philip K. Dick

(traduit de l’américain par Michel Deutsch)

Éditions OPTA, 1968

Le Livre de Poche, 1977

Excellent site sur le monde de Philip K. Dick

Site du libraire diffuseur

Couv Dick blog43

D’une drogue chronagogique pour sauver la Terre, trouver sa place dans l’existence et ne pas laisser tomber sa femme

Dans un futur dickien post-20e siècle (en 2055, plus exactement) – « Tout le monde se concentrait sur cette absurdité, cette bouffonnerie collective qu’était la guerre. (…) La déraison imprégnait l’air même que l’on respirait » –, la planète Terre s’est minablement immiscée dans une guerre millénaire entre deux races extraterrestres : les Reegs de Proxima du Centaure, des créatures coléoptéroïdes à six membres, communiquant avec leurs antennes, et les Lilistariens d’Alpha du Centaure, des sortes de fourmis d’1m80 à quatre bras, auxquels s’est malencontreusement allié (et aliéné) Molinari.
Gino Molinari, secrétaire général de l’Onu et chef suprême du gouvernement mondial et des forces armées terriennes, un dictateur hypocondriaque qui assume, avec une souffrance psychosomatique stoïcienne, ses actes et ses responsabilités envers la communauté terrienne.

Dans ce sombre cadre global, tous les vastes complexes industriels participent à l’effort de guerre, particulièrement la FCT (compagnie des Fourrures et Colorants de Tijuana), qui s’implique surtout dans la survie thérapeutique de Molinari et au sein de laquelle travaillent le docteur Éric Sweetscent et son épouse Kathy.
Entre Éric et Kathy, c’est l’antarctique conjugal, la « haine légalisée ». Éric est conscient d’avoir commis l’erreur d’épouser, après un premier divorce, une femme qui lui est « économiquement, intellectuellement et même… (même !) érotiquement supérieure » et qui le blâme pour son manque d’ambition et son piètre empressement à la satisfaire sexuellement. Malgré cet enfer privé quotidien, si Éric ne divorce pas, c’est parce qu’il sait qu’il ira choisir, encore une fois, le même genre de femme. Chirurgien spécialiste de la « grefforg », il est chargé de maintenir en vie son patron âgé de 130 ans, le vieux Virgil Ackerman, sybarite et priapique PDG de la FCT, à qui il a déjà greffé 25 organes artificiels en dix ans. Kathy, elle, est l’ingénieuse « pourvoyeuse en antiquités », sur laquelle Ackerman compte addictivement pour alimenter son hobby mégalo de reconstitution laborieuse du Washington de son enfance, Wash-35, sa « bébéville » située sur la planète Mars.

Un jour, un chauffeur de taxi qui vit dans un sinistre quartier mexicain et qui dope ses revenus grâce à plein d’activités annexes, réunit dans son « conapt » (terme dickien emblématique) quatre personnes adeptes d’évasions psychédéliques, dont Kathy (« …nue jusqu’à la taille, à l’exception de la pointe des seins, qu’elle avait enduite d’une matière vivante et sensible, d’origine martienne ») et Marm Hastings, fortuné auteur spécialiste du taoïsme, pour goûter au JJ-180, un nouveau hallucinogène inexpérimenté, la première drogue « chronagogique » qui perturbe la perception du temps et de l’espace.
Entre-temps, Éric vient de débarquer sur Mars, soi-disant pour une conférence mais surtout l’occasion pour Virgil Ackerman de se balader dans sa bébéville peuplée de simulacres robotiques et de se farcir (et farcir sa cour) pour la énième fois Les Anges de l’enfer avec Jean Harlow au Uptown Theater.
Mais… surprise massue pour le docteur Éric ! Le vrai but du voyage à Mars est de le réunir avec un illustre patient : le chef suprême de la civilisation planétaire unifiée, Gino Molinari, qui l’attend, allongé, les yeux dans le vide, et la « braguette déboutonnée ».
Entre Molinari et Éric, une compréhension s’instaure : les deux, chacun à son échelle, connaissent une « souffrance intolérable » et partagent la même conception du suicide. Éric est nommé médecin personnel du chef suprême.
Pour Éric, cette promotion à la fois sociale et économique, en l’éloignant de Tijuana, donc de Kathy, puisqu’il sera stationné à Cheyenne où se trouve la Maison-Blanche, pourrait contribuer à atténuer le conflit névrotique qui consume son couple. Cependant, son épouse accueille la nouvelle de manière très négative et l’accuse de chercher à la plaquer maintenant qu’il a « réussi ». Pour preuve, il ne la « prend » pas malgré « sa robe ouverte sur ses longues jambes lisses ». Elle lui lance qu’il lui « paiera cette désertion » et qu’elle continuera à consommer cette nouvelle drogue – elle lui a raconté la soirée JJ-180 – malgré le risque d’accoutumance et ses terribles effets sur le psychisme.

Maintenant qu’Éric s’aventure à tâtons dans son nouvel environnement à Cheyenne, où, en consultant le dossier médical de son patient, il découvre que celui-ci « avait souffert à un moment ou l’autre de son existence de toutes les maladies graves qu’on connaissait » mais qu’il s’était guéri sans médication ni greffes, Kathy se rend compte au réveil qu’elle est désormais seule dans la maison. Pas tout à fait… Deux membres de la police secrète lilistarienne se sont introduits chez elle. Ils lui apprennent que son sort est entre leurs mains, après qu’elle a absorbé ce JJ-180 dont l’effet d’accoutumance est immédiat, et que si elle veut continuer à vivre et être approvisionnée en drogue, elle doit « travailler » pour eux…

À ce stade, le lecteur, qui n’en est qu’au tiers du roman mais est irrémédiablement conquis et époustouflé par l’atmosphère insolite du récit, la densité des scènes et la complexité des relations interpersonnages, devine qu’il va bientôt être happé dans un tourbillon d’événements, de situations et de rebondissements extraordinaires à l’instar du personnage principal, Éric Sweetscent.
Infiltration dans les coulisses des machinations politiques intergalactiques, exploration de la psychologie d’individus entraînés dans l’accomplissement d’un destin hors norme, auscultation de relations conflictuelles au sein du couple ou du clan familial, incursion dans des translations temporelles à donner le vertige à n’importe quel moi bien né, En attendant l’année dernière, qui fut mon premier contact avec le Philip Dick romancier, il y a plus de quarante ans, après avoir fréquenté le Philip Dick nouvelliste dans les publications mensuelles de Galaxie (voir photo), est un kaléidoscope foisonnant de simulacres, de doubles temporels, d’états modifiés et altérés de conscience, d’extraterrestres intégrés et fondus dans le paysage humain, de télépathes, de taxis et d’insignifiants objets dotés d’intelligence artificielle, de femmes à forte personnalité et d’hommes incertains en quête de consistance, thèmes chers à cet auteur visionnaire extralucide.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 43 : rattrapage de la semaine du lundi 12 au dimanche 18 octobre 2015.

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Extrait

« Elle avait trouvé un taxi et était installée à l’intérieur du véhicule qui filait en direction de Cheyenne quand la drogue commença de faire effet.
L’expérience était déconcertante. Kathy se demanda si elle pouvait en déduire un indice permettant de comprendre le mode d’action réel du JJ-180. Elle avait l’impression que c’était d’une importance capitale et elle mobilisa toute son énergie mentale pour tenter d’analyser le phénomène. C’était à la fois simple et chargé de signification.
L’entaille qu’elle avait au doigt avait disparu.
(…)
– Regarde ma main, ordonna-t-elle au taxi. Distingues-tu une blessure ? Croiras-tu que je me suis profondément coupé le doigt, il y a à peine une demi-heure ?
– Non, mademoiselle, répondit le véhicule qui survolait l’étendue plate du désert de l’Arizona. Vous ne semblez pas vous être blessée.
Je comprends maintenant comment agit cette drogue, pourquoi elle donne l’impression que choses et gens sont immatériels. Il n’y a là rien de magique et ce n’est pas un simple hallucinogène : cette coupure est vraiment partie – ce n’est pas une illusion ! M’en souviendrai-je plus tard ? Peut-être que le JJ-180 me fera tout oublier. Dans un instant, quand la drogue aura accentué son emprise dissolvante.
– As-tu de quoi écrire ? demanda-t-elle.
– Voilà, mademoiselle.
Un bloc auquel était fixé un stylet jaillit d’une fente.
Avec le plus grand soin, Kathy écrivit : ‘‘Le JJ-180 m’a ramenée à une époque antérieure à la blessure.’’
– Quel jour sommes-nous ?
– Le 18 mai, mademoiselle.
Elle essaya de se rappeler si c’était bien la bonne date mais son cerveau était comme engourdi. Le processus de désagrégation mentale s’amorçait-il déjà ? Elle avait eu raison de noter cette phrase. Mais l’avait-elle notée ?
Le bloc était sur ses genoux.
Elle lut : ‘‘Le JJ-180 m’a ramenée…’’
C’était tout. Le reste de la phrase n’était qu’un gribouillage informe et tourmenté.
Pourtant, elle était certaine de l’avoir écrite jusqu’au bout.
Mais qu’avait-elle écrit au juste ? Elle n’arrivait pas à se le rappeler.
Comme par réflexe, elle examina sa main. Mais qu’est-ce que sa main avait à voir là-dedans ?
– Que t’ai-je demandé, il y a un instant ? fit-elle précipitamment car elle sentait s’estomper son moi.
– La date d’aujourd’hui.
– Et avant ?
– Vous avez réclamé de quoi écrire, mademoiselle.
– Et avant ?
Elle eut le sentiment que le taxi hésitait. Mais c’était peut-être son imagination qui lui jouait des tours.
– Avant, vous n’avez rien demandé, mademoiselle ?
– Je ne t’ai pas posé de questions à propos… de ma main ?
Cette fois, c’était indéniable : les circuits du véhicule accusèrent un net décalage.
– Non, mademoiselle, grinça enfin le taxi.
– Merci.
Kathy se laissa aller contre le dossier de son siège, se frotta le front et réfléchit. Le taxi s’embrouille, lui aussi. Ce n’est donc pas un phénomène purement subjectif. Il y a effectivement eu un court-circuit dans le temps qui m’affecte et affecte aussi ce qui m’entoure. Comme ce lecteur qui maintenant lit cette dernière phrase sur 52 Romans par an ! »

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Semaine 30: Mes romans culte : Le Maître du Haut Château

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

Le Maître du Haut Château, de Philip K. Dick

(traduit de l’américain par Jacques Parsons)

Éditions OPTA-Club du livre d’anticipation, 1970

(Mes exemplaires du LMDHC sont le volume n°567-Collection 40e anniversaire, éd. J’ai Lu, 1998

et le recueil Substance rêve (regroupant six romans de Dick), Éditions France Loisirs, 2000.)

www.dickien.fr

http://www.philipkdickfans.com

http://fr.wikipedia.org/wiki/Éditions_OPTA

www.antoineonline.com

Couv Dick blog30

« Les choses sont rarement ce qu’elles semblent être »

Dans ce roman de science-fiction où l’évolution de l’Histoire suit un autre cours que celui que nous connaissons, l’Axe nippo-nazi ayant vaincu les Alliés lors de la Seconde Guerre mondiale, le récit uchronique, ou – pour le dire plus clairement – le récit d’Histoire alternative, se dédouble d’un mini-récit dans le récit : des extraits (que lisent quelques personnages) de La Sauterelle pèse lourd – roman écrit par un certain Hawthorne Abendsen, que l’on dit vivre retranché dans une forteresse, le Haut Château – une fiction dans laquelle ce sont les Alliés qui auraient remporté la victoire (sans coller à 100% à la réalité historique que nous connaissons).
La Sauterelle pèse lourd (titre tiré de L’Ecclésiaste, 12:7 : « [au temps où] la sauterelle devient pesante ») a été mis à l’index dans toute l’étendue colonisée par le Reich (l’Europe, la Russie, l’Inde, l’Afrique et la partie est du continent américain) tandis que dans le Pacifique ou Empire japonais (la partie ouest du continent américain, la Chine et les autres États du Pacifique) l’ouvrage, débonnairement toléré (vu sa critique virulente du nazisme et du Führer), est en vente dans les librairies.

Cela a l’air clair, voire stimulant, comme structure : deux lignes narratives en parallèle.
Seulement, quand le lecteur constate (ou ressent confusément) que la ligne narrative principale semble, elle, non pas se dédoubler, mais se subdiviser en d’autres lignes qui ne sont pas autant distinctes de la première qu’elles ne paraissent en suinter, en transpirer implicitement, alors ce qui avait l’air clair devient ambigu, et le lecteur continue d’avancer (il ne pourrait agir autrement : lorsque les pages hypnotiques de ce roman vous capturent, elles ne vous lâchent plus), secrètement inquiet et perplexe, le long de cette structure étrange qui oscille entre texture onirique, métaphysique, et ossature expressionniste ascétique.

Car, en outre, un autre ouvrage teinte de sa poésie hermétique le récit de Dick : le Yi King ou Livre des transformations, nommé également l’Oracle, un texte divinatoire vieux d’environ deux millénaires et demi (P. K. Dick fait remonter sa genèse à cinq mille ans ; voir l’extrait), que certains personnages du roman « consultent », « interrogent » – à l’aide de tiges d’achillée ou de pièces de monnaie – pour décider quelle attitude adopter avant d’affronter une situation donnée, ou deviner les affinités ou dysharmonies possibles avec telle ou telle personne, etc.
Pour la petite histoire, qui, ici, est singulièrement significative, cet ouvrage aux 64 hexagrammes sibyllins a occupé la fonction de Muse-éditrice de l’auteur, qui le sollicitait lors de la rédaction pour déterminer les articulations importantes de son récit.

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Diagramme du Yi King offert au philosophe et mathématicien Leibniz, en 1701

Le Maître du Haut Château démarre en 1962, quinze ans après la capitulation des Alliés, en 1947. Après la Lune, Mars vient d’être atteinte par les Allemands, et après l’éradication des Juifs et des Bohémiens, l’Afrique est devenue le laboratoire géant de l’application de la solution finale version Noirs… Le chancelier Bormann est aux portes de la mort et, quelque part, le Malade (Adolf Hitler) finit ses jours dans un sanatorium et la décrépitude d’une syphilis cérébrale.
Goebbels succèdera à Bormann…
L’aiguillage sur une autre voie de l’Histoire a été déclenché par l’assassinat du président américain, Roosevelt, en 1933, par l’anarchiste Zangara, dont l’attentat a réussi, contrairement à sa tentative ratée dans notre ligne du réel. Le président qui lui succède pratiquera une politique isolationniste. Les États-Unis ne se mobiliseront donc pas pour l’effort de guerre et, par conséquent, ne développeront pas leurs capacités militaires défensives et offensives.

L’action se situe majoritairement dans la Californie (San Francisco), avec une escapade finale vers le Colorado (Denver et Cheyenne), où réside l’auteur de La Sauterelle pèse lourd.
Du sextette de personnages principaux, émergent la figure complexe et attachante de Tagomi, chef de la Commission commerciale japonaise pour la côte du Pacifique, dont le sens poussé de l’éthique le conduira de la déréliction à la découverte de sa « vérité intérieure », et celle de Juliana, une jeune femme divorcée, dont la fascination pour le roman d’Abendsen la poussera à rencontrer son auteur puis à le mettre en garde contre un attentat probable.
Les quatre autres sont non moins importants, et ma tentative de mettre en relief les deux précédents ne diminue en rien la densité de leur présence ni le fait que les « destins » des six personnages soient en corrélation, sans pour autant qu’ils se connaissent tous les uns les autres.
Ainsi, que ce soit Childan, propriétaire de l’American Artistic Handcrafts, un spécialiste des objets de la culture et du folklore américains d’avant guerre très prisés par l’élite japonaise, partagé entre le désir de plaire à ses influents clients et celui de se relever de son humiliation de colonisé, ou Frink, l’ex de Juliana, un manufacturier talentueux qui s’est fait refaire le nez et cache son origine juive, qui trouvera un apaisement dans la création de bijoux uniques, ou Baynes, officiellement un industriel suédois venu de l’Europe Festung (Citadelle) signer un contrat avec Tagomi, officieusement un officier allemand de l’Abwehr, le service de contre-espionnage militaire, chargé de révéler à un vieux général japonais un plan d’attaque nucléaire contre l’archipel nippon, fomenté par certaines factions dirigeantes du Reich, ou que ce soit encore l’inquiétant et trouble Joe, le mouton noir de service, en apparence chauffeur de camions d’origine italienne, en réalité blond Aryen en service commandé d’assassinat, qui poussera malgré lui Juliana hors de tous ses retranchements, tous ces personnages se détachent puissamment, dans ce roman riche de considérations philosophiques, sociologiques et géopolitiques, où Philip K. Dick fait preuve d’un talent extrême de peintre de la psyché individuelle.

On ne saurait « résumer » Le Maître du Haut Château comme on ne saurait interpréter un rêve intense dont nous aurions conservé un souvenir vivide, et dont la compréhension serait beaucoup plus de l’ordre de l’intuition et de l’explicitation synthétique, dans ce sens que l’appréhension du tout ne passe pas forcément par l’élucidation analytique des parties, ou alors qu’elle n’en dépend pas directement.
D’autant plus que le récit n’est pas du genre « clos » mais qu’il est « ouvert », avec une fin abrupte à l’horizon nébuleux, dans les profondeurs brumeuses duquel on croit percevoir cette « vraie » réalité que nous a suggérée l’auteur avec son saupoudrage d’indices insinuant que c’est plutôt la fiction uchronique dépeinte dans La Sauterelle… qui est, en réalité, le « réel ». Et que c’est ce « réel » que les personnages clés doivent choisir parmi tant d’autres, dans ce qui ne serait plus alors qu’une juxtaposition (ou une interpénétration) d’univers possibles (ici, au nombre de deux) en attente d’actualisation.

Après s’être échappé par cette fin ouverte, en gardant vivaces dans sa mémoire d’intenses moments, dont cinq culminent : la confrontation armée entre Tagomi et des tueurs de la police secrète nazie, la sourde confrontation mentale entre Childan et un client, le raffiné Kasoura, ayant pour enjeu l’asservissement ou l’émancipation du premier, la psychotique et sanglante confrontation entre Juliana et Joe, ce faux amant dont le double jeu s’est dévoilé, la dépersonnalisation passagère de Tagomi et son incursion dans un univers où ce sont les Japonais qui baissent la tête, l’étrange entrevue avec le maître du soi-disant Haut Château, où quelque chose d’essentiel semble être formulé sans l’être vraiment, le lecteur reprend pied dans sa propre ligne temporelle, mais en se demandant : « Et si… ? »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 30 : lundi 25 au dimanche 31 mai 2015.

Extrait plaisir

« Une nouvelle question, alors. En se concentrant, il dit tout haut :
– Reverrai-je jamais Juliana ?
C’était sa femme. Ou plutôt son ex-femme. Juliana avait divorcé un an auparavant et il ne l’avait pas vue depuis des mois ; en réalité, il ne savait même pas où elle habitait. Elle avait évidemment quitté San Francisco. Peut-être même les E.A.P. Leurs amis communs n’avaient pas entendu parler d’elle, ou bien ne voulaient pas le lui dire.
Il était absorbé dans la manipulation des baguettes, les yeux fixés sur les chiffres. Combien de fois avait-il interrogé l’Oracle sur Juliana, posé une question ou une autre à son sujet ? Et l’hexagramme se formait, par le hasard, par le jeu des baguettes végétales. Au hasard, mais avec des racines plongeant dans la conjoncture présente, sa vie étant liée à la vie de tous les autres êtres et aux particules gravitant dans l’univers. L’hexagramme figurait nécessairement, par son tracé de lignes brisées ou non, la situation. Lui, Juliana, la fabrique de Gough Street, l’autorité des missions commerciales, l’exploration des planètes, le milliard de choses entassées en Afrique, qui n’étaient même plus des cadavres, mais des matières premières chimiques, les aspirations des milliers de créatures vivant autour de lui dans les cabanes à lapins de San Francisco, les déments de Berlin avec leurs visages impassibles et leurs plans de maniaques – tout cela lié à ce choix d’une baguette ayant pour objet de trouver un précepte de sagesse convenant à la situation dans un livre dont la rédaction avait été commencée trois mille ans avant Jésus-Christ. L’œuvre des sages de la Chine échelonnée sur une période de cinq mille ans, épluchée, perfectionnée, une magnifique cosmologie – et une science – codifiée avant même qu’on ait appris en Europe à faire des divisions complexes.
L’hexagramme – le cœur lui manquait – Quarante-quatre. Keou. Venir à la rencontre. Son jugement qui tempère. La jeune fille est puissante. On ne doit pas épouser une telle jeune fille. De nouveau, une corrélation s’était établie avec Juliana.
Eh bien, oui, se dit-il en se recouchant. Elle n’était pas faite pour moi. Je le sais. Je n’ai pas demandé cela. Pourquoi l’Oracle a-t-il besoin de me le rappeler ? Une malchance de l’avoir rencontrée et de l’avoir aimée… de l’aimer. Juliana… la plus belle femme qu’il ait jamais pu épouser. »

Semaine 28: Mes romans culte : La Possibilité d’une île

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

La Possibilité d’une île, de Michel Houellebecq

Éditions Fayard, 2005

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Couv Possibilté blog28

« Je me sens comme ça, loin de l’humanité »

 C’est à l’âge de 17 ans que fut révélée à Daniel1 sa « vocation de bouffon ».
Initiée par un premier sketch présenté aux autres membres d’un club de vacances, qui lui a obtenu un vif succès ainsi que la perte de sa virginité, le soir même, comme conséquence de ce succès primal, elle fera de lui, dès ses débuts professionnels de one man show comique, un « observateur acéré de la réalité contemporaine ».
Cette définition le fera sourire puisque, selon lui, il n’y a plus grand-chose à observer et qu’en gros, la réalité se résume au clivage entre riches et pauvres avec comme passerelle possible et fragile le fameux ascenseur social, et, sur le plan sexuel, à deux camps : ceux qui inspirent le désir et les autres.
Cynique, caustique et méchant, on le considère pourtant comme un humaniste : « Voici, pour situer, une des plaisanteries qui émaillaient mes spectacles :
‘‘Tu sais comment on appelle le gras qu’y a autour du vagin ?
– Non.
– La femme.’’
Chose étrange, j’arrivais à placer ce genre de trucs sans cesser d’avoir de bonnes critiques dans Elle et dans Télérama ; il est vrai que l’arrivée des comiques beurs avait revalidé les dérapages machistes, et que je dérapais concrètement avec grâce : lâchage de carres, reprise, tout dans le contrôle. Finalement, le plus grand bénéfice du métier d’humoriste, et plus généralement de l’attitude humoristique dans la vie, c’est de pouvoir se comporter comme un salaud en toute impunité, et même de pouvoir grassement rentabiliser son abjection, en succès sexuels comme en numéraire, le tout avec l’approbation générale.
Mon humanisme supposé reposait en réalité sur des bases bien minces : une vague saillie sur les buralistes, une allusion aux cadavres des clandestins nègres rejetés sur les côtes espagnoles avaient suffi à me valoir une réputation d’homme de gauche et de défenseur des droits de l’homme. Homme de gauche, moi ? J’avais occasionnellement pu introduire dans mes sketches quelques altermondialistes, vaguement jeunes, sans leur donner de rôle immédiatement antipathique ; j’avais occasionnellement pu céder à une certaine démagogie : j’étais, je le répète, un bon professionnel. (…) Quant aux droits de l’homme, bien évidemment, je n’en avais rien à foutre ; c’est à peine si je parvenais à m’intéresser aux droits de ma queue.»

Dans sa résidence autonome léguée par Daniel1, son prédécesseur bimillénaire, et enceinte d’une barrière électrifiée pour la protéger des quelques meutes de sauvages errant dans la plaine désertique, le néo-humain Daniel24 vit avec son chien Fox – ce dispensateur d’« amour inconditionnel », ce chien de la lignée des Daniel sans cesse recloné – dans l’attente de la venue de son propre successeur, Daniel25, qui sera fabriqué par « transfert moléculaire direct » à l’instant de sa mort. Et surtout, il maintient « la présence, afin de rendre possible l’avènement des Futurs », cette supra-espèce qui succédera aux néo-humains.
Vivant dans une absolue solitude, se nourrissant d’eau et de sels minéraux, son contact avec l’extérieur – des successeurs d’autres lignées, hommes et femmes – s’établit via un réseau intranet planétaire. Dans une « apathie languide », son temps est en grande partie consacré à l’étude du « récit de vie » de Daniel1, enrichi de son propre commentaire et des notes laissées par les Daniel successifs. Ce récit de vie, cette exégèse autobiographique, complète le processus du transfert moléculaire direct en servant à intégrer dans le corps physique du successeur la personnalité du prédécesseur. Puisque celle-ci, d’après la première loi de Pierce, est identifiée à la mémoire – laquelle nous permet, par exemple, de récupérer notre identité à chacun de nos réveils.
Le Grand Assèchement des océans, dû à un dérèglement astronomique et climatologique qui n’a pas été déterminé, du moins dans sa « cause efficiente » (probablement une modification de l’axe de rotation de la planète principalement, sans oublier les guerres nucléaires), a progressivement réduit la population de la Terre à environ un demi-million d’êtres. Et dans la région où se trouve la résidence de Daniel24, les falaises plongent vertigineusement dans un abîme de trois mille mètres, dévoilé par la disparition de la mer.
Les néo-humains, pour qui « la bonté, la compassion, la fidélité, l’altruisme » sont « comme des mystères impénétrables », cultivent une forme d’apathie, d’ataraxie, qui doit les démarquer et les différencier à terme de l’espèce humaine, dans le but de favoriser la venue des Futurs.

Retour au 21e siècle… Un jour, Daniel (le premier), divorcé depuis près de dix ans, rencontre Isabelle, rédactrice en chef de Lolita, un magazine pour jeunes filles que cependant des femmes de trente ans achètent, mues par une « fascination pure pour une jeunesse sans limites », « un journal de merde », dit Isabelle, qui essaie de façonner « une humanité factice, frivole, qui ne sera plus jamais accessible au sérieux ni à l’humour, qui vivra jusqu’à sa mort dans une quête de plus en plus désespérée du fun et du sexe ; une génération de kids définitifs ».
Le prétexte de la rencontre est une interview pour laquelle la rédactrice en chef s’est elle-même déplacée. Entre les deux, ça part au premier regard ; ils comprennent aussitôt qu’ils auront une longue histoire.
Daniel, à l’époque, avait amassé six millions d’euros mais, contrairement à un personnage balzacien, il n’avait pas acheté d’appartement somptueux qu’il aurait rempli d’objets d’art ni ne s’était ruiné pour une danseuse. Il se contentait d’un trois pièces banal et des joies de la consommation au sein de la perfection mobile d’un centre commercial contemporain fonctionnant à plein régime. Sa vie sexuelle était traversée des filles qui venaient à ses spectacles.
Trois ans plus tard, Daniel achète une résidence secondaire en Andalousie, celle qu’occuperont ses successeurs néo-humains ; Isabelle et lui se marient ; il a 42 ans, elle, 40. Elle subit le choc de la quarantaine, se sent de plus en plus incapable de maintenir dans son travail une certaine ambiance de conflit, de compétition narcissique et encaisse mal de voir débarquer chaque mois de nouvelles pétasses toujours plus jeunes, toujours plus sexy et arrogantes. Daniel, lui, voit ses spectacles hautement controversés élever son statut professionnel et social trois crans plus haut. Et pourtant… « Je travaillais alors mes sketches avec une petite caméra vidéo fixée sur un trépied et reliée à un moniteur sur lequel je pouvais contrôler en temps réel mes intonations, mes mimiques, mes gestes. J’avais toujours eu un principe simple : si j’éclatais de rire à un moment donné, c’est que ce moment avait de bonnes chances de faire rire, également, le public. Peu à peu, en visionnant les cassettes, je constatai que j’étais gagné par un malaise de plus en plus vif, allant parfois jusqu’à la nausée. Deux semaines avant la première, la raison de ce malaise m’apparut clairement : ce qui m’insupportait de plus en plus, ce n’était même pas mon visage, même pas le caractère répétitif et convenu de certaines mimiques standard que j’étais bien obligé d’employer : ce que je ne parvenais plus à supporter, c’était le rire, le rire en lui-même, cette subite et violente distorsion des traits qui déforme la face humaine, qui la dépouille en un instant de toute dignité. Si l’homme rit, s’il est le seul, parmi le règne animal, à exhiber cette atroce déformation faciale, c’est également qu’il est le seul, dépassant l’égoïsme de la nature animale, à avoir atteint le stade infernal et suprême de la cruauté.
Les trois semaines de représentation furent un calvaire permanent : pour la première fois je la connaissais vraiment, cette fameuse, cette atroce tristesse des comiques ; pour la première fois, je comprenais vraiment l’humanité. J’avais démonté les rouages de la machine, et je pouvais les faire fonctionner, à volonté. Chaque soir, avant de monter sur scène, j’avalais une plaquette entière de Xanax. À chaque fois que le public riait (et je pouvais le prévoir à l’avance, je savais doser mes effets, j’étais un professionnel confirmé), j’étais obligé de détourner le regard pour ne pas voir ces gueules, ces centaines de gueules animées de soubresauts, agitées par la haine. »
Et comme « la solitude à deux est l’enfer consenti », quelque deux ans plus tard, et malgré l’entrée radieuse dans leur vie du chien Fox qui les a adoptés avec son « amour inconditionnel », ils se séparent de manière civilisée.
Le terrain est aplani pour l’entrée en scène des Élohimites dans le marasme daniélien, « une secte qui vénérait les Élohim, créatures extraterrestres responsables de la création de l’humanité, dont ils attendaient le retour. (…) ils avaient également vaincu le vieillissement et la mort, et ne demandaient qu’à partager leurs secrets avec les plus méritants d’entre » les Terriens.
« Ah ah, se dit le narrateur ; la voilà, la carotte. »
Daniel, dont la célébrité renforcerait la visibilité de la secte, est adoubé par son chef, un prophète autoproclamé qui se comporte au sein de sa tribu comme un mâle dominant absolu et castrateur.
La secte possède un département de recherche scientifique. Le but : se débarrasser de l’embryogenèse pour « fabriquer directement un être humain adulte à partir des éléments chimiques nécessaires et du schéma fourni par l’ADN », et dont l’essentiel de la personnalité, c’est-à-dire son individualité et sa mémoire, sera reconstitué à partir de son « histoire individuelle ».

La lecture, à ce stade, amorce les deux tiers restants du roman : dans des situations où l’action et le changement, réduits au maximum, s’effilochent dans une névrose existentielle – à part la défection d’une belle jeune fille sensuelle et généreuse pour laquelle notre héros, vieillissant, s’était passionné à mort, et l’assassinat du prophète, qui a entraîné une implication de plus en plus grande de sa part dans la ‘‘promotion’’ de la quête d’immortalité de la secte –, l’auteur développe une profonde et implacable réflexion sur la vie, la vieillesse, la perpétuation restreinte ou l’extinction de l’espèce humaine, l’inanité de l’existence, le détachement, la mort, avant de baisser le rideau, dans une dernière partie à la saisissante beauté métaphorique, narrée en cinémascope noir et blanc bleutés de fugue contemplative et désolée vers l’inconnu, qui aurait pu fortement impressionner Cormac McCarthy avant qu’il écrive La Route.

Dans une interview en novembre 2011 (www.lefigaro.fr), l’auteur parlait de son chien Clément, à qui il était très attaché et qui venait de mourir. Il fait cette comparaison : « Il y a beaucoup de choses que les animaux ne comprennent pas. Pour écrire, il faut être comme ça, dans un état de semi compréhension. C’est un état d’esprit poétique. En étant séparé, on voit les choses de façon un peu étrange. Dans le meilleur des cas, je me sens comme ça, loin de l’humanité. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 28 : lundi 20 au dimanche 26 avril 2015.

 

Extrait-plaisir

« Je n’avais vu jusqu’à présent aucune trace de grands prédateurs, et c’est plutôt en hommage à une ancienne tradition humaine que j’allumais du feu chaque soir, après avoir établi notre campement. Fox retrouvait sans difficulté ses atavismes qui étaient ceux du chien depuis qu’il avait décidé d’accompagner l’homme, voici déjà de nombreux millénaires, avant de reprendre sa place auprès des néo-humains. Un froid léger descendait des sommets, nous étions à près de deux mille mètres d’altitude et Fox contemplait les flammes avant de s’étendre à mes pieds alors que rougeoyaient les braises. Il ne dormirait, je le savais, que d’un œil, prêt à se dresser à la première alerte, à tuer et à mourir s’il le fallait pour protéger son maître, et son foyer. Malgré ma lecture attentive de la narration de Daniel1 je n’avais toujours pas totalement compris ce que les hommes entendaient par l’amour, je n’avais pas saisi l’intégralité des sens multiples, contradictoires qu’ils donnaient à ce terme ; j’avais saisi la brutalité du combat sexuel, l’insoutenable douleur de l’isolement affectif, mais je ne voyais toujours pas ce qui leur avait permis d’espérer qu’ils pourraient, entre ces aspirations contraires, établir une forme de synthèse. À l’issue pourtant de ces quelques semaines de voyage dans les sierras de l’intérieur de l’Espagne, jamais je ne m’étais senti aussi près d’aimer, dans le sens le plus élevé qu’ils donnaient à ce terme ; jamais je n’avais été aussi près de ressentir personnellement « ce que la vie a de meilleur » pour reprendre les mots utilisés par Daniel1 dans son poème terminal, et je comprenais que la nostalgie de ce sentiment ait pu précipiter Marie23 sur les routes, si loin de là, sur l’autre rive de l’Atlantique. J’étais à vrai dire moi-même entraîné sur un chemin tout aussi hypothétique, mais il m’était devenu indifférent d’atteindre ma destination : ce que je voulais au fond c’était continuer à cheminer avec Fox par les prairies et les montagnes, connaître encore les réveils, les bains dans une rivière glacée, les minutes passées à se sécher au soleil, les soirées ensemble autour du feu à la lumière des étoiles. J’étais parvenu à l’innocence, à un état non conflictuel et non relatif, je n’avais plus de plan ni d’objectif, et mon individualité se dissolvait dans la série indéfinie des jours ; j’étais heureux. »

Semaine 27: Mes romans culte : Baudolino

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

Baudolino, d’Umberto Eco

(traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano)

Éditions Grasset, 2002

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 Couv Baudolino blog27

Mentir vrai ou l’art de ne pas raconter des histoires

Roman policier historique se déroulant non pas dans une abbaye mais dans des contrées, des villes, des villages, entre l’Occident et l’Orient du Moyen Âge, avec un enquêteur improbable, Baudolino, inénarrable mythomane immature, pas du tout aussi maître de logique et fin disputateur que Guillaume de Baskerville, qui ne parviendra à élucider le mystère de la mort de l’empereur Frédéric Barberousse que bien des années plus tard grâce aux lueurs d’un vieil inventeur d’automates devenu aveugle…
Roman picaresque mêlant l’Histoire à l’affabulation, parcourant à cheval et en armées des campagnes diverses, derrière l’étendard d’un empereur en mal d’empire ou sous les bannières de croisades déficitaires…
Conte mythologique où pullulent les créatures du bestiaire médiéval et se heurtent les croyances populaires et les doctes prétentions…
Baudolino, c’est tout ça, et aussi la mise en abyme de la fiction, avec la résonance d’un écho sur la création littéraire, sur la relation entre mensonge et construction de la réalité, et sur les amours licencieuses entre fiction et vraisemblance, fiction et véracité, fiction et historicité.
L’érudition d’Eco, comme d’habitude, n’est pas servie avec parcimonie. Et cette prodigalité thématique et sémantique qui explose en plusieurs sens risque d’en décourager plusieurs.
Mais quelle délectation s’offrant au lecteur qui aura su ne pas se perdre dans ce bois aux sentiers qui bifurquent !

Pour moi, relire Baudolino est motivé par le plaisir de parcourir de vastes contrées narratives, dans un itinéraire picaresque qui va, immanquablement, me faire passer par quatre relais, constituant, toujours pour moi, la motivation principale qui m’incite à la relecture de ce récit en apparence échevelé par la profusion de ses motifs mythico-médiévaux.

Le premier relais est celui du chapitre 1, si bizarre et alambiqué (un cauchemar pour éditeur) qu’il dissuaderait en trois lignes de son incipit n’importe quel lecteur moyen de Musso ou de Chattam.
Tout un chacun n’a pas les papilles littéraires appropriées pour déguster ceci :

« (…) je ai faict habeo facto la desroberie la plus grande de ma vie en somme j’ai pris dans un escrin de l’évesque Oto moult feuilles ki peut etre sont choses de la kancel chancellerie imperiale et les ai gratté quasi toutes fors ce ki ne partait point et ores j’ai autant de Parchemin pour y escrire ce ke je veulx en somme ma chronica meme si je ne la sais ecrire en latinus
 s’il descouvrent après ke les feuilles ne sont plus là ki sait kel capharnaüm sensuit et il pensent ke ce peut estre un Spion des evesques romains ki veulent du mal al emperer frederic
 mais il se peut k’a nul importe en la chancellerie ils escrivent tout mesme quant point ne sert et ke ki les trouve [les feuilles] kil se les enfile dans le pertuis del kü n’en fasse goute
 ncipit prologus de duabus civitatibus historiae AD mexliii conscript saepe multumque volvendo mecum de rerum temporalium motu ancipitq
 ce sont lignes ki i furent avant et je n’ai pu les bien kraté et dois les sauteler »

Le roman démarre avec ce palimpseste gratté par un garçon de 14 ans, Baudolino, dans un idiome fourre-tout de son cru, et qu’il trimbalera sa vie durant dans un sachet de peau suspendu à son cou, comme pour lui rappeler de rédiger un jour « la Gesta Baudolini », lequel parchemin, en ce moment du récit, se trouve entre les mains de Nicétas Khoniatès, ex-chancelier du basileus de Byzance et historien, tout juste sauvé par sire Baudolino d’une mort abjecte qu’allaient lui donner les profanateurs de la basilique Sainte-Sophie – et incendiaires de la Constantinople de l’an 1204 –, ces ripailleurs ignares de la quatrième croisade.
Baudolino, âgé de plus de 60 ans, raconte à Nicétas, cet « écrivain d’histoires », sa vie. Il doit le faire, il a perdu ses écrits biographiques et historiques, et raconter ravivera sa mémoire et le délivrera d’un tourment moral.
Tout au long du récit et du roman, Nicétas prêtera une oreille attentive – parfois émerveillée et parfois interloquée, et en émettant les commentaires attendus de la part d’un historien soucieux de véracité – à l’histoire de cet homme, qui était considéré comme un fils adoptif par l’empereur Frédéric Barberousse et l’un de ses conseillers influents.

Le deuxième relais se trouve dans les chapitres 11 et 12 : Baudolino réside à Paris depuis plusieurs années déjà ; Frédéric l’y a envoyé étudier pour devenir un savant. Avec ses amis, dont le Poète qui n’a pas pu écrire un seul poème mais que Baudolino aidera à justifier son surnom, et Abdul, un troubadour à oud amoureux d’une princesse lointaine de la Terre Sainte, le jeune étudiant va donner, en mixant mesures du Temple d’Ézéchiel et « miel vert », forme et consistance à la légende du Royaume du Prêtre Jean. Il va décrire un palais digne du « rex et sacerdos », du Roi des rois qu’est ce prêtre mythique et rédiger la lettre que ce dernier aurait rédigée pour Barberousse. Et ainsi, Baudolino réussira à persuader l’empereur d’entreprendre le voyage vers l’Orient, pour y recevoir de la main très bénie de ce Pape des papes l’onction ultime et parfaite, servie dans le Gradale (ou coupe du Graal), qui le sacrera empereur optimus (et que ce comploteur de petit pape à Rome aille se…).

Le troisième relais, après des aventures mirifiques dignes d’Ulysse et d’Aladin, revisitées par Hérodote, attend le lecteur sur les rives d’un lac ombragées de cyprès, au pied des collines des Satyres.
Là-bas, dans le bois du lac, vivent des femmes, les descendantes spirituelles d’Hypatie, la philosophe, astronome et mathématicienne du 5e siècle, tuée de manière abominable à l’instigation de Cyrille, patriarche d’Alexandrie et saint de l’Église.
Mais le lecteur préférera rester au bord du lac pour y retrouver, à intervalles, la jeune belle vierge à la chevelure blonde qui prend tantôt des reflets d’azur et tantôt des chatoiements de couchant, qui y vient, accompagnée de son jeune monocéros au pelage blanc.
Après son premier amour platonique d’adolescent (Béatrix, la femme de Barberousse), et son amour affectueux, à 38 ans, pour son épouse Colandrina, morte avec son nouveau-né, la vierge du lac, Hypatie (elle s’appelle ainsi, comme d’ailleurs toutes les autres Hypaties de la communauté, qui se perpétuent grâce à un rituel impliquant de mystérieux « fécondateurs ») sera la troisième et dernière – quoique première – révélation amoureuse de Baudolino, alors âgé de 55 ans.
Visiblement inspiré par son personnage féminin extraordinaire, Eco nous offre de merveilleuses pages de mystique gnostique et de passion sensuelle.

Le quatrième relais, lui, se résume à deux répliques, mises dans la bouche de deux personnages :
« – C’était une belle histoire. Dommage que personne n’en ait un jour connaissance.
– Ne te crois pas l’unique auteur d’histoires en ce monde. Tôt ou tard, quelqu’un, plus menteur que Baudolino, la racontera. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 27 : lundi 13 au dimanche 19 avril 2015.

Semaine 26: Mes romans culte : L’autre côté du rêve

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

L’autre côté du rêve, d’Ursula K. Le Guin

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Éditions Presses Pocket, 1984

www.ursulakleguin.com

www.pocket.fr

Couv Le Guin Blog26

« Ce qui arrive est acceptable » Tiua’k Ennbe Ennbe

Un début sibyllin : la houle incessante, les vagues perpétuelles, et une méduse, « la plus vulnérable et la plus insubstantielle » des créatures, portée un temps par la mer, et puis rejetée sur le rivage.
Je suppose que c’est le matin, comme lorsque l’océan de notre sommeil et de nos rêves nous abandonne sur le rivage du réveil.
Et que l’on rouvre les yeux. Encore une fois…

En une douzaine d’années, c’est encore une fois de plus (la troisième) que je relis ce roman d’Ursula K. Le Guin. L’un de mes romans favoris, tous genres confondus.
L’atmosphère que dégage, tout autant que l’intrigue baroque, la narration envoûtante de Le Guin, a cette inconsistance de brouillard, où se diffuse une lueur brumeuse comme celle du rêve.

Prenons l’entrée en récit du personnage principal, après la scène symbolique de la méduse, en introduction : il a les paupières brûlées, le cerveau enflammé, une camisole de béton et d’acier l’immobilise. Cela disparaît et il remarque un pissenlit qui a poussé entre des marches. Quand il fait les deux pas qui séparent son lit pneumatique de la porte de sa chambre cagibi, il se retrouve dans un couloir en pente interminable, avec les W.-C. tout au fond. Et quand le mur du couloir se transforme en plancher, il est alors étendu dans son lit, un visage amical de vieux veille sur lui, d’en haut. À travers un bruit de vagues assourdissant, le jeune homme tente d’expliquer qu’il ne parvient toujours pas à « refermer la porte par laquelle pénètrent ses rêves ». Maintenant, à côté du vieux, se tient un autre personnage, un « médic », un médecin public, avec une seringue. On apprend que le jeune malade a avalé un « sale mélange, barbituriques et Dexedrine », qu’il n’a pas obtenu avec sa propre carte de pharmacie, mais en empruntant celles d’autres personnes. Il devra donc suivre un TTV, un traitement thérapeutique volontaire. Le médic lui demande de lui livrer un seul nom de propriétaire de carte d’emprunt – « c’est juste une formalité » – sinon, il ira en prison. Le jeune homme ne peut pas se livrer à un acte de délation et le vieux, qui est le gardien d’ascenseur, prétend alors qu’il est l’un de ceux qui lui ont prêté sa carte médicale. Le jeune homme est très indisposé, à la fois par son malaise physique et cette affaire de carte : « Je ne peux pas, dit-il, signifiant par là qu’il ne pouvait pas laisser Mannie (le vieux) mentir pour lui, ne pouvait pas l’empêcher de mentir pour lui, ne pouvait pas ne pas s’en faire, ne pouvait pas continuer à vivre ainsi. » Le médecin doit partir pour son boulot – à pied : les transports publics sont en grève – ; il doit traiter des enfants atteints de « Kwashiorkor » dans des familles qui touchent l’allocation de base mais qui ne se nourrissent pas convenablement parce qu’il y a une pénurie de produits alimentaires. L’effet de serre a atteint un maximum, les villes sont hyper-peuplées, la sous-alimentation, le scorbut, le typhus, la mafia, y sévissent, les gros titres des journaux sont terrifiants…

Fin du chapitre 1. En quelque 1 500 mots, Ursula Le Guin happe le lecteur dans une société dystopique, dans un monde uchronique, un monde bizarre, étrange, dérangeant, plongé dans une pénombre de réel et hanté d’un délire d’onirisme halluciné.
Car George Orr, le personnage principal, fait des rêves qui affectent le monde réel.

Dit comme ça, ça a l’air de pas grand-chose, tout au plus d’une assertion saugrenue et en sourdine. On va le présenter autrement : en rêvant, George Orr change les choses. Elles se transforment. Le Guin appelle cela « faire des rêves effectifs » ; ils ne se produisent pas sur commande mais adviennent une fois toutes les dizaines ou centaines de rêves habituels.
Et cela suffit pour chambouler et le réel et la lecture.

J’aime ce roman de science-fiction pour son intelligence. Il est brillant. Ursula Le Guin y déploie une inventivité à la fantaisie cohérente, impressionnante. Mais surtout, il représente la mise en narration des réflexions de l’auteure sur la réalité, l’illusion, les rêves, la connaissance de soi, le mysticisme…

En quelques pages, nous faisons la connaissance d’un personnage doux et placide, conciliant et tempéré, mais déboussolé, qui se démène dans un cauchemar non pas existentiel mais carrément métaphysique.
Il sera pris en charge pour son traitement thérapeutique par le docteur Haber, un psychiatre féru d’onirologie, qui, intéressé par le « cas » de ce patient pas comme les autres, va le prendre sous sa tutelle de manière de plus en plus exclusive.
Dans la clinique, à l’issue de la première séance de rêve contrôlé, la grande photographie murale représentant un mont couvert de neige deviendra celle d’un célèbre étalon de course dans un enclos.
Ce « changement » est survenu parce que le rêve induit sous transe hypnotique et monitoré au moyen d’un amplificateur de rêves, bricolé par le psychiatre, comprenait un cheval qui galope dans un champ. Pour le moment, le médecin n’a pas le moindre souvenir de la photo murale du mont enneigé car il « est » entièrement dans un nouveau présent créé par Orr, et toute sa mémoire a été réagencée pour accepter ce présent comme habituel.

Gagné ! Le récit nous tient. Que diable va-t-il se passer ? Comment de telles prémices extraordinaires vont-elles se développer ?
Que se passera-t-il lorsque le docteur Haber, convaincu de la réalité des rêves effectifs, et mû par un altruisme messianique mégalomaniaque, « suggérera » à son « psychopathe apprivoisé » de rêver un monde sans racisme, ou un monde dont la surpopulation a été jugulée, ou encore un monde où règne une paix globale ?

Le récit est divisé en onze chapitres, chacun portant en exergue une citation sur l’essence de l’être, l’illusion de l’existence…, cinq étant de Tchouang-tseu (4e s. avant notre ère), essentiel penseur chinois du taoïsme, deux de Lao-tseu (6e s. avant notre ère), l’ineffable fondateur chinois du taoïsme, dont Ursula Le Guin est un grand connaisseur, lui ayant consacré quarante ans de sa vie à une traduction de son Tao Te King (Livre de la Voie et de la Vertu), deux de Victor Hugo, une de H. G. Wells et la onzième de Lafcadio Hearn (19e s.), écrivain irlandais qui adoptera le Japon.

Le titre original, The Lathe of Heaven (Avon Books, 1971) qui se traduit  par Le Tour (ou) Les Roues du ciel, provient de Tchouang-tseu : « Laisser la compréhension s’arrêter devant ce qui ne peut pas être compris fait preuve d’une grande élévation. Ceux qui ne le peuvent pas seront broyés dans les roues du ciel » (exergue du chapitre trois du roman de Le Guin), tandis que le titre français du roman traduit provient de la citation de Victor Hugo (tirée de son recueil, Les Contemplations) placée en exergue du chapitre dix : « Il descend, réveillé, l’autre côté du rêve. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 26 : lundi 6 au dimanche 12 avril 2015.

Semaine 22: Mes romans culte : Le Loup des steppes

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

Le Loup des steppes, de Hermann Hesse

(traduit de l’allemand par Juliette Pary)

Éditions Calmann-Lévy, 1947

www.hermann-hesse.de/fr

http://calmann-levy.fr/

Couv Loup Steppes blog22

Hermine… cher Pablo

Le Loup des steppes, avec sa tête pointue et ses poils courts, est un être esseulé, lucide, spiritualisé, souffrant, âgé et usé, en quête hagarde, qui l’emmène « à travers l’enfer », « à travers le chaos d’un monde spirituel obscurci, marche entreprise avec la volonté de traverser coûte que coûte l’enfer, de tenir tête au chaos, de supporter le mal jusqu’au bout ».

Comme Nietzsche, seul et incompris, « coincé entre deux temps », a souffert en son temps « la misère dont nous souffrons à présent », le Loup des steppes, « pris entre deux époques », subit lui aussi son destin « d’éprouver l’ambiguïté de la vie humaine ».

Novalis a écrit : « La plupart des hommes ne veulent pas nager avant de savoir le faire. »
« Naturellement, ils ne veulent pas nager ! » commente le Loup des steppes. « Ils sont nés pour la terre, pas pour l’eau. Et, naturellement, ils ne veulent pas penser : ils sont faits pour vivre, pas pour penser (…) Et celui qui pense, celui qui en fait son principal souci peut, certes, pousser loin dans ce domaine, mais il a quand même changé la terre pour l’eau et un jour il coulera. »

Lui, Harry Haller, l’égaré, comment ne saurait-il pas être « un loup des steppes et un ermite hérissé au milieu d’un monde dont il ne partage aucune des ambitions, dont il n’apprécie aucun des plaisirs ».
De temps en temps, très rarement, comme des lambeaux arrachés à une extase possible, une lueur, un mot, une note, le ravissent jusqu’au « sein vivant de l’univers », et alors, il ne craint plus rien, dit oui à tout, s’abandonne cœur et corps.
Cependant, la plupart du temps, quand il en a marre jusqu’à en étouffer « des jours modérément agréables, tout à fait supportables, tièdes et moyens », « jours sans extrêmes douleurs, sans extrêmes soucis, sans chagrin proprement dit, sans désespoir », jours où l’on se demande s’il n’est pas temps et préférable de quitter volontairement ce monde, alors, il sent le « brûler une soif sauvage de sensations violentes, une fureur contre cette existence neutre, plate, réglée et stérilisée ».
Et partout, tout le temps, il erre dans le désert de l’exil : « Ce qui fut d’abord son rêve et son bonheur devint ensuite son amer destin. L’homme puissant périt par la puissance ; le cupide, par l’argent ; l’humble, par la servitude ; le jouisseur, par la volupté. Le Loup des steppes, lui, périt par l’indépendance. Il avait atteint son but : personne ne le commandait, il n’avait à se soumettre à personne, il disposait librement de lui. Car tout homme fort atteint inévitablement ce que lui fait chercher un besoin véritable. Mais, lorsque enfin il se sentit absolument libre, Harry s’aperçut soudain que sa liberté était une mort, qu’il était resté seul, que le monde le laissait lugubrement tranquille, qu’il ne se souciait plus des hommes ni de lui-même, qu’il étouffait lentement dans une atmosphère toujours plus rare de vide et d’isolement (…) Il était entouré maintenant de l’air du solitaire, de cette atmosphère silencieuse, de ce dépouillement du monde environnant, de cette inaptitude aux relations humaines, contre lesquelles ne pouvaient lutter aucune volonté ni aucune nostalgie. »

Ce qui va se passer dans ce récit dense, intense, à l’écriture trempée dans le sang vécu des affres existentielles, c’est peut-être un apprentissage, peut-être une expérience initiatique, mystique, psychédélique, qui n’affranchira pas H H de sa condition mais qui lui fera prendre conscience d’une autre manière de percevoir, de ressentir et d’être, qui lui fera entrapercevoir une possibilité de plénitude.
Peut-être…
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 22 : lundi 2 au dimanche 8 mars 2015.

Semaine 21: Mes romans culte : Le Pendule de Foucault

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

Le Pendule de Foucault, d’Umberto Eco

(traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano)

Éditions Grasset & Fasquelle, 1990

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 Couv Pendule 21

Rire et surinterprétation

Je suis dans le Cosmosvatoire des Arts et Métiers, je déambule dans l’église de Saint-Martin-des-Champs-et-des-Trous-Noirs, je contemple le point fixe, le point alpha, le point oméga, d’où pend le pendule, et j’orbite autour, pendu, planète errante, soleil noir, galaxie sémantique, je suis le lecteur tournoyant autour de l’oscillation-rotation des pages du roman et d’ailleurs, je suis moi, pourtant je suis les personnages, et je m’évade dans mes représentations-interprétations au sein de l’érudition-imagination de l’auteur, mon bâton garde-fou est « la superstition porte malchance » de Smullyan… Et puis je sors du bar, m’enfonce, halluciné, parano, dans le labyrinthe de la méga-bibliothèque occulte de la rose de Paris, seul au milieu de la multitude nocturne, passe devant les « grandes ventouses » de Beaubourg « qui absorbent de l’énergie terrestre », découvre une à une les trames des Mystérieux Archontes Comploteurs, tangue « entre le Baphomet et le Temple », « croise un groupe obscène » envoyé par le Vieux de la Montagne, voyage « à travers le ventre de la terre », et tout ce temps, tiens serré dans ma poche contre mon cœur la Carte, la Carte pour la possession de laquelle ils me tueraient, la Carte qui n’existe pas…

… et je suis avec Lia, Lia et son ventre plein sphère des origines, Lia et l’enfant, Lia matrice de la sémiotique au-delà des exégèses, des interprétations, et des extrapolations, Lia qui lie et délie la fabula, « les gens sont affamés de plans, si tu leur en offres un, ils se jettent dessus comme une meute de loups. Toi, tu inventes et eux, ils croient. Il ne faut pas susciter plus d’imaginaire qu’il n’y en a », elle me dit.

Je suis apaisé, purgé, et je ris, ris fort. Comme dit Jacopo Belbo : « Mais gavte la nata ».
On ne peut que rire fort avec Eco.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 21 : lundi 23 au dimanche 29 février 2015.
 
PS : J’ai choisi cette forme débridée en guise de présentation et commentaire du merveilleux deuxième roman d’Umberto Eco, après son sublime premier, Le Nom de la rose.
Le Pendule de Foucault est un thriller (il en a tous les suspenses et les rebondissements, mais agencés selon un rythme signé Eco), qui plonge le lecteur dans l’univers de l’occulte et de l’ésotérisme.
Trois amis, trois intellectuels, trois rats de bibliothèque, apprennent dans des circonstances macabres l’existence d’un plan diabolique de contrôle du monde.
Ils n’y croient pas, s’interrogent, fantasment, le triturent, l’interprètent, à outrance d’apprentis sorciers et… la réalité rejoint la mystification.

Semaine 18: Mes romans culte : Le Voyage en Orient de Hermann Hesse

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

Le Voyage en Orient, de Hermann Hesse (1932)

(traduction de l’allemand par Jean Lambert)

Éditions Calmann-Levy, 1948

http://www.calmann-levy.fr

Couv Voyage Orient18

 

« Nous nous dirigeons toujours vers la maison »

Un jour, des êtres enthousiastes, qui croyaient en quelque chose qui les dépasse, mais en même temps croyaient en quelque chose de singulier en eux, qui les avait transportés, totalement au-delà d’eux-mêmes et en eux-mêmes, dans leur enfance et leur jeunesse, ont entrepris un voyage magique sur des sentiers de rêve, de musique et de poésie, dans un itinéraire qui défrichait des mondes parallèles au monde du connu : « Sans doute m’étais-je joint à un pèlerinage vers l’Orient, un pèlerinage précis et unique à en juger selon les apparences – mais en réalité, dans un sens supérieur et authentique, ce convoi à destination de l’Orient n’était pas simplement le mien, ni simplement celui de ce moment précis, ce flot de croyants et de fidèles s’écoulait vers l’Est, vers le berceau de la lumière, sans interruption ni répit, il était éternellement en marche à travers les siècles, en direction de la lumière et du miracle, et chacun de nous, chacun de nos groupes, et notre troupe entière et sa vaste progression, tout cela n’était qu’une vague dans le flot éternel des âmes, dans l’éternel effort des esprits pour approcher de la clarté, de la patrie. Cette découverte me traversa comme un rayon, et au même instant un mot reprit vie dans mon cœur, un mot que j’avais appris au cours de mon année de noviciat et qui m’avait toujours étrangement plu, sans que je l’eusse pourtant vraiment compris, le mot du poète Novalis : ‘‘Vers quoi nous dirigeons-nous ? Vers la maison.’’ »

Dans ce récit, bref et intense comme un poème enchanté, halluciné et désespéré, il y a un « Ordre », des « Supérieurs », un « Secret », un « Serment », toutes choses dont la sémantique m’est détestable. Le monde venait (les années 1930) de s’extirper d’une guerre mondiale, et dans l’Allemagne qui cherchait à recouvrer sa grandeur, un ordre, des serments, une hiérarchie… se mettaient aussi progressivement en place, qui aboutiraient à l’émergence de ‘‘l’Empire nazi’’. Mais cet « Ordre » dont parle le récit de Hesse est plutôt un joyeux désordre, un jeu émancipé, qui transcende le concept doctrinaire, monarchiste, fascisant ou bourgeois de l’ordre : « Car nul n’était accepté s’il n’était mû par des motifs particuliers, et chacun de nous, tout en semblant poursuivre des idéaux et des buts communs et combattre sous une bannière commune, puisait sa force la plus intime et sa suprême consolation dans le rêve d’enfant singulier et un peu fou qu’il portait au fond de son cœur. » Celui-ci, « chercheur de trésors, n’avait rien d’autre dans l’esprit que la conquête d’un trésor suprême qu’il appelait ‘‘Tao’’ ; celui-là « s’était mis en tête de s’emparer d’un certain serpent auquel il attribuait une puissance magique et qu’il nommait Kundalini » ; quant au narrateur, qui n’a « d’autre métier que de jouer du violon et de lire des contes », son but est « de voir la belle princesse Fatma et, si possible, de conquérir son amour ». Voilà pourquoi un « camarade », qui, influencé par un ancien maître, se dédira, criant « qu’il en avait assez de cette croisade de fous », peut abandonner le voyage sans qu’on le retienne, et sans qu’on craigne qu’il trahisse le « Secret ». Car, s’il avait été vraiment pénétré du secret, il n’aurait jamais renié le voyage. Le secret, vous voyez, n’en est pas un car il est en chacun. On ne nous le dit pas, ne nous le confie pas, nous le savons depuis toujours. Et si celui qui a quitté le voyage, s’en repent et cherche à retrouver ses compagnons, il ne le pourrait plus. Il pourrait même les croiser, il ne les reconnaîtrait pas. Car ils allaient comme dans une dimension parallèle, dirait un fan de SF et de physique quantique : « Ce sera une joie pour nous s’il nous retrouve. Nous ne pouvons rien faire pour l’y aider. Par sa faute, il lui sera difficile de retrouver la foi, il ne pourra, j’en ai peur, ni nous voir ni nous reconnaître, même si nous passons tout près de lui. Il est devenu aveugle. Le repentir seul ne sert à rien, on ne peut acheter la grâce par le repentir, on ne peut pas l’acheter du tout. Il en est allé déjà pour beaucoup, des hommes grands et célèbres ont connu le destin de ce garçon. Une fois, dans leur jeunesse, la lumière a lui pour eux, ils ont été voyants et ont suivi l’étoile, mais alors sont venues la raison et la moquerie du monde, alors est venue la pusillanimité, alors sont venus les échecs apparents, la fatigue et la désillusion, et ils se sont de nouveau perdus, ils sont redevenus aveugles. »

Ce voyage ne s’accomplit pas « seulement à travers l’espace mais aussi à travers le temps » : « Nous marchions vers l’Orient, mais nous traversions aussi le Moyen Âge ou l’âge d’or, nous parcourions l’Italie ou la Suisse, mais nous campions aussi parfois au milieu du Xe siècle et logions chez les patriarches ou chez les fées. » À certaines bornes du récit, le lecteur pourrait soupçonner que Hermann Hesse est englué dans des prises de position partisanes, bornées, ou par exemple dans un point de vue occidental et chrétien, lorsqu’on lit que l’un des groupes innombrables participant au voyage « avait entrepris de libérer des mains des Maures nos frères prisonniers en Afrique et la princesse Isabelle ». Mais, aussitôt appris que la bible de ces libérateurs « était le livre des exploits de Don Quichotte », alors, la vraie teneur de la pensée de l’auteur du Loup des steppes et de Siddhârta apparaît. Pas la Bible… ni le Coran, ni la Torah, ni le Vedanta, etc., mais… un roman, une fiction. D’ailleurs, dans la relation féerique de la Fête à Bremgarten, où se trouvaient aussi des artistes, des poètes, des peintres, des musiciens…, ceux-ci n’apparaissent pas aussi réels, aussi denses de vérité intérieure que leurs propres personnages, leurs créatures fictionnelles, qui s’étaient joints à la fête ! Même « Pablo était assis là (le Pablo musicien du Loup des steppes), sa flûte aux doigts, dans une charmante innocence et tout heureux de vivre, mais son poète (Hermann Hesse), pareil à une ombre, à demi éclairé par la lune, se glissait sur la rive et cherchait la solitude ».

« Car notre but n’était pas simplement l’Orient, ou plutôt : notre Orient n’était pas seulement un pays et quelque chose de géographique, c’était la patrie et la jeunesse de l’âme, il était partout et nulle part, c’était la synthèse de tous les temps (…) Car mon bonheur était réellement fait du même secret que le bonheur des songes, il était fait de la liberté de vivre en même temps tout ce qui fut jamais imaginable, de substituer en jouant le monde intérieur au monde extérieur, de déplacer le temps et l’espace comme des portes à glissière. » Hélas, un jour – qui l’aurait pensé ! – le cercle magique s’est rompu, et les compagnons se sont dispersés sans vraiment s’en rendre compte, retournant « s’égarer dans la morne brousse d’une banalité quotidienne, comme des fonctionnaires et des garçons de boutique », dégrisés, désenchantés. Et dans la mémoire populaire, du souvenir de cette grandiose épopée ne restera que l’impression du naufrage d’une secte d’extravagants illuminés.

Le narrateur n’a plus son violon, il l’a vendu ; il aurait pu tout aussi bien le fracasser contre un mur ou le brûler comme le font certains peintres avec leurs toiles. Voilà à quel stade il en est au début du Voyage en Orient. Et pour revivre ces jours heureux, pour s’expliquer les raisons de leur extinction, il va tenter de raconter cette fantastique aventure vécue il y a de si lointaines années. Il sait que cela ne sera pas facile, la grande partie de ses souvenirs s’étant depuis estompée dans l’affliction, l’adversité, le découragement, la maladie… Mais il se rattache à ce fil ténu qui lui semble d’or lorsque, plus qu’une image, il perçoit en lui un écho de son état d’âme d’alors, une fugace sensation de l’émerveillement, de l’exaltation d’autrefois. Oui, il recommencera dix fois, cent fois, mille s’il le faut, mais il doit pouvoir raconter ce voyage, il le doit, il ne lui reste plus que ça ! Il doit faire comme cet ami de jeunesse devenu journaliste, qui a rédigé un ouvrage sur son expérience de la Première Guerre mondiale, et qui lui dit que ni son livre, ni plein de livres beaucoup plus détaillés que le sien ne peuvent rendre compte de la guerre à quelqu’un qui ne l’a pas vécue, et que s’il a pu malgré tout écrire sur sa guerre, c’était qu’il devait le faire, pour ne pas sombrer dans le désespoir.

Et lui revient à la mémoire du cœur l’image de Léo, le domestique volontaire du voyage « qui savait beaucoup de choses », Léo le serviteur « toujours chantant ou sifflant », Léo qui « pouvait apprivoiser les oiseaux et attirer les papillons », Léo dont le but était « d’apprendre le langage des oiseaux d’après la clef de Salomon ». Et, il s’en souvient maintenant, c’est lorsque Léo avait disparu au cœur de la dangereuse gorge de Morbio Inferiore que le voyage avait entamé sa lente mais inexorable sortie de route. Le souvenir de Léo l’obsède. Qui était vraiment ce serviteur apparent mais qui, en examinant bien des années plus tard toute l’affaire sous un autre angle, acquérait maintenant la dimension de pierre angulaire de l’extraordinaire aventure ?

Après le récit premier de l’ivresse enchanteresse, de la certitude d’atteindre tous les possibles, commence la narration d’une lamentation, d’une désespérance. D’autant que l’ex-pèlerin a retrouvé Léo et que ce dernier ne semble pas le reconnaître. Fiévreusement, il lui écrira une longue lettre. La réponse viendra… Il doit comparaître devant le Siège Suprême de… l’Ordre. Chef d’accusation du plaignant et accusé H. H. (ce sont les initiales du narrateur) : « Plainte contre soi-même d’un frère déserteur. » Tout devient clair : l’Ordre a existé et existera toujours ; ce n’est pas le voyage en Orient qui a fait naufrage, mais ses pèlerins ; c’était lui qui avait déserté sans le savoir.

La sentence sera terrible. Sera-t-il prêt à consulter lui-même les renseignements des archives sur son propre compte ? Comment réagira-t-il en apprenant ce qu’il s’était réellement passé à Morbio Inferiore, là où fut initiée leur débâcle après la disparition de Léo ? Aura-t-il toujours la prétention de détenir une connaissance véridique de ces événements quand il connaîtra les versions différentes et contradictoires que d’autres, présents à ces événements, en ont faites ? Quelle est la signification de cette figurine de bois ou de cire à double visage qu’il découvre dans la niche de ses archives ?

Le narrateur a tout compris. Il est l’autre, qui le prolonge et le dépasse. Il peut enfin se détendre. Et le lecteur, aussi, gardant en lui la lueur de la résolution sublime d’un récit alchimique qui aura réussi à lui ébranler l’âme et l’esprit dans un voyage intérieur vers l’Est. Quant à moi, je vous renvoie quelque 70 pages en arrière, pour retranscrire une petite conversation entre Léo le serviteur et notre violoniste : « Je demandai au serviteur Léo comment il se faisait que les artistes ne parussent parfois que des moitiés d’hommes, tandis que leurs créatures semblaient si incontestablement vivantes ? Léo me regarda, surpris de ma question. Puis, se débarrassant du chien qu’il portait sur le bras, il dit : – Chez les mères, c’est la même chose. Lorsqu’elles ont mis au monde leurs enfants et leur ont donné leur lait, leur beauté et leur force, elles deviennent elles-mêmes inexistantes et personne ne se soucie plus d’elles (…) C’est la loi de la servitude. Ce qui veut vivre longtemps doit servir. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 18 : lundi 2 au dimanche 8 février 2015.

Semaine 14: Mes romans culte : Le Procès de Franz Kafka

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

Le Procès de Franz Kafka (1925)

1- Traduction par Alexandre Vialatte, préface de Bernard Groethuysen, postface de Max Brod, Gallimard, 1947 ; 2- Traduction par Alexandre Vialatte, avec la préface et les rectifications en fin de volume de Claude David, éd. Gallimard-Folio classique, 1987 ; 3- Traduction par Axel Nesme, préface et annotations de Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent, éd. Le livre de poche – Librairie générale française, 2001 ; 4- Traduction et introduction par Bernard Lortholary, éd. GF Flammarion, 1983 ; 5- Traduction et présentation par Georges-Arthur Goldschmidt, éd. Presses Pocket, 1983.

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Couv Procès14

 

Un accusé en perpétuel sursis

 
En 1987, j’ai acquis une ancienne édition du Procès (Gallimard, 1933, 11e édition, 1947, traduction d’Alexandre Vialatte, avec une superbe préface de Bernard Groethuysen, et une postface de Max Brod).
J’ai lu et été conquis. Quelle aventure jubilatoire ! Un plongeon dans les profondeurs abyssales pour atteindre un… miroir ! Fuir pour se retrouver. L’évasion parfaite.
K, avec l’irruption des deux gardes et de l’inspecteur, qui lui notifient, au nom d’un haut tribunal énigmatique, sa mise en état d’arrestation, tout en restant libre de continuer à vaquer à ses occupations quotidiennes, est projeté dans un monde totalement étranger au sien, ce petit monde balisé d’employé zélé convaincu de son inaltérabilité sociale au sein d’un État constitutionnel.
Et, avec lui, une autre entité est tout autant projetée dans un “autre” monde totalement étranger au sien : le lecteur.
Ce récit, construit comme un jeu de piste absurde, que tente de déchiffrer un personnage fragile et dépassé, évoluant dans un théâtre d’ombres peuplé de marionnettes, à la recherche d’un sens là où il n’y a que du non-sens, est si polysémique, à la fois onirique et réaliste, burlesque et sordide, tragique et comique, qu’il s’offre sans restriction à toutes les interprétations selon chaque lecteur, mettant en branle une participation affective optimale.
 
Ambiguïté, incertitude et onirisme
 
« Comment nous représenter ce monde qui nous échappe, non parce qu’il est insaisissable, parce qu’au contraire il y a peut-être trop à saisir ? » a écrit Maurice Blanchot (De Kafka à Kafka) en parlant du monde diégétique de Kafka.
La scène insolite, par exemple, où K découvre un jeune inconnu fumant la pipe, planté à l’entrée de l’immeuble de la pension : Qui est-il ? « Le fils du concierge » ! Quel concierge ? K n’en sait rien, pas plus que le lecteur. Ou plutôt, ce dernier n’en sait pas plus que K, ou voit les choses autrement, mais pas forcément mieux que K.
La fonction déstabilisatrice de cette scène (par sa valeur de non-information) est typique du climat onirique du roman, où l’information est toujours en retrait, inaccessible, à la fois au lecteur et à K.
Le « jeu ambigu entre vie et songe » rejoint « l’incertitude qui domine notre vie quotidienne » (Umberto Eco), où, rarement, notre belle assurance parvient à maintenir un semblant de continuité planifiée ou voulue.
Le Procès est une œuvre ouverte dans le sens précisé par Eco, c’est-à-dire une œuvre qui entend « paraître aussi ambiguë que la vie elle-même » (Six promenades dans les bois du roman et d’ailleurs) – d’autant plus que le caractère inachevé du roman est une composante essentielle de cette sensation d’ambiguïté et d’étrangeté.
 
La question du sens et la tonalité affective du Procès
 
K n’est pas coupable. K est peut-être coupable.
Je n’utilise pas le mot “innocent”, car il n’est pas de mise avec, ni dans, Le Procès. Tout au plus, je dirais que K n’est pas aussi innocent qu’on aimerait le croire. Ou pour mieux l’exprimer : K est un innocent qui ne sait pas qu’il est aussi coupable. Ou encore : le très haut tribunal arrête K pour une faute qu’il n’a pas encore commise mais qu’il commettra. Si c’est « la faute qui attire » les instances supérieures, comme le dit le garde Willem, alors l’omniscience de ces instances en infère et la faute est considérée non comme possible mais comme probable, certaine, fatale. K est coupable par anticipation.
Voilà le paradoxe clé de ce récit à la polysémie luxuriante, où c’est le processus même de l’écriture qui n’a rien d’innocent.
Rien d’innocent mais la jubilation extrême de dévoiler par la narration un univers inconnu qui, pourtant, nous semble connu. Le lecteur ressent, malgré l’anéantissement de tous ses repères à l’instar de K, un frisson jubilatoire en se voyant arpenter, via K, les longs couloirs obscurs de la procédure-labyrinthe, englouti peu à peu dans l’exploration d’un monde dans le non-sens serait le sens ultime !
Dès le premier (et unique !) interrogatoire, la possibilité d’une erreur judiciaire est pratiquement suggérée, induite par la méprise du juge d’instruction qui prend K pour un artisan-peintre, comme elle est de même évoquée par K dans sa diatribe dirigée contre les conditions de la procédure et ses mystérieux commanditaires corrompus, donc faillibles.
De ce dualisme au sens manichéen – sans demi-teintes, où l’opposition du bien et du mal est remplacée par celle du sens et du non-sens -, sourdent une angoisse diffuse, une atmosphère paradoxale énigmatique, aux limites de l’absurde et du fantastique ainsi qu’un humour noir de compensation et de distanciation, qui constituent la tonalité affective, émotionnelle du Procès.
 
Mode de narration : exprimer et non montrer
 
L’information “K est-il innocent ou coupable ?” n’est jamais communiquée, non plus “de quoi K. est-il accusé ?” Il en va de même pour l’information “quel est ce mystérieux haut tribunal qui ordonne la procédure ?” Jusqu’à la grande interrogation finale : “pourquoi a-t-il été exécuté ?”
De plus, cette instance énigmatique, qui semble chapeauter les autorités visibles exerçant dans un État de droit, a des ramifications partout : jusque dans les greniers sordides de la plupart des vieux immeubles de location ; dans un débarras de la banque de K, où le fouetteur châtie les deux gardes ; même les êtres lui appartiennent : à part les employés de justice et l’avocat, il y a les adolescentes qui harcèlent le peintre Titorelli, le peintre lui-même, l’aumônier dans la cathédrale, le client italien de la banque qui envoie K à la cathédrale…
Et tous ceux qui ont une relation avec ce tribunal (à un niveau inférieur) en parlent comme d’une organisation pyramidale inaccessible dont les niveaux s’échelonnent à l’infini.
C’est pourquoi le mode de narration favorise ce qui est exprimé (mystère, absurde, fantastique, paranoïa, procédure labyrinthique, incertitude…) sur ce qui est montré.
L’univers du récit est un univers onirique, de cauchemar, où les repères essentiels sont manquants. Et, à ce titre, il ressemble à l’univers réel où les questions essentielles (métaphysiques) n’ont pas de réponse.
 
La question du suspense
 
Comment bâtir un suspense lorsque l’issue semble, dès la séquence de l’arrestation, toute fixée : culpabilité et sanction (qu’on découvrira être une sordide exécution capitale) ?
Il est vrai que le lecteur ne le saura de manière certaine qu’au dénouement, et que par conséquent un certain suspense s’instaure quand même tant que le doute sur l’issue est permis. Notamment, grâce à des indices insinuant que K sera acquitté, surtout par le biais des femmes : la femme de l’huissier, Leni, Mlle Bürstner ; ou par le biais de Titorelli…
Mais, pour moi, le suspense est ailleurs, car il existe un suspense infaillible dans Le Procès (qui explique, en partie, le succès du roman et son universalité) : tout au long du récit sera nourrie l’attente du spectateur que soient enfin révélés et le motif de la culpabilité de K (ou de son innocence) et la nature du tribunal énigmatique.
En d’autres termes, le suspense provient de la quête de sens. Trouvera-t-on ou non un sens aux tribulations de K ? Quel est le sens de toute cette procédure labyrinthique ? Parce qu’il y a sûrement un sens, toute une tradition littéraire nous ayant éduqués dans ce… sens !
 
Un héros de tragi-comédie
 
L’épisode de la cathédrale confirme à K l’inanité de toute démarche visant à comprendre le pourquoi et le comment de son procès. Mais contrairement à l’homme qui attendait servilement qu’on lui permette d’entrer dans le sanctuaire de la Loi (Légende de la porte de la Loi), K enfreint les “règles du jeu” en licenciant son avocat. Il ne mourra donc pas de vieillesse comme l’homme en attente, mais sera exécuté pour n’avoir pas accepté de vivre dans un monde où « le mensonge devient le principe universel », pour n’avoir pas accepté de jouer à l’interminable jeu juridique de l’accusé en perpétuel sursis. C’est comme si K. était “devenu coupable” de n’avoir pas accepté de continuer à vivre en endossant le statut d’accusé, qu’un décret arbitraire du non moins arbitraire haut tribunal énigmatique lui aurait attribué.
Erreur judiciaire ou non, innocent ou coupable, peu importe ! On ne discute pas le jeu de rôles qu’on vous impose. Et c’est en acceptant les règles arbitraires de ce jeu, en se laissant mener, par la procédure, d’acquittement apparent en report perpétuel, que K. se serait vu octroyer le privilège de continuer à vivre.
Continuer à vivre, oui, mais au sein de la grande machinerie. Et c’est en ce sens que « le tribunal le reçoit quand il vient et le laisse partir quand il s’en va ».
Mais plus que cela, il précipite son exécution pour n’avoir pas (et là, tout comme l’homme qui voulait entrer dans la Loi) franchi lui-même, de son libre arbitre, la porte qui l’aurait placé, non pas hors jeu, mais au-delà du jeu tronqué où tous les figurants se débattent dans l’ignorance de leur propre transcendance.
Ainsi, en ayant recours à l’avocat, à Titorelli, en se confrontant au juge d’instruction et puis en cherchant à le revoir, etc., K, comme l’homme devant la Loi, ne s’adresse qu’à des subalternes, des “gardiens”, dont il espère des lueurs sur le moyen d’être acquitté, autrement dit dont il attend l’autorisation pour franchir la porte de la Loi.
Comme dans la scène inaugurale de l’arrestation, où il lui suffisait peut-être d’ouvrir la porte, de partir, « de pousser les choses à l’extrême », pour annuler toute cette affaire, K n’a pas franchi le seuil de son émancipation. Cependant, sans cette tragi-comédie de procès illusoire, K aurait continué à mener une vie banale, bureaucratisée, aseptisée. Le procès l’a hissé au rang de héros tragique, mythique, peut-être, mais à coup sûr au rang de héros de tragédie de l’absurde empêtré dans la bouffonnerie.
« On dirait que la fatalité veut, dans notre existence, compléter la torture par la dérision ; elle y met toutes les douleurs de la tragédie ; mais pour ne pas nous laisser au moins la dignité du personnage tragique, elle nous réduit, dans les détails de la vie, au rôle de bouffon. » Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation.
Ce procès absent du récit, puisqu’il ne se tiendra jamais, est partout présent dans la procédure judiciaire.
En fait, la procédure ne remplace pas autant qu’elle tient lieu de procès. D’ailleurs, l’aumônier des prisons le révèle en disant à K. qu’il se « méprend sur les faits » car « le verdict ne vient pas en une fois, c’est la procédure qui se transforme peu à peu en verdict ». C’est donc à l’issue de la procédure (alias le procès) que le verdict sera prononcé, non pas verbalement et protocolairement, mais dans le fait cru et arbitraire de l’exécution.
 
L’ambivalence de l’attitude de K
 
Lorsqu’il apprend qu’il est devenu justiciable, d’une manière arbitraire et absurde, K, après une période de flottement et de stupéfaction, utilise le sarcasme (à la pension) et la diatribe violente (dans la salle d’audience), et même l’insulte, dans le but de ridiculiser la procédure et son appareil et, en les disqualifiant, de faire valoir son innocence.
Scène épique où K est à la fois sujet (il désire prouver son innocence en montrant qu’il y a eu erreur judiciaire) et destinateur (il accuse de corruption les gens de justice et met à jour l’arbitraire de la loi).
Mais, les jours suivants, il attend avec impatience une seconde convocation, et, celle-ci ne venant pas, il décide d’aller de son propre chef à l’audience. À la femme de l’huissier qu’il retrouve, cette fois dans un lieu désert, il dit : « Ce sont ces minables qui vont me juger », admettant ainsi tacitement la validité de son procès. En outre, comme il le dit, il prend les devants « pour ne pas se laisser faire » et il laisse entendre à la femme qu’il aurait besoin de son aide.
Recherche-t-il la confrontation, passe-t-il à l’attaque pour mieux confondre ces gens de justice qu’il trouve corrompus ?
Ou bien, inconsciemment, est-il entré dans le jeu, devenant du même coup lui aussi l’un des éléments qui favorisent la marche de la procédure, jusqu’à son aboutissement tragique et sordide ?
K est progressivement obnubilé par une illusion de procès. Quand il en aura pris conscience, il signera sa condamnation à mort. Peut-on échapper à une illusion qui prend la forme d’une justice arbitraire inexorable, à laquelle on a donné forme, à laquelle on s’est assujetti, et qu’on a oublié avoir contribué à créer ?
K est l’un des personnages de fiction à la fois des plus prosaïques et des plus étranges. Au fait, il n’y en a pas deux comme lui. Anti-héros par excellence, il est aussi unique : velléitaire, prétentieux, élégant, charmeur, taciturne, niais et intelligent, idéaliste, timoré et agressif, infantile, dépressif, sevré affectif, quelque peu grégaire mais plutôt solitaire, fragile…, ne nous ressemble-t-il pas, quand nous ne jouons pas notre beau rôle social, censé projeter la meilleure image de nous-mêmes ?
 
Le village urbain
 
La particularité de l’univers du Procès, c’est de se dérouler dans un environnement urbain banal, quotidien, sordide par endroits, d’où surgit, imprévisiblement, le fantastique, l’onirique, l’ambigu, le paradoxal…
C’est aussi un “village urbain” où l’information circule par le biais primaire d’un bouche à oreille singulièrement efficace. Le procès de K et K lui-même semblent être connus de tous : « Depuis quelque temps, ce nom (le sien) lui pesait, et même des gens qu’il rencontrait pour la première fois le connaissaient ; qu’il est doux de commencer par se présenter, et ensuite seulement d’être connu ! » déplore K ; « Tu es accusé, dit tout bas l’ecclésiastique. » L’oncle de K. a appris la nouvelle, les trois employés de la banque étaient présents lors de l’arrestation, les justiciables du premier greffe savent que K est un accusé, la femme de l’huissier, dans une scène au climat fantastique, lui annonce, en le voyant pour la première fois, qu’il est bien arrivé là ou il voulait (et devait) venir, et qu’on l’attend…
D’autre part, le “tribunal occulte” régit la vie des citoyens de ce “village” : « Il y a un greffe dans tous les greniers… ou presque », déclare Titorelli.
Cet univers est celui d’une ville anonyme, sans âme, dressée là, au milieu de nulle part, avec ses ruelles anonymes et indifférenciées, ses façades anonymes et indifférenciées, tel un labyrinthe monstrueux.
 
Les personnages féminins
 
Quelles autres fonctions ont-ils donc ces personnages féminins dans Le Procès, à part celle de montrer, par leur présence éparpillée et brève, la dense absence de la femme dans l’univers de K ?
Seul, K l’est irrémédiablement, et non seulement en tant qu’être mâle mais en tant qu’être humain tout court !
Ceci posé, les autres fonctions des personnages féminins sont d’établir le charme des beaux yeux noirs de K et son élégance (pour toutes les femmes, sauf pour les petites délurées chez le peintre) ; de manifester l’aspect, sinon infantile, du moins adolescent, de ses pulsions sexuelles (Mlle Bürstner et la femme de l’huissier) ; de montrer la curieuse attirance nymphomane de Leni pour les accusés (K et Block) ; et l’affection maternelle et minaudière de Mme Grubach.
Une dernière fonction très importante est de suggérer que les femmes pourraient lui être d’un recours quelconque pour de multiples raisons (Mlle Bürstner, la femme de l’huissier, Leni).
Mais ce n’est qu’une illusion – une fausse piste pour le lecteur -, les seuls auxiliaires “assermentés” étant des hommes (le peintre Titorelli, l’avocat, Block).
Pourtant, la seule ombre au tableau reste Leni, qui semble en savoir assez ou trop, sans vouloir ou pouvoir le révéler à K (« Tu dois avouer si tu veux t’en sortir », « Ils te harcèlent »).
Quant à Elsa, son statut est différent, vu qu’on l’évoque seulement. Elle a, bien sûr, une fonction bien précise : montrer que K est un célibataire qui n’arrive ou ne cherche à avoir de relations sexuelles (et affectives) qu’avec une prostituée.
 
Avis à placarder sur la porte de la Loi
 
Tenez-vous-le pour dit : on ne peut pas se soustraire à l’emprise diffuse et tentaculaire d’une procédure judiciaire occulte et arbitraire, qui se transforme inexorablement en verdict de peine capitale.
Et si vous avez le malheur de reconnaître progressivement à une procédure judiciaire occulte le droit de dicter les règles arbitraires d’un jeu inconnu, alors vous tomberez dans le piège qui consiste à admettre progressivement la possibilité d’une culpabilité inconnue, et ainsi vous vous condamnerez vous-même.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 14 : lundi 5 au dimanche 11 janvier 2015.
© Johnny Karlitch 2003 pour le texte de l’étude originale, effectuée en vue d’un projet d’adaptation cinématographique du « Procès » qui a été proposé à quelques maisons de production européennes.