Semaine 7 (An 2): Hôtel Arcadia, de Sunny Singh

Hôtel Arcadia, de Sunny Singh

(traduction de l’anglais par Maïa Bharati)

Galaade Éditions, 2016

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Et in Arcadia ego

Un huis clos cerné de tous les dangers, à l’atmosphère intense et saisissante, émotionnellement touffu, profond, hanté de cris rouge sang et de tragédies en noir et blanc absurde. Cette situation dramatique aux issues fermées se déploie, en progression solitaire furtive et en duo de flashbacks révélateurs, dans les couloirs, les chambres, les escaliers et sur le réseau de caméras de surveillance d’un hôtel de luxe, attaqué par un groupe de terroristes, quelque part en Asie du Sud (quoique l’auteure ne le précise pas, le lecteur est en droit de supposer que le récit principal se déroule en Inde).

Sam est une photoreporter de guerre vivant en Occident, qui reconnaît « être une droguée à l’adrénaline en quête de sa prochaine dose dans une guerre anonyme ». Sa dernière mission, effectuée dans sa patrie, elle l’a acceptée presque à contrecœur car elle n’est pas « de ces journalistes qui enquêtent sur la criminalité, ou la misère, ou même la détresse ordinaire, quotidienne ».
Ce seront un argument commercial de son agent – « Acceptez, Sam, vous n’avez jamais fait de reportage dans votre propre pays. Cela pourrait apporter un intérêt biographique à votre prochaine exposition. Vous savez comment fonctionnent les médias » – et des souvenirs d’enfance et de « chair d’or sombre » de mangue juteuse et poisseuse qui auront raison de ses réticences.

Maintenant, Sam dort de son sommeil habituellement perturbé, dans son lit douillet de l’hôtel Arcadia, lorsque des coups de feu et une sonnerie stridente de téléphone la réveillent. La réception de l’hôtel lui intime l’ordre de ne pas sortir de sa chambre. Aussitôt après cet appel saugrenu, quelqu’un tente violemment d’ouvrir sa porte, et le couloir résonne de cris et de rafales automatiques…
Les morts de ses reportages de guerre ont-ils suivi Sam jusqu’à ce havre de la civilisation du confort matériel, cette délicieuse Arcadie où elle est venue faire escale et se débarbouiller l’âme avec du bon whisky, après l’achèvement de sa dernière mission ?

L’alarme téléphonique, c’est Abhi qui l’a sonnée. Au déclenchement de l’attaque, il se trouvait à la réception en prévision de l’arrivée d’une délégation internationale. Maintenant, il se terre sous le comptoir, contre le corps ensanglanté d’une jeune réceptionniste morte. Pourquoi n’est-il pas resté dans son bureau privé, à l’écart de cette folie furieuse, où « il aurait assisté à tout ce chaos depuis les écrans de sécurité » ? Abhi a vécu trop longtemps en s’imaginant être un imposteur, un traître, puisqu’il ne s’alignait pas sur les normes spartiates de son père et son frère, tous deux des militaires, et que son cœur ne battait pas la chamade au contact des filles. Voilà des années qu’il a rompu le contact avec son frère aîné, Samar. Pourtant, ce frère, toujours présent dans son surmoi, est venu le guider dans ce moment crucial ; ils sont adolescents, ils s’adonnent à des jeux de guerre, et Samar, le futur guerrier, inculque à son frérot les manœuvres qu’il a apprises en observant les soldats du camp militaire voisin, et lui dit comment échapper aux terroristes. Abhi est le directeur de l’hôtel, un roi qui règne sur un domaine feutré et capiteux, hors d’atteinte de la rupture familiale et des restrictions morales. Pourquoi la folie quotidienne l’a-t-elle suivi jusque dans son havre ?

Même si j’ai écrit plus haut deux fois l’adverbe de temps « maintenant », en fait, le récit démarre soixante-sept heures avant. La presque totalité du roman évolue donc progressivement dans un passé récent, en une narration en compte à rebours, jusqu’à ce « maintenant » (le dernier chapitre), un présent décisif pour les deux protagonistes, Sam et Abhi, quant à la direction future de leurs vies respectives.
De l’attaque et de l’occupation de l’hôtel par le commando terroriste, on n’en saura presque rien de manière directe ou vu de l’extérieur. Rien que les images du poste de télé de la chambre de Sam, les tweets laconiques sur son ordinateur et son téléphone portables, les images fixes et en plongée transmises par les caméras de surveillance dans le bureau d’Abhi, et les quelques infos sur la riposte officielle que donnent à ce dernier par téléphone le chef de la police et un colonel des services de sécurité.

D’emblée, le lecteur est plongé dans un huis clos massif de vingt étages, aux longs couloirs de papier peint ivoire et d’épaisse moquette lie-de-vin qui suintent l’angoisse et la peur, troués de dizaines de chambres violées où gisent des corps sans vie contre des meubles en acajou. L’immersion dans ce huis clos oppressant est dédoublée : une vision partielle, organique, qui découvre lentement et progressivement l’état des lieux et une vision d’ensemble, mécanique et discontinue, fragmentée en dizaines d’écrans scintillants. D’un côté, ou à un niveau, Abhi, observant le dédale au travers de sa banque d’écrans ; à un autre niveau, Sam explorant et s’infiltrant dans ce dédale derrière le viseur de sa caméra.

Commence alors un va-et-vient entre deux points de vue, deux fils narratifs, qui démarre en chassé croisé le temps de briser la glace, d’éclaircir les malentendus, et se transforme en un échange intense avec une communication d’infos vitales pour la survie et un partage d’expériences affectives.
Instinctivement, chacun des deux ‘‘complices’’ saisira que l’autre porte en lui un « sombre abîme semblable au sien qui n’attend qu’un seul petit faux pas, un instant de perte de contrôle pour les aspirer dans ses profondeurs ».

Je ne saurais trop dire combien je trouve admirable l’écriture de Sunny Singh. On perçoit à l’œuvre une réelle intelligence dans l’élaboration de cette structure générale doublée en champ-contrechamp et traversée de remontées temporelles dans le vécu intime des deux personnages principaux.
Cette situation extrême dans laquelle l’auteure a placé ses personnages, aiguise d’une part une tension de toutes les facultés de l’être pour assurer sa survie, et d’une autre favorise l’introspection et la réminiscence.
Et ainsi se dévoileront, en parallèle, et au fur et à mesure du déroulement des situations chargées de suspense qui confèrent à ce roman sa qualité de ‘‘thriller’’, les différentes expériences qui ont modelé la personnalité de chacun des deux personnages et son rapport au monde.

Je donne comme exemple de cette subtile interpénétration du passé et du présent, de l’expérience immédiate et de sa mise en perspective avec les données du vécu et la hiérarchisation personnelle des valeurs, la prenante séquence où Sam explore le bar panoramique du toit, nommé Le Refuge.
Après une longue reptation sous haute tension, Sam débouche dans le bar saccagé où sont affalées des victimes, où « elle se serait peut-être trouvée, en train de siroter son single malt allongé d’un peu d’eau tiède, solitaire, comme à son habitude, à une table de coin, dos au mur (…), scrutant l’assistance en quête de quelqu’un, le premier venu digne de confiance, pour lui tenir compagnie jusque tard dans la nuit ». Si elle ne l’a pas fait, et qu’elle dormait, à moitié ivre, dans son lit lorsque les terroristes ont ouvert le feu, c’est parce que « après une mission, elle évite ce genre de bars fréquentés par des gens séduisants, bavards, chics avec leurs vêtements de marque, leurs cocons de richesse tenant à distance les horreurs qu’elle photographie ». Son genre de bar est un peu plus miteux, à « l’odeur latente, indéfinissable, mélange de vomi et de sueur, de peur et de traumatismes », des « repaires d’expatriés, de journalistes (…), d’humanitaires et de diplomates de zones de conflits, tous drogués à l’adrénaline, accros à l’horreur ». Mais, ayant vite été lassée « d’entendre répéter les mêmes histoires par ses collègues, vantant leur héroïsme et leur courage, comme si quelques lampées de whisky d’importation suffisaient à muer les mensonges en vérité », Sam a compris au fil du temps « qu’elle n’appartiendrait jamais à aucun groupe ». Elle s’est mise alors à travailler seule, mettant au point son propre réseau de contacts. Et ses virées aux bars, les nuits qui suivent une mission, quand elle « sait par expérience qu’elle va se réveiller avec l’odeur tenace de formol dans les narines, que les cauchemars vont se bousculer dans sa tête et l’ébranler », elle les fait seule, une bouteille de scotch devant elle, à l’affût d’un complice pour la nuit. Pourtant « ce n’est pas le sexe que cherche Sam (…), elle veut le réconfort, la chaleur d’un autre corps pour effacer les horreurs dont elle a été témoin ». Maintenant, œil collé au viseur de sa caméra, elle prend des photos, « absorbée par la composition, la texture, la lumière, sans cesser de guetter le moindre mouvement suspect », retirée en elle-même, dos voûté, cou rentré, comme si elle pouvait « se retrancher entièrement derrière son appareil, se résorber dans la tache indéfinissable de l’écran, au point de disparaître totalement ». Pendant ce temps, Abhi ne cesse de suivre sur son écran de surveillance cette « folle qui flirte avec le danger » et qui évolue en cet instant dans cet endroit qu’il considère « comme son sanctuaire personnel », avec « la ville étincelant à ses pieds » qui lui sourit parce qu’il a réussi à concrétiser ses rêves d’indépendance et qu’il « s’est forgé une vie privée ». Sam, elle, « zigzague, progressant en lignes diagonales entre les tables disposées sur toute la largeur de la pièce, sans cesser d’actionner son appareil. (…) Elle tourne sans hâte, d’un pas ferme, autour de ses cibles, avec une sorte de tendresse lorsqu’elle prend ses photos ». Abhi observe « comment Sam couvre la pièce entière, un cadavre après l’autre (…), il admire la précision, les pauses prudentes, la démarche mesurée mais alerte ». Et son cœur se serre progressivement ; Sam emprunte le même tracé que lui lorsqu’il inspecte les lieux avant l’ouverture, et qu’il « vérifie méticuleusement une table après l’autre dans l’espace central, l’éclat de chaque lampe polie, la rondeur des coussins de velours sur les canapés des alcôves. Il traverse le bar de la même manière, ses yeux balayent l’espace de droite à gauche, ses pas tracent des diagonales, d’abord dans un sens, puis l’autre ». Ce Refuge est le sien, « trop de souvenirs heureux y sont liés », c’est là qu’il aime à se retrouver avec son amant, Dieter, qui aurait dû être là au moment de l’attaque. Abhi n’en sait rien. Et cette main qui dépasse du bord d’une table, là où Sam est en train de composer un cliché, est-ce la main de… ? « Il tente d’ignorer la crampe de son estomac, prétend qu’il est le jouet de son imagination. » Il ferme les yeux.

Et c’est ainsi que tout au long de ce roman remarquable, le lecteur a droit à des scènes d’un réalisme prenant – sons, images, sensations, mouvements, émotions. Je ne sais pas où Sunny Singh est allée dénicher tous ces détails qui ‘‘font vrai’’ (notamment, les descriptions expressives relatives à l’état d’esprit d’un photographe de guerre, à ses préparatifs, son matériel, ses tics, ses préférences), s’ils sont le fruit de ses recherches livresques ou de terrain, ou de son imagination alimentée par son bagage culturel et son intuition.

L’attrait particulier d’Hôtel Arcadia se révèle une fois lu. Reprenez-le à n’importe quel passage – ‘‘Le premier cliché d’un garçon nu sur un sol de boue, près d’un « soldat particulièrement gracieux dont la machette s’élevait et retombait avec l’élégance d’un danseur classique »’’, ‘‘La nuit passée auprès du médecin canadien et de sa bouteille de slivovitz, dans les Balkans’’, ‘‘Le regard triste et triomphant d’une mère décidée à s’échapper de l’horreur avec ses enfants’’, ‘‘Le Boucher, et ses tatouages, un pour chaque mort’’, ‘‘Le garçonnet de la chambre 1104 qui a de la chance : même si Sam a peu d’expérience avec les enfants,  elle connaît les chiens’’, ‘‘La lettre que personne ne délivrera’’, ‘‘La perle blanche du petit Abhi, au fin fond de l’étang, au pied des montagnes’’, etc. – et vous serez scotchés à nouveau. Pas un seul paragraphe, pas une seule phrase, qui ne délivre une image, une émotion, une information, pertinente et substantielle. Aucune fausse note.

Moi, j’en ressors avec imprimé dans mon esprit ce fort et singulier portrait de femme photographe, qui expose de grandes photos noir et blanc de morts sublimés dans une lumière funèbre pour crier au monde le froid mortel de son cœur, qui se retranche obsessionnellement derrière et dans le viseur de son appareil captant la mort dans des visages et quelque chose d’autre, d’indéfinissable, et qui s’est forgée comme règle impérative de ne jamais établir de contact avec les ‘‘sujets’’ de ses photographies de peur de… plein de choses pas claires, comme attachement, déchirure… enfouies dans son subconscient, qu’elle inonde à chaque fin de mission avec des cascades d’alcool précieux.

Et puis, il y a cette si sobre et juste, et glaciale fin ouverte, irradiant sombrement plein de possibilités !
Quel talent non conformiste, cette Sunny Singh !
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 7 (An 2) : semaine du lundi 15 au dimanche 21 février 2016.

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Semaine 5 (An 2): Une autre vie, de S. J. Watson

 

Une autre vie, de S. J. Watson

(traduction de l’anglais par Sophie Aslanides)

Sonatine Éditions, 2015

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Vies doubles et Web trouble

 
Julia est une femme mariée, elle a un garçon de 14 ans, Connor, et Hugh, son époux, est chirurgien. Ils vivent à Londres.
Julia est aussi photographe ; disons, portraitiste de famille. Il y a longtemps qu’elle ne pratique plus son art pour représenter des moments intenses de sa vie. Seule cette photo de 1997, intitulée « Marcus dans le miroir », qu’elle vient de revoir lors d’une exposition collective, lui rappelle une jeunesse bohème et créative, qu’elle a pourtant enfouie dans les limbes du passé.
Julia a aussi une sœur, Kate, sa cadette de sept ans, qu’elle a pratiquement élevée après la mort de leur mère, face à l’incapacité psychologique de leur père d’assumer pleinement ses responsabilités paternelles.
C’est Kate qui est la mère biologique de Connor. Âgée de 16 ans lorsqu’elle a accouché, elle n’a pas refusé que sa sœur prenne soin de son bébé, et ne l’a pas réclamé par la suite au couple qui, lui, ne pouvait pas avoir d’enfant.
Voilà que, maintenant, Kate désire reprendre Connor. Touchée au cœur, Julia n’a pas le temps de se mobiliser psychologiquement – et même juridiquement – pour conserver la garde de ‘‘son’’ fils, qu’elle apprend l’affreuse nouvelle : sa sœur vient de mourir à Paris, où elle réside, agressée la nuit dans une ruelle.
 
Après neuf semaines de deuil, Julia se rend compte qu’elle n’a toujours pas pleuré la perte de sa sœur. Elle décide de se rendre à Paris, à l’invitation d’Anna, la colocataire de Kate.
 
Lors des échanges de son héroïne avec Anna, et dans le cours de ses réminiscences, S. J. Watson fait passer au lecteur quelques informations en contrebande : lorsque Anna demande à Julia si son mari et elle ont essayé de retrouver le père inconnu du bébé de Kate, elle répond :
« – C’était un peu compliqué. Kate ne nous a jamais dit qui c’était.
Une pause. Je ressens une véritable honte, pour Kate, et de la tristesse, pour Connor.
– Je ne crois pas qu’elle ait vraiment su qui il était.
– Ou peut-être n’était-ce pas quelqu’un dont elle aurait voulu qu’il l’aide.
– Non.
Je regarde par la fenêtre, la circulation, les taxis, les vélos qui passent. L’atmosphère est lourde. J’ai envie d’y remettre de la gaieté.
– Mais il a Hugh désormais. Ils sont incroyablement proches. Ils se ressemblent beaucoup, en fait. » ; et autre information, celle-ci en flash-back, lorsque Julia entre dans la chambre d’hôpital où l’attend sa petite sœur avec son bébé qui vient de naître, cette dernière le lui tend aussitôt, à elle qui n’a pas pu avoir d’enfant, et détourne le regard.
 
En enregistrant ces ‘‘informations’’ émises en sourdine, le lecteur se voit induit à penser que c’est peut-être Hugh, le mari de Julia, qui est le père biologique de l’enfant, et que, s’il semble avoir commis un adultère particulièrement scabreux avec la sœur très cadette de sa femme, l’attitude de la jeune mère envers sa sœur aînée et son geste indiqueraient une tout autre tournure à la situation : Kate aurait fait ce choix délibérément dans l’intention de donner un enfant au couple stérile.
 
Divagations de lecteur un peu trop zélé, fausses pistes lancées par un romancier qui sait faire feu de tout bois…, quoi qu’il en soit, à ce stade de la lecture, on a bien mordu à l’hameçon. Quelque chose d’étrange et de sombre se déroule en filigrane et dans les coulisses du récit, et il ne nous reste plus qu’à nous laisser entraîner par le fil de l’intrigue que nous a tendu S. J. Watson.
Mais encore, une ou deux pages plus tard, l’on découvre une autre Julia, celle de ses vingt ans, artiste, bohème, amoureuse d’un jeune homme qui se consume dans la drogue, ou une Julia assagie, celle qui est épouse et mère, qui décline scrupuleusement toute invitation à prendre un verre pour ne pas retomber dans une addiction fatale.
Et ce n’est toujours que les plats d’entrée, S. J. Watson va pouvoir alors servir le plat de résistance inscrit au menu de la couverture de son roman : Julia apprend que sa sœur fréquentait assidûment des sites de rencontre et qu’elle couchait avec plein d’hommes. Désireuse d’éclaircir les zones d’ombre des circonstances de sa mort, elle s’infiltre dans l’un de ces sites avec le mot de passe de Kate.
Une décision téméraire, aventureuse, dont les conséquences seront aussi imprévisibles que bouleversantes pour une Julia qui s’engagera alors dans une troisième étape de sa vie. La plus irréversible.
 
Une autre vie démarre et semble s’installer comme un roman de la quête d’une paix intérieure, de la réconciliation avec soi-même ; il se développe comme un roman policier où la détective amateur doit réinventer les ficelles et la procédure d’une enquête criminelle tout en adoptant une tactique d’infiltration d’un milieu supposé criminel. Cependant, le récit ne tarde pas à révéler son vrai genre : un thriller psychologique. Et comme dans tout thriller psychologique qui se respecte, l’auteur nous manipule avec ses techniques rodées de désinformation et de sous-information, et de saupoudrage de certaines informations clés de manière éparse et fugace.
Même si, à certains moments, la narration prend des allures de roman-photo d’antan, le régime d’ensemble est maintenu jusqu’à aboutir à un dénouement frigorifiant.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 5 (An 2) : semaine du lundi 1 au dimanche 7 février 2016.
 
 
Extrait
 
« Hugh est en train de prendre son petit-déjeuner. Du muesli. Je le regarde verser du lait dans son café et ajouter une demi-cuillerée de sucre.
– Tu es certaine que ce n’est pas trop tôt ?
Mais c’est précisément la raison pour laquelle je veux y aller. Parce que cela fait deux mois et, d’après mon mari, je suis toujours dans le déni. J’ai besoin de donner une réalité à cet événement.
– Je veux y aller. Je veux passer du temps avec Anna (la colocataire à Paris de sa sœur morte, note du blog). Lui parler.
En le formulant, je me rends compte de l’importance que cela revêt pour moi. Anna et moi, nous nous entendons bien. Elle paraît chaleureuse, drôle. Compréhensive. Elle ne semble pas porter de jugement. Et Anna était plus proche de Kate que nous tous, plus proche que moi, que Hugh, qu’Adrienne, alors c’est Anna qui peut m’aider, d’une manière dont mes autres amis sont incapables. Et peut-être puis-je l’aider, moi aussi.
– Je pense que ça me fera du bien.
– Mais qu’est-ce que tu espères trouver ?
Je marque une pause. Peut-être qu’une partie de moi veut aussi s’assurer qu’elle ne pense pas du mal de Hugh et moi, de nous qui avons pris Connor.
– Je ne sais pas. J’ai juste l’impression que c’est quelque chose que j’ai envie de faire.
Il reste silencieux. Cela fait neuf semaines, me dis-je. Neuf semaines, et je n’ai toujours pas pleuré. Pas vraiment. À nouveau, je pense à la carte postale qui se trouve encore dans mon sac, là où je l’ai rangée le jour de la mort de Kate. Marcus dans le miroir.
– Kate est morte, il faut que je regarde ça en face.
Même si j’ignore ce qu’est ça.
Il finit son café.
– Je ne suis pas convaincu, mais… Sa voix se radoucit : Si tu es sûre, alors, vas-y.
 
Je suis nerveuse lorsque je descends du train, mais Anna m’attend au bout du quai. Elle porte une robe jaune pâle, elle est debout dans la lumière qui descend en arcs des hautes fenêtres. Elle paraît plus jeune que dans mon souvenir, et elle a une beauté discrète, simple, que je n’avais pas remarquée à l’enterrement. Le genre de visage qu’autrefois, j’aurais voulu photographier ; il est chaleureux et ouvert. Elle sourit quand elle me voit et je me demande si elle est déjà en passe de s’affranchir de son deuil, alors que le mien commence à peine.
Elle agite la main. « Julia ! » Elle accourt pour me saluer. Nous échangeons deux baisers sur la joue, puis nous restons enlacées un moment.
– Je te remercie tellement d’être venue ! Je suis si contente de te voir… »

Semaine 52: Les Fauves, d’Ingrid Desjours

 

Les Fauves, d’Ingrid Desjours

Éditions Robert Laffont

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Site de La Bête noire

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Couv Fauves blog52

Ne cherchez pas le loup, il est partout…

La romancière est psychologue, spécialisée en sexo-criminologie, et scénariste en outre. Elle a côtoyé des pervers, des sadiques, des dévoyés, des obsédés, des dénaturés, des possédés… Elle a donc été à bonne école et ne s’en cache pas. La manière dont elle agence son récit et téléguide ses personnages est faite pour taper dur et violent. Sur son site, elle précise que son « modus operandi » est de « dépecer, décortiquer et autopsier cerveaux et corps ».
Les Fauves a inauguré en octobre dernier la collection La Bête noire chez Robert Laffont, « des intrigues fortes et originales, une littérature populaire de qualité destinée tant aux inconditionnels qu’à la nouvelle génération » dixit le directeur éditorial, Glenn Tavennec.

Que trouve-t-on dans cette cage aux fauves ? L’ong NerF intercepte, à la demande de leurs parents, de jeunes citoyens de la démocratie laïque française post-7 janvier, qui s’apprêtent à rejoindre ce mouvement illuministe moyen-oriental à la mode qui a entrepris une croissade mondiale contre les mécréants pour les beaux yeux enkohlés d’Allah.
Haiko, la pasionaria en chef de l’ong, est sous le coup d’une fatwa qui a mis sa tête et son sanctuaire génital à prix. Après l’assassinat de son amie et co-militante, elle doit accepter, à contre-cœur, de subir les désagréments d’une protection rapprochée, assurée tant bien que mal par Lars, un ex-militaire catégorie poids lourd, qui a recours à la prière catholique et aux amphétamines, pour surnager à contre-courant d’un syndrome post-traumatique made in Afghanistan, particulièrement dévastateur.
Le garde du corps et sa protégée, elle-même partiellement rescapée d’un traumatisme d’enfance, vont se côtoyer et s’affronter dans un face à face aux échanges insidieux et ambigus, qui prendra de plus en plus des allures de corps à corps sensuel et mortel.

Haiko exploiterait-elle l’ong comme façade pour un trafic illicite et réprouvé ? Lars serait-il un pervers refoulé qui ne va pas tarder à laisser exploser ses pulsions meurtrières ? Ces personnes qui gravitent autour du duo décalé – la mère et le frère de Haiko, les fiers-à-bras auxquels à recours Lars pour gérer la protection de sa cliente – ne dissimuleraient-elles pas, chacune, un double jeu ?
Bref, Ingrid Desjours s’en donne à cœur sadique dans la manipulation du lecteur et se révèle, au final, une romancière sans pitié aucune. Ni pour ses personnages, ni pour les différentes causes et doxas qui alimentent la moulinette à potins des médias.

On ne peut ne pas s’apercevoir que l’auteure use et abuse de clichés, se lance dans des discours, des sermons, sur l’état du monde, l’esprit du temps, et le désarroi de l’individu. Mais, ayant prévu le contrecoup, elle rétorque à son lecteur un peu trop puriste : « Ça aussi ça fait cliché mais elle s’en moque. Elle emmerde les connards qui crient au lieu commun dès qu’on énonce une vérité trop dérangeante, ou trop universelle pour qu’ils continuent de se croire uniques ».
Comme l’on ne peut nier que son roman noir, bien que rédigé dans une langue très grand public, déroule une intrigue mystificatrice qui serpente presque à huis clos entre des focalisations très denses sur la psychologie, les motifs et les mobiles des différents personnages, une intrigue rythmée par une agressive stratégie narrative, déterminée, chapitre après chapitre, à faire voler en éclats ce que le lecteur a cru comprendre de ce qu’il vient juste de lire.

Roman de gare mais aussi de wagon TGV pour aficionados de fond, Les Fauves est un thriller diablement bien ficelé.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 52 : semaine du lundi 28 décembre 2015 au dimanche 3 janvier 2016.

Extraits
« Et ce n’est rien à côté du déchaînement dans la presse ou sur les réseaux sociaux. Soupçonnée de se faire de l’argent sur le dos de la cause qu’elle défend ainsi que d’avoir déclenché la mort de Nadia Nasri, et accusée par Rachid Labdaoui d’avoir tué sa sœur, Haiko est devenue, en quelques jours à peine, la femme à abattre. Tout le monde s’en donne à cœur joie. On l’accuse ouvertement d’être vénale et manipulatrice, et chacun de ses détracteurs – qu’il la connaisse personnellement ou non – y va de sa petite anecdote. La critiquer est devenu le sport du moment. On invente des blagues, on dessine des caricatures, c’est à hurler de rire. C’est à hurler avec les loups et la meute est affamée. Il faut se mettre quelqu’un sous la dent, bien planqué derrière son écran. Et plus on en rajoute, plus on va loin dans l’injure, dans le dégueulasse, plus on ratisse large. Un bon mot sur Haiko, c’est au moins dix nouveaux amis sur Facebook, vingt followers sur la blogosphère, cinquante nouveaux twittos. Le jeu en vaut la chandelle, peu importe si on n’attire dans ses contacts que des imbéciles, des haineux décérébrés, des nostalgiques de la peine de mort qui n’abattent plus que virtuellement sans vérifier leurs sources ni se soucier des dégâts qu’ils peuvent causer, des vies qu’ils peuvent ruiner. »

« Attrapant son verre d’une main et le bras de Lars de l’autre, Haiko entraîne son garde du corps dans une salle moins bruyante, où sont exposées d’autres toiles de son frère. Elles semblent plus intimistes, moins prétentieuses que celles qu’il a vues jusqu’à présent.
– Merci, j’ai la foule en horreur, surtout ce genre…
– Quel genre ?
– Vous le savez bien. Ce milieu pseudo-culturel qui se gargarise de son entre-soi et sait si bien donner des leçons de vie qu’il n’appliquera jamais.
– Mais encore ? s’étrangle la jeune femme.
– C’est bourré de gauchos démagos ici, des socialistes de mes deux qui savent surtout être vertueux avec l’argent des autres, ceux qui n’en ont pas. Le pire, c’est qu’ils sont tellement convaincus d’être du côté des gentils qu’ils ne saisissent pas à quel point ils sont obscènes avec leur bien-pensance à deux balles, complètement déconnectés de la réalité, des impacts de la crise sur le vrai peuple, sur les petites gens qu’ils adorent tant qu’ils restent loin de leur quartier !
(…)
– Ouah ! Je savais bien que les militaires votaient plutôt à droite, mais vous êtes quand même un peu dur, non ? Vous voyez le type là-bas, avec ses lunettes assorties au nœud papillon ? Eh bien il a fondé une association pour combattre l’illettrisme. Et lui, qui se fait verser un whisky au bar ? Il consacre une partie de sa fortune à la recherche contre le cancer. Ces gens-là donnent des leçons qu’ils appliquent à eux-mêmes. Ils vivent en France et ils cèdent la moitié de leurs revenus aux impôts. Alors ils vous débectent peut-être parce qu’ils ont ce que vous aimeriez avoir : de l’argent, de belles femmes…
– De belles femmes ? Je ne vois pas de belles femmes ici. J’observe tout juste la présence de quelques hyènes sèches qui croulent sous les bijoux et les parfums capiteux, des dindes d’élevage blindées de botox et gavées de protéines pour se maintenir dans l’illusion d’échapper au temps. En fait de femmes ce sont des caricatures.
– Des caricatures de quoi.
– De mecs, pour certaines. De courtisanes, pour les autres.
– Mais vous n’êtes qu’un putain de macho réac ! Vous avez de la merde dans les yeux ou quoi ? »

 

 

ET RENDEZ-VOUS EN 2016

POUR L’AN DEUX DE

52 ROMANS PAR AN !

Semaine 39: Lontano, de Jean-Christophe Grangé

 

Lontano, de Jean-Christophe Grangé

Éditions Albin Michel, 2015

Site sur Lontano, l’auteur et ses romans, parrainé par les éditions Albin Michel

Site de l’éditeur

Site du libraire diffuseur

Couv Lontano 39

Fétiches pourpres

Ce onzième opus de l’auteur qui concocte dans de sombres granges des thrillers marqués du sceau du macabre pétillant, va bien plaire, de tout le charme fluide de ses 766 pages chargées de suspense chauffé à pourpre glacial. D’autant que la dernière page ne porte pas le mot « fin », l’auteur ayant dévoilé qu’il allait dégoupiller, bientôt, un second pavé tout aussi détonant en guise de suite et conclusion.

Les deux frises qui se déploient dans Lontano – l’intrigue policière et la chronique familiale – rivalisent d’abjection et de noirceur, et si les corps évidés des victimes propitiatoires d’un tueur psychopathe sont hérissés de clous et de tessons, la chair à vif de la progéniture d’un manipulateur narcissique est, elle, lacérée de terreurs et d’afflictions enfantines.

Une Afrique bordélique et dantesque, celle invoquée par le titre, celle du Zaïre rebaptisé Congo (République démocratique), imprègne de ses rites de magie noire le récit.
Mais en filigrane.
Car c’est un tout autre climat, une tout autre géographie, qui façonnent pour une bonne moitié du roman l’atmosphère embrumée et crépusculaire dans laquelle baigne le récit : le Finistère, le finis terrae, là où des vents no limit se déchiquètent contre des falaises de bout du monde et des bourrasques aux gros bras se ruent en boules à l’assaut des landes dénudées, à l’extrême ouest de la Bretagne.

C’est du moins sous cet aspect angoissant que perçoit cette région l’inspecteur de la Brigade criminelle, Erwan Morvan, venu enquêter sur la mort par missile dans un bunker de la dernière guerre d’un apprenti pilote, au cours d’un bizutage particulièrement ritualisé.
Entre la base aéronavale où sévit une bande de forcenés de l’endurance maximale et le porte-avions Charles-de-Gaulle mouillant au large où se terre un vieil amiral gourou spartiate, entre la lande où repose la carcasse d’un croiseur et une île-vestige du mur de l’Atlantique, semée de casemates, de blockhaus, de tourelles…, Erwan Morvan mène une enquête procédurale pointue qui révèle progressivement des éléments et des intentions tordus, en mettant en branle, malgré une tendance ambiante à l’occultation, une machinerie de criminologie scientifique persévérante, alimentée par son propre dynamisme atavique qui le pousse à plonger nu dans un bain de fauves au risque de se faire dévorer, à cavaler en pleine nuit tempétueuse dans la lande au risque de se faire abattre, à se lancer pour mettre certaines choses au point dans une pleine mer en furie au risque de s’engloutir dans les abysses…

Nous sommes – la plupart des lecteurs –, je pense, d’accord pour considérer cette partie de Lontano comme un morceau de bravoure de M. Grangé, qui nous bluffe avec des détails, des observations, des impressions, des déductions, et met en scène des face à face denses, des conciliabules rondement orchestrés entre divers protagonistes, des affrontements féroces, dans des décors glacés d’acier et de rouille.

En gros, et en projection plane, l’intrigue se développe, à partir de cette enquête sur une mort d’homme violente et improbable, en un glauque et pervers jeu de piste, dont les protagonistes sont encerclés par les chaînes du sang et risquent d’être broyés par l’engrenage de la vengeance.
Erwan Morvan, donc, l’aîné, « le meilleur commandant de la BC, un taux d’élucidation record et plusieurs titres nationaux de tireur sportif », et gros bras célibataire « en costume bon marché, qui n’a ni conversation ni élégance », dont les paupières du cœur papillotent à la moindre évocation de Sofia, sa belle-sœur en instance de divorce, à la beauté parfaite, « digne des pages glacées des magazines, des écrans de cinéma », une millionnaire italienne dont la « grâce n’était pas à vendre », et qui se délecte de son ascendant sur son beau-frère.
Loïc Morvan, le cadet, « jolie gueule, mains fines, sourire désarmant », financier prodige haut perché et drogué par désespoir, pour qui « la vraie vie est nasale », et qui tente d’accéder à la Voie du milieu avec sa foi bouddhiste et ses parois de nez renforcées par des plaques de titane.
Gaëlle Morvan, la benjamine, bientôt trente ans et qui s’agrippe à son rêve : devenir une actrice, comme Marilyn Monroe et Scarlett Johansson, en écumant les castings et les divans des producteurs. Depuis sa majorité, elle vit en indépendante, se débrouillant de toutes ses armes, « faisant la pute, certes, mais par intégrité », et la dent qu’elle garde contre un certain monstre mâchonne irrévocablement un crachat funeste.
Grégoire Morvan, le Vieux, le Padre, le Monstre familial… Ex-premier flic de France et barbouze ordonnateur des opérations souterraines de l’État, dont le bras conserve une certaine longueur persuasive et le poing sur la table une non moins certaine force dissuasive, un colosse taureau de 67 ans, qui continue à « jouer le rôle de conseiller auprès de l’Intérieur, sans apparaître dans aucun organigramme ». Le puissant et impressionnant portrait qu’en donne de lui Jean-Christophe Grangé lui confère une aura de personnage vedette aux côtés du personnage principal, son fils aîné, l’officier de la Crim.

Un polar noir psychologique achevé, mené par des personnages dont l’excès n’est pas le moindre des charmes, où le lecteur se fraie un passage parmi des faits extravagants, des pistes hypothétiques, spéculatoires, et des culs-de-sac abyssaux se dressant à contre-jour, esquissant la silhouette d’un fantasmagorique tueur en série qui semble opérer d’outre-tombe.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 39 : lundi 9 au dimanche 15 novembre 2015.

Extrait
« Il y avait eu d’autres affaires – et des plus saignantes. Il ne comptait plus les brasiers qu’il avait éteints, les égouts qu’il avait siphonnés. Ses plus belles victoires étaient celles dont personne n’avait jamais entendu parler.
Morvan était toujours resté incorruptible. Il ne votait pas, n’avait jamais accepté de mandat officiel ni le moindre centime d’un gouvernement pour une fonction politique. Comme son modèle, Jacques Foccart, il avait conservé son indépendance en touchant son simple salaire de flic et les bénéfices de ses affaires en Afrique.
Mais il avait échoué sur un point : il aurait voulu être froid et indifférent, garder une neutralité sans tache, or il vivait dans la colère et la haine. Ça avait commencé en 68 et ça ne s’était jamais calmé. Son moteur intime n’était ni le patriotisme ni le détachement, mais la rage.
Il détestait les hauts fonctionnaires, les énarques, les cols blancs. Tous ceux qui avaient oublié que l’Histoire, avant d’être des chapitres dans des livres, avait été des coups de chaud, des bagarres de rue, des magouilles de caniveau.
Il détestait les groupes, les clans, les corporations. Tous ceux qui avaient besoin d’être plusieurs pour être quelqu’un. Les partis politiques, les francs-macs, les racistes, les antiracistes, les écolos, les syndiqués, les lobbyistes, les juges, les flics, les militaires, sans oublier les juifs, les cathos, les musulmans et les pédés… Tous pour un, tous paumés…
Il ne supportait pas non plus les héritiers – qui n’avaient pas eu à faire leurs preuves pour arriver où ils étaient – et encore moins les parvenus, qui étaient arrivés trop vite, trop fort. Sans oublier ceux qui n’allaient jamais nulle part et vivaient sur la bête : les courtisans, les planqués, les lèche-culs de toute espèce.
Mais par-dessus tout, il détestait les journalistes. Ceux-là étaient pires que les autres parce qu’ils ne s’impliquaient pas. Ils pointaient les erreurs des politiques mais ne prenaient jamais de décision. Ils montraient du doigt les corrompus mais auraient vendu leur mère pour une note de frais. Ils dénonçaient ceux qui trahissaient leur parti mais eux-mêmes changeaient d’avis chaque matin, à la une de leur torchon. »

Semaine 37: La Fille du train, de Paula Hawkins

 

La Fille du train, de Paula Hawkins

Éditions Sonatine, 2015

(traduit de l’anglais par Corinne Daniellot)

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Un thriller psychologique, fragmenté en puzzle à trois dimensions

Rachel est la fille du train :
« La tête appuyée contre la vitre du train, je regarde défiler ces maisons, comme un travelling au cinéma. J’ai une perspective unique sur elles ; même leurs habitants ne doivent jamais les voir sous cet angle. Deux fois par jour, je bénéficie d’une fenêtre sur d’autres vies, l’espace d’un instant. Il y a quelque chose de réconfortant à observer des inconnus à l’abri, chez eux. »

Rachel est alcoolique :
« Je ne suis plus la fille que j’étais. Je ne suis plus désirable, je suis repoussante, il faut croire. Ce n’est pas seulement que j’ai pris du poids ou que mon visage est bouffi par l’alcool et le manque de sommeil ; c’est comme si les gens pouvaient lire sur moi les ravages de la vie, ils le décèlent sur mon visage, à la manière dont je me tiens, dont je me déplace. »

Rachel se fait son cinéma :
« Pendant qu’on est coincés au feu, j’essaie de les repérer chez eux. (…) Même quand ils ne sont pas là, je pense à ce qu’ils doivent être en train de faire. Peut-être que, ce matin, ils ont tous les deux un jour de congé et qu’elle fait la grasse matinée au lit pendant qu’il prépare le petit déjeuner, ou peut-être qu’ils sont allés courir ensemble, parce que c’est un couple à faire ce genre de choses (Tom et moi, on allait courir le dimanche, moi un peu plus vite qu’à l’accoutumée, et lui moitié moins, pour qu’on puisse rester côte à côte). Peut-être que Jess est à l’étage, dans la chambre d’amis, occupée à peindre, ou peut-être qu’ils prennent une douche ensemble, ses mains à elle appuyées contre le carrelage au mur, tandis que lui pose les siennes sur ses hanches. »

Megan, c’est la Jess de Rachel :
« Aujourd’hui, le train ne s’arrête pas et il passe lentement. J’entends les roues claquer sur les traverses, je le sens presque remuer. Je ne peux pas voir les visages des passagers et je sais que ce ne sont que des employés qui font la navette jusqu’à la gare d’Euxton, à Londres, pour se rendre à leur bureau, mais j’ai bien le droit de rêver. Rêver à des excursions exotiques, des aventures qui attendent les voyageurs au terminus et au-delà.
(…)
Je sens mon cœur battre un tout petit peu trop vite.
J’entends le bruit de ses pas dans l’escalier juste avant qu’il m’appelle :
– Tu veux un autre café, Megs ?
Le charme est rompu, je suis réveillée. »

Megan a une (des) liaison(s) :
« Qu’est-ce qui m’est arrivé, dans cette chambre d’hôtel ? Qu’est-ce que je me suis imaginé ? Que nous avions une connexion, qu’il y avait un vrai lien entre nous ? Il n’a jamais eu l’intention de s’enfuir avec moi. Mais, l’espace d’une seconde (plus d’une seconde !), je l’ai cru, et c’est ça qui me rend vraiment furieuse. J’ai été ridicule, crédule. Et il s’est moqué de moi tout du long.
S’il croit que je vais rester là à pleurer sur mon sort, il se fourre le doigt dans l’œil. Je peux très bien vivre sans lui, aucun problème, mais je ne supporte pas de perdre. Ce n’est pas moi. Ça n’a rien à voir avec moi. On ne me quitte pas. C’est moi qui décide quand partir.
(…)
L’enfoiré.
S’il croit que je vais me contenter de disparaître sans un mot, il se plante. S’il ne répond pas bientôt, ce n’est plus sur son portable que je vais appeler, mais directement chez lui. Je ne le laisserai pas m’ignorer. »

Anna, c’est l’ennemie de Rachel :
« Surtout, je n’arrive pas à m’empêcher de songer au fait que Rachel était là le soir où Megan a disparu, qu’elle titubait dans les parages, complètement ivre, puis qu’elle s’est volatilisée. Tom l’a cherchée pendant des heures, mais il n’a pas réussi à la trouver. Je n’arrête pas de me demander ce qu’elle fabriquait.
(…)
– C’est une petite curieuse, a dit l’inspectrice de police. Une femme isolée, un peu déboussolée. Elle a juste envie qu’il se passe quelque chose dans sa vie.
Elle a probablement raison. Mais c’est alors que je repense au jour où elle est entrée dans ma maison et qu’elle a pris mon enfant, je me souviens de la terreur que j’ai ressentie en la voyant, avec Evie, au fond du jardin. Je repense à cet affreux petit sourire qu’elle m’a fait quand je l’ai vue devant chez la maison de Megan. L’inspectrice Riley n’a pas idée d’à quel point Rachel peut être dangereuse. »

Anna aime son mari aveuglément :
« – Tu les aimes, hein ? dis-je. Les trains. Moi, je les déteste. Je les hais plus que tout.
Rachel me fait un demi-sourire. Je remarque alors une fossette sur la gauche de son visage. Je ne l’avais jamais vue avant. Je suppose que je ne l’ai pas vue sourire très souvent. Pas une fois, en fait.
– Encore un mensonge, commente-t-elle. Il m’a dit que tu adorais cette maison, que tout te plaisait ici, même les trains ; il m’a dit que tu ne songeais pas une seconde à chercher un autre endroit où vivre, que c’était toi qui avais voulu emménager ici avec lui, même si j’avais été là avant.
Je secoue la tête :
– Pourquoi est-ce qu’il t’aurait raconté ça ? Ce sont des conneries. Ça fait deux ans que j’essaie de le convaincre de vendre cette maison.
Rachel hausse les épaules :
– Parce qu’il ment, Anna. Tout le temps.
La noirceur m’envahit tout entière. Je prends Evie sur mes genoux et elle reste assise là, ravie. Elle commence à s’assoupir.
– Alors tous ces coups de téléphone…
C’est seulement maintenant que les choses se mettent en place dans mon esprit. »

Paula est l’auteure de La Fille du train :
À l’époque, avant que son « premier » roman soit publié et alors qu’elle était encore en train de l’écrire, plutôt en train de le finaliser, elle envoie aux éditeurs le manuscrit, sans les scènes finales, c’est-à-dire sans le climax, ni la résolution, ni la conclusion.
De l’hameçonnage marketing ? Une opération « teaser » ?
Pas tout à fait.
La vérité, c’est que Paula Hawkins avait désespérément besoin d’argent et qu’avec La Fille du train, elle jouait son dernier va-tout dans le domaine de la fiction.
En réalité, ce roman n’est pas son premier. Elle en avait écrit quatre autres, dans le genre comédie romantique, sous pseudo (Amy Silver), à la « suggestion » de son agent littéraire. Ça la saoulait à fond, cette écriture alimentaire, à tel point que dans le quatrième, censé se dérouler dans l’atmosphère grelots sucrés et neige de rose de Noël, elle fait tuer et mutiler ses personnages…
Bien lui en a pris. La Fille du train a défoncé en un temps record la porte des méga-best-sellers !

Alors, qu’est-ce que c’est que cette Fille du train ?
C’est un thriller psychologique, voire paranoïde, où des personnages en manipulent d’autres, où la narration tendue, ambiguë, trouée de blancs de mémoire éthyliques, lance le lecteur dans de fausses pistes, et se fragmente en puzzle que ce dernier s’imagine – le prétentieux – pouvoir reconstituer en assemblant les pièces lâchées par-ci par-là par les trois narratrices, tout en faisant bien attention à introduire dans sa reconstitution le facteur temps dans sa dimension chronologique.

Bref, en résumé, Rachel, l’une – et la principale – des trois narratrices (les deux autres étant Megan et Anna), fait en train la navette quotidienne entre son appartement de banlieue en colocation et son travail à Londres.
Dans ce train, elle a pris l’habitude, parce que l’engin s’arrête presque à chaque fois à un feu rouge en milieu de trajet, de contempler une maison portant le numéro 15, située près des rails, et de fantasmer sur la vie du « couple parfait, un couple en or », qui y réside. Lui, « fort, protecteur et doux », elle l’a baptisé « Jason », et elle, menue, « une vraie beauté » blonde, « Jess ».
Un jour, de la fenêtre du train, Rachel surprend Jess avec un inconnu en l’absence de Jason, et trois jours plus tard, Jess disparaît. Rachel apprendra par les journaux qu’elle s’appelle Megan.
Que s’est-il passé ?
Quelle relation entre le numéro 15 et la maison du numéro 23, quatre portes plus loin, que Rachel ne connaît que trop bien, parce que c’était sa maison, à elle, avant ?
Qu’a-t-elle vu, dont elle ne se souvient plus, et qu’elle cherche désespérément à se rappeler ?
Embarquez dans le train de Paula Hawkins. Malgré toutes les apparences déroutantes, vous finirez par arriver à destination.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 37 : lundi 21 au dimanche 27 septembre 2015.

Semaine 36: D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan

 

D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan

Éditions Jean-Claude Lattès, 2015

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Couv Vigan blog36

Effets de brume sur le réel

Delphine, romancière, rencontre L., nègre littéraire qui rédige des autobiographies de stars et de personnalités. Les deux écrivaines se lient d’amitié, mais bientôt Delphine voudra, tout en ne le voulant pas vraiment, se détacher de l’emprise grandissante de L.

Delphine est-elle elle ? Ou elle est-elle Delphine ?
Dans ce roman qui en invoque tant d’autres – et même, au détour d’une introspection qui enquête sur l’intersection brumeuse entre réel et fiction, un film culte des années 90, dont le scénario a été écrit par un ex-détective privé – la voix de la narratrice, Delphine, est si omniprésente, envoûtante, que le lecteur ne peut saisir aucune occasion de s’en s’éloigner, de s’en détacher, en la plaçant en quelque sorte en sourdine par un effet de distance, pour écouter d’autres voix, d’autres interprétations ou, tout simplement, se livrer à une petite réflexion critique.

Emporté par le « récit », captivé par ce mélancolique chant de sirène névrosée qui le désarme aussi efficacement qu’un thriller implacablement brodé de Stephen King (que l’auteure semble affectionner), le lecteur ne peut que lire et tourner, lire et tourner, pour arriver, enfin, à la « récompense », le graal diégétique, qui devrait – il l’espère – se laisser cueillir quelque part dans les dernières pages, ou pourquoi pas, à la toute dernière, quand le mot « Fin » viendra le délivrer de cette emprise narrative et lui dessiller les sens à la lueur d’une petite « étoile » qui lui sourit avec un grand clin d’œil.

Un roman intense, à l’écriture et à la structure impeccables.

Morceaux choisis

1.
« Depuis des mois, des lecteurs, des amis, des gens croisés ici ou là m’interrogeaient sur l’après. La question, généralement, se formulait en ces termes : ‘‘Qu’allez-vous écrire après ça ?’’ Parfois, la question prenait une tournure plus générale : ‘‘Mais qu’est-ce qu’on peut écrire après ça ? ’’ Dans ce cas, il me semble qu’elle contenait en elle-même sa réponse : après ça, il n’y avait rien, c’était couru d’avance. (…)
Peut-être étais-je seule à ignorer ce que tout le monde savait. Ce livre était un aboutissement, une fin en soi. Ou plutôt un seuil infranchissable, un point au-delà duquel on ne pouvait aller, en tout cas pas moi. (…) Peu à peu, face à la répétition de cette interrogation, s’était imposée l’idée terrifiante que j’avais, sans le savoir, écrit mon dernier livre. Un livre au-delà duquel il n’y avait rien, au-delà duquel rien ne pouvait s’écrire. Le livre avait bouclé la boucle, brisé l’alchimie, mis un terme à l’élan.
Lors de mes rencontres avec les lecteurs, auxquelles elle assistait parfois, mon éditrice avait perçu combien la récurrence de cette question me déstabilisait. À plusieurs reprises, devant elle, je m’étais retenue de céder à la panique et de répondre : rien, rien du tout, Madame, après ça on n’écrit plus rien, pas la moindre ligne, pas le moindre mot, on la boucle une bonne fois pour toutes, vous avez raison, eh oui, Monsieur, j’ai claqué comme une ampoule, j’ai grillé toutes mes cartouches, observez ce petit tas de cendres à vos pieds, je suis morte car j’ai tout brûlé. »

2.
« – Tu n’as jamais pensé que le roman était mort, en tout cas une certaine forme de roman ? Tu n’as jamais pensé que les scénaristes vous avaient tout simplement coiffés au poteau ? Cloués, même. Ce sont eux, les nouveaux démiurges omniscients et omnipotents. Ils sont capables de créer de toutes pièces des familles sur trois générations, des partis politiques, des villes, des tribus, des mondes en somme. Capables de créer des héros auxquels on s’attache, que l’on croit connaître. Tu vois de quoi je parle ? Ce lien intime qui se tisse entre le personnage et le spectateur, ce sentiment de perte ou de deuil qu’il éprouve quand c’est fini. Ça ne se passe plus avec les livres, ça se joue ailleurs maintenant. Voilà ce que les scénaristes savent faire. C’est toi qui me parlais du pouvoir de la fiction, de ses prolongements dans le réel. Mais ce n’est plus une affaire de littérature, tout ça. Il vous faudra bien l’admettre. La fiction, c’est terminé pour vous. Les séries offrent au romanesque un territoire autrement plus fécond et un public infiniment plus large. Non, cela n’a rien de triste, crois-moi. C’est au contraire une excellente nouvelle. Réjouissez-vous. Laissez aux scénaristes ce qu’ils savent mieux faire que vous. Les écrivains doivent revenir à ce qui les distingue, retrouver le nerf de la guerre. Et tu sais ce que c’est ? Non ? Mais si, tu le sais très bien. Pourquoi crois-tu que les lecteurs et les critiques se posent la question de l’autobiographie dans l’œuvre littéraire ? Parce que c’est aujourd’hui sa seule raison d’être : rendre compte du réel, dire la vérité. Le reste n’a aucune importance. Voilà ce que le lecteur attend des romanciers : qu’ils mettent leurs tripes sur la table. »

3.
(Au cours d’un festival littéraire, un débat entre un auteur et ses lecteurs.)
« – Je ne crois pas à l’accent de vérité, Monsieur. Je n’y crois pas du tout. Je suis presque certaine que vous, nous, lecteurs, tous autant que nous sommes, pouvons être totalement dupes d’un livre qui se donnerait à lire comme la vérité et ne serait qu’invention, travestissement, imagination. Je pense que n’importe quel auteur un peu habile peut faire ça. Multiplier les effets de réel pour faire croire que ce qu’il raconte a eu lieu. Et je nous mets au défi – vous, moi, n’importe qui – de démêler le vrai du faux. D’ailleurs, ce pourrait être un projet littéraire, écrire un livre entier qui se donnerait à lire comme une histoire vraie, un livre soi-disant inspiré de faits réels, mais dont tout, ou presque, serait inventé.
À mesure que je parlais, ma voix n’était plus si sûre, elle recommençait à trembler. Un instant, j’ai eu la certitude que L. allait surgir du fond de la salle. Mais j’ai continué :
– Est-ce que ce livre serait moins sincère qu’un autre, je n’en suis pas sûre. Peut-être serait-il au contraire d’une grande sincérité.
Un murmure a parcouru la salle.
L’homme a repris la parole :
– Vous me parlez d’une arnaque. Mais les lecteurs n’aiment pas se faire arnaquer. Ce qu’ils veulent, c’est que la règle du jeu soit claire. Nous, on veut savoir à quoi s’en tenir. C’est vrai ou ce n’est pas vrai, un point c’est tout. C’est une autobiographie ou c’est une pure fiction. C’est un contrat passé entre vous et nous. Mais si vous arnaquez le lecteur, il vous en veut.
Le parfum de L. flottait dans l’air, pas loin de moi, l’effluve se rapprochait, me tournait autour. J’ai scruté les visages qui me faisaient face, je n’arrivais plus à me concentrer sur l’échange.
Je n’ai pas répondu. Une rumeur déçue a parcouru la salle tandis que je buvais d’un trait mon verre d’eau. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 36 : lundi 14 au dimanche 20 septembre 2015.