Semaine 2 (An 2): Demian, de Hermann Hesse

 

Demian, de Hermann Hesse

(traduction de l’allemand par Denise Riboni, revu et complété par Bernadette Burn)

Éditions Stock, 1946, 1974

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Gloires et tourments du devenir

J’ai lu très peu d’attaques de roman interpellant le lecteur avec des premières pages aussi prenantes, profondes, et vraies par leur évocation de la double inclination de la psyché humaine.
Je ne parle pas de dualisme ; contrairement aux apparences, que ce soit dans ce roman-ci, ou dans Siddharta ou encore Le Loup des steppes, Hermann Hesse n’a jamais impliqué dans sa pensée une dualité nette de la nature humaine, une double personnalité à la Dr Jekyll et M. Hyde ; plutôt, une propension diffuse à exister dans un no man’s land entre bien et mal entremêlés, une zone d’interpénétration où l’un de ces états se qualifie au contact de l’autre, en corps à corps. Un corps à corps soudain et brutal, dont les premières empoignades initient une lumineuse prise de conscience de la liberté individuelle alors même que l’épreuve plonge l’esprit dans un terrifiant et abyssal chaos moral.

C’est un tel baptême de feu et de soufre qu’Émile Sinclair, le jeune héros du roman de Hesse, subira vers sa dixième année. Vivant dans un monde où règnent « paix, ordre et tranquillité, devoir et bonne conscience, pardon et amour », une histoire affabulée de toutes pièces qu’il raconte pour se vanter auprès d’un petit caïd de quartier, lui fera franchir la frontière vers un monde sombre et fascinant, dont il soupçonnait l’existence.

Le premier tiers de ce roman n’a pas été écrit pour raconter la chaleur du cocon familial quand on est enfant mais l’épreuve et l’apprentissage d’une éjection forcée : « Aussi ne parlerai-je que des impressions entièrement nouvelles, de ce qui me poussa en avant, de ce qui m’arracha à mon enfance » et l’exil vers « l’autre monde » avec « ses impulsions entraînant l’angoisse, la contrainte, le sentiment de la mauvaise conscience ; toujours révolutionnaires et menaçant la paix où j’aurais voulu demeurer ». « De toute l’aventure racontée jusqu’à présent, cette impression fut la plus forte. C’était là une première atteinte à la sainteté du père, un premier coup porté au pilier auquel mon enfance s’était appuyée, pilier que tout homme doit détruire, s’il veut devenir lui-même. C’est d’événements semblables, d’événements invisibles qu’est faite la ligne intérieure, la ligne véritable de notre destinée. On se remet d’un tel déchirement ; on l’oublie, mais, au plus secret de nous-mêmes, la blessure continue à vivre et à saigner. »

Commence alors la dissimulation, comme pour tous les jeunes, « la double existence de l’enfant qui n’est plus un enfant » et qui mène une « vie souterraine de rêves, d’instincts, de désirs obscurs » alors que le monde de l’enfance « s’écroule » et qu’il doit apprendre, sous peine de rater cette renaissance, à se détacher du « rêve du paradis perdu, le pire des rêves, le plus meurtrier ».

C’est à ce stade du récit que le narrateur fait entrer en scène Demian. Max Demian, un élève plus âgé (presque un adulte) des classes supérieures, dont le maintien, le comportement, la pensée, l’aura, sont celles « d’un être supérieur, d’un être de volonté (…) avec des yeux de voyant », qui va singulièrement impressionner et influencer Émile Sinclair : « Je vis seulement qu’il était autre que nous. Il ressemblait à un animal, ou à un esprit, ou à une image, je ne sais, mais il était autre, inexprimablement autre que nous tous. »

Ce qui suit – l’adolescence du narrateur et son accession à l’âge adulte – est d’une intensité incomparable dans la description des métamorphoses intérieures et de l’existence d’êtres singuliers qui se détachent de la mêlée humaine par leur vision à la fois critique et inspirée des idéologies et des événements brassant la société.

Rédigé en pleine Première Guerre mondiale (1917) et après une psychanalyse entreprise par l’auteur, Demian – Histoire de la jeunesse d’Émile Sinclair relate avec une plume lyrique et un réalisme magique les tourments et le cheminement intérieur d’un être accomplissant son devenir.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 2 (An 2) : semaine du lundi 11 au dimanche 17 janvier 2016.

Extrait

Demian page 19

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Demian pages 22_23

Demian page 24

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Semaine 13: Le Pain, de Toufic Youssef Aouad

Le Pain, de Toufic Youssef Aouad (1939)

Éditions L’Orient des Livres/Sindbad/Actes Sud, 2014

[traduction de l’arabe (Liban) par Fifi Abou Dib]

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Le pain de la dignité

Quel beau roman aux pages rocailleuses, boisées, poussiéreuses, révoltées, hurlantes, amoureuses !
Publié en 1939, Le Pain a des accents de théâtre vivant, en représentation, là, devant les yeux et entre les mains du lecteur-spectateur.
Le réalisme romanesque, mélodramatique, vif, endiablé, de Toufic Youssef Aouad vous captive dès les premières pages, les premières scènes. Et son humour mordant, désabusé, vous transporte jusqu’aux cimes d’un idéalisme qui n’abandonne jamais la terre, comme les montagnes du Liban.

D’un bistrot-tripot situé dans un village du Mont-Liban à un balcon de Damas donnant sur la liesse d’un peuple arabe désenchaîné, en passant par les grottes du maquis, les prisons du tribunal militaire d’Aley, belle retraite estivale devenue un « théâtre d’horreurs », un petit village transformé en camp de désolation et d’inanition, et « l’immense plaine qui n’a pas de frontière », en Jordanie, où progresse la révolte arabe comme une tempête du désert, des aventures de larmes et de sang font vibrer et frémir le lecteur, au temps où le dollar s’appelait bechlik ou majidi sous le ciel ottoman.

Nous sommes en 1916, la Première Guerre mondiale tonne et extermine, et l’occupation turque a profité du chaos occidental pour renforcer sa mainmise sur le Liban.
L’auteur nous plonge d’emblée dans une taverne où une pittoresque altercation oppose une tenancière qui dissimule à grand-peine sa nature de mégère et un ivrogne qui menace sans cesse de révéler un certain « secret ». Arrive un étranger vêtu à l’européenne, dont la bourse va dissiper cette atmosphère belliqueuse et qui prend bien garde de ne pas avoir l’air de chercher quelque chose ou quelqu’un. La scène introduira aussi un grand-père qui se soucie de protéger, outre une vieille vache décharnée, un garçonnet de neuf ans et une ravissante jeune fille, fière et farouche, contre la rapacité de la tenancière, qui est la mère du petit et la belle-mère de la fille que son défunt mari a eue d’un premier mariage. La jeune fille est angoissée à l’idée que son jeune amant, un militant qui rédige des tracts contre l’occupation, soit capturé dans la grotte qui lui sert de cachette.

Cela fait deux ans que l’empire ottoman, « violant l’accord sur les privilèges concédés au Liban », occupe le pays avec ses troupes, « se permettant tous les abus, toutes les injustices, toutes les exactions. Cette période de l’histoire fut si sombre pour ce beau petit pays que, depuis, il n’en a pas connu et n’en connaîtra certainement jamais de pire », comme le déclare l’auteur dans l’introduction à son récit.

Des élans impétueux, des pulsions fougueuses, des éclats d’intrépidité sont pris dans l’avalanche boueuse de la guerre, de la misère et de la famine. Toufic Youssef Aouad restitue la terrible et affligeante atmosphère qui avait assombri l’âme des Libanais, en la démultipliant, la reflétant au travers des perceptions et des épreuves de trois personnages : Sami, le jeune rebelle issu d’une famille aisée qui prend le maquis et s’alimente de pain et d’amour ; Zeina, son amoureuse, une belle brune « au regard perçant et aux lèvres comme des pistaches », qui marchera sur le chemin du calvaire derrière son amant et décidera finalement de porter elle-même la croix en la transformant en une arme de justice inflexible et implacable, et Tom, le petit frère de Zeina d’un second mariage, qui endure du haut de ses neuf ans l’effroyable tourment de la survie auprès d’une mère folle et qui deviendra un gavroche des embuscades montagnardes.

Ce transfert de la focalisation du récit de l’un à l’autre des trois personnages intensifie l’efficacité évocatrice d’une narration qui ne s’appesantit pas sur des descriptions touffues mais privilégie l’action, les dialogues et les états d’âme.

Le pain du titre, c’est celui dont de belles âmes se privent pour le donner à ceux qu’ils aiment ou qui ne peuvent s’en procurer ; c’est celui que des âmes mortes jettent, rassis et « trempé dans l’humiliation ou le sang », en pitance à de plus faibles qu’eux ou de moins oppressifs. Le pain, c’est celui de la famine.
Le pain, c’est aussi celui de la liberté et de l’héroïsme.
Et Le Pain de Toufic Youssef Aouad l’illustre avec un talent de conteur qui captive les esprits rassemblés autour de sa voix, alors que les flammes d’un magnifique feu de bois projettent sur les traits de son noble visage la geste de ces âmes fières qui ont payé le prix du sang par amour pour la dignité de leur pays.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 13 : lundi 29 décembre 2014 au dimanche 4 janvier 2015.

Extraits
1- Ayant pris la fuite du village, cherchant à visiter son amant en prison, Zeina, désemparée, débarque dans une « ville inquiétante et inconnue » :
« … silencieuse, elle observait autour d’elle les immeubles gigantesques et scrutait les visages des passants, son cœur battant à tout rompre dès qu’elle apercevait un soldat. Elle sentit sur elle le regard scrutateur du cocher. Il lui avait réclamé le prix de la course depuis Beyrouth, avant même qu’elle ne mette le pied dans sa voiture. Il tira la bride, lâcha son fouet et dit :
– Voici Aley !
Il ajouta, moqueur :
– Je vous en prie.
– Savez-vous où se trouve la prison ?
– Quelle prison ? À Aley, il y a des dizaines de prisons, et ma voiture n’y entrera pas !
Elle descendit, résignée. Il la rappela en disant :
– Si vous venez voir un prisonnier, demandez Rushdi bey !
– Rushdi bey ?
– Le juge d’instruction, Rushdi bey. (Il sourit comme on grimace et donna un coup de fouet.)
Elle resta prostrée, ne sachant de quel côté se diriger. Rushdi bey ! Rushdi bey ! Le juge d’instruction Rushdi bey ! Ce nom lui donna de l’espoir, lui apporta un peu de réconfort dans son désarroi. Si seulement il lui avait dit où le trouver ! Si seulement il lui avait indiqué une direction ! Mais pourquoi avait-il ri ? Elle essaya de s’imaginer le juge d’instruction pour s’expliquer le rire du cocher. Elle crut le voir rire, lui aussi, à travers le flou du doute, et elle rit à son tour. Puis elle fronça les sourcils et pouffa de nouveau. Si quelqu’un l’avait regardée à cet instant, il l’aurait sans doute prise pour une possédée. Elle revint à elle et se vit au milieu d’un souk, avec des boutiques alignées des deux côtés de la rue, et des gens qui circulaient. Elle poursuivit son errance, observant les visages ici et là… Puis elle marmonna : “Quel est son nom, déjà ? L’aurais-je oublié ? Rached, Rached bey… Ou plutôt Rushdi bey. Rushdi bey !” Elle le répéta plusieurs fois. »
 
2- Affamé, le petit Tom erre dans les rues d’un village en voie de devenir une localité fantôme :
« Il se remit en marche, avec ses pieds crevassés, sa chemise sale et déchirée, ses cheveux longs et hirsutes, du bord de la route au caniveau et du caniveau au bord de la route, ramassant ce qu’il trouvait et disputant les ordures aux chiens et aux chats. La route était hantée, des deux côtés, par des hordes d’affamés comme lui, des vieillards, des femmes, des enfants, certains pouvant encore marcher, la plupart étendus avec leurs gémissements pour seul bien.
Il errait ainsi quand une voiture s’approcha. Il se retourna et vit la carriole du bey. Celui-ci conduisait lui-même, et son épouse, à côté de lui, se protégeait du soleil à l’aide d’une ombrelle colorée. Surgissant de tous côtés, la main tendue, les affamés assaillirent le véhicule, mais celui-ci fila à toute allure. Il aurait écrasé une femme sur son passage si le bey ne lui avait donné un coup de fouet. Elle s’était éloignée en criant de douleur. Soudain, le cheval s’arrêta pour faire ses besoins. Le bey tenta de l’en empêcher et de le faire repartir, mais ses coups furent inutiles. Les pauvres se précipitèrent vers la carriole une seconde fois, et la canne du bey se chargea de les disperser. La voiture se remit en marche. Ils se jetèrent alors sur le crottin fumant. Les uns poussaient, les autres hélaient, et Tom, jouant des coudes, parvint à en prendre une poignée. Il y piocha un grain d’avoine, qu’il essuya contre sa poitrine et savoura comme le plus délicieux des mets. Certains le virent et accoururent vers lui. Il ouvrit grand la bouche et engloutit le contenu de sa paume avant qu’ils n’arrivent. »
 
3- Pour éviter la propagation de la puanteur et des maladies, les ramasseurs de cadavres ratissent le village :
« Les deux hommes se dirigèrent vers l’autre côté de la grange. Tom les observa. Il avait déjà assisté à ce genre de scène. Il y avait là une femme étendue sur le dos, envahie de poux. Un nourrisson aux yeux énormes pendait à son sein nu. L’un des hommes la poussa du pied et attendit… Tom se mordit les doigts et fit un pas. La tête de la femme était renversée et ses cheveux épars. De sa poitrine émergeait un sein griffé et meurtri que l’enfant pétrissait de ses petites mains et pressait de ses lèvres, puis abandonnait en pleurant.
L’homme poussa la femme une deuxième fois puis regarda son camarade.
– Elle est gavée de mort.
Il se pencha ensuite sur l’enfant et le bouscula aussi. Il se détacha du sein de sa mère en gémissant, à moitié enveloppé de chiffons qui laissaient paraître des parties génitales démesurées. Il se mit à crier. Les deux hommes jetèrent le cadavre de la femme sur la civière et le transportèrent jusqu’au tombereau qui attendait au bord de la route. Celui-ci s’apprêtait à partir quand l’un des hommes se tourna vers l’autre et lui demanda, en montrant l’enfant d’un mouvement de la tête :
– Qu’en penses-tu ? Et si on le prenait tout de suite ?
– Tu as raison, il va mourir !
– Ça nous épargnera une autre course.
L’enfant, cherchant sa mère, s’était approché à quatre pattes. Il trébucha sur l’angle de la grange et tomba sur la chaussée, entre les jambes des ramasseurs. Le premier le prit par ses bras maigres, le balança dans les airs et le jeta sur le corps de sa mère. »
 
4- Les combattants se reposent un moment, ils évoquent leurs espoirs ; l’un d’eux a parlé de « djihad », de guerre sainte. Sami lui répond :
« … Je pense à moi-même. Je pense à mes semblables, à ceux qui ont fini sur les potences des Turcs à Beyrouth et à Damas. À ceux qu’ils ont déportés au fin fond de l’Anatolie ou qu’ils ont jetés aux oubliettes. À ceux qui ont combattu à nos côtés, ici même, au sein de l’armée des révolutionnaires, ou qui ont rejoint nos alliés dans leurs pays d’exil. Certains sont morts, d’autres sont encore en vie, et c’est à tous ceux-là que je pense, Kamel. Je pense à eux quand je t’écoute parler. Non, la guerre entre les Turcs et les Arabes n’est pas un djihad. Ce n’est pas une guerre de religion. La plupart des Turcs sont musulmans, et la plupart des Arabes le sont aussi. Mais cette cause n’a rien à voir avec l’islam. Il s’agit d’Arabes qui se battent contre les Turcs pour recouvrer leur liberté et de Turcs qui combattent les Arabes pour continuer à les soumettre. Aujourd’hui, nous assistons à la naissance du véritable nationalisme arabe, dont la mère est la révolution. Cette révolution dans laquelle je suis engagé, moi, chrétien arabe, à vos côtés, vous, musulmans arabes, contre l’ennemi commun de nos pays respectifs qui est le Turc, qu’il soit mahométan, chrétien ou adorateur du diable. Et les pères de cette nation nouvelle ne sont autres que ces jeunes martyrs arabes et les héros qui les ont précédés. »

Semaine 2: Le Collier rouge, de Jean-Christophe Rufin

Le Collier rouge, de Jean-Christophe Rufin

Éditions Gallimard, 2014

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Couv Rufin Semaine 2

On est en 1919, après l’armistice de la Première Guerre mondiale.
L’officier Hughes Lantier du Grez débarque dans un bourg du Berry, une province du centre de la France, pour instruire l’affaire du jeune caporal Jacques Morlac, détenu dans une ancienne caserne aménagée en prison pour les déserteurs et les espions.
Dans cette prison, Morlac est le seul prisonnier.
Dehors, la canicule vide les rues, et sur la place Michelet, près de la caserne, un chien vagabond hurle à mort jour et nuit.

Lorsque l’unique garde-chiourme de la prison, à la main de grandes clefs enfilées dans un gros anneau, conduit l’officier et qu’il ouvre la porte de la cellule où est étendu le prévenu sur un bat-flanc, pour ensuite la refermer, laissant les deux hommes seuls, le ton est donné, le décor est installé, une atmosphère d’époque baigne les lieux et les pages, et un face à face chargé de non-dits va traverser le récit comme un cours d’eau, mince filet de ruisseau au départ, qui ira en s’élargissant peu à peu, débordant progressivement les rives confinées du huis clos cellulaire pour s’étaler dans les rues du bourg, et de là, dans une vaste campagne, et se déverser enfin dans la mer de la petite et de la grande histoire.

Essentiellement, ce roman est construit tout au long d’un dialogue entre deux personnages que plein de choses différencient, notamment leurs classe et fonction sociales : l’un est un juge militaire, un bourgeois affublé d’un patronyme de petite noblesse ; l’autre, un soldat en instance de jugement, fils de laboureur.
Ce dialogue – en fait, un interrogatoire –, ponctué par les aboiements ininterrompus d’un chien qui attend sur une place déserte un dénouement quelconque, se poursuit pendant quatre journées.
Cela, avec une économie de moyens narratifs qui distinguent le Rufin de ce « Collier rouge » du Rufin baroque et foisonnant de « Globalia », par exemple.

Le Collier rouge se lit d’une traite – il fait environ 150 pages – et la révélation des motifs cachés des protagonistes vers laquelle la lecture tendra forcément et naturellement, est aménagée avec un sens impressionniste des détails et de la progression.
Dès les premières pages, l’on se demande ce que Jacques Morlac, décoré de la Légion d’honneur malgré son jeune âge, a bien pu accomplir comme méfait, assez grave pour qu’il risque d’écoper d’une lourde sentence et cependant assez anecdotique pour qu’il puisse s’en sortir rien qu’en présentant des excuses et en alléguant un état d’ébriété. Comme l’on se demande également – avec une curiosité aussitôt et définitivement éveillée – quelle est cette étrange relation qui semble lier le soldat à ce chien, prostré dehors, dont le désespoir évident attise notre compassion.

Mystérieux, têtu et attachant, ce Jacques Morlac. Son apparence proclame ses origines campagnardes mais avec « cet air inspiré et ce regard intense que l’on imagine aux prophètes ou aux pâtres visités par des apparitions ».
Et, s’il est vrai que c’est aussi un héros de guerre qui a risqué sa vie pour la « Nation », tout en lui rejette, « vomit », cette même nation.
Morlac a reçu peu d’instruction – « Dans ces coins-là, ce n’est pas l’usage » (…) « le curé lui a fait la classe… ensuite, il a été aux champs pour aider son père ». Pourtant, il lit Han d’Islande de Victor Hugo : « C’est ça, mon école. Et la guerre aussi », dira-t-il.

En face du caporal, le commandant Lantier du Grez, la trentaine, nommé juge militaire après l’armistice pour sa probité et sa connaissance de la psychologie des poilus. Il a ses bureaux à Bourges, sa maison à Paris avec une femme et deux enfants, et il espère une mutation pour pouvoir, enfin, les rejoindre. Issu de la classe bourgeoise, « chez lui, on vénérait à la fois la monarchie et l’Empire, c’est-à-dire l’autorité. Et l’on méprisait la République, dont Victor Hugo était le barde ».

Normalement, cela devrait tonner entre les deux militaires dans la petite cellule. Mais le cas Morlac apparaît complexe, offrant au juge la perspective et le plaisir anticipé d’une énigme à résoudre : « Depuis qu’on l’avait nommé juge, il avait vu beaucoup d’affaires simples : parfaits coupables ou vrais innocents. Ce n’était pas très intéressant et, dans ces cas-là, il mettait toute son énergie à rendre l’affaire plus compliquée, à chercher la part d’idéalisme du coupable et la noirceur de l’innocent. Avec Morlac, il sentait qu’il avait affaire à un prévenu plus difficile, dans lequel se mêlaient le bien et le mal. C’était agaçant, révoltant même, si l’on y songeait. Mais, au moins, il y avait un mystère à percer. »
Il va donc ménager l’accusé et s’armer de patience ; ce n’est pas difficile : c’est un idéaliste, et pour lui, la dignité humaine d’autrui est intouchable.
D’autant plus, et comme il le dira plus tard à un personnage clé du roman, il envisage de quitter l’armée et il tient à conclure sa fonction sur un bon souvenir : « Si je parvenais à empêcher ce prévenu de courir à sa perte, j’en concevrais une profonde satisfaction et je partirais le cœur plus léger. Vous voyez, c’est très égoïste. »

C’est compter sans l’entêtement orgueilleux de Morlac à ne pas se dédire ni renier la vraie portée de l’agissement qui lui a valu l’emprisonnement. « Je ne veux pas que vous me trouviez des circonstances atténuantes », lancera-t-il à Lantier. Et de surenchérir : « Je ne veux pas qu’on dénature le sens de mes actes. Vous n’étoufferez pas ce que j’ai à dire. »
Paroles enflammées et catégoriques de celui qui s’imagine investi d’une mission vitale sur la terre. Et qui plus est, une mission dans laquelle le chien hurleur à mort est impliqué, pour ne pas dire qu’il en serait l’inspirateur. Cela on le devine entre les lignes, et le personnage du chien acquerra au fil du récit une dimension quasi mythique.

Dans une interview, l’auteur s’était défini comme « écrivain peintre » : « Moi, je suis peintre. (…) Quand on écrit, soit on écoute, soit on voit. On ne peut pas faire les deux en même temps. » (Le Figaro, 10/08/2007) Je suis entièrement d’accord avec ce propos puisque l’auteur le dit. Sauf que, dans ce roman, Rufin peint en usant d’un pastel impressionniste et parvient, en plus, à enrichir sa toile narrative d’un élément sonore particulièrement… sonore : les lamentations du chien… Cet aboiement lancinant que le lecteur se prend à entendre pour ne plus cesser de le faire dès l’apparition de ce petit personnage central, ce cri de tristesse, de solidarité, de fidélité, résonnant leitmotiv, au sens premier du terme, qui déchire la quiétude illusoire des explications toutes simples et des réponses toutes faites, sur la vie, la mort, l’amour et l’attachement.

Le chien ! Rufin en donne un portrait frontal, clinique, et magnifique. Talent d’un peintre en mots : « Il avait vraiment l’allure d’un vieux guerrier. Plusieurs cicatrices, sur le dos et les flancs, témoignaient de blessures par balles ou éclats d’obus. On sentait qu’elles n’avaient pas été soignées et que les chairs s’étaient débrouillées pour se rejoindre tant bien que mal, en formant des bourrelets, des plaques dures et des cals. Il avait une patte arrière déformée et, quand il se tenait assis, il devait la poser en oblique, pour ne pas tomber sur le côté. Lantier tendit la main et le chien s’approcha pour une caresse. Son crâne était irrégulier au toucher, comme s’il avait porté un casque cabossé. Le bord droit de son museau était rose clair et dépourvu de poils, séquelle d’une brûlure profonde. Mais au milieu de ce visage supplicié brillaient deux yeux pathétiques. Le chien, sous la caresse, ne bougeait pas. On sentait qu’il avait été dressé à ne pas s’agiter, à faire le moins de bruit possible, sauf pour donner l’alerte. Mais ses yeux à eux seuls exprimaient tout ce que les autres chiens manifestent en usant de leur queue et de leurs pattes, en gémissant ou en se roulant par terre. »
Ce chien-là transcende le concept même de fidélité canine. Car il est plus que ce qu’un chien peut être. Pour mieux le dire, l’auteur le magnifie en l’équivalent canin de l’ange gardien. Et, ironie du sort, son maître n’éprouve pas de tendresse spéciale à son égard. Il ira même jusqu’à le haïr au point de vouloir le tuer…

Le chien du caporal Morlac réveille chez l’officier Lantier le souvenir d’un autre chien, le sien, qui avait fait le sacrifice ultime lors d’un épisode tragique de son adolescence : « … ce drame n’avait pas été sans conséquence sur sa vie. Il était entré dans l’armée pour défendre l’ordre contre la barbarie. Il était devenu militaire pour être au service des hommes. C’était un malentendu, bien sûr. La guerre n’allait pas tarder à lui faire découvrir que c’est l’inverse, que l’ordre se nourrit des êtres humains, qu’il les consomme et les broie. Mais, au fond de lui, malgré tout, il restait attaché à cette vocation. Et, à l’origine de cette vocation, il y avait l’acte d’un chien. »
Tandis que pour Morlac, héros médaillé, l’élément qui va influencer sa vision des choses et le pousser à tout remettre en question sera la découverte de certains écrits ‘‘subversifs’’ : « Pendant ma permission, j’ai beaucoup lu. La guerre m’avait changé. Je n’imaginais pas que tout cela pouvait exister. Les obus, les peuples en uniforme, les combats où, en quelques minutes, des milliers de morts se retrouvent allongés en plein soleil. J’étais un petit paysan, vous comprenez ? Je ne savais rien. (…) il fallait que je trouve des réponses. Je voulais voir ce que d’autres avaient pu comprendre de la guerre, de la société, de l’armée, du pouvoir, de l’argent, de toutes ces choses que je découvrais. » Et il nomme les titres de ces livres « comme s’il annonçait les Évangiles » : « Proudhon, Philosophie de la misère, Marx, Le 18 Brumaire, et Kropotkine, La Morale anarchiste. »

Cependant, en évoquant la grande histoire embourbée dans le cloaque de la guerre, J.-C. Rufin recentre la perspective que l’on pourrait en avoir aux dimensions de la petite histoire, celle de chaque individu, avec ses potentialités de se déconditionner du discours global, élaboré autour de la diabolisation d’autrui, et surtout avec sa possibilité d’aimer.
À l’ultime étape de l’enquête, dans une grande forêt peuplée de chênes, la résolution se profilera au travers d’un couloir de lumière dans le chaos de la nature, portée par le cri d’un être blessé.
Le dénouement du Collier rouge arrive mezza voce dans des tons pastel de douce aurore.
Et le chien ? Ma foi, il n’en a que faire, lui, cette bête si humaine, d’un collier. Qu’il soit rouge ou autre.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 2 : lundi 13 au dimanche 19 octobre 2014.