Semaine 16 (An 2): Le Temps désarticulé, de Philip K. Dick

Le Temps désarticulé, de Philip K. Dick

(traduit de l’américain par Philippe R. Hupp)

Éditions Calmann-Lévy, 1975

Excellent site sur l’univers dickien

Excellent site américain sur l’univers dickien

Site de l’éditeur

Site du libraire diffuseur

 

Couv Temps désarticulé blog16_An2

 

De la résolution psycho-dickienne des dilemmes moraux

L’année 1959. Une petite ville de l’Ouest américain avec son supermarché, son café restaurant, son journal, son école, sa compagnie des eaux, ses rues tranquilles, ses maisons sages, sa station d’autobus…
Un train-train quotidien pépère que ne sauraient troubler ni les quelques pommes de terre pourries repérées par Vic Nielson, le responsable des fruits et légumes du supermarché, ni la pétition rédigée par son épouse Margo et une amie pour forcer la municipalité à raser des ruines situées en bordure de ville, qui constituent un endroit potentiellement dangereux pour les enfants qui y vont jouer, ni le concours quotidien de La Gazette, auquel participe depuis plus de deux ans sans rater un seul questionnaire Ragle Gumm, le frère de Margo.

LTD03 blog16_An2

Drôle de zèbre, ce Ragle Gumm. 46 ans, grand de taille, trapu, buveur de bière célibataire, pas fichu de s’offrir un chez soi ni une compagne mais qui se contente de remplir sa place dans l’existence en vivant avec sa sœur, son beau-frère et son neveu de 10 ans, tout en se cassant la tête sur le fameux concours.
Quoi qu’il en soit, Ragle Gumm n’est pas n’importe qui. C’est une célébrité nationale, bien que lui n’en perçoive les échos qu’au niveau local de sa petite ville, située quelque part (je précise) dans l’Ouest américain. Vous vous rendez compte : Champion national depuis deux années entières – record absolu ! – du concours de La Gazette, « Où sera le Petit Homme vert la prochaine fois ? » !

Notons, avec un grand sourire espiègle, cette concession lexicale ironique de Philip K. Dick aux attentes à la fois du lectorat du genre et du marketing éditorial, qui veulent de la S.-F. avec vaisseaux intergalactiques, extraterrestres centauriens et sauts hyperdimensionnels. La science-fiction dickienne, elle, est tout autant cela et autrement : elle est psychédélique, sans ou avec psychotropes.

Revenons à Ragle Gumm. Sa marotte lui fait gagner des sommes bien plus rondelettes que celles de son beau-frère qui bosse au supermarché. Une marotte épuisante à laquelle il consacre douze à treize heures de travail par jour, dans le living, entouré de piles de papiers, de notes et de documents rassemblés pendant des années : ouvrages de référence, cartes, graphiques, bulletins-réponses envoyés au fil des mois… Pour sélectionner la bonne case parmi les 1 208 cases proposées, Ragle Gumm ne se transforme pas en voyant ni ne se base sur le hasard en laissant, par exemple, son doigt se poser quelque part sur la page du journal tout en gardant les yeux fermés. Bien au contraire, il compulse toutes les réponses précédentes, les compare, recherche des modèles de schémas, essaie de reconnaître des formes, étudie les énigmes publiées, et utilise son classeur “spécial à séquence” sur lequel la lumière se réfléchit en tache ronde qui se meut selon un certain schéma perceptible par lui-même. Eh oui, très esthético-pseudo-rationnel comme méthode. Et qui ne devrait pas pouvoir marcher à tous les coups. Et pourtant, ça marche.
Alors, lorsqu’on apprend qu’un accord secret a été passé entre La Gazette et Gumm, autorisant ce dernier à soumettre plus d’une réponse chaque fois, on se demande pourquoi les organisateurs du concours tiennent tant à ce que ce participant, certes doué d’une intuition peu commune, demeure leur gagnant indétrônable.

LTD01 blog16_An2

Peu à peu, le récit qui avait démarré avec une allure de sitcom mordant sur la société américaine de consommation et de communication de masse des années cinquante se lézarde de sombreurs d’étrangeté : Vic Nielson cherche à trouver un cordon de lampe bien précis dans un endroit bien précis de sa salle de bains qui ne comporte pas de cordon à lampe mais un interrupteur mural ; Ragle Gumm voit se désagréger « en fines molécules incolores et sans traits » une buvette et son vendeur, devant lesquels il se tient pour commander une bière, et ne laisser d’autre trace qu’une petite étiquette portant le mot « buvette » ; un annuaire téléphonique avec des abonnés désabonnés et un magazine sans couverture parlant d’une actrice blonde célèbre, Marilyn Monroe, qui leur est cependant inconnue, tombent entre les mains de Vic, Margo et Gumm ; la lointaine banlieue de la petite ville est terriblement déserte et uniquement sillonnée de véhicules de l’armée, et de camions affichant sur leurs pare-chocs une bande de papier proclamant en couleurs vives « Un Monde Unique et Heureux » ; un exemplaire du Time datant de… 1997 ; un avion passant au-dessus de la maison de Gumm et une communication radio qui dit : « Non, c’est bon. Tu es en train de le survoler maintenant… en bas, juste en dessous. Oui, tu es en train de voir Ragle Gumm lui-même », et plein d’autres choses bizarres, anormales ou anachroniques, du type de celles que l’on trouve dans The Truman Show, dont le scénario est inspiré du Temps désarticulé.

« Qu’est-ce que le réel ? » se demande Ragle Gumm. « Le mot désignant l’objet a-t-il plus de consistance que l’objet qu’il désigne, qu’il nomme ? » Pourquoi a-t-il l’impression éprouvante d’être le centre de l’attention générale dans sa petite ville ? Plus : Pourquoi a-t-il l’impression d’être le centre du monde, de l’univers ? Et que tout le monde en sait plus sur lui que lui-même ? Est-il en train de s’engouffrer dans une forme pernicieuse de schizophrénie ? Ensuite, va-t-il continuer à se comporter comme un adolescent attardé qui s’investit dans la résolution d’un casse-tête chinois au lieu de se trouver un job normal ? Est-il victime d’une hallucination permanente qui le coupe irrémédiablement du réel ?
Comment le savoir ? Comment résoudre ce psycho-dilemme ?
L’option s’impose : il faut quitter la ville, s’enfuir, à tout prix !

LTD04 blog16_An2

Écrit en 1958, Dick étant alors âgé de 30 ans et ayant déjà produit plus de cent nouvelles et une douzaine de romans – seuls cinq de ces romans seront publiés avant Le Temps désarticulé –, dont Loterie solaire (1953), Les Pantins cosmiques (1954) et L’Œil dans le ciel (1955) – (ces trois dates indiquant l’année de rédaction) –, Time Out of Joint (le titre américain) manifeste l’art et la technique narratifs dickiens à un degré qui frise celui de la jouissance pour tout connaisseur de l’œuvre de PKD, qui, cependant, découvre cet opus-ci sur le tard.
Atmosphères et situations banalisées, progressivement contaminées par des dislocations ou des dissociations soit de l’espace-temps soit de la perception du sujet, dialogues ramassés et denses, révélateurs de la personnalité, de l’état d’âme et des intentions des personnages, point de vue du personnage principal qui instaure l’implicite de l’altérité et gère la frontière entre réel et fantasme, réel et illusion, réel et hallucination, réel et méta-réel, imbrication de la sanité et de l’insanité, et interversion des critères de “normalité” et de “clairvoyance”, attribuant à un personnage considéré marginal des capacités supérieures de décryptage de la réalité…
Bref, un millefeuille boosté qui amplifie les champs de perception du lecteur.

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 16 (An 2) : semaine du lundi 18 au dimanche 24 avril 2016.

Extrait

« On s’était mis à lui faire prédire le point d’impact des missiles. Il dessinait ses graphiques et ses systèmes et effectuait des recherches statistiques avec l’aide d’une équipe qu’on lui avait attribuée, secondé par le major Black, un élément brillant qui ne demandait qu’à apprendre la technique de prévision. La première année, tout s’était déroulé correctement, après quoi le fardeau de la responsabilité avait terrassé Ragle. Savoir que c’était de lui que dépendait la vie de toute la population l’oppressait désormais. C’est alors que l’armée avait décidé de lui faire quitter la Terre. On l’avait installé à bord d’un vaisseau en partance pour un de ces lieux de bien-être où les grands responsables gouvernementaux venaient souvent gaspiller leur temps.
Le climat vénusien, à moins que ce ne fussent les qualités minérales de l’eau ou les bienfaits de la gravité, avait joué un rôle décisif dans la lutte contre le cancer et les troubles mentaux, depuis quelques années.
C’était la première fois de sa vie qu’il quittait la Terre, qu’il naviguait dans l’espace entre les planètes, qu’il se libérait de la gravité. Il échappait au plus grand des jougs, à la force fondamentale qui dictait le comportement de la matière. La théorie du Champ unifié d’Heisenberg avait rassemblé toutes les énergies, tous les phénomènes en une unique expérience et à présent que son vaisseau quittait la Terre, il abandonnait cette expérience au profit d’une autre, celle de la liberté totale.
Voilà qui répondait, selon lui, à un besoin dont il n’avait jamais pris conscience, à une pulsion aussi profondément dissimulée que permanente, qui l’avait accompagné au long de sa vie sans jamais s’exprimer. Le besoin de voyager, d’être un migrant.
Ses ancêtres s’étaient déplacés. Nomades vivant de cueillettes et non de culture, ils avaient gagné l’Occident par l’Asie.
(…)
Mais aucune race ni espèce n’avait jamais fait l’expérience d’une telle migration, de planète à planète. Comment faire mieux ? À présent, dans leurs vaisseaux, les hommes effectuaient le bond ultime. Chaque variété vivante sacrifiait à sa migration et se déplaçait, obéissant ainsi à une universelle pulsion, mais les hommes venaient d’atteindre le stade final, et dans la limite de leurs connaissances, nulle autre espèce n’avait réussi à en faire autant.
Le phénomène n’avait rien à voir avec les minéraux, les ressources du sol ni les mesures scientifiques. Ni même avec l’exploration ou les considérations de profit. Tout ceci n’était qu’excuses. La véritable raison échappait au domaine du conscient. Quand bien même on l’y eût exhorté, Ragle n’eût pu définir ce besoin qu’il avait pourtant pleinement ressenti déjà. Personne n’eût pu définir cet instinct à la fois des plus primitifs, des plus nobles et des plus complexes.
Et le plus drôle, se dit-il, c’est que les gens proclament que Dieu n’a jamais voulu que l’homme voyage dans l’espace ! »

Publicités

Semaine 15 (An 2): Sweetgirl, de Travis Mulhauser

Sweetgirl, de Travis Mulhauser
(traduit de l’américain par Sabine Porte)
Éditions Autrement, 2016

Site de l’auteur
Site de l’éditeur
Site du libraire diffuseur

 

Couv Sweetgirl blog15_An2

 

Chasse à l’âme sous le blizzard

Percy n’a que seize ans mais déjà elle doit se battre toute seule pour son “foyer”. Pitoyable foyer : un père volatilisé depuis longtemps, un second, de substitution, amant de passage qui n’a pas tenu auprès de la veuve plus d’un an, une sœur qui s’est virée avec son mari pour vivre ailleurs, bien loin, et une mère piégée dans les rets de la toxicomanie.
Pour Percy, se battre pour son foyer veut dire ne plus suivre sa scolarité et travailler pour subvenir aux besoins de sa mère et elle ; cela veut également dire refuser les invitations de sa sœur mariée à la rejoindre pour s’éloigner du climat malsain des fréquentations de sa mère, justement parce que Percy sait que si sa mère surnage encore un peu, c’est grâce à sa présence attentive et à ses soins roboratifs.
Percy vit donc en état de vigilance perpétuelle, c’est pourquoi un fameux soir de pré-blizzard elle se retrouve au volant de son pick-up, roulant hors de la ville vers les collines du nord, à la recherche de Carletta, disparue il y a quelques jours et repérée se paumant dans la ferme de Shelton, l’un de ses copains dealers.

Carletta n’est pas une mauvaise mère. Quand elle décroche et réussit à se maîtriser quelque temps, son naturel gai et rêveur réapparaît. Percy est surtout en colère contre sa mère mais elle ne la hait pas. Il y a comme un fil spirituel qui les unit toutes deux. Chaque fois que Carletta rechute, Percy ressent la même boule au cœur que la fois où sa mère n’est pas venue la chercher à l’école.
Pour le moment, Percy se rapproche de la ferme isolée de Shelton alors que la neige s’est mise à tomber. Elle sait bien que, normalement, c’est la mère qui doit courir après son enfant et non l’inverse, mais c’est plus fort qu’elle. Carletta a sûrement besoin d’elle.
La tempête de neige a lancé sa charge, son pick-up risque de s’enliser, elle doit continuer à pied pour atteindre la ferme d’un voyou violent camé à la meth, elle ne porte qu’un sweat à capuche (Carletta lui a emprunté sa parka et ses gants), les rafales se suivent, cuisantes de froid, mais Percy ne recule pas. Elle doit récupérer sa mère.

Ce début de récit est en focalisation interne, narré par Percy. Le lecteur est dans sa peau, il a froid, il est de plus en plus inquiet au fur et à mesure qu’on s’approche de la ferme du “méchant de service”. On atteint la ferme, on voit par l’une des fenêtres un homme, Shelton, comme évanoui sur un canapé, une femme – non, ce n’est pas Carletta –, comme évanouie sur le sol, on entre par l’arrière, on entend une musique beugler, mais surtout on sent une odeur, de moisi, de pourri, et de mort. À l’étage, le chien de Shelton gît dans une pièce. Et dans une autre pièce, fenêtre grande ouverte et plancher en neige, on découvre un berceau. Avec un bébé qui vagit dans le froid glacial, les habits mouillés et souillés.
Écœurée, indignée, révoltée, Percy comprend la situation. La femme, en bas, avachie dans sa narcose, c’est la mère. Voici comment elle, et ce salaud de Shelton, prennent soin d’un bébé ! C’est décidé, elle va délivrer le petit être en pleurs de cette antichambre de la mort.
Après s’être assurée que sa mère ne se trouvait pas dans la ferme, elle réussit à ressortir de la demeure. Le bébé serré contre elle, elle prend à pied la destination de la maison d’une personne en qui elle a confiance.

À ce stade, un autre personnage prend le relais de la narration, également en focalisation interne, mais à la troisième personne : Shelton.
Cette approche de la gestion des points de vue est habituelle. Si un récit est narré au travers du “je” d’un personnage, il faut parfois l’abandonner pour narrer ce qui se passe ailleurs et avec d’autres personnages, soit avec d’autres “je” ou des “il”.
Ici, ce “il”, ce point de vue de Shelton, n’est pas épisodique, voire secondaire, mais évolue dans des chapitres en quasi-alternance avec ceux de Percy. Comme si l’auteur voulait l’établir comme le pendant antithétique de Percy, sa contrepartie.
En effet, et contrairement à ce que le début du récit nous laissait supposer, Shelton n’est pas vraiment “méchant”. Ce dealer drogué à la meth faite maison, et amateur de ballons de protoxyde d’azote, est un méchant pitoyable, pas craint et juste toléré par ses pairs des bas-fonds, pour être le neveu du vrai caïd. Raté, camé, autodestructeur, hyper-violent quand il pète les plombs, il porte néanmoins tout au fond de lui-même de belles intentions, des rêves de vie simple et paisible. Et s’il se lance et lance deux autres fripouilles à la recherche du bébé kidnappé, c’est parce qu’il se sent coupable, qu’il s’inquiète pour la mère et qu’il ne veut pas qu’elle éprouve de la douleur ; il l’aime avec tendresse, à sa manière ; il est heureux qu’elle dorme toujours profondément sur le sol du salon et il espère qu’elle continuera à le faire (d’ailleurs, il lui glisse un comprimé de Valium dans la bouche), pour lui laisser le temps de retrouver son bébé avant son réveil.

Voilà dans quelle atmosphère glauque et sordide et en compagnie de quels personnages sombres et sinistres, Travis Mulhauser nous a embringués !
En plus de Percy, Carletta et Shelton, ces trois personnages de premier plan, un quatrième va apparaître lorsque Percy, le bébé plaqué contre son cœur, arrive dans cette petite maison où vit celui dont elle attend de l’aide : Portis, un rescapé de la drogue qui flotte toujours grâce à l’alcool, cette bouée de secours qu’il s’est choisie ; un homme bourru, perspicace et débrouillard malgré son alcoolisme, et qui aime Percy comme sa fille, qu’il a bien connue petite lorsqu’il a vécu près d’un an auprès de Carletta.

Pour un premier roman, l’auteur a rédigé une intrigue captivante, en chasse à l’homme, dépouillée et dépourvue de tout superflu narratif, et créé et développé des personnages plus infra-héros qu’antihéros, parmi lesquels l’adolescente Percy se pare d’une aura de fragile justicière armée de bon sens et de détermination.
Le bébé est une fillette de six mois, prénommée Jenna. C’est elle qui initie l’action proprement dite et qui l’oriente. Selon le schéma actantiel, on dirait de Jenna qu’elle est à la fois l’objet et le destinateur. Sans ce bourgeon d’être, au petit corps stigmatisé par la négligence, qui vagit, pleure, gazouille, sourit et agrippe de ses menottes les doigts de Percy en plantant un germe de plein être dans son cœur, la jeune fille n’aurait pas vécu cette épreuve de surpassement de soi et d’émancipation.
Elle l’a instinctivement appelée « Sweetgirl » la première fois qu’elle l’a vue, elle qui a toujours été la sweetgirl de sa mère, dans les beaux jours.
Sweetgirl, un roman sombre et attachant.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 15 (An 2) : semaine du lundi 11 au dimanche 17 avril 2016.

Extrait

« J’ai plié doucement les orteils et me suis promis d’économiser de quoi m’offrir des rangers dignes de ce nom et de bonnes chaussettes en laine. Je me suis juré de ne plus jamais prendre leur sort à la légère.
Jenna était toujours endormie dans le porte-bébé et j’étais bien dans le silence, étendue au chaud à côté d’elle.
– Ma sœur dit toujours que les bébés sont plus forts qu’ils en ont l’air, ai-je dit. Plus forts que nous.
– Jenna, c’est sûr, a dit Portis. Les autres bébés, je sais pas, mais elle, c’est une vraie battante. J’aime bien cette petite, je dois dire.
– Elle est tellement calme, cela dit. Trop, peut-être. Comme si elle était malade, je sais pas. Top fatiguée pour pleurer.
– Elle a bien braillé tout à l’heure, quand tu lui as changé sa couche.
– Oui, tu as raison.
– Elle prend son biberon et m’a pas l’air d’avoir de la fièvre, a dit Portis. Elle est attentive. Là où ça devient inquiétant, chez les bébés, c’est quand ils ont le regard vide.
– Je croyais que tu connaissais pas grand-chose aux bébés.
– C’est vrai. Mais le regard vide, je connais.
J’ai posé la main sur le front de Jenna, il n’était pas chaud, ni moite. Elle avait encore des couleurs aux joues et dormait la bouche entrouverte, la tête sur le côté. Sa poitrine se soulevait et ses petites mains à peine refermées étaient posées le long de son corps, détendues. Je n’avais jamais rien vu d’aussi joli.
– Qu’est-ce qu’elle est belle, ai-je dit.
– Un vrai rayon de soleil, a dit Portis.
– Elle doit être épuisée.
– Comme ça, on est trois. »

Semaine 14 (An 2): Black No More, de George S. Schuyler

Black No More, de George S. Schuyler

(traduit de l’américain par Thierry Beauchamp)

Nouvelles Éditions Wombat, collection Les Insensés, 2016

Site de l’éditeur

Site du libraire diffuseur

 

Couv Black No More blog14_An2

 

Démocratie dermochromatique

 
Ce roman décalé a été écrit en 1931 mais le récit démarre au Nouvel an de 1933. Du point de vue de l’auteur, c’est donc un récit d’anticipation, un récit basé sur des prévisions futuristes. Sauf que celles-ci sont plutôt hautement fantaisistes. Quoique…
 
Sans rien dévoiler de la fin, on peut dire que Black No More fait preuve d’un sacré toupet pour déposer au final son lecteur sur le rivage d’un métissage (dermique) devenu le nec plus ultra tandis que la peau blanche a été progressivement déchue de sa suprématie.
 
Roman d’anticipation uchronique mais surtout roman satirique mordant, drolatique et hyper bien machiné. Le récit est rondement mené, les situations ne traînent pas en longueur, les portraits sont esquissés en quelques traits pittoresques et les dialogues sont secs, rapides, sarcastiques, humoristiques.
 
De quoi s’agit-il ? En gros, thématiquement et dramatiquement, et pour la plus grosse part du récit, il s’agit de se transformer en Caucasien pour intégrer la grande fraternité privilégiée des Blancs ? ‘‘Se’’, c’est-à-dire les Noirs, qui, au lieu de continuer à militer pour leurs droits d’égalitarisme, voire de suprématisme (en matière de race comme en religion, il n’y a pas de limite à l’ivresse des axiomes principiels), ont la conviction que le racisme, et son lot de ségrégation, discrimination et exploitation, disparaîtrait avec l’extinction de la peau noire.
 
Une affaire de blanchiment de derme, en quelque sorte. Le problème, c’est que cette opération de dissimulation de la provenance n’efface jamais totalement les traces d’origine. Comme l’ont compris avec un divin et terrible effroi les Sudistes puristes : « Quoi ! Votre fille, ayant épousé un présumé Blanc, pourrait accoucher d’un bébé noir ! »
 
Évidemment, le docteur alchimiste qui a inventé le ‘‘pigment philosophal’’ et ses deux acolytes bailleurs de fonds pourraient envisager l’établissement de maternités, où le bébé à conviction serait escamoté quelque temps, le temps du traitement blanchissant.
Tordant ! Et ce n’est encore que peu au vu de ce qui va se passer par la suite…
 
Cette suite, nous vous la laissons découvrir, mais rien ne m’empêche de vous pitcher sur son exorde.
Max Disher est déprimé par le comportement outrancier de sa petite amie Minnie, une « négresse dorée » capricieuse, autrement dit une Noire café au lait versatile. Au sujet de cette teinte très prisée, il faut préciser que pour un gentleman de couleur de Harlem, la trinité chromatique à convoiter flotte sur l’étendard tricolore suivant : « Les billets verts, les taxis jaunes et les filles café au lait ».
Bref, Max Disher se retrouve seul pour le réveillon de la Saint-Sylvestre, debout canne à la main à la porte du Honky Tonk Club, où il a réservé deux couverts. Débarque son compère, Bunny Brown, caissier de banque (Max, lui, est un agent d’assurances), et les deux se joignent à la fête bras dessus bras dessous dans l’espoir de « tomber sur un bon plan ».
Enfoncés dans leurs fauteuils près de la piste de danse, ils sirotent leurs sodas au gingembre :
« – Fini les cafés au lait ! annonça Max. Je vais me trouver une vraie négresse.
– Qu’est-ce que tu racontes ? s’étonna Bunny. Tu comptes tout de même pas te rabattre sur le charbon.
– Ma chance pourrait tourner, plaida son compère. On peut se fier aux noiraudes, elles sont fidèles. Elles posent moins de problèmes et ne demandent pas la lune.
(…)
Ils burent une gorgée en silence en observant la foule disparate autour d’eux. Des Noirs, des Marrons, des Cafés au lait et des Blancs bavardaient, flirtaient, sirotaient et se côtoyaient dans l’anonymat démocratique de la vie nocturne. (…)
– Mate un peu par là ! Bon Dieu de bon Dieu ! s’exclama Bunny en désignant la sortie.
Un groupe de Blancs venait d’entrer. Ils étaient tous en tenue de soirée et, parmi eux, se distinguait une fille grande et mince, aux cheveux blond vénitien, qui semblait descendre du paradis ou de la couverture d’un magazine.
– Chaud devant ! dit Max en se redressant prestement.
(…)
Il était tout spécialement fasciné. La fille était la plus ravissante créature qu’il eût jamais vue et il se sentait irrésistiblement attiré par elle. Sans s’en rendre compte, il ajusta le nœud de sa cravate et passa sa main manucurée dans ses cheveux décrêpés. »
Comme Max qui y est né et y a grandi, la beauté blonde est originaire d’Atlanta, patrie du Ku Klux Klan, venue faire la vadrouille à New York avec sa bande de fêtards. Et, bien sûr, elle rabrouera ce négro assez effronté pour l’inviter à danser.
 
Le lendemain, Max se réveille, gros de rêves érotiques avec la belle Atlantéenne, encore dépité d’avoir été éconduit à cause de sa condition de Noir. Dans le Times, une annonce va amorcer le bouleversement de sa vie : « Un Noir annonce une découverte remarquable : il peut blanchir les Noirs en trois jours ! »
L’inventeur, le Dr Junius Crookman, étant une connaissance de jeunesse de Max, ce dernier obtient la faveur de tester en premier le traitement (lequel, non seulement blanchit la peau mais estompe également les traits négroïdes).
Et Max devient, enfin, un Blanc. C’est-à-dire un « authentique citoyen américain ». En sortant de la clinique du Dr Crookman, il toise d’un air supérieur la longue file de Noirs et de métis attendant leur tour. Il en reconnaît plusieurs mais eux ne le reconnaissent pas. « Cela l’enivrait de se savoir non différenciable des neuf dixièmes de la population des États-Unis et d’appartenir désormais à la grande majorité. Ah, qu’il était doux de ne plus être un Noir ! »
 
En quelques jours, c’est la pandémie paradigmatique ! Les gens de couleur affluent en masse dans la – et bientôt, dans les – clinique de Crookman, et à peine ressortis, commence un exode de masse. Les ex-Afro-Américains quittent leurs appartements, retirent tout leur argent des banques, abandonnant derrière eux les insultes et l’ostracisme.
Max Disher, lui, devient Matthew Fisher, empoche mille dollars pour raconter en exclusivité sa métamorphose à un journal et part pour l’Atlantide à la recherche et de la dolce bianca vita et de la blonde Sudiste.
 
Quelques mois plus tard, il ne l’a toujours pas retrouvée et il commence à déchanter à propos de sa seconde vie de Blanc, laquelle n’est pas aussi rose qu’il le croyait ; les Blancs, considérés auparavant comme des dieux, lui apparaissent « uniformément moins polis et moins intéressants », et il est « exaspéré par leur racisme irrationnel et illogique » ainsi que par leurs opinions grossières sur « la mentalité et la moralité inférieures des Noirs ».
Et ce n’est pas tout, son pécule va s’assécher, il doit trouver une source de revenus. Mais les Blancs autour de lui se plaignent aussi du chômage.
Lui vient alors une idée démagogique, et comme il est un assez bon bonimenteur, il parvient à rejoindre les rangs des Chevaliers de Nordica, une resucée du Ku Klux Klan, en décrochant la confiance de son révérend grand gourou, dont – ô surprise et extase ! – la belle et blonde fille n’est autre que…
 
S’ensuit une cascade de rebondissements sociaux et politiques, dans le flot de laquelle chaque parti ou idéologie se voit régler son compte par la critique satirique et équarrisseuse de l’auteur.
Une lecture – servie par une traduction pétillante – qui réserve plein de moments désopilants et incitant à réfléchir.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 14 (An 2) : semaine du lundi 4 au dimanche 10 avril 2016.
 
 
 
Extrait
 
Une jeune journaliste blanche, alléchée par la perspective d’un « papier du tonnerre », a accepté l’invitation à dîner de Max.
 
« Elle prit son bras et se blottit contre lui. Elle voulait qu’il se sente à l’aise. Une pauvre pigiste de son espèce ne trouvait pas souvent un gars aux poches bien garnies pour l’emmener dîner en ville. En plus, le récit de sa soirée pourrait bien lui valoir une promotion.
Ils marchèrent un moment dans le flamboiement des lumières blanches de Broadway et s’arrêtèrent bientôt dans un dîner dansant. Pour Max, c’était comme être au paradis. Il lui était arrivé de se promener dans le quartier de Times Square mais jamais avec une telle assurance et un tel sentiment de liberté. Personne ne le dévisageait sous prétexte qu’il était avec une Blanche, comme ç’avait été le cas quand il était passé dans le coin avec Minnie, son ancienne petite amie octavonne. Bon sang, c’était merveilleux !
Ils dînèrent et dansèrent. Puis ils se rendirent dans un cabaret où, au milieu de la fumée, du bruit et des odeurs corporelles, ils burent ce qui était censé être du whiskey et regardèrent une troupe à moitié dénudée faire son numéro. Malgré son bonheur, Max jugea le spectacle très ennuyeux. Il manquait quelque chose à ces lieux de distraction des Blancs, ou alors on y trouvait ce qu’on ne risquait pas d’observer dans les boîtes de Harlem. Ici, la joie et l’abandon étaient forcés. Les clients en faisaient des tonnes pour se prouver qu’ils prenaient du bon temps. Tout cela était si artificiel et si différent de ce à quoi il était habitué. Il lui semblait que les Noirs étaient plus gais et s’amusaient plus sincèrement tout en montrant plus de retenue. À vrai dire, ils étaient même plus raffinés. Ils ne dansaient pas non plus de la même manière. Ils suivaient le rythme avec précision et sans effort, avec une grâce naturelle. Ces couples balourds n’étaient pas en mesure la moitié du temps et s’activaient avec l’acharnement de dockers vidant les entrailles d’un cargo. Ils étaient bruyants, maladroits, inélégants. Au mieux, ils étaient acrobatiques là où les Noirs étaient sensuels. Max ressentit un mélange de dégoût, de désillusion et de nostalgie. Mais cet accès fut passager. Il tourna les yeux vers la ravissante Sybil, puis vers les autres Blanches dont un grand nombre étaient très jolies et luxueusement vêtues, ce qui suffit à libérer momentanément son esprit des pensées qui l’assaillaient. »

 

Semaine 13 (An 2): Nuit de fureur, de Jim Thompson

Nuit de fureur, de Jim Thompson

(traduit de l’américain par Jean-Paul Gratias)

Éditions Rivages, collection noir, 1987

Site de l’éditeur

Site du libraire diffuseur

 

Couv Thompson blog13_An2

 

États d’âme et crachats cramoisis d’un tueur à gages

Nuit de fureur relate la dernière mission d’un tueur à gages qui s’appelle Charlie (Little) Bigger.
Insaisissable, seize contrats honorés, pas de photos ni d’empreintes digitales, on sait juste de lui qu’il est petit de taille, qu’il a une dentition foutue, une vision de taupe, qu’il a entre 30, 35 ans mais qu’il paraît en avoir 20, 25, et qu’il est atteint de tuberculose.
C’est ce que Carl Bigelow alias Charlie (Little) Bigger lit à propos de lui-même dans un magazine policier. Il vient de s’installer dans une chambre de pension qu’il a louée. Il enlève ses chaussures à talonnettes grandissantes, son dentier et ses verres de contact. Il tousse et crache un peu de sang. Il remplit un verre de whisky, allume une cigarette. Il s’étend sur son lit et pense à sa mission.

Carl Bigelow est l’unique narrateur. On ne sait rien d’autre que ce qu’il sait, perçoit, pense ou ressent. Assassin professionnel, dur, implacable, on comprend également qu’il ne se prend pas pour le nombril du monde, et qu’il n’est pas du genre à agresser quelqu’un pour le plaisir pervers ni à exploiter des innocents en position de faiblesse. Tombeur, son apparence juvénile charme les femmes, et, côté mâle, peut susciter la sollicitude paternelle des uns ou la suspicion des autres.

Les femmes, il y en a trois qui parfument le trajet de Carl : Fay, une bimbo ex-chanteuse qui tient la pension avec son époux, Jake Winroy ; Ruthie, une étudiante handicapée qui travaille aussi comme domestique à la pension, et Bessie, l’épouse du shérif Summers. Les trois sont prêtes à aider Carl, chacune pour des raisons personnelles, pas forcément nettes de taxe pour toutes.
Côté hommes, ils sont quatre à influer fortement sur les pensées et les actes du jeune tueur : le Patron, figure du chef quasi omniscient et manipulateur ; Jake Winroy, l’homme à abattre, un délateur alcoolique et paranoïaque ; le professeur Kendall, un vieux monsieur, austère et prévenant, écouté par le conseil du comté, et le shérif Summers, qui oscille névrotiquement entre animosité et bienveillance envers Carl. De ces quatre, Jake Winroy, condamné à mort par le Patron, est le seul dont l’attitude envers Carl est sans ambiguïté. Dès la première entrevue à la pension, Jake, déjà assommé par l’alcool, a une crise de terreur absolue. Il a fait le rapprochement entre le nom Carl Bigelow et Charlie Bigger. Il s’enfuit hors de sa propre demeure et ne remettra les pieds que plus tard, à peine rassuré par une enquête qui semble blanchir Carl, menée par le shérif.

Mais Winroy n’en démord pas d’une goutte de suspicion. Son instinct de survie lui hurle que ce Carl Bigelow est bien Charlie (Little) Bigger, tueur engagé par toutes les personnes haut placées impliquées dans un scandale de paris truqués, qui tiennent à se débarrasser de lui, le témoin numéro un qui a accepté de dévoiler une liste de noms en contrepartie de sa relaxation.
Et Carl de déployer tous ses talents de dissimulateur pour annuler l’effet des soupçons hystériques de Jake Winroy : il s’est mis dans la peau d’un jeune homme déterminé à poursuivre des études supérieures et à bosser dur le reste du temps pour gagner sa vie et… la confiance des habitants de cette petite ville. Il doit prendre tout son temps, bien planifier son coup, car la mort de Winroy doit impérativement paraître comme due à un accident.

Pas facile, cette mission. Au sein de la petite société de cette petite ville, Carl ne peut s’empêcher de s’imaginer que le Patron le fait discrètement surveiller, que ce soit pour l’épauler en temps opportun ou s’assurer qu’il ne se défilerait pas, ou… l’éliminer si cela s’avérait nécessaire.
Conséquence : il est constamment sur le qui-vive, à la fois pour observer les faits et gestes de Winroy et maintenir sa couverture tout en essayant de deviner quelle(s) personne(s) travaillerai(en)t pour le Patron.
Mais on pourrait aussi ne pas être un agent du Patron, mais un citoyen honnête qui ne verrait pas grand mal à faciliter quelque peu la mission supposée de Carl. Allez savoir.

L’atmosphère du récit est entièrement régie par la perception investigatrice du narrateur et ses états d’âme qui fluctuent en concordance avec la recrudescence de sa maladie, qu’il aggrave en fumant et buvant sans se ménager.
Passer des pages et des pages en compagnie d’un « je » omniprésent force inévitablement – quand le récit est si habilement mené – sinon une certaine identification avec le personnage narrateur, du moins une inconsciente sympathie. Car ce tueur à gages n’est pas un être cruel ou inhumain. Seulement cette petite lueur de générosité, de tendresse, de sympathie envers les autres, voire d’empathie, qu’il posséderait doit être constamment maintenue en veilleuse dans un métier comme le sien. Sinon…

Jim Thompson écrit avec un talent magistral et confondant, qui ne se déploie pas en queue de paon mais avec une économie de moyens, riche d’implicites et de sous-entendus.
Certaines observations ou réflexions du narrateur témoignent d’une finesse psychologique et philosophique pleine d’acuité et de bon sens, et paraissent d’autant plus convaincantes qu’elles sont rendues dans la gamme mentale et sémantique propre à ce personnage qui a dû galérer très tôt pour survivre.

J’ai beaucoup savouré la lecture de ce roman subtilement noir. Je l’ai lu comme j’aurais écouté un duo pour piano et contrebasse. Le piano jouant la plupart du temps lento et moderato, et la contrebasse tapant sur les cordes et les nerfs d’un suspense qui avance masqué, polymorphe, parano.
Maestro Jim !
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 13 (An 2) : semaine du lundi 28 mars au dimanche 3 avril 2016.

Extrait

Le narrateur, un tueur à gages, se remémore l’épisode où il a été pris en stop par un écrivain.

« C’était un écrivain, sauf que ce n’était pas le nom qu’il donnait à son métier. Il se disait marchand de merde.
– Vous avez remarqué l’odeur ? demanda-t-il. Je viens juste de décharger une cargaison de fumier à New York, et je n’ai pas eu le temps de me faire désinfecter.
La seule odeur que je sentais, c’était la gnôle qu’il avait bue. Il continuait de parler, pas du tout avec des grandes phrases, comme on aurait pu s’y attendre de la part d’un écrivain, et il était vraiment tordant.
Il m’expliqua qu’il avait une ferme dans le Vermont, et qu’il n’y faisait rien pousser d’autre que les parties les plus intéressantes de l’anatomie féminine. Et il disait tout ça sans rire, sans même un sourire de temps en temps, et à la façon dont il en parlait, on était presque tenté de le croire.
– En guise d’engrais, j’utilise du fumier de chèvres sauvages. Ce sont des chèvres domestiques, au début, mais elles ne tardent pas à redevenir sauvages. À cause de l’odeur, vous comprenez ? Je leur donne à boire de l’alcool de grain de premier choix et elles ont leur fosse d’aisance privée pour prendre des bains. Mais rien n’y fait. Vous devriez les voir, la nuit, quand elles se mettent à hurler, debout sur la tête…
Je souris, me demandant pourquoi je ne lui fermais pas le bec.
– Je ne savais que les chèvres hurlaient, dis-je.
– Si, elles le font, quand elles sont suffisamment sauvages.
– Et c’est tout ce que vous cultivez ? demandai-je. Vous ne faites pas pousser des corps après ces… ces choses ?
– Bon Dieu ! (Il se tourna vers moi comme si je l’avais injurié.) Comme si je n’avais pas déjà assez de boulot. Même les culs et les seins s’arrachent comme des petits pains, sur le marché. Le seul article qui se vende encore mieux que ça, c’est ce-que-vous-savez. (Il me passa la bouteille, avala lui-même une gorgée et il se calma un peu.) Oh ! je ne cultivais pas que ça, autrefois. Des corps. Des visages. Des expressions. Des yeux. Des cerveaux. Je les faisais pousser dans une petite chambre à trois dollars par semaine, dans la quatorzième rue, et je bouffais de l’aspirine quand je n’avais pas assez de fric pour me payer un hamburger. Et de temps en temps, un éditeur tout-puissant descendait jusqu’à chez moi ramasser ma récolte et la débitait en tranches, à deux dollars cinquante l’exemplaire, et, ô miracle, si je le couvrais de louanges sans jamais insinuer que c’était le dernier des radins, il dépensait trois ou quatre dollars pour la publicité, et les ventes du livre grimpaient jusqu’à neuf cents exemplaires, et il me versait dix pour cent des bénéfices… quand il se décidait à me donner quelque chose. (Il cracha par la fenêtre et avala une autre gorgée.) Et si vous conduisiez un moment ?
Je me glissai sur ses genoux pour m’installer au volant, et je sentis ses mains me frôler.
– Faites voir le surin, dit-il.
– Le quoi ?
– L’eustache, la lame, le couteau, nom de Dieu. Vous ne comprenez pas l’argot ? Vous n’êtes pourtant pas éditeur, non ?
Je le lui donnai. Je ne voyais pas ce que j’aurais pu faire d’autre. Il tâta le tranchant de la lame avec son pouce. Puis il ouvrit la boîte à gants, farfouilla à l’intérieur et en sortit une petite pierre à affûter.
– Bon sang, dit-il en passant la lame dessus, d’avant en arrière, vous devriez garder ce truc mieux aiguisé que ça. On ne peut pas faire du bon boulot avec un engin pareil. J’aimerais autant essayer de trancher une gorge avec une latte de sommier… Ma foi (il me le rendit), c’est tout ce que je peux faire… Si vous ne frappez pas ailleurs qu’au ventre, ça pourra aller.
– Enfin, voyons, fis-je. Qu’est-ce que…
– Regardez la route. »
(L’écrivain réitère le même comportement, mais avec un pistolet et un revolver cette fois, en demandant à son passager de les essayer sur lui, ndb.)
Finalement, il éclata de rire – mais pas de la même façon que la première fois, d’un rire plus amical – et il remit le Luger à ma ceinture et son Colt dans la boîte à gants.
– Ça ne rime pas à grand-chose, tout ça, hein ? Jusqu’où voulez-vous aller ?
– Le plus loin possible, répondis-je.
– Parfait. Alors, ce sera le Vermont. On aura le temps de parler.
On roula toute la nuit, conduisant à tour de rôle ; on ne s’arrêtait que pour prendre du café et des sandwiches, et presque tout le temps, l’un de nous deux parlait. Pas pour raconter notre vie, ça n’avait rien de personnel, je veux dire. Il n’était pas curieux. On parlait seulement de livres, de la vie, de la religion, et de choses comme ça. Et tout ce qu’il disait était si bizarre que j’étais sûr de m’en souvenir, mais en fin de compte, tout semblait devoir se résumer assez bien en une seule idée.
Bien sûr que l’enfer existe… (Je l’entendais encore, en ce moment, allongé sur le lit, le corps de Fay écrasé contre le mien, sentant son souffle sur mon visage) … L’enfer, c’est le désert sinistre où le soleil n’apporte ni chaleur ni lumière, et où l’Habitude nourrit de force le Désir Sénile. C’est le lieu où le mortel Besoin cohabite avec l’immortelle Nécessité, et où la nuit devient horrible quand s’élèvent les gémissements de l’un et les cris d’extase de l’autre. Oui, l’enfer existe, mon garçon, et il n’est guère besoin de creuser pour le trouver…
Quand je le quittai enfin, il me donna cent quatre-vingt-treize dollars, presque tout ce qu’il avait dans son portefeuille, et il ne garda qu’un billet de dix. Et je ne le revis jamais, je ne sais même pas son nom.
Fay se remit à ronfler. »

Additif vidéo à la Semaine 12 (An 2) : Glissement de temps sur Mars

Conférence de Terence McKenna, ethnobotaniste, chercheur et alter-penseur inspiré, parti pour une autre dimension, il y a seize ans (un 3 avril)

Conférence de TMCK sur la schizophrénie

 

Additif PKD TMCK blog12_An2

 

Extrait de mon article 
Philip K. Dick s’apprête lentement, avec son talent de conteur elliptique et de portraitiste du pittoresque et de l’exotique, à lancer sa machine de déconstruction narrative et à faire feu de ses thèmes psychosociaux de prédilection, inaugurés avec de très non politiquement correctes réflexions sur la schizophrénie comme réaction psycho-physiologique de « rejet » du réel consensuel imposé.

 

Lire l’article sur le roman de PKD ici :

52 Romans Par An: Glissement de temps sur Mars

Semaine 12 (An 2): Glissement de temps sur Mars, de Philip K. Dick

Glissement de temps sur Mars, de Philip K. Dick
(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)
Éditions Robert Laffont, 1981

Excellent site sur l’univers de PKD
Site de l’éditeur
Site du libraire diffuseur

 

Couv PKD Mars blog12_An2

Avant-propos
Parue d’abord en trois parties dans le magazine américain de SF, Worlds of Tomorrow (août, octobre et décembre 1963), la première version du récit de Philip K. Dick avait pour titre, All We Marsmen (Nous les Martiens, traduction de Pierre Billon, in magazine Galaxy, décembre 1966, janvier et février 1967). En avril 1964, la maison d’édition Ballantine Books publie (en format in-octavo, couvertures rigide et souple) la version finale remaniée et rebaptisée Martian Time-Slip (Glissement de temps sur Mars).
Comme je possède ces trois numéros du magazine français Galaxy, je me suis offert le plaisir de scanner et de partager avec vous quelques-unes des illustrations originales exécutées par l’artiste Virgil Finlay pour la proto-version, All We Marsmen.

Finlay_PKD_Marsmen2 low

 

Glissements schizonarratifs pour lecteurs dickiens

Une décennie auparavant, l’émigration vers Mars avait le vent cosmique en poupe. C’était une nouvelle terre des pionniers, à l’instar de Vénus, attendant des hommes courageux et ouverts à l’aventure.
De plus, « sur Terre, il était difficile de trouver du travail lorsqu’on ne possédait qu’une maîtrise alors que sur Mars, on pouvait obtenir un emploi bien rémunéré avec une simple licence ».
Le ‘‘piège’’ était que l’émigrant, « une fois sur Mars, n’obtenait aucune garantie, pas même l’assurance de pouvoir laisser tomber pour rentrer chez lui : les voyages de retour coûtaient bien plus cher ».
Si ce cas de figure est le lot des ‘‘faibles’’, des moins audacieux et déterminés, par contre, quelques ‘‘forts’’ se sont fort bien débrouillés et, dix ans plus tard, ils sont bien installés sur la planète rouge.

Ainsi Arnie Kott, ayant débarqué sur Mars muni d’une simple licence de plombier, est devenu en quelques années le puissant et népotiste président des Travailleurs des eaux, dans la florissante colonie du syndicat des plombiers.
Il en est de même, bien qu’à un niveau moins grisant, de M. Yee, patron d’une société de réparations. Laquelle est assez prospère puisque les colonies (de différentes nationalités, sous la houlette de l’Onu) avaient besoin d’entretenir et de réparer toutes leurs sortes de machines, « car il était très coûteux de faire venir de la Terre de nouveaux appareils » ou des pièces de rechange. Ingénieur électricien en Chine populaire, à l’âge de 22 ans, « il avait estimé qu’une affaire sur Mars pourrait lui procurer des bénéfices plus confortables que sur Terre ». Alors, il avait décidé d’émigrer « aussi simplement qu’il aurait décidé de se rendre chez le dentiste pour se faire poser un dentier en acier inox ».
Prenons aussi l’exemple de Leo Bohlen, un spéculateur immobilier. Au lieu de continuer à vivre tranquillement et aisément sur Terre, ce vieil homme entreprenant va effectuer le voyage fatigant et périlleux à destination de Mars : il a décidé d’acquérir des terrains dans la région délaissée des Montagnes Franklin D. Roosevelt après avoir eu vent de la prochaine mise en branle d’un gigantesque projet résidentiel tenu secret.

Finlay_PKD_Marsmen4 low

D’autres émigrants, eux, ont quitté leur planète natale pour des raisons moins conquérantes. Exemple : Jack Bohlen. Un jour, il a pris conscience que « sa vie était sans objet ». Quelque temps plus tard, cet état de spleen a culminé quand il a subi sa première crise de perception altérée du réel : dans le bureau d’un supérieur, ce dernier est apparu à Jack comme un automate : « À travers la peau de l’homme, Jack aperçut son squelette, dont les os étaient maintenus par des filaments de cuivre. Les organes qui s’étaient desséchés, avaient été remplacés par des composants artificiels… Tout était constitué de plastique et d’acier, tout fonctionnait à l’unisson, mais sans la moindre vie réelle. » Pris de panique, Jack s’est enfui, et après deux mois d’errance et d’indécision, il a débarqué sur Mars, espérant un changement existentiel. Devenu réparateur qualifié au sein de l’entreprise de M. Yee, il découche parfois plusieurs jours d’affilée pour rester disponible aux appels des clients et passe la plupart de son temps à survoler, à bord de son hélico de service, le désert martien et les colonies concentrées autour des quelques fleuves, se déplaçant d’une réparation à l’autre.

Silvia Bohlen, l’épouse de Jack, est l’exemple du pionnier désenchanté. Dans l’atmosphère martienne ensablée et chiche d’oxygène, elle rythme sa solitude à doses alternées de barbituriques et d’amphétamines, supporte des voisins qui trouvent toujours des prétextes pour lui emprunter de l’eau et attend tous les onze jours que le préposé à la distribution d’eau potable vienne lui remplir sa citerne métallique.

Car le problème numéro un des colonies était celui de l’eau. Une eau saumâtre, saturée de sédiments et d’ammoniaque, même après filtrage, et qui de surcroît était rationnée sous la supervision de l’Onu.
La conséquence en est une parcimonieuse irrigation des terrains cultivés. Et l’une des répercussions les plus flagrantes s’illustre, par exemple, avec les vaches laitières décharnées de la ferme McAuliff, broutant dans des milliers d’acres de prés desséchés.

Par contre, dans le sauna des Travailleurs des eaux, l’eau du bain n’était pas récupérée ; gaspillée, elle disparaissait dans le sable chaud du désert martien. Caprice de vanité d’une colonie prospère dirigée par Arnie Kott, qui, comble de l’ironie, considérait comme « un signe excessif d’ostentation » le fait que son beau-frère avait, en violation de la loi, fait construire un canal personnel de 150 km qui apportait l’eau à sa demeure, « pour que sa femme puisse avoir une pelouse, une piscine, et un jardin de fleurs parfaitement irrigué. (…) Toute la journée, des tourniquets arrosaient des massifs de camélias (les seules fleurs transplantées sur Mars ayant pu survivre au changement de milieu) pour les empêcher de mourir de dessèchement ». Et Arnie Kott de se demander pourquoi ils avaient émigré si c’était pour vivre sur Mars d’une manière qui ressemble le plus possible à la vie sur Terre, alors que cette nouvelle planète occupée par les Terriens implique une adaptation et un style de vie différent.

Le décor martien est dressé, les structures sociales et politiques des différentes colonies nationales implantées reflètent jusqu’à un certain point celles de la Terre (« les colons du Nouvel Israël, qui vivaient sur Terre presque comme ici, dans le désert, logent dans des espèces de casernes, et ils essaient constamment de planter des vergers » ; la colonie de la République arabe unie manifeste une « animosité perpétuelle envers les peuplements voisins » et, la nuit, leurs labos de recherche sont « ouverts au public pour y fabriquer des machines infernales (…) avec un sentiment de fierté nationale » ; la colonie soviétique s’acharne à fabriquer la société parfaite), le climat est âpre, et des êtres fantomatiques errent lentement dans un espace-temps primitif : les Bleeks, la première race extraterrestre rencontrée par l’homme, une race en déclin, dont les survivants mènent une vie nomade et miséreuse, relégués au rang de patrimoine vivant ambulant protégé par l’Onu.

Philip K. Dick s’apprête lentement, avec son talent de conteur elliptique et de portraitiste du pittoresque et de l’exotique, à lancer sa machine de déconstruction narrative et à faire feu de ses thèmes psychosociaux de prédilection, inaugurés avec de très non politiquement correctes réflexions sur la schizophrénie comme réaction psycho-physiologique de « rejet » du réel consensuel imposé.
Les trajectoires des personnages principaux vont se croiser. Lors de l’un de ses déplacements, Jack Bohlen, en réponse à un message radio émis par le satellite de l’Onu, dévie son hélico de sa route et se dirige vers un point du désert pour porter secours à quatre Bleeks en difficulté. Il leur donne de l’eau et de la nourriture. Un autre hélico se pose en même temps, celui d’Arnie Kott, irrité au plus haut point par le fait que son pilote a choisi de répondre à l’injonction onusienne « pour venir en aide à cinq nègres » au lieu de poursuivre son trajet. Un bref face à face se tient entre Jack et Arnie : le premier n’est pas du tout intimidé par le puissant statut du second, tandis que ce dernier trouve le jeune technicien arrogant. L’hélico d’Arnie s’envole, et les autochtones martiens secourus offrent en remerciement à Jack une « sorcière des eaux », une petite créature momifiée qui « ouvre la bouche pour appeler l’eau » quand on l’humecte. Jack leur fait la remarque que cette « sorcière des eaux » ne les a pas beaucoup aidés, et la réponse lui parvient « avec un sourire malicieux : – Monsieur, elle nous a aidés ; elle vous a fait venir. » Ils lui expliquent comment l’utiliser : « Autrefois, lorsqu’on voulait de l’eau, on pissait sur la sorcière des eaux, et elle s’animait. Maintenant, Monsieur, nous ne faisons plus ça ; vous autres, les Messieurs, vous nous avez appris que ce n’était pas bien de pisser dessus. Alors nous crachons sur la sorcière des eaux, et elle comprend également cela, presque aussi bien. »

Finlay_PKD_Marsmen1 low

Sur Mars, tous les enfants sont sains et normaux. Pas de handicaps, ni physiques ni mentaux. Cela, c’est ce que déclare la propagande des colonies martiennes à l’adresse des Terriens, car rien ne doit dissuader ceux-ci de tenter l’aventure de l’émigration.
Pourtant, dans le Nouvel Israël, se dresse le camp Ben-Gourion, un centre-internat qui traite les « enfants anormaux ». Mais pour encore combien de temps ? Le bruit court que l’Onu a l’intention de réclamer la fermeture du camp, la politique étant de maintenir la pureté de la race dans les planètes coloniales. Les « enfants anormaux » seront-ils rendus à leurs parents, « déportés dans les camps terriens » ou « endormis » ?

Pour le jeune Manfred, dix ans, autiste, les choses vont se passer tout à fait autrement.
Car Arnie Kott veut à tout prix savoir ce que l’Onu trame au sujet des Montagnes Franklin D. Roosevelt. Quel que soit le projet final, Arnie prévoit que la valeur des terrains FDR va grimper. S’il voulait damer le pion à la horde des spéculateurs terriens qui débarqueraient sur Mars – ‘‘sa’’ planète – aussitôt le projet dévoilé, il lui fallait absolument « lire l’avenir » ! Il a donc l’idée d’utiliser les pouvoirs de précognition qui se manifestent chez certains schizophrènes pour ses propres affaires. Où trouver un tel « précog » ? Au camp B-G, bien sûr !

Finlay_PKD_Marsmen5 low

Entre-temps, Jack Bohlen se trouve en compagnie d’autres enfants ; ‘‘normaux’’, ceux-là : les enfants de l’École communale. Après avoir réparé la machine de réfrigération de la ferme laitière McAuliff, son patron l’a envoyé ausculter l’une des Machines éducatives de l’école, tombée en panne.
Des machines, autrement dit des robots, très humanoïdes, qui peuvent enseigner à des milliers d’élèves sans les confondre car leur programme à système ouvert « compare les réponses des élèves à leurs propres bandes (magnétiques, selon la technologie des années 1960, ndb) ; puis les assortit, les classe, et donne finalement une réponse, laquelle n’est pas tout à fait singulière parce que la Machine éducative ne peut reconnaître qu’un nombre limité de catégories. Néanmoins, elle donne l’impression convaincante d’être vivante ».
Face à cette machine qu’il répare, Jack ressent un profond dégoût. Pour lui, l’École communale modèle les enfants d’une manière restrictive, leur imposant une « culture environnante », une « psyché composite », au détriment de leur psyché individuelle. Et tout « élève qui ne répondait pas d’une manière adéquate était considéré comme autistique ». Jack « ne pouvait pas accepter que l’École communale et ses Machines éducatives fussent seuls juges de ce qui avait de la valeur et qui n’en avait pas. Car les valeurs d’une société changeaient continuellement, et l’École communale constituait une tentative pour les stabiliser, pour les figer à un moment donné – pour les embaumer ». Jack se laisse aller à apostropher une Machine éducative, lui disant que lui et ses semblables vont former une génération de schizophrènes en leur représentant un milieu immuable et semblable à celui de la Terre au lieu de les pousser à s’adapter à ce nouveau monde qui est le leur.

Arnie Kott a réussi à débaucher un psychiatre du camp B-G, qui lui parle du petit Manfred, qui a une perception décalée du temps. Le temps des êtres normaux se déroule très rapidement pour lui, et d’une certaine manière, c’est comme s’il voyait leur futur. Mais il faut résoudre le problème de la communication avec l’enfant autiste, ce « schizo vraiment parti ». Pas de problème ! s’emballe Arnie : il fera sortir le petit autiste du camp et prendra en charge sa thérapie. Et pour communiquer avec lui, ce sacré technicien de Jack saura construire une machine, Jack dont Arnie, ravalant sa morgue, a eu besoin pour lui réparer son précieux dictaphone, et qui est partant pour ce projet. D’autant plus qu’avec son passé de schizophrène, Jack est le plus qualifié pour se mettre dans la peau d’un autiste. Arnie compte aussi sur le charme irrésistible de sa sensuelle amante, Doreen, pour motiver Jack, qui n’a pas l’air de mener une vie conjugale épanouissante.

Finlay_PKD_Marsmen3 low

C’est maintenant que la narration s’apprête à jeter un pont sur le gouffre séparant la vision consensuelle d’une vision extrasensorielle et hallucinatoire. Le lecteur vient de passer un peu moins de la moitié du roman à s’adapter au climat martien et à déambuler dans des situations exotiques, en rencontrant des personnages colorés. Il est temps que les premières fissures se dessinent. Maintenant, chaque page de la seconde moitié du roman va vous glisser entre les doigts, et la narration basculer à un point de vue inattendu, angoissant, qui va s’étendre aux autres points de vue.

Finlay_PKD_Marsmen6 low

Le petit Manfred sera-t-il sacrifié pour servir les intérêts d’Arnie Kott ? Quel est le rôle d’Héliogabale, le domestique bleek d’Arnie, pour qui la schizophrénie, « c’est le sauvage qui est en l’homme » et pour qui l’enfant autiste éprouve une fascination ? Jack aura-t-il à choisir entre la belle Doreen et sa femme, Sylvia ? Et celle-ci, entre Jack et l’amant qu’elle s’est offert ? Pourquoi deux personnages ont-ils, à la fin, des « voix patientes, précises, apaisantes » ?
Glissement de temps sur Mars, un roman hallucinant et jubilatoire.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 12 (An 2) : semaine du lundi 21 au dimanche 27 mars 2016.

Amuse-neurones en attendant la Semaine 12 (An 2)

In Scriptura Libertas et JK Ghostwriter

vous présentent

Ben Harper

Vidéo-son de « Glory and Consequence » de Ben Harper

10e chanson de l’album « The Will to Live » (1997)

 

In Scriptura Libertas

vous accompagne dans

la révision de votre manuscrit en français

et la fabrication de votre livre en français, anglais et arabe.

 

Ghostwriter 2bb

Photo © Johnny Karlitch

 

JK Ghostwriter, lui, a cette déclaration :

Un récit autobiographique que vous rêvez d’écrire et de publier?

Cette entreprise est assez ardue si vous ne maîtrisez pas l’art et les techniques de l’écriture.

Mais nous pouvons produire un texte intense et raffiné… à quatre mains. Les vôtres et les miennes.

Appelez-moi. Je serai votre ‘‘ghostwriter’’, votre écrivain fantôme, votre seconde plume, votre nègre littéraire.

Confidentialité garantie.

 

Contact: courriel à johnnykarlitch@gmail.com ou appel au 961 71 631 357.

Semaine 11 (An 2): L’Homme posthume, de Jake Hinkson

L’Homme posthume, de Jake Hinkson

(traduit de l’américain par Sophie Aslanides)

Éditions Gallmeister (collection Neonoir), 2016

Site de l’auteur

Site de l’éditeur

Site du libraire diffuseur

 

Couv Homme posthume blog11_An2

 

« Soit je vis cette vie, soit je me tue à nouveau »

« Jake Hinkson est originaire de l’Arkansas. Né en 1975, ce fils de prêcheur baptiste a commencé à boire à l’âge de trente ans. Il vit aujourd’hui à Chicago avec sa femme et un chat qui le regarde écrire. »
Comment pourrait-on ne pas céder à l’attrait de cette notice biographique si succinctement évocatrice et spirituelle ? Cela et la très soignée conception graphique de la couverture m’ont poussé à ressortir de la librairie en emportant ce second roman (dit policier) traduit en français de Jake Hinkson.
Un acte inspiré, dont je ne cesse de me féliciter.

En découvrant les deux, trois premiers chapitres, j’ai été spontanément intrigué par l’atmosphère trouble qui se dégage d’une situation somme toute assez fantaisiste, où un suicidé rescapé s’enfuit en douce de l’hôpital et se retrouve embarqué dans une voiture conduite par une jolie infirmière au poignet tatoué d’une étoile noire.
Jamais je n’aurais pu deviner que mon sourire de ce début de lecture ne tarderait pas à se figer en un rictus d’effroi.

L’Homme posthume n’est pas un polar mais un roman noir, bien noir, en droite ligne de ceux de Jim Thompson ou de James Hadley Chase.
Jake Hinkson traite des thèmes qui lui sont personnels : la rupture avec un milieu social et sa doxa qui ont baigné l’enfance et la jeunesse, la quête personnelle et torturante d’un sens à la vie et le problème du mal et du péché, de la rédemption et de la damnation, envisagés en dehors du contexte de la foi.
Dans le cadre de ce roman, il plonge son antihéros dans des situations extrêmes : la rupture opère un renversement radical de paradigme, la quête se mue en marche aveugle et la rédemption peut jaillir de la damnation.

Elliot Stilling est en quelque sorte un ressuscité. Et sa dernière vision, avant de sombrer dans une mort cérébrale de trois minutes, a été celle d’un ange aux yeux bleus et au poignet blanc tatoué d’une étoile noire.
Il revoit l’ange au chevet de son lit d’hôpital ; c’est une infirmière, elle s’appelle Felicia. Elle a appris que cet homme amené aux urgences suite à une tentative de suicide est un pasteur. Elle semble s’intéresser à lui. Et cela semble plaire au plus haut point à l’ex-pasteur (il sauvait les âmes de ses paroissiens, mais cela se passait dans une autre vie), qui manifeste tous les symptômes du coup de foudre. Espère-t-il retrouver auprès de Felicia une félicité qui s’est anéantie, là-bas, dans ce souvenir obsédant, lancinant, d’une voiture « garée à sa place habituelle », sous des arbres dont « les feuilles giflaient un ciel qui avait perdu ses couleurs » ?
Déterminé à ne pas subir de suivi psychothérapeutique ni de sermons sur la beauté de la vie à préserver à tout prix, il prend la poudre d’escampette.
Dehors, dans la cour de l’hôpital, il repère Felicia qui a terminé sa journée, cherche à la rejoindre, voit arriver son ex-femme, Carrie, accompagnée de son nouvel homme, et perd de vue Felicia.
En ville où il erre, il tombe sur l’infirmière par hasard. Devant son attitude de paumé qui n’a nulle part où aller, elle lui propose de boire un verre quelque part. En voiture, Elliot apprend que l’étoile noire sur le poignet est venue après le suicide de son père, une sorte de pense-bête pour rappeler à Felicia que la vie n’est jamais rose…

À ce stade du récit (trois chapitres, moins d’une vingtaine de pages), l’auteur clôture les préliminaires d’exposition et introduit un nouveau personnage, un flic pourri, vulgaire et brutal, dont le bref face à face avec Elliot va contraindre ce dernier à ne pas suivre le conseil qui lui est intimé de se barrer tant qu’il est temps, parce qu’il sent que « quelque chose de mauvais était à l’œuvre » impliquant Felicia et qu’il devait faire le « bon choix » en se tenant à ses côtés.
Un peu plus tard, à l’intérieur de sa maison, où sont aussi rassemblés trois truands – le flic pourri, son frère jumeau et un troisième, nommé Stan the Man –, Felicia lui demande pourquoi il est resté. Elliot lui répond : « Parce que la vie n’a rien d’autre à me proposer. (…) Je me suis tué hier, Felicia. J’ai mis fin à ma vie. Ensuite, sans comprendre comment, je me suis réveillé ce matin dans une nouvelle vie. Celle-ci, ici, avec vous. Alors, je ne sais pas quoi faire d’autre. Soit je vis cette vie, soit je me tue à nouveau. »
Eh bien, Elliot va très rapidement s’apercevoir qu’il vient de « tomber dans une fosse de purin pleine de merde ».

Le maître d’œuvre maléfique qui va remuer le purin, et l’angle supérieur d’un pervers triangle amoureux qui va s’installer sans être consommé, est Stan the Man.
Un personnage tout bonnement flippant. Imaginez un psychopathe armé d’un sang-froid polaire et qui est carrément allumé par une mystique à l’envers qui l’a illuminé tout jeune, lui dictant de « collectionner les péchés » et de devenir, comme l’apôtre Paul, « le premier parmi les pécheurs », parce que « plus le péché est grand, plus le salut est formidable ».
En plus terre à terre, Stan the Man planifie un coup, auquel Felicia était déjà associée et auquel il va associer Elliot : le vol d’une cargaison d’Oxycodone, un analgésique stupéfiant deux fois plus puissant que la morphine, chiffrée à deux millions de dollars.

Les dés sont jetés. L’ex-pasteur devenu incroyant et revenu de la mort s’enfoncera de plus en plus dans une abjection quasi infernale.
Plus tard, dans un univers pestilentiel et ténébreux de décharge géante, dans un labyrinthe visqueux de venelles tracées par des collines de déchets en putréfaction, apparaîtra un nouveau personnage.
De prime abord abjecte et malodorante, Three, cette adolescente de seize ans qui a été formée par son père à ‘‘gérer’’ les immondices et, occasionnellement, à enterrer des corps en dessous, qui manie sans hésiter la gâchette et tient tête à un père qu’elle juge « plus méchant qu’un rat d’égout », et qui, à un moment, conduirait Elliot à une mort hideuse, deviendra pour l’ex-pasteur une âme à sauver.
Avec elle, et pour elle, Elliot, qui semblait parti pour hanter à vie les caniveaux de l’existence, commencera à recouvrer une forme de dignité.

Le camion du récit roule maintenant à tombeau ouvert vers un climax d’une intensité saisissante. Et, peut-être, rédemptrice.
Jake Hinkson a dit lors d’une interview : « La religion est toujours une affaire de péchés, de rédemption et de conséquences, tout comme le roman policier. » Avec L’Homme posthume, ce roman brillant et tragique, il semble nous suggérer que nul autre que soi ne peut nous racheter.

Scènes marquantes et inoubliables :

– Deux hommes viennent d’être abattus par Stan the Man. Celui-ci ordonne à Felicia et Elliot de se déshabiller pour laver et vider les corps de leur sang avant de les enrouler dans des rideaux de douche.
– L’affrontement nocturne immonde entre Elliot et le patron de la décharge et sa fille, près d’un grand trou fraîchement creusé par un bulldozer.
– Le dialogue entre Elliot et un ‘‘géant’’ au pied ensanglanté, coupé à l’aide d’une hachette, enchaîné sur une table de fortune.
– Un personnage essaie de maintenir en vie Elliot, très salement amoché, en lui répétant : « Reste avec moi, reste avec moi… »
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 11 (An 2) : semaine du lundi 14 au dimanche 20 mars 2016.

Extrait

Une décharge, la nuit. Three, une ado de seize ans, et Elliott, le personnage principal et narrateur, se débarrassent de trois cadavres dans un trou.

« Three appuya son fusil contre le pick-up. Puis elle écarta les doigts de son père pour lui prendre le sien, qu’elle posa à côté de l’autre. Je ramassai les pieds de l’homme, serrant ses chevilles épaisses dans leurs chaussettes sales. Three le prit par les bras. Nous fîmes quelques pas, puis les bras se mirent à glisser, et Three lâcha son père, tituba sur quelques pas, et tomba à genoux.
Je la regardai quelques instants, avant de traîner Arnold Thickroot jusqu’à sa tombe. Je l’y laissai tomber. Il glissa, poussant une vague de boue devant lui. Lorsqu’il s’arrêta, il était recroquevillé, un trou noir sanguinolent et boueux entre les omoplates.
J’allai rejoindre la fille.
– Je vais chercher la voiture et balancer les deux autres ici avec…
Three hocha la tête.
Je marchais, puis courus jusqu’au 4×4. Lorsque j’arrivai près de la tombe, je vis la fille debout à côté du camion, regardant fixement son père. Je reculai jusqu’à la fosse et sortis de l’Armada. Sans rien dire, j’ouvris l’arrière et déchargeai le premier des jumeaux. Le corps tomba sur le sol humide, mais la gamine ne bougea pas. Je traînai le cadavre jusqu’à la tombe et le poussai. Il glissa et termina sa chute à moitié sur Thickroot.
La fille prit une profonde inspiration, alla jusqu’au 4×4, descendit l’autre corps et le jeta dans la fosse. Elle fit tout cela avec un minimum de mouvements, sans la moindre expression sur le visage à l’exception de l’effort nécessaire à l’exécution de la tâche.
– Faut mettre de la chaux vive, dit-elle en allant jusqu’au camion de son père.
Elle revint portant un seau en plastique. Elle arracha le couvercle, sortit un petit bidon de lait décapité plein d’une poudre blanche qu’elle jeta sur les corps. Puis elle en préleva quelques autres mesures et les versa jusqu’à ce que les cadavres soient totalement recouverts.
Elle rapporta le seau au camion, et je restai là, à contempler les trois corps saupoudrés de blanc dans la fosse en dessous.
Quelques instants plus tard, elle s’approcha de moi.
– Vous pensez à quoi ? demanda-t-elle en regardant son père et les deux autres morts.
Je ne dis rien, mais je fis un geste vers le fond du trou.
La fille hocha la tête.
– Je suis presque sûre qu’un jury dirait que nous avons tué Arnold tous les deux. Surtout une fois qu’on l’a enterré, avec ces deux là.
– Je pense que tu as raison.
Elle m’observa pendant une minute, puis elle demanda :
– Qu’est-ce que vous allez faire, maintenant ?
Je me frottai le visage.
– Je ne sais pas trop. Tout s’est passé tellement vite.
– Vous allez retourner voir Stan the Man ?
Je contemplai les corps dans leur tombe.
– Je crois qu’il le faut.
– C’est un sacré salopard.
– Ouais, je sais.
– Vous avez déjà tiré ?
– Non.
– Vous avez jamais été dans une bagarre ?
Je haussai les épaules.
– Pas vraiment.
Three planta ses poings sur ses hanches et pencha la tête.
– Alors, pourquoi vous allez vous frotter à Stan ? C’est n’importe quoi.
– Il y a une femme.
– Une femme.
– Ouais.
La fille sortit ses cigarettes et en alluma une. Elle souffla de la fumée et dit :
– Vous l’aimez ?
Je secouai la tête.
– Pas exactement, dis-je.
– Alors, pourquoi vous faites ça ?
– J’ai le sentiment qu’il faut que je la protège.
– Comment ça se fait ?
– Comment ça se fait que tu n’as pas laissé Arnold me tuer ? demandai-je.
Elle tira une bouffée de sa cigarette et me regarda fixement tout en soufflant la fumée.
– OK. Mais qu’est-ce que ça va lui rapporter, que vous vous fassiez exploser la cervelle ?
– Ce n’est pas le propos.
– C’est quoi, le propos ?
J’essuyai la boue qui tachait mes mains.
– Je me suis tué hier. Je me suis tué et ils m’ont ramené à la vie, aux urgences.
La fille me regarda fixement pendant un moment, tout en réfléchissant. Puis elle tira une autre bouffée de sa cigarette et dit :
– Alors, quoi, c’est genre une seconde chance ?
– Non, dis-je. Mais c’est une décision que je dois prendre. Et pendant longtemps, je pensais que je n’avais plus rien à décider.
– Alors, c’est ça, votre décision : vous mesurer à Stan et essayer de défendre cette femme ?
– Oui.
Tout en plissant les yeux pour les protéger de la fumée de sa cigarette, elle me lança un long regard dur.
– Eh bien, je pourrais rester là, à la décharge, et attendre de voir ce qui va m’arriver, ou alors, je pourrais aller avec vous.
– Personne ne te demande de m’aider.
– Je sais, mais si vous vous cassez et que vous vous faites descendre, j’ai aucune raison de croire que Stan va pas rappliquer ici et me dézinguer.
Je ne sus quoi répondre à ça. De ce que je savais de Stan, c’était probablement vrai. »