Semaine 21 (An 2): Des Larmes sous la pluie, de Rosa Montero

Des Larmes sous la pluie, de Rosa Montero

(Lágrimas en la lluvia – traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse)

Éditions Métailié, 2013

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« – Je sais qui tu es, je sais comment tu es. Je t’ai vue.

– Ah, oui ? bredouilla la rep.

– J’ai vu ton dessin essentiel. »

Une situation étrange et violente se met en place et explose dans les sept premières pages de ce roman de cyberpunk. Entre-temps, le lecteur a fait la connaissance d’un personnage féminin, Bruna, dont nous découvrons en petites touches parsemées par la romancière la nature androïde, une « réplicante » tout ce qu’il y a de plus humain sans l’être tout à fait, qui se réveille au crépuscule dans son appartement planté en pleine mégapole de l’an 2109, avec une gueule de bois qui lui martèle le crâne et une pensée obsessionnelle à propos d’un certain délai chiffré en années, mois et jours. En plus de son crâne, quelqu’un martèle sa porte. Bruna demande à son ordinateur domotique d’afficher à l’écran le visiteur importun : une voisine, qu’elle croise parfois, et qui, aussitôt entrée, tente de l’étrangler. Bruna, conçue, programmée et entraînée pour combattre, prend le dessus. L’assaillante, hystérique, les yeux hallucinés, fendus par la pupille verticale caractéristique des « reps », l’accuse, et tous les techno-humains comme elle, de lui avoir implanté « leurs sales trucs pour la transformer en l’une des leurs », puis elle s’arrache un œil et perd connaissance. Via son majordome robotique, Bruna appelle les Urgences officielles, lesquelles réclament le numéro de l’assurance de la victime. Bruna n’ayant trouvé ni le bracelet-ordinateur usuel, ni aucune plaque civile ou puce d’identification, les Urgences coupent la communication. Elle contacte alors les Samaritains, une association civile qui offre des services médicaux aux non assurés. L’employé de l’association cherche à savoir si la victime est humaine ou techno-humaine, et Bruna lui lance, furieuse, que « cette question est anticonstitutionnelle ». « Tout le monde savait qu’ils donnaient la priorité aux humains, naturellement. Ce n’était pas une pratique légale, mais ça se faisait. Et le pire, se dit Bruna, c’est qu’il y avait une certaine logique à faire ça. Quand un service médical était débordé, peut-être qu’il était plus judicieux de privilégier ceux qui disposaient d’une espérance de vie bien plus longue. Ceux qui n’étaient pas de précoces condamnés à mort, comme les reps. Qu’est-ce qui était le plus rentable : sauver une humaine qui pourrait vivre encore cinquante ans, ou une techno-humaine qui n’en avait peut-être plus que pour quelques mois ? Un ressentiment amer et glacé monta dans sa bouche. »

Bruna Husky est une réplicante de combat, elle est athlétique, de grande taille, a le crâne rasé et un tatouage en forme de ligne noire qui parcourt verticalement son corps de son front jusqu’à son orteil et boucle la boucle en remontant jusqu’à l’arrière de son crâne. Après avoir servi ses constructeurs durant ses deux premières années de vie, elle a été affranchie et a intégré la vie civile en tant que détective privée. Au début du récit, il lui reste à vivre quatre ans, trois mois et vingt-neuf jours.
Bruna est âgée de six ans rep ou trente et un ans virtuels. Car tous les reps ont un âge situé entre vingt-cinq et trente-cinq ans, leur espérance de vie étant de dix années environ avant que la TTT (Tumeur totale techno) ne les fasse dépérir et mourir en quelques semaines. Ils “naissent” munis d’une mémoire artificielle, dont le “scénario” est rédigé par des « mémoristes », des écrivains qui créent les quelques centaines de souvenirs qui forgent une mémoire et une identité.
Il y a un demi-siècle, en 2053, les premiers androïdes ont été fabriqués à partir de cellules-souches soumises à un développement accéléré, pour être exploités dans les milieux éprouvants des colonies minières extra-planétaires. Appelés Homolabs au début, on les désignera ensuite sous le nom de réplicants, « terme tiré d’un vieux film futuriste très populaire au 20e siècle », autrement dit du mythique Blade Runner.

Si Blade Runner de Ridley Scott (produit en 1982 et au scénario adapté d’un roman de Philip K. Dick, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, publié en 1968), qui, loin d’être un chef-d’œuvre, n’en est pas moins un excellent et mémorable film de science-fiction, a une raison d’être qui le transcende, c’est la séquence – culte ou cultissime, on sera toujours à court de termes pour signifier son profond impact sur la réflexion ontologique à propos de l’être et de l’existence – la séquence où, suite à une inversion spectaculaire de la notion de « bons vs méchants », le réplicant prénommé Roy, un super-androïde qui égale, et surpasse l’homme, accomplit un terrible acte de dernière volonté en sauvant la vie de l’exécuteur mandaté et payé par le système pour le détruire. Dans les dernières paroles qu’il prononce avant de “s’éteindre”, Roy déclare que « tous ces moments » vécus, ressentis, sa vraie mémoire, sa propre identité acquise après sa rébellion, « seront perdus comme des larmes sous la pluie ».

Voilà le point de départ du roman de Rosa Montero : l’angoisse existentielle éprouvée par un androïde, son désir irrépressible d’avoir une identité propre, d’être reconnu dans son individualité et, surtout, de vivre plus que ne le permet la “date d’expiration” imposée par les constructeurs créateurs.
La différence avec les réplicants de Philip K. Dick, c’est que les créatures de Montero sont faites de chair et de sang, et vivent deux fois plus longtemps.

Il serait déplacé, impropre et proprement irraisonné de soutenir que le roman de Rosa Montero appartient au genre de la fanfiction.
Née en 1951, l’auteure signe avec Des Larmes sous la pluie (2011) un roman d’éternelle jeunesse, avec lequel elle rend hommage à un aîné, à qui elle emprunte la notion de personnage-“réplicant torturé par sa condition” et le concept d’implants mémoriels, en créant un récit original très personnel, animé par une héroïne forte et fragile, lucide et désespérée, solitaire, rescapée d’une tragédie amoureuse dont elle survit en endurant les séquelles, qui évolue dans une civilisation hypertechnologique soumise aux contraintes et retombées de la géopolitique et de l’exopolitique.
Car il y a près d’une décennie que le processus d’unification a abouti à la création des États-Unis de la Terre, dans le but d’adopter une attitude collective et concertée dans les échanges établis avec les civilisations extraterrestres.
Cependant, deux États-colonies ont fait scission avec la gouvernance planétaire, deux mondes flottants plutôt, orbitant dans l’espace, sectaires et isolationnistes.
Et sur Terre, deux mouvances politiques irriguent une situation conflictuelle latente, un résidu de la Guerre Rep provoquée par l’insurrection des premiers homolabs traités en esclaves : la mouvance pro-rep antiségrégationniste qui prône une coexistence humains-reps et la mouvance suprémaciste humaine qui veut éradiquer les réplicants, accusés de comploter pour prendre le contrôle de la planète.
Résultat : en pratique et officieusement, les reps sont considérés comme des citoyens de troisième classe.
Mais la situation prend une allure inquiétante lorsque des reps commencent à mourir dans des circonstances atroces et mystérieuses. Point commun de ces morts, présentées comme des suicides : la présence d’un implant de mémoire adultéré dans le cerveau de chaque victime.
C’est dans ce contexte annonciateur de grands troubles à venir que Myriam Chi, leader du MRR (Mouvement radical réplicant), un groupe d’activistes techno-humains, fait appel à Bruna Husky pour qu’elle enquête sur ces implants qui sont proposés dans le marché noir et sur des menaces adressées à sa personne.

Téléportation, colonies spatiales totalitaires, eau purifiée vendue au détail, arbres artificiels, falsification des archives de l’Histoire, communication holographique, chirurgie esthétique généralisée, zones d’Air Zéro, Terroristes instantanés qui se font exploser pour protester contre le Système, extraterrestres captant les pensées des personnes avec lesquelles ils ont eu un rapport sexuel, mémoriste pygmalion et parèdre…, Des Larmes sous la pluie est un roman sombre, pessimiste, dystopique, comme se doit de l’être un bon roman de cyberpunk.

Hélas ! – et un “hélas” qui connote “mais”, “par contre” et “malheureusement”, avec un grand point d’exclamation –, au dénouement de l’intrigue un imprévisible deus ex machina tombe comme un éléphant dans le dé à coudre. Imprévisible parce qu’invisible, insoupçonnable, non suggéré, non évoqué, non insinué auparavant au cours de l’intrigue.
Mais, bon, malgré tout la résolution ne perd pas sa cohérence et la conclusion fait gracieusement sa révérence au lecteur.

Pour ma part, j’ai pris un énorme et intelligent plaisir à la lecture du roman de Rosa Montero, au point que j’ai énormément envie de revoir Bruna Husky, et, si possible, de m’assécher en sa compagnie la mare croupissant d’idées noires au comptoir du bar d’Oli, un soir de spleen.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 21 (An 2) : semaine du lundi 23 au dimanche 29 mai 2016.

Extrait

« Et Bruna se trouvait maintenant allongée dans un lit de privation sensorielle, sur un matelas de légères boules d’air, avec des lunettes virtuelles qui la faisaient se sentir au milieu du cosmos. Elle flottait placidement dans les ténèbres stellaires, sans poids ni corps. En ce lieu reculé et confortable parvint la voix légèrement mielleuse de Virginio Nissen.
– Dis-moi trois mots qui te font mal.
Il fallait répondre vite, sans réfléchir.
– Blessure. Famille. Douleur.
– Éliminons le premier : sémantiquement trop pollué. Pense à ta famille et dis-moi trois autres mots qui te font mal.
– Rien. Personne. Seule.
– Que signifie rien ?
– Que c’est un mensonge.
– Qu’est-ce qui est un mensonge ?
– Nous en avons déjà parlé plein de fois.
– Encore une fois, Husky.
– Tout est un mensonge… Les sentiments… Le souvenir de ces sentiments. L’amour de mes parents. Mes parents eux-mêmes. Mon enfance. Tout est devenu du vent. Ça n’existe pas et ça n’a pas existé.
– L’amour que tu ressens pour ta mère, pour ton père, il existe.
– Un mensonge.
– Non, cet amour est réel. Ton désespoir est réel parce que ton sentiment est réel.
– Mon désespoir est réel parce que mon sentiment est un mirage.
– Mes parents sont morts il y a trente ans, Husky.
– Toutes mes condoléances, Nissen.
– Je veux dire que mes parents n’existent pas non plus. J’en garde juste le souvenir. Comme toi.
– Ça n’est pas la même chose.
– Pourquoi ?
– Parce que mon souvenir est un mensonge.
– Le mien aussi. Toutes les mémoires mentent. Nous inventons tous notre passé. Tu crois que mes parents ont vraiment été comme je m’en souviens aujourd’hui ?
– Ça m’est égal parce que ce n’est pas la même chose.
– D’accord, laissons ça. Et le deuxième mot, personne ? Qu’est-ce que ça signifie ?
– Solitude.
– Pourquoi ?
– Écoute… Tu ne peux pas comprendre. Un humain ne peut pas comprendre ! Peut-être que je devrais chercher un psychoguide techno. Il y a des techno-humains qui font ça ? Même les rats… même le mammifère le plus misérable a son nid, sa meute, son troupeau, sa portée. Les reps sont privés de cette union essentielle… Nous n’avons jamais été véritablement uniques, véritablement nécessaires à quelqu’un… Je veux parler de cette façon qu’ont les enfants d’être nécessaires à leurs parents ou les parents d’être nécessaires à leurs enfants. En plus, nous ne pouvons pas avoir d’enfant… et nous ne vivons que dix ans, former un couple stable est très difficile, ou alors c’est une agonie.
Sa gorge se serra subitement et la détective se tut de peur que sa voix n’éclate en sanglots.
(…)
– Je veux dire que tu n’es vraiment important pour personne… Tu peux avoir des amis, et même de bons amis, mais même avec le meilleur des amis tu ne peux pas occuper cette place essentielle d’appartenance à l’autre. Qui va s’inquiéter de ce qui m’arrive ?
C’était formidable, se dit Bruna ironiquement : c’était réellement formidable de payer quatre-vingts ges à un psychoguide pour réussir à se pourrir l’après-midi et passer un sale quart d’heure. »

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Semaine 16 (An 2): Le Temps désarticulé, de Philip K. Dick

Le Temps désarticulé, de Philip K. Dick

(traduit de l’américain par Philippe R. Hupp)

Éditions Calmann-Lévy, 1975

Excellent site sur l’univers dickien

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De la résolution psycho-dickienne des dilemmes moraux

L’année 1959. Une petite ville de l’Ouest américain avec son supermarché, son café restaurant, son journal, son école, sa compagnie des eaux, ses rues tranquilles, ses maisons sages, sa station d’autobus…
Un train-train quotidien pépère que ne sauraient troubler ni les quelques pommes de terre pourries repérées par Vic Nielson, le responsable des fruits et légumes du supermarché, ni la pétition rédigée par son épouse Margo et une amie pour forcer la municipalité à raser des ruines situées en bordure de ville, qui constituent un endroit potentiellement dangereux pour les enfants qui y vont jouer, ni le concours quotidien de La Gazette, auquel participe depuis plus de deux ans sans rater un seul questionnaire Ragle Gumm, le frère de Margo.

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Drôle de zèbre, ce Ragle Gumm. 46 ans, grand de taille, trapu, buveur de bière célibataire, pas fichu de s’offrir un chez soi ni une compagne mais qui se contente de remplir sa place dans l’existence en vivant avec sa sœur, son beau-frère et son neveu de 10 ans, tout en se cassant la tête sur le fameux concours.
Quoi qu’il en soit, Ragle Gumm n’est pas n’importe qui. C’est une célébrité nationale, bien que lui n’en perçoive les échos qu’au niveau local de sa petite ville, située quelque part (je précise) dans l’Ouest américain. Vous vous rendez compte : Champion national depuis deux années entières – record absolu ! – du concours de La Gazette, « Où sera le Petit Homme vert la prochaine fois ? » !

Notons, avec un grand sourire espiègle, cette concession lexicale ironique de Philip K. Dick aux attentes à la fois du lectorat du genre et du marketing éditorial, qui veulent de la S.-F. avec vaisseaux intergalactiques, extraterrestres centauriens et sauts hyperdimensionnels. La science-fiction dickienne, elle, est tout autant cela et autrement : elle est psychédélique, sans ou avec psychotropes.

Revenons à Ragle Gumm. Sa marotte lui fait gagner des sommes bien plus rondelettes que celles de son beau-frère qui bosse au supermarché. Une marotte épuisante à laquelle il consacre douze à treize heures de travail par jour, dans le living, entouré de piles de papiers, de notes et de documents rassemblés pendant des années : ouvrages de référence, cartes, graphiques, bulletins-réponses envoyés au fil des mois… Pour sélectionner la bonne case parmi les 1 208 cases proposées, Ragle Gumm ne se transforme pas en voyant ni ne se base sur le hasard en laissant, par exemple, son doigt se poser quelque part sur la page du journal tout en gardant les yeux fermés. Bien au contraire, il compulse toutes les réponses précédentes, les compare, recherche des modèles de schémas, essaie de reconnaître des formes, étudie les énigmes publiées, et utilise son classeur “spécial à séquence” sur lequel la lumière se réfléchit en tache ronde qui se meut selon un certain schéma perceptible par lui-même. Eh oui, très esthético-pseudo-rationnel comme méthode. Et qui ne devrait pas pouvoir marcher à tous les coups. Et pourtant, ça marche.
Alors, lorsqu’on apprend qu’un accord secret a été passé entre La Gazette et Gumm, autorisant ce dernier à soumettre plus d’une réponse chaque fois, on se demande pourquoi les organisateurs du concours tiennent tant à ce que ce participant, certes doué d’une intuition peu commune, demeure leur gagnant indétrônable.

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Peu à peu, le récit qui avait démarré avec une allure de sitcom mordant sur la société américaine de consommation et de communication de masse des années cinquante se lézarde de sombreurs d’étrangeté : Vic Nielson cherche à trouver un cordon de lampe bien précis dans un endroit bien précis de sa salle de bains qui ne comporte pas de cordon à lampe mais un interrupteur mural ; Ragle Gumm voit se désagréger « en fines molécules incolores et sans traits » une buvette et son vendeur, devant lesquels il se tient pour commander une bière, et ne laisser d’autre trace qu’une petite étiquette portant le mot « buvette » ; un annuaire téléphonique avec des abonnés désabonnés et un magazine sans couverture parlant d’une actrice blonde célèbre, Marilyn Monroe, qui leur est cependant inconnue, tombent entre les mains de Vic, Margo et Gumm ; la lointaine banlieue de la petite ville est terriblement déserte et uniquement sillonnée de véhicules de l’armée, et de camions affichant sur leurs pare-chocs une bande de papier proclamant en couleurs vives « Un Monde Unique et Heureux » ; un exemplaire du Time datant de… 1997 ; un avion passant au-dessus de la maison de Gumm et une communication radio qui dit : « Non, c’est bon. Tu es en train de le survoler maintenant… en bas, juste en dessous. Oui, tu es en train de voir Ragle Gumm lui-même », et plein d’autres choses bizarres, anormales ou anachroniques, du type de celles que l’on trouve dans The Truman Show, dont le scénario est inspiré du Temps désarticulé.

« Qu’est-ce que le réel ? » se demande Ragle Gumm. « Le mot désignant l’objet a-t-il plus de consistance que l’objet qu’il désigne, qu’il nomme ? » Pourquoi a-t-il l’impression éprouvante d’être le centre de l’attention générale dans sa petite ville ? Plus : Pourquoi a-t-il l’impression d’être le centre du monde, de l’univers ? Et que tout le monde en sait plus sur lui que lui-même ? Est-il en train de s’engouffrer dans une forme pernicieuse de schizophrénie ? Ensuite, va-t-il continuer à se comporter comme un adolescent attardé qui s’investit dans la résolution d’un casse-tête chinois au lieu de se trouver un job normal ? Est-il victime d’une hallucination permanente qui le coupe irrémédiablement du réel ?
Comment le savoir ? Comment résoudre ce psycho-dilemme ?
L’option s’impose : il faut quitter la ville, s’enfuir, à tout prix !

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Écrit en 1958, Dick étant alors âgé de 30 ans et ayant déjà produit plus de cent nouvelles et une douzaine de romans – seuls cinq de ces romans seront publiés avant Le Temps désarticulé –, dont Loterie solaire (1953), Les Pantins cosmiques (1954) et L’Œil dans le ciel (1955) – (ces trois dates indiquant l’année de rédaction) –, Time Out of Joint (le titre américain) manifeste l’art et la technique narratifs dickiens à un degré qui frise celui de la jouissance pour tout connaisseur de l’œuvre de PKD, qui, cependant, découvre cet opus-ci sur le tard.
Atmosphères et situations banalisées, progressivement contaminées par des dislocations ou des dissociations soit de l’espace-temps soit de la perception du sujet, dialogues ramassés et denses, révélateurs de la personnalité, de l’état d’âme et des intentions des personnages, point de vue du personnage principal qui instaure l’implicite de l’altérité et gère la frontière entre réel et fantasme, réel et illusion, réel et hallucination, réel et méta-réel, imbrication de la sanité et de l’insanité, et interversion des critères de “normalité” et de “clairvoyance”, attribuant à un personnage considéré marginal des capacités supérieures de décryptage de la réalité…
Bref, un millefeuille boosté qui amplifie les champs de perception du lecteur.

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 16 (An 2) : semaine du lundi 18 au dimanche 24 avril 2016.

Extrait

« On s’était mis à lui faire prédire le point d’impact des missiles. Il dessinait ses graphiques et ses systèmes et effectuait des recherches statistiques avec l’aide d’une équipe qu’on lui avait attribuée, secondé par le major Black, un élément brillant qui ne demandait qu’à apprendre la technique de prévision. La première année, tout s’était déroulé correctement, après quoi le fardeau de la responsabilité avait terrassé Ragle. Savoir que c’était de lui que dépendait la vie de toute la population l’oppressait désormais. C’est alors que l’armée avait décidé de lui faire quitter la Terre. On l’avait installé à bord d’un vaisseau en partance pour un de ces lieux de bien-être où les grands responsables gouvernementaux venaient souvent gaspiller leur temps.
Le climat vénusien, à moins que ce ne fussent les qualités minérales de l’eau ou les bienfaits de la gravité, avait joué un rôle décisif dans la lutte contre le cancer et les troubles mentaux, depuis quelques années.
C’était la première fois de sa vie qu’il quittait la Terre, qu’il naviguait dans l’espace entre les planètes, qu’il se libérait de la gravité. Il échappait au plus grand des jougs, à la force fondamentale qui dictait le comportement de la matière. La théorie du Champ unifié d’Heisenberg avait rassemblé toutes les énergies, tous les phénomènes en une unique expérience et à présent que son vaisseau quittait la Terre, il abandonnait cette expérience au profit d’une autre, celle de la liberté totale.
Voilà qui répondait, selon lui, à un besoin dont il n’avait jamais pris conscience, à une pulsion aussi profondément dissimulée que permanente, qui l’avait accompagné au long de sa vie sans jamais s’exprimer. Le besoin de voyager, d’être un migrant.
Ses ancêtres s’étaient déplacés. Nomades vivant de cueillettes et non de culture, ils avaient gagné l’Occident par l’Asie.
(…)
Mais aucune race ni espèce n’avait jamais fait l’expérience d’une telle migration, de planète à planète. Comment faire mieux ? À présent, dans leurs vaisseaux, les hommes effectuaient le bond ultime. Chaque variété vivante sacrifiait à sa migration et se déplaçait, obéissant ainsi à une universelle pulsion, mais les hommes venaient d’atteindre le stade final, et dans la limite de leurs connaissances, nulle autre espèce n’avait réussi à en faire autant.
Le phénomène n’avait rien à voir avec les minéraux, les ressources du sol ni les mesures scientifiques. Ni même avec l’exploration ou les considérations de profit. Tout ceci n’était qu’excuses. La véritable raison échappait au domaine du conscient. Quand bien même on l’y eût exhorté, Ragle n’eût pu définir ce besoin qu’il avait pourtant pleinement ressenti déjà. Personne n’eût pu définir cet instinct à la fois des plus primitifs, des plus nobles et des plus complexes.
Et le plus drôle, se dit-il, c’est que les gens proclament que Dieu n’a jamais voulu que l’homme voyage dans l’espace ! »

Semaine 14 (An 2): Black No More, de George S. Schuyler

Black No More, de George S. Schuyler

(traduit de l’américain par Thierry Beauchamp)

Nouvelles Éditions Wombat, collection Les Insensés, 2016

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Démocratie dermochromatique

 
Ce roman décalé a été écrit en 1931 mais le récit démarre au Nouvel an de 1933. Du point de vue de l’auteur, c’est donc un récit d’anticipation, un récit basé sur des prévisions futuristes. Sauf que celles-ci sont plutôt hautement fantaisistes. Quoique…
 
Sans rien dévoiler de la fin, on peut dire que Black No More fait preuve d’un sacré toupet pour déposer au final son lecteur sur le rivage d’un métissage (dermique) devenu le nec plus ultra tandis que la peau blanche a été progressivement déchue de sa suprématie.
 
Roman d’anticipation uchronique mais surtout roman satirique mordant, drolatique et hyper bien machiné. Le récit est rondement mené, les situations ne traînent pas en longueur, les portraits sont esquissés en quelques traits pittoresques et les dialogues sont secs, rapides, sarcastiques, humoristiques.
 
De quoi s’agit-il ? En gros, thématiquement et dramatiquement, et pour la plus grosse part du récit, il s’agit de se transformer en Caucasien pour intégrer la grande fraternité privilégiée des Blancs ? ‘‘Se’’, c’est-à-dire les Noirs, qui, au lieu de continuer à militer pour leurs droits d’égalitarisme, voire de suprématisme (en matière de race comme en religion, il n’y a pas de limite à l’ivresse des axiomes principiels), ont la conviction que le racisme, et son lot de ségrégation, discrimination et exploitation, disparaîtrait avec l’extinction de la peau noire.
 
Une affaire de blanchiment de derme, en quelque sorte. Le problème, c’est que cette opération de dissimulation de la provenance n’efface jamais totalement les traces d’origine. Comme l’ont compris avec un divin et terrible effroi les Sudistes puristes : « Quoi ! Votre fille, ayant épousé un présumé Blanc, pourrait accoucher d’un bébé noir ! »
 
Évidemment, le docteur alchimiste qui a inventé le ‘‘pigment philosophal’’ et ses deux acolytes bailleurs de fonds pourraient envisager l’établissement de maternités, où le bébé à conviction serait escamoté quelque temps, le temps du traitement blanchissant.
Tordant ! Et ce n’est encore que peu au vu de ce qui va se passer par la suite…
 
Cette suite, nous vous la laissons découvrir, mais rien ne m’empêche de vous pitcher sur son exorde.
Max Disher est déprimé par le comportement outrancier de sa petite amie Minnie, une « négresse dorée » capricieuse, autrement dit une Noire café au lait versatile. Au sujet de cette teinte très prisée, il faut préciser que pour un gentleman de couleur de Harlem, la trinité chromatique à convoiter flotte sur l’étendard tricolore suivant : « Les billets verts, les taxis jaunes et les filles café au lait ».
Bref, Max Disher se retrouve seul pour le réveillon de la Saint-Sylvestre, debout canne à la main à la porte du Honky Tonk Club, où il a réservé deux couverts. Débarque son compère, Bunny Brown, caissier de banque (Max, lui, est un agent d’assurances), et les deux se joignent à la fête bras dessus bras dessous dans l’espoir de « tomber sur un bon plan ».
Enfoncés dans leurs fauteuils près de la piste de danse, ils sirotent leurs sodas au gingembre :
« – Fini les cafés au lait ! annonça Max. Je vais me trouver une vraie négresse.
– Qu’est-ce que tu racontes ? s’étonna Bunny. Tu comptes tout de même pas te rabattre sur le charbon.
– Ma chance pourrait tourner, plaida son compère. On peut se fier aux noiraudes, elles sont fidèles. Elles posent moins de problèmes et ne demandent pas la lune.
(…)
Ils burent une gorgée en silence en observant la foule disparate autour d’eux. Des Noirs, des Marrons, des Cafés au lait et des Blancs bavardaient, flirtaient, sirotaient et se côtoyaient dans l’anonymat démocratique de la vie nocturne. (…)
– Mate un peu par là ! Bon Dieu de bon Dieu ! s’exclama Bunny en désignant la sortie.
Un groupe de Blancs venait d’entrer. Ils étaient tous en tenue de soirée et, parmi eux, se distinguait une fille grande et mince, aux cheveux blond vénitien, qui semblait descendre du paradis ou de la couverture d’un magazine.
– Chaud devant ! dit Max en se redressant prestement.
(…)
Il était tout spécialement fasciné. La fille était la plus ravissante créature qu’il eût jamais vue et il se sentait irrésistiblement attiré par elle. Sans s’en rendre compte, il ajusta le nœud de sa cravate et passa sa main manucurée dans ses cheveux décrêpés. »
Comme Max qui y est né et y a grandi, la beauté blonde est originaire d’Atlanta, patrie du Ku Klux Klan, venue faire la vadrouille à New York avec sa bande de fêtards. Et, bien sûr, elle rabrouera ce négro assez effronté pour l’inviter à danser.
 
Le lendemain, Max se réveille, gros de rêves érotiques avec la belle Atlantéenne, encore dépité d’avoir été éconduit à cause de sa condition de Noir. Dans le Times, une annonce va amorcer le bouleversement de sa vie : « Un Noir annonce une découverte remarquable : il peut blanchir les Noirs en trois jours ! »
L’inventeur, le Dr Junius Crookman, étant une connaissance de jeunesse de Max, ce dernier obtient la faveur de tester en premier le traitement (lequel, non seulement blanchit la peau mais estompe également les traits négroïdes).
Et Max devient, enfin, un Blanc. C’est-à-dire un « authentique citoyen américain ». En sortant de la clinique du Dr Crookman, il toise d’un air supérieur la longue file de Noirs et de métis attendant leur tour. Il en reconnaît plusieurs mais eux ne le reconnaissent pas. « Cela l’enivrait de se savoir non différenciable des neuf dixièmes de la population des États-Unis et d’appartenir désormais à la grande majorité. Ah, qu’il était doux de ne plus être un Noir ! »
 
En quelques jours, c’est la pandémie paradigmatique ! Les gens de couleur affluent en masse dans la – et bientôt, dans les – clinique de Crookman, et à peine ressortis, commence un exode de masse. Les ex-Afro-Américains quittent leurs appartements, retirent tout leur argent des banques, abandonnant derrière eux les insultes et l’ostracisme.
Max Disher, lui, devient Matthew Fisher, empoche mille dollars pour raconter en exclusivité sa métamorphose à un journal et part pour l’Atlantide à la recherche et de la dolce bianca vita et de la blonde Sudiste.
 
Quelques mois plus tard, il ne l’a toujours pas retrouvée et il commence à déchanter à propos de sa seconde vie de Blanc, laquelle n’est pas aussi rose qu’il le croyait ; les Blancs, considérés auparavant comme des dieux, lui apparaissent « uniformément moins polis et moins intéressants », et il est « exaspéré par leur racisme irrationnel et illogique » ainsi que par leurs opinions grossières sur « la mentalité et la moralité inférieures des Noirs ».
Et ce n’est pas tout, son pécule va s’assécher, il doit trouver une source de revenus. Mais les Blancs autour de lui se plaignent aussi du chômage.
Lui vient alors une idée démagogique, et comme il est un assez bon bonimenteur, il parvient à rejoindre les rangs des Chevaliers de Nordica, une resucée du Ku Klux Klan, en décrochant la confiance de son révérend grand gourou, dont – ô surprise et extase ! – la belle et blonde fille n’est autre que…
 
S’ensuit une cascade de rebondissements sociaux et politiques, dans le flot de laquelle chaque parti ou idéologie se voit régler son compte par la critique satirique et équarrisseuse de l’auteur.
Une lecture – servie par une traduction pétillante – qui réserve plein de moments désopilants et incitant à réfléchir.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 14 (An 2) : semaine du lundi 4 au dimanche 10 avril 2016.
 
 
 
Extrait
 
Une jeune journaliste blanche, alléchée par la perspective d’un « papier du tonnerre », a accepté l’invitation à dîner de Max.
 
« Elle prit son bras et se blottit contre lui. Elle voulait qu’il se sente à l’aise. Une pauvre pigiste de son espèce ne trouvait pas souvent un gars aux poches bien garnies pour l’emmener dîner en ville. En plus, le récit de sa soirée pourrait bien lui valoir une promotion.
Ils marchèrent un moment dans le flamboiement des lumières blanches de Broadway et s’arrêtèrent bientôt dans un dîner dansant. Pour Max, c’était comme être au paradis. Il lui était arrivé de se promener dans le quartier de Times Square mais jamais avec une telle assurance et un tel sentiment de liberté. Personne ne le dévisageait sous prétexte qu’il était avec une Blanche, comme ç’avait été le cas quand il était passé dans le coin avec Minnie, son ancienne petite amie octavonne. Bon sang, c’était merveilleux !
Ils dînèrent et dansèrent. Puis ils se rendirent dans un cabaret où, au milieu de la fumée, du bruit et des odeurs corporelles, ils burent ce qui était censé être du whiskey et regardèrent une troupe à moitié dénudée faire son numéro. Malgré son bonheur, Max jugea le spectacle très ennuyeux. Il manquait quelque chose à ces lieux de distraction des Blancs, ou alors on y trouvait ce qu’on ne risquait pas d’observer dans les boîtes de Harlem. Ici, la joie et l’abandon étaient forcés. Les clients en faisaient des tonnes pour se prouver qu’ils prenaient du bon temps. Tout cela était si artificiel et si différent de ce à quoi il était habitué. Il lui semblait que les Noirs étaient plus gais et s’amusaient plus sincèrement tout en montrant plus de retenue. À vrai dire, ils étaient même plus raffinés. Ils ne dansaient pas non plus de la même manière. Ils suivaient le rythme avec précision et sans effort, avec une grâce naturelle. Ces couples balourds n’étaient pas en mesure la moitié du temps et s’activaient avec l’acharnement de dockers vidant les entrailles d’un cargo. Ils étaient bruyants, maladroits, inélégants. Au mieux, ils étaient acrobatiques là où les Noirs étaient sensuels. Max ressentit un mélange de dégoût, de désillusion et de nostalgie. Mais cet accès fut passager. Il tourna les yeux vers la ravissante Sybil, puis vers les autres Blanches dont un grand nombre étaient très jolies et luxueusement vêtues, ce qui suffit à libérer momentanément son esprit des pensées qui l’assaillaient. »

 

Semaine 12 (An 2): Glissement de temps sur Mars, de Philip K. Dick

Glissement de temps sur Mars, de Philip K. Dick
(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)
Éditions Robert Laffont, 1981

Excellent site sur l’univers de PKD
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Avant-propos
Parue d’abord en trois parties dans le magazine américain de SF, Worlds of Tomorrow (août, octobre et décembre 1963), la première version du récit de Philip K. Dick avait pour titre, All We Marsmen (Nous les Martiens, traduction de Pierre Billon, in magazine Galaxy, décembre 1966, janvier et février 1967). En avril 1964, la maison d’édition Ballantine Books publie (en format in-octavo, couvertures rigide et souple) la version finale remaniée et rebaptisée Martian Time-Slip (Glissement de temps sur Mars).
Comme je possède ces trois numéros du magazine français Galaxy, je me suis offert le plaisir de scanner et de partager avec vous quelques-unes des illustrations originales exécutées par l’artiste Virgil Finlay pour la proto-version, All We Marsmen.

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Glissements schizonarratifs pour lecteurs dickiens

Une décennie auparavant, l’émigration vers Mars avait le vent cosmique en poupe. C’était une nouvelle terre des pionniers, à l’instar de Vénus, attendant des hommes courageux et ouverts à l’aventure.
De plus, « sur Terre, il était difficile de trouver du travail lorsqu’on ne possédait qu’une maîtrise alors que sur Mars, on pouvait obtenir un emploi bien rémunéré avec une simple licence ».
Le ‘‘piège’’ était que l’émigrant, « une fois sur Mars, n’obtenait aucune garantie, pas même l’assurance de pouvoir laisser tomber pour rentrer chez lui : les voyages de retour coûtaient bien plus cher ».
Si ce cas de figure est le lot des ‘‘faibles’’, des moins audacieux et déterminés, par contre, quelques ‘‘forts’’ se sont fort bien débrouillés et, dix ans plus tard, ils sont bien installés sur la planète rouge.

Ainsi Arnie Kott, ayant débarqué sur Mars muni d’une simple licence de plombier, est devenu en quelques années le puissant et népotiste président des Travailleurs des eaux, dans la florissante colonie du syndicat des plombiers.
Il en est de même, bien qu’à un niveau moins grisant, de M. Yee, patron d’une société de réparations. Laquelle est assez prospère puisque les colonies (de différentes nationalités, sous la houlette de l’Onu) avaient besoin d’entretenir et de réparer toutes leurs sortes de machines, « car il était très coûteux de faire venir de la Terre de nouveaux appareils » ou des pièces de rechange. Ingénieur électricien en Chine populaire, à l’âge de 22 ans, « il avait estimé qu’une affaire sur Mars pourrait lui procurer des bénéfices plus confortables que sur Terre ». Alors, il avait décidé d’émigrer « aussi simplement qu’il aurait décidé de se rendre chez le dentiste pour se faire poser un dentier en acier inox ».
Prenons aussi l’exemple de Leo Bohlen, un spéculateur immobilier. Au lieu de continuer à vivre tranquillement et aisément sur Terre, ce vieil homme entreprenant va effectuer le voyage fatigant et périlleux à destination de Mars : il a décidé d’acquérir des terrains dans la région délaissée des Montagnes Franklin D. Roosevelt après avoir eu vent de la prochaine mise en branle d’un gigantesque projet résidentiel tenu secret.

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D’autres émigrants, eux, ont quitté leur planète natale pour des raisons moins conquérantes. Exemple : Jack Bohlen. Un jour, il a pris conscience que « sa vie était sans objet ». Quelque temps plus tard, cet état de spleen a culminé quand il a subi sa première crise de perception altérée du réel : dans le bureau d’un supérieur, ce dernier est apparu à Jack comme un automate : « À travers la peau de l’homme, Jack aperçut son squelette, dont les os étaient maintenus par des filaments de cuivre. Les organes qui s’étaient desséchés, avaient été remplacés par des composants artificiels… Tout était constitué de plastique et d’acier, tout fonctionnait à l’unisson, mais sans la moindre vie réelle. » Pris de panique, Jack s’est enfui, et après deux mois d’errance et d’indécision, il a débarqué sur Mars, espérant un changement existentiel. Devenu réparateur qualifié au sein de l’entreprise de M. Yee, il découche parfois plusieurs jours d’affilée pour rester disponible aux appels des clients et passe la plupart de son temps à survoler, à bord de son hélico de service, le désert martien et les colonies concentrées autour des quelques fleuves, se déplaçant d’une réparation à l’autre.

Silvia Bohlen, l’épouse de Jack, est l’exemple du pionnier désenchanté. Dans l’atmosphère martienne ensablée et chiche d’oxygène, elle rythme sa solitude à doses alternées de barbituriques et d’amphétamines, supporte des voisins qui trouvent toujours des prétextes pour lui emprunter de l’eau et attend tous les onze jours que le préposé à la distribution d’eau potable vienne lui remplir sa citerne métallique.

Car le problème numéro un des colonies était celui de l’eau. Une eau saumâtre, saturée de sédiments et d’ammoniaque, même après filtrage, et qui de surcroît était rationnée sous la supervision de l’Onu.
La conséquence en est une parcimonieuse irrigation des terrains cultivés. Et l’une des répercussions les plus flagrantes s’illustre, par exemple, avec les vaches laitières décharnées de la ferme McAuliff, broutant dans des milliers d’acres de prés desséchés.

Par contre, dans le sauna des Travailleurs des eaux, l’eau du bain n’était pas récupérée ; gaspillée, elle disparaissait dans le sable chaud du désert martien. Caprice de vanité d’une colonie prospère dirigée par Arnie Kott, qui, comble de l’ironie, considérait comme « un signe excessif d’ostentation » le fait que son beau-frère avait, en violation de la loi, fait construire un canal personnel de 150 km qui apportait l’eau à sa demeure, « pour que sa femme puisse avoir une pelouse, une piscine, et un jardin de fleurs parfaitement irrigué. (…) Toute la journée, des tourniquets arrosaient des massifs de camélias (les seules fleurs transplantées sur Mars ayant pu survivre au changement de milieu) pour les empêcher de mourir de dessèchement ». Et Arnie Kott de se demander pourquoi ils avaient émigré si c’était pour vivre sur Mars d’une manière qui ressemble le plus possible à la vie sur Terre, alors que cette nouvelle planète occupée par les Terriens implique une adaptation et un style de vie différent.

Le décor martien est dressé, les structures sociales et politiques des différentes colonies nationales implantées reflètent jusqu’à un certain point celles de la Terre (« les colons du Nouvel Israël, qui vivaient sur Terre presque comme ici, dans le désert, logent dans des espèces de casernes, et ils essaient constamment de planter des vergers » ; la colonie de la République arabe unie manifeste une « animosité perpétuelle envers les peuplements voisins » et, la nuit, leurs labos de recherche sont « ouverts au public pour y fabriquer des machines infernales (…) avec un sentiment de fierté nationale » ; la colonie soviétique s’acharne à fabriquer la société parfaite), le climat est âpre, et des êtres fantomatiques errent lentement dans un espace-temps primitif : les Bleeks, la première race extraterrestre rencontrée par l’homme, une race en déclin, dont les survivants mènent une vie nomade et miséreuse, relégués au rang de patrimoine vivant ambulant protégé par l’Onu.

Philip K. Dick s’apprête lentement, avec son talent de conteur elliptique et de portraitiste du pittoresque et de l’exotique, à lancer sa machine de déconstruction narrative et à faire feu de ses thèmes psychosociaux de prédilection, inaugurés avec de très non politiquement correctes réflexions sur la schizophrénie comme réaction psycho-physiologique de « rejet » du réel consensuel imposé.
Les trajectoires des personnages principaux vont se croiser. Lors de l’un de ses déplacements, Jack Bohlen, en réponse à un message radio émis par le satellite de l’Onu, dévie son hélico de sa route et se dirige vers un point du désert pour porter secours à quatre Bleeks en difficulté. Il leur donne de l’eau et de la nourriture. Un autre hélico se pose en même temps, celui d’Arnie Kott, irrité au plus haut point par le fait que son pilote a choisi de répondre à l’injonction onusienne « pour venir en aide à cinq nègres » au lieu de poursuivre son trajet. Un bref face à face se tient entre Jack et Arnie : le premier n’est pas du tout intimidé par le puissant statut du second, tandis que ce dernier trouve le jeune technicien arrogant. L’hélico d’Arnie s’envole, et les autochtones martiens secourus offrent en remerciement à Jack une « sorcière des eaux », une petite créature momifiée qui « ouvre la bouche pour appeler l’eau » quand on l’humecte. Jack leur fait la remarque que cette « sorcière des eaux » ne les a pas beaucoup aidés, et la réponse lui parvient « avec un sourire malicieux : – Monsieur, elle nous a aidés ; elle vous a fait venir. » Ils lui expliquent comment l’utiliser : « Autrefois, lorsqu’on voulait de l’eau, on pissait sur la sorcière des eaux, et elle s’animait. Maintenant, Monsieur, nous ne faisons plus ça ; vous autres, les Messieurs, vous nous avez appris que ce n’était pas bien de pisser dessus. Alors nous crachons sur la sorcière des eaux, et elle comprend également cela, presque aussi bien. »

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Sur Mars, tous les enfants sont sains et normaux. Pas de handicaps, ni physiques ni mentaux. Cela, c’est ce que déclare la propagande des colonies martiennes à l’adresse des Terriens, car rien ne doit dissuader ceux-ci de tenter l’aventure de l’émigration.
Pourtant, dans le Nouvel Israël, se dresse le camp Ben-Gourion, un centre-internat qui traite les « enfants anormaux ». Mais pour encore combien de temps ? Le bruit court que l’Onu a l’intention de réclamer la fermeture du camp, la politique étant de maintenir la pureté de la race dans les planètes coloniales. Les « enfants anormaux » seront-ils rendus à leurs parents, « déportés dans les camps terriens » ou « endormis » ?

Pour le jeune Manfred, dix ans, autiste, les choses vont se passer tout à fait autrement.
Car Arnie Kott veut à tout prix savoir ce que l’Onu trame au sujet des Montagnes Franklin D. Roosevelt. Quel que soit le projet final, Arnie prévoit que la valeur des terrains FDR va grimper. S’il voulait damer le pion à la horde des spéculateurs terriens qui débarqueraient sur Mars – ‘‘sa’’ planète – aussitôt le projet dévoilé, il lui fallait absolument « lire l’avenir » ! Il a donc l’idée d’utiliser les pouvoirs de précognition qui se manifestent chez certains schizophrènes pour ses propres affaires. Où trouver un tel « précog » ? Au camp B-G, bien sûr !

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Entre-temps, Jack Bohlen se trouve en compagnie d’autres enfants ; ‘‘normaux’’, ceux-là : les enfants de l’École communale. Après avoir réparé la machine de réfrigération de la ferme laitière McAuliff, son patron l’a envoyé ausculter l’une des Machines éducatives de l’école, tombée en panne.
Des machines, autrement dit des robots, très humanoïdes, qui peuvent enseigner à des milliers d’élèves sans les confondre car leur programme à système ouvert « compare les réponses des élèves à leurs propres bandes (magnétiques, selon la technologie des années 1960, ndb) ; puis les assortit, les classe, et donne finalement une réponse, laquelle n’est pas tout à fait singulière parce que la Machine éducative ne peut reconnaître qu’un nombre limité de catégories. Néanmoins, elle donne l’impression convaincante d’être vivante ».
Face à cette machine qu’il répare, Jack ressent un profond dégoût. Pour lui, l’École communale modèle les enfants d’une manière restrictive, leur imposant une « culture environnante », une « psyché composite », au détriment de leur psyché individuelle. Et tout « élève qui ne répondait pas d’une manière adéquate était considéré comme autistique ». Jack « ne pouvait pas accepter que l’École communale et ses Machines éducatives fussent seuls juges de ce qui avait de la valeur et qui n’en avait pas. Car les valeurs d’une société changeaient continuellement, et l’École communale constituait une tentative pour les stabiliser, pour les figer à un moment donné – pour les embaumer ». Jack se laisse aller à apostropher une Machine éducative, lui disant que lui et ses semblables vont former une génération de schizophrènes en leur représentant un milieu immuable et semblable à celui de la Terre au lieu de les pousser à s’adapter à ce nouveau monde qui est le leur.

Arnie Kott a réussi à débaucher un psychiatre du camp B-G, qui lui parle du petit Manfred, qui a une perception décalée du temps. Le temps des êtres normaux se déroule très rapidement pour lui, et d’une certaine manière, c’est comme s’il voyait leur futur. Mais il faut résoudre le problème de la communication avec l’enfant autiste, ce « schizo vraiment parti ». Pas de problème ! s’emballe Arnie : il fera sortir le petit autiste du camp et prendra en charge sa thérapie. Et pour communiquer avec lui, ce sacré technicien de Jack saura construire une machine, Jack dont Arnie, ravalant sa morgue, a eu besoin pour lui réparer son précieux dictaphone, et qui est partant pour ce projet. D’autant plus qu’avec son passé de schizophrène, Jack est le plus qualifié pour se mettre dans la peau d’un autiste. Arnie compte aussi sur le charme irrésistible de sa sensuelle amante, Doreen, pour motiver Jack, qui n’a pas l’air de mener une vie conjugale épanouissante.

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C’est maintenant que la narration s’apprête à jeter un pont sur le gouffre séparant la vision consensuelle d’une vision extrasensorielle et hallucinatoire. Le lecteur vient de passer un peu moins de la moitié du roman à s’adapter au climat martien et à déambuler dans des situations exotiques, en rencontrant des personnages colorés. Il est temps que les premières fissures se dessinent. Maintenant, chaque page de la seconde moitié du roman va vous glisser entre les doigts, et la narration basculer à un point de vue inattendu, angoissant, qui va s’étendre aux autres points de vue.

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Le petit Manfred sera-t-il sacrifié pour servir les intérêts d’Arnie Kott ? Quel est le rôle d’Héliogabale, le domestique bleek d’Arnie, pour qui la schizophrénie, « c’est le sauvage qui est en l’homme » et pour qui l’enfant autiste éprouve une fascination ? Jack aura-t-il à choisir entre la belle Doreen et sa femme, Sylvia ? Et celle-ci, entre Jack et l’amant qu’elle s’est offert ? Pourquoi deux personnages ont-ils, à la fin, des « voix patientes, précises, apaisantes » ?
Glissement de temps sur Mars, un roman hallucinant et jubilatoire.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 12 (An 2) : semaine du lundi 21 au dimanche 27 mars 2016.

Semaine 10 (An 2): La Route, de Cormac McCarthy

La Route, de Cormac McCarthy

(traduit de l’américain par François Hirsch)

Éditions de l’Olivier, 2008

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L’homme et le petit

Un homme (« l’homme », « il », « Papa ») et son fils (« le petit ») marchent depuis des mois en direction du sud. S’ils continuent à demeurer dans cette même immense contrée du nord, ils ne pourront pas survivre au prochain hiver. Pourtant, c’est presque toujours une sorte d’hiver sur la Terre ravagée par une apocalypse d’origine humaine. Plus de saisons mais une succession de jours mortuaires et de nuits sans étoiles. Trouver de quoi se nourrir, où s’abriter pour la nuit et éviter les hordes armées cannibales sont les trois plus vitales tâches. Quelques rencontres – certaines sous très haute tension – ponctuent la longue marche de l’homme et du petit. Ils finissent par atteindre le rivage de la mer, au sud. Et maintenant… ?

La Route n’est pas un récit à l’abord aisé. Il faut s’y laisser immerger en adoptant une vision quasi monochrome : quelques gris zébrés parfois de rouge feu ou de blanc polaire terne. L’ouïe aussi doit se débarrasser des innombrables sons entremêlés d’un monde grouillant de vie et se mettre à l’écoute anxieuse d’un silence plombé, rayé par d’indéfinies vagues de vent chuintant sur des landes rases et à travers des arbres morts. Finie cette dynamique incessante de la pensée, ce soliloque intérieur polyphonique qui imagine, planifie, crée, espère ; ici, rien que des nœuds mentaux sombres et hérissés de peurs se contractant dans une finalité de pure survie, surnageant dans des blancs mnémoniques et ponctués de paroles raréfiées et laconiques, échangées entre deux errants, fantômes d’eux-mêmes avec juste ce qu’il faut de chair et d’os pour souffrir en sourdine et se traîner vers un but de piteuse envergure.

La structure narrative adoptée par Cormac McCarthy est à l’image de ce monde détruit recouvert de cendres, d’où émergent des blocs de gravats, vestiges d’une civilisation qui n’a pas su assumer son libre arbitre et son désir de coexistence. Page après page, défilent des blocs de situations et d’événements, parfois d’introspection ou de réminiscence, des séquences constituées de paragraphes courts, moyens, longs, séparés par de blanches absences de transition.
Même les dialogues faméliques se présentent sans les tirets en amorce de chaque réplique puisque le monde s’est déstructuré et la sémantique devenue orpheline de ses signifiants.

Lire La Route est une expérience modifiée de lecture que chacun ressentira selon sa propre sensibilité et sa propre conception de la vie et de ses valeurs.
Une thématique sous-jacente est véhiculée par les propos de l’homme et les interrogations du petit sur « les méchants et les gentils » et sur le fait de « porter le feu » : comment maintenir une attitude éthique quand le concept même d’éthique a disparu de la surface de la terre et de l’ADN de l’homme ?

Un roman âpre et désolé, au ton lucide résolument non mélodramatique. Ce tour de force narratif qui ne laisse pas indifférent est à lire absolument.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 10 (An 2) : semaine du lundi 7 au dimanche 13 mars 2016.

Extrait

« Une heure plus tard ils étaient assis sur la plage et contemplaient le mur de brouillard qui barrait l’horizon. Les talons plantés dans le sable ils regardaient la mer couleur d’encre qui venait mourir à leurs pieds. Froide, désolée. Sans oiseaux. Il avait laissé le caddie dans les fougères de l’autre côté des dunes et ils avaient emporté avec eux les couvertures et enveloppés dedans ils s’abritaient du vent contre un énorme tronc de bois flotté. Ils restèrent assis là un long moment. Un peu plus bas au bord de la crique des tas de menus ossements mêlés au varech. Plus loin les cages thoraciques blanches de sel de ce qui avait peut-être été du bétail. Du givre gris de sel sur les rochers. Le vent soufflait et des cosses desséchées de graines balayaient les sables et s’arrêtaient puis repartaient.

Tu crois qu’il pourrait y avoir des bateaux là-bas ?
Sans doute que non.
Ils ne pourraient pas voir très loin.
Non. Certainement pas.
Qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté ?
Rien.
Il doit y avoir quelque chose.
Il y a peut-être un père et son petit garçon et ils sont assis sur la plage.
Ça serait bien.
Oui. Ça serait bien.
Et peut-être qu’eux aussi ils porteraient le feu ?
Oui. Peut-être.
Mais on n’en sait rien.
Non. Rien.
Alors il faut qu’on soit vigilants.
Il faut qu’on soit vigilants. Oui.
Combien de temps on peut rester ici ?
J’en sais rien. On n’a pas grand-chose à manger.
Je sais.
Ça te plaît ici.
Ouais.
Moi aussi, ça me plaît.
Je peux prendre un bain ?
Prendre un bain ?
Oui.
Tu vas te geler ton cucul.
Je sais.
Ça va être très froid. Pire que ce que tu crois.
Tant pis.
Je ne veux pas avoir à aller te chercher.
Tu ne crois pas que je devrais y aller.
Tu peux y aller.
Mais tu ne crois pas que je devrais.
Non. Je crois que tu devrais.
Sûr ?
Oui. Sûr.
D’accord.

Il se leva et laissa la couverture tomber dans le sable puis il se débarrassa de sa veste et de ses chaussures et de ses vêtements. Il était debout, tout nu, se serrant dans ses propres bras, dansant sur place. Puis il descendit la plage en courant. Si blanc. Les vertèbres noueuses. Les lames de rasoir des omoplates sous la peau blême. Courant nu et se précipitant bondissant et hurlant dans le lent ressac de la houle.

Quand il ressortit il était bleu de froid et claquait des dents. L’homme descendit à sa rencontre et l’enveloppa grelottant dans la couverture et le serra contre lui jusqu’à ce qu’il ait repris son souffle. Mais quand il le regarda le petit pleurait. Qu’est-ce qu’il y a, dit-il. Rien. Non, dis-moi. Rien. C’est rien. »

Semaine 8 (An 2): Ils savent tout de vous, d’Iain Levison

Ils savent tout de vous, d’Iain Levison

(traduction de l’américain par Fanchita Gonzalez Batlle)

Éditions Liana Levi, 2015

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… mais il y a souvent un petit rien qui leur échappe

Je ne suis pas attiré par les romans formatés en scénario de thriller hollywoodien. Iain Levison a aménagé l’écriture de son roman policier-SF en visant ce graal aux couleurs vert dollar et tapis rouge des romanciers.
‘‘Adapté au cinéma’’ est, sans conteste, le badge rêvé pour la quasi-totalité des écrivains qui aspirent à vivre de leur plume. Y compris moi-même, sans honte aucune. On peut divertir et faire réfléchir, on peut amuser et avancer de profondes idées. Ce n’est pas contradictoire, ce n’est pas forcément adopter une posture de gigolo ou de pute du système.
Bien sûr, le risque est grand de se retrouver, après coup, en train d’écrire sous le diktat des injonctions (formulées ou non) du marketing littéraire. Il faut oser prendre ce risque avec assez d’ambition, de courage et de confiance en soi pour le brider et non pas se laisser enchaîner.

Iain Levison réussit à ce jeu équivoque. Dans Ils savent tout de vous, il y a du texte et du sous-texte, de l’humour et de la réflexion, du pittoresque et de la critique.
Si l’action est menée tambour battant la mesure frénétique du film d’action hollywoodien, le suspense, lui, n’est pas instauré à coups de clichés et la résolution n’a rien de banal.
Le tout – entrée, plat de résistance, dessert sucré salé – se parcourt sans se prendre la tête ; le sourire, parfois le rire, s’invitent à plusieurs détours de pages, et deux ou trois fois, le livre demande à se laisser reposer, le temps de réfléchir à certaines implications sociales d’ordre politique globalisante.
Rien de nouveau, mais, comme on le sait, une classique omelette concoctée par un chef créatif peut avoir l’aspect et le goût de l’inédit. Une question de formule et de reformulation.

Côté intrigue, Ils savent tout de vous est une chasse à l’homme où le chasseur devient chassé, et le chassé chasseur, accessoirement.
Jared Snowe, un policier, se voit sans crier gare doté d’un pouvoir de capteur de pensées. Ça le trouble, il en doute ; ça ne s’estompe pas, il en est tout tourneboulé. Vous pensez, il se rend compte que son collègue Kleider est un pourri alors que ce dernier lui déclare « je vais déposer ces flacons de pilules (psychotropes) pour toi aux pièces à conviction » tout en pensant « je vais les filer à un de mes informateurs contre huit mille en liquide », que Jenny, la régulatrice de nuit au commissariat, pensait qu’il « avait un beau cul et qu’elle aimerait le voir à poil. Elle avait soixante ans, mariée, quatre enfants adultes » et que le sergent Townes, le responsable de la patrouille, est gay et qu’il a « sacrément envie de se taper le bleu latino »…
Brooks Denny est un locataire du couloir de la mort, dont le bail va bientôt expirer. Trafiquant de drogue tueur de flic, il ne veut qu’une chose : que l’administration « arrête de déconner » avec sa date d’exécution, déjà reportée trois fois sans qu’il en soit prévenu. « Demandez-leur de fixer une date et de s’y tenir. Vous pouvez faire ça ? » demande-t-il à Terry Dyer, une agente spéciale d’un département anonyme d’opérations très spéciales du gouvernement fédéral, venue lui proposer un marché : sa relaxation en contrepartie de ses services de… capteur de pensées. À Denny aussi, ça lui est tombé dessus sans crier gare, ce don extrasensoriel : « Ça a commencé quelques jours avant la dernière date fixée pour mon exécution. Je me suis dit que c’était parce que ma mort se rapprochait, un truc comme ça. » Au poker, il pouvait ‘‘voir’’ les cartes des autres joueurs. Il a appris que le gardien Coffey, qui « passe pour le type réglo, trompe sa femme avec une gardienne des admissions ». Et il s’est même mis à capter les pensées de sa petite chatte, Pépite.

Jusque-là, c’est assez potache, et le lecteur semblerait moins émoustillé par la situation que par les talents de l’agente Terry, une petite brune sensuelle, aux nerfs d’acier, qui ne se laisse pas lire dans le cerveau et sait obtenir ce qu’elle veut des hommes en excitant leur côté macho galant.

Mais le chef Iain s’active dans la cuisine, et des arômes et des fumets commencent à s’en exhaler, caressant nos papilles appétitives.
Grâce à son nouveau don, Snowe est devenu un super flic qui épate ses collègues et sa hiérarchie par ses talents d’enquêteur hyper futé et clairvoyant. Que ce soit pour une scène d’excès de vitesse ou de meurtre, dans une file faisant la queue ou auprès d’un groupe de jeunes femmes dans un bar, Iain Levison s’amuse avec son personnage, qu’il traite comme une sorte de pseudo-Sherlock Holmes consultant en catimini ses antisèches.
Denny, quant à lui, débarque à New York, au siège de l’Onu. Dans une pièce au dix-huitième étage, le condamné à mort (qui espère ne pas tarder longtemps à le rester) est placé derrière une glace sans tain donnant sur une salle de réunion. Terry lui a demandé de lire dans les pensées d’un grand Africain, un chef d’État qui ne va pas tarder longtemps à le rester, pour savoir comment lui forcer la main dans cette négociation secrète.
Denny s’en tire avec facilité. Cependant, au lieu d’une promesse de pardon, il comprend qu’il a été floué : il a été décidé en haut lieu de se débarrasser de lui, définitivement et sans pompes.
Alors il se lâche, neutralise son escorte et s’enfuit hors de la bâtisse onusienne. En cavale dans les rues de New York et débarrassé du bracelet électronique avec GPS intégré qui ferrait sa cheville, il disparaît hors du champ du radar fédéral.
Entre-temps, l’agence de Terry vient de repérer ce nouvel élément qui s’est « connecté », comme ils disent : le policier Snowe.
Terry l’approche, lui dit que le programme secret d’évaluation de l’agence a prévu l’éveil de son don et le promeut ipso facto agent du FBI chargé d’attraper un dangereux meurtrier de flic, qui possède le même don que lui.
Pourquoi moi ? s’étonne Snowe.
Réponse : « Il faut être télépathe pour attraper un télépathe. »

Maintenant, Ian sort de la cuisine, apportant le plat de résistance.
Lorsque nos deux homo-capteurs de pensées se rencontreront et qu’ils se mettront à se ‘‘télépather’’, ils mériteront, sur un plan technique concret, d’être qualifiés de « télépathes ».
Au départ agressive, leur confrontation les poussera ensuite à se poser des questions, à se trouver des points communs et à envisager d’un commun accord un potentiel triste sort qui les attendrait s’ils n’unissaient pas leurs forces et leur don.
Et comme dit le dicton : « Si un télépathe, ça épate, deux télépathes, c’est pas du carton-pâte ! », l’alliance des deux ‘‘augmentés’’ (on apprendra que leur cerveau a été trafiqué dans les mêmes circonstances, et comme toujours, pour la bonne cause d’État) va faire crépiter les méninges de Terry, déterminée à tout faire pour arriver à ses fins.

Côté personnages, Ils savent tout de vous, comme vous devez l’avoir deviné, c’est un triangle incendiaire, à défaut d’être amoureux. Et la présence d’une sexy Calamity Jane qui se démène, c’est l’astuce ‘‘aromate pimenté’’ du chef. Dans cette chasse à l’homme, upgradée en chasse aux super-hommes, quoi de mieux qu’une Diane chasseresse pour prolonger le suspense jusqu’au finale !
Oui, la lecture d’Ils savent tout de vous m’a bien délassé.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 8 (An 2) : semaine du lundi 22 au dimanche 28 février 2016.

Extrait

« Snowe tendit à Denny une tranche de pizza chaude et se glissa dans le box près de la vitrine. Tout en mangeant ils regardèrent distraitement dehors, un camion de livraison se garait juste devant. Un homme ouvrit la porte de derrière et empila des caisses de soda sur un diable. Une femme âgée passait lentement et son regard croisa celui de Snowe.
– Dans le train, en venant de l’aéroport, dit-il en ajoutant du parmesan râpé sur sa tranche, il y avait une vieille dame. Dans les soixante-dix, soixante-quinze ans. Elle regardait par la fenêtre avec un grand sourire. Et je me suis dit que ça faisait plaisir de voir des gens aussi heureux. Alors je me suis assis en face d’elle, elle regardait deux jeunes Noirs sur le quai, et tu sais ce qu’elle pensait ?
Denny sourit en sachant ce qui venait.
– Quoi ?
– Elle se rappelait une partouze dans les années soixante. Et quand le contrôleur est passé, un Noir lui aussi, elle l’a imaginé à poil.
Denny rit.
– Du coup, j’ai passé le reste du trajet à essayer de me débarrasser de l’image de la bite de ce type.
Denny éclata de rire, mais il cessa soudain. Snowe vit que son expression était devenue amère et irritée. Il ne la lui avait encore jamais vue. La colère était particulièrement effrayante sur le visage de quelqu’un qui ordinairement, Snowe en prenait conscience, se montrait plutôt calme.
Ils nous ont fait ça, pensait Denny. Au lieu de le dire, rien que pour voir si Snowe répondrait de la même façon et s’ils pouvaient avoir une conversation muette.
Qu’est-ce que nous pouvons faire ? En ingurgitant le dernier morceau de pizza, Snowe constata un autre avantage de son don. Pouvoir parler la bouche pleine.
Denny prit lui aussi une énorme bouchée comme s’il était arrivé à la même conclusion. Il doit y en avoir d’autres. Nous sommes sûrement très nombreux.
Par où commencer pour les rechercher ?
À toi de le dire. C’est toi le flic. »

Semaine 43: Mes romans culte : En attendant l’année dernière

 

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

En attendant l’année dernière, de Philip K. Dick

(traduit de l’américain par Michel Deutsch)

Éditions OPTA, 1968

Le Livre de Poche, 1977

Excellent site sur le monde de Philip K. Dick

Site du libraire diffuseur

Couv Dick blog43

D’une drogue chronagogique pour sauver la Terre, trouver sa place dans l’existence et ne pas laisser tomber sa femme

Dans un futur dickien post-20e siècle (en 2055, plus exactement) – « Tout le monde se concentrait sur cette absurdité, cette bouffonnerie collective qu’était la guerre. (…) La déraison imprégnait l’air même que l’on respirait » –, la planète Terre s’est minablement immiscée dans une guerre millénaire entre deux races extraterrestres : les Reegs de Proxima du Centaure, des créatures coléoptéroïdes à six membres, communiquant avec leurs antennes, et les Lilistariens d’Alpha du Centaure, des sortes de fourmis d’1m80 à quatre bras, auxquels s’est malencontreusement allié (et aliéné) Molinari.
Gino Molinari, secrétaire général de l’Onu et chef suprême du gouvernement mondial et des forces armées terriennes, un dictateur hypocondriaque qui assume, avec une souffrance psychosomatique stoïcienne, ses actes et ses responsabilités envers la communauté terrienne.

Dans ce sombre cadre global, tous les vastes complexes industriels participent à l’effort de guerre, particulièrement la FCT (compagnie des Fourrures et Colorants de Tijuana), qui s’implique surtout dans la survie thérapeutique de Molinari et au sein de laquelle travaillent le docteur Éric Sweetscent et son épouse Kathy.
Entre Éric et Kathy, c’est l’antarctique conjugal, la « haine légalisée ». Éric est conscient d’avoir commis l’erreur d’épouser, après un premier divorce, une femme qui lui est « économiquement, intellectuellement et même… (même !) érotiquement supérieure » et qui le blâme pour son manque d’ambition et son piètre empressement à la satisfaire sexuellement. Malgré cet enfer privé quotidien, si Éric ne divorce pas, c’est parce qu’il sait qu’il ira choisir, encore une fois, le même genre de femme. Chirurgien spécialiste de la « grefforg », il est chargé de maintenir en vie son patron âgé de 130 ans, le vieux Virgil Ackerman, sybarite et priapique PDG de la FCT, à qui il a déjà greffé 25 organes artificiels en dix ans. Kathy, elle, est l’ingénieuse « pourvoyeuse en antiquités », sur laquelle Ackerman compte addictivement pour alimenter son hobby mégalo de reconstitution laborieuse du Washington de son enfance, Wash-35, sa « bébéville » située sur la planète Mars.

Un jour, un chauffeur de taxi qui vit dans un sinistre quartier mexicain et qui dope ses revenus grâce à plein d’activités annexes, réunit dans son « conapt » (terme dickien emblématique) quatre personnes adeptes d’évasions psychédéliques, dont Kathy (« …nue jusqu’à la taille, à l’exception de la pointe des seins, qu’elle avait enduite d’une matière vivante et sensible, d’origine martienne ») et Marm Hastings, fortuné auteur spécialiste du taoïsme, pour goûter au JJ-180, un nouveau hallucinogène inexpérimenté, la première drogue « chronagogique » qui perturbe la perception du temps et de l’espace.
Entre-temps, Éric vient de débarquer sur Mars, soi-disant pour une conférence mais surtout l’occasion pour Virgil Ackerman de se balader dans sa bébéville peuplée de simulacres robotiques et de se farcir (et farcir sa cour) pour la énième fois Les Anges de l’enfer avec Jean Harlow au Uptown Theater.
Mais… surprise massue pour le docteur Éric ! Le vrai but du voyage à Mars est de le réunir avec un illustre patient : le chef suprême de la civilisation planétaire unifiée, Gino Molinari, qui l’attend, allongé, les yeux dans le vide, et la « braguette déboutonnée ».
Entre Molinari et Éric, une compréhension s’instaure : les deux, chacun à son échelle, connaissent une « souffrance intolérable » et partagent la même conception du suicide. Éric est nommé médecin personnel du chef suprême.
Pour Éric, cette promotion à la fois sociale et économique, en l’éloignant de Tijuana, donc de Kathy, puisqu’il sera stationné à Cheyenne où se trouve la Maison-Blanche, pourrait contribuer à atténuer le conflit névrotique qui consume son couple. Cependant, son épouse accueille la nouvelle de manière très négative et l’accuse de chercher à la plaquer maintenant qu’il a « réussi ». Pour preuve, il ne la « prend » pas malgré « sa robe ouverte sur ses longues jambes lisses ». Elle lui lance qu’il lui « paiera cette désertion » et qu’elle continuera à consommer cette nouvelle drogue – elle lui a raconté la soirée JJ-180 – malgré le risque d’accoutumance et ses terribles effets sur le psychisme.

Maintenant qu’Éric s’aventure à tâtons dans son nouvel environnement à Cheyenne, où, en consultant le dossier médical de son patient, il découvre que celui-ci « avait souffert à un moment ou l’autre de son existence de toutes les maladies graves qu’on connaissait » mais qu’il s’était guéri sans médication ni greffes, Kathy se rend compte au réveil qu’elle est désormais seule dans la maison. Pas tout à fait… Deux membres de la police secrète lilistarienne se sont introduits chez elle. Ils lui apprennent que son sort est entre leurs mains, après qu’elle a absorbé ce JJ-180 dont l’effet d’accoutumance est immédiat, et que si elle veut continuer à vivre et être approvisionnée en drogue, elle doit « travailler » pour eux…

À ce stade, le lecteur, qui n’en est qu’au tiers du roman mais est irrémédiablement conquis et époustouflé par l’atmosphère insolite du récit, la densité des scènes et la complexité des relations interpersonnages, devine qu’il va bientôt être happé dans un tourbillon d’événements, de situations et de rebondissements extraordinaires à l’instar du personnage principal, Éric Sweetscent.
Infiltration dans les coulisses des machinations politiques intergalactiques, exploration de la psychologie d’individus entraînés dans l’accomplissement d’un destin hors norme, auscultation de relations conflictuelles au sein du couple ou du clan familial, incursion dans des translations temporelles à donner le vertige à n’importe quel moi bien né, En attendant l’année dernière, qui fut mon premier contact avec le Philip Dick romancier, il y a plus de quarante ans, après avoir fréquenté le Philip Dick nouvelliste dans les publications mensuelles de Galaxie (voir photo), est un kaléidoscope foisonnant de simulacres, de doubles temporels, d’états modifiés et altérés de conscience, d’extraterrestres intégrés et fondus dans le paysage humain, de télépathes, de taxis et d’insignifiants objets dotés d’intelligence artificielle, de femmes à forte personnalité et d’hommes incertains en quête de consistance, thèmes chers à cet auteur visionnaire extralucide.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 43 : rattrapage de la semaine du lundi 12 au dimanche 18 octobre 2015.

Couv Dick 2 insert 43

Extrait

« Elle avait trouvé un taxi et était installée à l’intérieur du véhicule qui filait en direction de Cheyenne quand la drogue commença de faire effet.
L’expérience était déconcertante. Kathy se demanda si elle pouvait en déduire un indice permettant de comprendre le mode d’action réel du JJ-180. Elle avait l’impression que c’était d’une importance capitale et elle mobilisa toute son énergie mentale pour tenter d’analyser le phénomène. C’était à la fois simple et chargé de signification.
L’entaille qu’elle avait au doigt avait disparu.
(…)
– Regarde ma main, ordonna-t-elle au taxi. Distingues-tu une blessure ? Croiras-tu que je me suis profondément coupé le doigt, il y a à peine une demi-heure ?
– Non, mademoiselle, répondit le véhicule qui survolait l’étendue plate du désert de l’Arizona. Vous ne semblez pas vous être blessée.
Je comprends maintenant comment agit cette drogue, pourquoi elle donne l’impression que choses et gens sont immatériels. Il n’y a là rien de magique et ce n’est pas un simple hallucinogène : cette coupure est vraiment partie – ce n’est pas une illusion ! M’en souviendrai-je plus tard ? Peut-être que le JJ-180 me fera tout oublier. Dans un instant, quand la drogue aura accentué son emprise dissolvante.
– As-tu de quoi écrire ? demanda-t-elle.
– Voilà, mademoiselle.
Un bloc auquel était fixé un stylet jaillit d’une fente.
Avec le plus grand soin, Kathy écrivit : ‘‘Le JJ-180 m’a ramenée à une époque antérieure à la blessure.’’
– Quel jour sommes-nous ?
– Le 18 mai, mademoiselle.
Elle essaya de se rappeler si c’était bien la bonne date mais son cerveau était comme engourdi. Le processus de désagrégation mentale s’amorçait-il déjà ? Elle avait eu raison de noter cette phrase. Mais l’avait-elle notée ?
Le bloc était sur ses genoux.
Elle lut : ‘‘Le JJ-180 m’a ramenée…’’
C’était tout. Le reste de la phrase n’était qu’un gribouillage informe et tourmenté.
Pourtant, elle était certaine de l’avoir écrite jusqu’au bout.
Mais qu’avait-elle écrit au juste ? Elle n’arrivait pas à se le rappeler.
Comme par réflexe, elle examina sa main. Mais qu’est-ce que sa main avait à voir là-dedans ?
– Que t’ai-je demandé, il y a un instant ? fit-elle précipitamment car elle sentait s’estomper son moi.
– La date d’aujourd’hui.
– Et avant ?
– Vous avez réclamé de quoi écrire, mademoiselle.
– Et avant ?
Elle eut le sentiment que le taxi hésitait. Mais c’était peut-être son imagination qui lui jouait des tours.
– Avant, vous n’avez rien demandé, mademoiselle ?
– Je ne t’ai pas posé de questions à propos… de ma main ?
Cette fois, c’était indéniable : les circuits du véhicule accusèrent un net décalage.
– Non, mademoiselle, grinça enfin le taxi.
– Merci.
Kathy se laissa aller contre le dossier de son siège, se frotta le front et réfléchit. Le taxi s’embrouille, lui aussi. Ce n’est donc pas un phénomène purement subjectif. Il y a effectivement eu un court-circuit dans le temps qui m’affecte et affecte aussi ce qui m’entoure. Comme ce lecteur qui maintenant lit cette dernière phrase sur 52 Romans par an ! »

Semaine 30: Mes romans culte : Le Maître du Haut Château

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

Le Maître du Haut Château, de Philip K. Dick

(traduit de l’américain par Jacques Parsons)

Éditions OPTA-Club du livre d’anticipation, 1970

(Mes exemplaires du LMDHC sont le volume n°567-Collection 40e anniversaire, éd. J’ai Lu, 1998

et le recueil Substance rêve (regroupant six romans de Dick), Éditions France Loisirs, 2000.)

www.dickien.fr

http://www.philipkdickfans.com

http://fr.wikipedia.org/wiki/Éditions_OPTA

www.antoineonline.com

Couv Dick blog30

« Les choses sont rarement ce qu’elles semblent être »

Dans ce roman de science-fiction où l’évolution de l’Histoire suit un autre cours que celui que nous connaissons, l’Axe nippo-nazi ayant vaincu les Alliés lors de la Seconde Guerre mondiale, le récit uchronique, ou – pour le dire plus clairement – le récit d’Histoire alternative, se dédouble d’un mini-récit dans le récit : des extraits (que lisent quelques personnages) de La Sauterelle pèse lourd – roman écrit par un certain Hawthorne Abendsen, que l’on dit vivre retranché dans une forteresse, le Haut Château – une fiction dans laquelle ce sont les Alliés qui auraient remporté la victoire (sans coller à 100% à la réalité historique que nous connaissons).
La Sauterelle pèse lourd (titre tiré de L’Ecclésiaste, 12:7 : « [au temps où] la sauterelle devient pesante ») a été mis à l’index dans toute l’étendue colonisée par le Reich (l’Europe, la Russie, l’Inde, l’Afrique et la partie est du continent américain) tandis que dans le Pacifique ou Empire japonais (la partie ouest du continent américain, la Chine et les autres États du Pacifique) l’ouvrage, débonnairement toléré (vu sa critique virulente du nazisme et du Führer), est en vente dans les librairies.

Cela a l’air clair, voire stimulant, comme structure : deux lignes narratives en parallèle.
Seulement, quand le lecteur constate (ou ressent confusément) que la ligne narrative principale semble, elle, non pas se dédoubler, mais se subdiviser en d’autres lignes qui ne sont pas autant distinctes de la première qu’elles ne paraissent en suinter, en transpirer implicitement, alors ce qui avait l’air clair devient ambigu, et le lecteur continue d’avancer (il ne pourrait agir autrement : lorsque les pages hypnotiques de ce roman vous capturent, elles ne vous lâchent plus), secrètement inquiet et perplexe, le long de cette structure étrange qui oscille entre texture onirique, métaphysique, et ossature expressionniste ascétique.

Car, en outre, un autre ouvrage teinte de sa poésie hermétique le récit de Dick : le Yi King ou Livre des transformations, nommé également l’Oracle, un texte divinatoire vieux d’environ deux millénaires et demi (P. K. Dick fait remonter sa genèse à cinq mille ans ; voir l’extrait), que certains personnages du roman « consultent », « interrogent » – à l’aide de tiges d’achillée ou de pièces de monnaie – pour décider quelle attitude adopter avant d’affronter une situation donnée, ou deviner les affinités ou dysharmonies possibles avec telle ou telle personne, etc.
Pour la petite histoire, qui, ici, est singulièrement significative, cet ouvrage aux 64 hexagrammes sibyllins a occupé la fonction de Muse-éditrice de l’auteur, qui le sollicitait lors de la rédaction pour déterminer les articulations importantes de son récit.

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Diagramme du Yi King offert au philosophe et mathématicien Leibniz, en 1701

Le Maître du Haut Château démarre en 1962, quinze ans après la capitulation des Alliés, en 1947. Après la Lune, Mars vient d’être atteinte par les Allemands, et après l’éradication des Juifs et des Bohémiens, l’Afrique est devenue le laboratoire géant de l’application de la solution finale version Noirs… Le chancelier Bormann est aux portes de la mort et, quelque part, le Malade (Adolf Hitler) finit ses jours dans un sanatorium et la décrépitude d’une syphilis cérébrale.
Goebbels succèdera à Bormann…
L’aiguillage sur une autre voie de l’Histoire a été déclenché par l’assassinat du président américain, Roosevelt, en 1933, par l’anarchiste Zangara, dont l’attentat a réussi, contrairement à sa tentative ratée dans notre ligne du réel. Le président qui lui succède pratiquera une politique isolationniste. Les États-Unis ne se mobiliseront donc pas pour l’effort de guerre et, par conséquent, ne développeront pas leurs capacités militaires défensives et offensives.

L’action se situe majoritairement dans la Californie (San Francisco), avec une escapade finale vers le Colorado (Denver et Cheyenne), où réside l’auteur de La Sauterelle pèse lourd.
Du sextette de personnages principaux, émergent la figure complexe et attachante de Tagomi, chef de la Commission commerciale japonaise pour la côte du Pacifique, dont le sens poussé de l’éthique le conduira de la déréliction à la découverte de sa « vérité intérieure », et celle de Juliana, une jeune femme divorcée, dont la fascination pour le roman d’Abendsen la poussera à rencontrer son auteur puis à le mettre en garde contre un attentat probable.
Les quatre autres sont non moins importants, et ma tentative de mettre en relief les deux précédents ne diminue en rien la densité de leur présence ni le fait que les « destins » des six personnages soient en corrélation, sans pour autant qu’ils se connaissent tous les uns les autres.
Ainsi, que ce soit Childan, propriétaire de l’American Artistic Handcrafts, un spécialiste des objets de la culture et du folklore américains d’avant guerre très prisés par l’élite japonaise, partagé entre le désir de plaire à ses influents clients et celui de se relever de son humiliation de colonisé, ou Frink, l’ex de Juliana, un manufacturier talentueux qui s’est fait refaire le nez et cache son origine juive, qui trouvera un apaisement dans la création de bijoux uniques, ou Baynes, officiellement un industriel suédois venu de l’Europe Festung (Citadelle) signer un contrat avec Tagomi, officieusement un officier allemand de l’Abwehr, le service de contre-espionnage militaire, chargé de révéler à un vieux général japonais un plan d’attaque nucléaire contre l’archipel nippon, fomenté par certaines factions dirigeantes du Reich, ou que ce soit encore l’inquiétant et trouble Joe, le mouton noir de service, en apparence chauffeur de camions d’origine italienne, en réalité blond Aryen en service commandé d’assassinat, qui poussera malgré lui Juliana hors de tous ses retranchements, tous ces personnages se détachent puissamment, dans ce roman riche de considérations philosophiques, sociologiques et géopolitiques, où Philip K. Dick fait preuve d’un talent extrême de peintre de la psyché individuelle.

On ne saurait « résumer » Le Maître du Haut Château comme on ne saurait interpréter un rêve intense dont nous aurions conservé un souvenir vivide, et dont la compréhension serait beaucoup plus de l’ordre de l’intuition et de l’explicitation synthétique, dans ce sens que l’appréhension du tout ne passe pas forcément par l’élucidation analytique des parties, ou alors qu’elle n’en dépend pas directement.
D’autant plus que le récit n’est pas du genre « clos » mais qu’il est « ouvert », avec une fin abrupte à l’horizon nébuleux, dans les profondeurs brumeuses duquel on croit percevoir cette « vraie » réalité que nous a suggérée l’auteur avec son saupoudrage d’indices insinuant que c’est plutôt la fiction uchronique dépeinte dans La Sauterelle… qui est, en réalité, le « réel ». Et que c’est ce « réel » que les personnages clés doivent choisir parmi tant d’autres, dans ce qui ne serait plus alors qu’une juxtaposition (ou une interpénétration) d’univers possibles (ici, au nombre de deux) en attente d’actualisation.

Après s’être échappé par cette fin ouverte, en gardant vivaces dans sa mémoire d’intenses moments, dont cinq culminent : la confrontation armée entre Tagomi et des tueurs de la police secrète nazie, la sourde confrontation mentale entre Childan et un client, le raffiné Kasoura, ayant pour enjeu l’asservissement ou l’émancipation du premier, la psychotique et sanglante confrontation entre Juliana et Joe, ce faux amant dont le double jeu s’est dévoilé, la dépersonnalisation passagère de Tagomi et son incursion dans un univers où ce sont les Japonais qui baissent la tête, l’étrange entrevue avec le maître du soi-disant Haut Château, où quelque chose d’essentiel semble être formulé sans l’être vraiment, le lecteur reprend pied dans sa propre ligne temporelle, mais en se demandant : « Et si… ? »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 30 : lundi 25 au dimanche 31 mai 2015.

Extrait plaisir

« Une nouvelle question, alors. En se concentrant, il dit tout haut :
– Reverrai-je jamais Juliana ?
C’était sa femme. Ou plutôt son ex-femme. Juliana avait divorcé un an auparavant et il ne l’avait pas vue depuis des mois ; en réalité, il ne savait même pas où elle habitait. Elle avait évidemment quitté San Francisco. Peut-être même les E.A.P. Leurs amis communs n’avaient pas entendu parler d’elle, ou bien ne voulaient pas le lui dire.
Il était absorbé dans la manipulation des baguettes, les yeux fixés sur les chiffres. Combien de fois avait-il interrogé l’Oracle sur Juliana, posé une question ou une autre à son sujet ? Et l’hexagramme se formait, par le hasard, par le jeu des baguettes végétales. Au hasard, mais avec des racines plongeant dans la conjoncture présente, sa vie étant liée à la vie de tous les autres êtres et aux particules gravitant dans l’univers. L’hexagramme figurait nécessairement, par son tracé de lignes brisées ou non, la situation. Lui, Juliana, la fabrique de Gough Street, l’autorité des missions commerciales, l’exploration des planètes, le milliard de choses entassées en Afrique, qui n’étaient même plus des cadavres, mais des matières premières chimiques, les aspirations des milliers de créatures vivant autour de lui dans les cabanes à lapins de San Francisco, les déments de Berlin avec leurs visages impassibles et leurs plans de maniaques – tout cela lié à ce choix d’une baguette ayant pour objet de trouver un précepte de sagesse convenant à la situation dans un livre dont la rédaction avait été commencée trois mille ans avant Jésus-Christ. L’œuvre des sages de la Chine échelonnée sur une période de cinq mille ans, épluchée, perfectionnée, une magnifique cosmologie – et une science – codifiée avant même qu’on ait appris en Europe à faire des divisions complexes.
L’hexagramme – le cœur lui manquait – Quarante-quatre. Keou. Venir à la rencontre. Son jugement qui tempère. La jeune fille est puissante. On ne doit pas épouser une telle jeune fille. De nouveau, une corrélation s’était établie avec Juliana.
Eh bien, oui, se dit-il en se recouchant. Elle n’était pas faite pour moi. Je le sais. Je n’ai pas demandé cela. Pourquoi l’Oracle a-t-il besoin de me le rappeler ? Une malchance de l’avoir rencontrée et de l’avoir aimée… de l’aimer. Juliana… la plus belle femme qu’il ait jamais pu épouser. »